Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody

Quelle Est L’essence du Spectacle ?

QUELLE EST L’ESSENCE

DU SPECTACLE ?

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R EVENONS un petit peu en arrière, quelques années avant l’Exposition universelle de Chicago, et voyons d’un peu plus près ce formidable Wild West Show. Quelle puissance attractive peut donc amener chaque jour quarante mille personnes à venir voir ce spectacle ? Par quelle déclivité de leur vie fuyante glissent-elles jusqu’à la grande arène où des cavaliers galopent en hurlant dans des décors de carton ? C’est dix ans avant l’Exposition que Buffalo Bill avait mis sur pied son spectacle ; la chose s’était toutefois faite progressivement, en agrégeant, au coup par coup, des numéros les uns aux autres. Une première version ne fut sans doute rien d’autre qu’une monotone succession de rodéos, mais Buffalo Bill n’en resta pas là. Lui, l’ancien ranger monté sur scène, il allait révolutionner l’art du divertissement, il allait en faire quelque chose d’autre. Alors, Buffalo Bill traîna son cirque de ville en ville, améliorant les numéros, recrutant de nouvelles vedettes ; mais, à mesure qu’il évoluait, le Wild West Show obtenait une autre forme de succès ; ce n’était plus seulement un cirque, ce n’était plus une troupe de saltimbanques qui montait sur les planches, non, c’était quelque chose de neuf. Pourtant, à bien y regarder, tout ça était assez décousu, une suite de petites saynètes ; et puis il n’y avait rien de très extraordinaire, pas de monstres, pas de figures horribles ; alors quoi ?

Du mouvement et de l’action. La réalité elle-même. Oui, juste des chevaux qui galopent, des batailles reconstituées, du suspense, des types qui tombent morts et se relèvent. Tout y était. Et le public venait toujours plus nombreux, applaudissant, riant, criant, tout entier captivé, fasciné ; comme si le monde avait été créé dans un roulement de tambour.

Mais la petite étincelle était encore ailleurs. L’idée centrale du Wild West Show était ailleurs. Il fallait stupéfier le public par une intuition de la souffrance et de la mort qui ne le quitterait plus. Il fallait le tirer hors de lui-même, comme ces petits poissons argentés dans les épuisettes. Il fallait que devant lui des silhouettes humaines poussent un cri et s’écroulent dans une mare de sang. Il fallait de la consternation et de la terreur, de l’espoir, et une sorte de clarté, de vérité extrême jetées sur toute la vie. Oui, il fallait que les gens frémissent – le spectacle doit faire frissonner tout ce que nous savons, il nous propulse devant nous-mêmes, il nous dépouille de nos certitudes et nous brûle. Oui, le spectacle brûle, n’en déplaise à ses détracteurs. Le spectacle nous dérobe et nous ment et nous grise et nous offre le monde sous toutes ses formes. Et, parfois, la scène semble exister davantage que le monde, elle est plus présente que nos vies, plus émouvante et vraisemblable que la réalité, plus effrayante que nos cauchemars.

Et pour attirer le public, pour provoquer chez lui ce désir de venir voir toujours plus nombreux le Wild West Show, il fallait qu’on lui raconte une histoire, celle que des millions d’Américains d’abord, puis d’Européens avaient envie d’entendre, la seule qu’ils voulaient entendre et qu’ils entendaient déjà dans le crépitement des ampoules électriques, sans peut-être le savoir. Les hommes des villes américaines, cette nouvelle espèce d’hommes dont l’inquiétude semble n’interroger obstinément qu’eux-mêmes, rien qu’eux-mêmes, qui tout au fond de leur angoisse éprouvent le sentiment d’être à part, d’avoir été désignés par le génie du progrès pour se saisir du flambeau de l’humanité et le tenir plus haut qu’il ne le fut jamais, eh bien, ces hommes des villes américaines voulaient être témoins d’autre chose, ils voulaient traverser en imagination les Grandes Plaines, franchir les gorges du Colorado et connaître la vie des pionniers. Cela peut paraître étrange, mais c’est qu’à travers la vie des pionniers, à travers le récit tourmenté de leur migration, les citoyens des jeunes villes américaines désiraient assister en direct à leur propre Histoire, à ce grand déploiement de courage et de violence qui, à quelques milliers de kilomètres, avait encore lieu.

Tout cela est bien beau, mais en réalité, Buffalo Bill savait, par un remugle de la foule ou une effluence de l’âme, il savait que ce n’étaient pas les garçons vachers ou les tireurs d’élite que le public venait voir. Non. La force de son spectacle (et sans doute ne comprenait-il pas vraiment d’où elle venait), l’idée dont il tirait son authentique substance, ce qui le rendait irrésistible, c’était la présence des Indiens, de véritables Indiens. Oui, les gens ne venaient sans doute que pour ça. Oh ! ils l’ignoraient eux-mêmes bien sûr, car la plupart d’entre eux méprisaient les Indiens. Mais c’était bel et bien pour les voir, et seulement pour ça, qu’ils se saignaient aux quatre veines et prenaient un billet à chaque membre de la famille et s’asseyaient, bien sagement, en rang, sur les gradins. Il fallait donc que Buffalo Bill en montre, des Indiens. Et pour qu’un tel spectacle prospère, il devait dénicher sans cesse de nouvelles vedettes.

Pour cela, il y avait, hormis Buffalo Bill lui-même, le major John Burke, son imprésario. Comme la plupart de ceux qui portaient manchettes en ce temps-là, le major John Burke n’était pas du tout major. On le trouve parfois cité sous le nom d’Arizona John, quoiqu’il ne soit, non plus, jamais allé en Arizona. C’était juste un margoulin de la pire espèce. À cette époque, le premier zozo venu pouvait fonder une ville, devenir général, homme d’affaires, gouverneur, président des États-Unis ; c’est peut-être encore le cas. Et lui, John Burke, avait senti venir la grande machine du spectacle, et il était devenu l’attaché de presse de Buffalo Bill, son agent publicitaire. Il fut le plus grand agent et le plus farfelu de tous. Lui qui avait été journaliste, courtier, directeur d’une troupe d’acrobates, grâce à une rencontre parfaite de l’homme avec son temps, il inventa le show-business.

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