Trois explications du monde

Keve · Chapitre 1 sur 8 · partie 4/6

Pages du PDF

Trois explications du monde

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

compétence. « En particulier si tu compares l’analyse mathématique avec

l’analyse des mots ou des textes sacrés par les méthodes numériques, ce qui

est l’objet de la gématrie. Mais si sous l’expression “méthodes directes” tu

comprends l’expérimentation, alors toute ressemblance s’évanouit. Je ne

vois pas le rapport entre la kabbale et la séparation du RaD et du plomb, par

exemple. Ou peut-être vaudrait-il mieux dire leur inséparabilité.

– Tout va mal, alors, dit Bohr avec compassion.

– Non, cela ne va surtout nulle part, à moins que tu ne considères

qu’un catalogue de méthodes malheureuses puisse être une preuve de

progrès.

– Eh bien, évidemment, c’est ça, le progrès, dit-il pour rassurer son

ami, mais il n’en était pas entièrement persuadé lui-même. Le progrès de la

connaissance.

– Je ne crois pas que Papa serait d’accord avec toi », remarqua Hevesy.

Bohr ne put réprimer un sourire. « De deux choses l’une : tu réussiras

soit à effectuer cette séparation, soit à faire de ton incapacité à y parvenir

une théorie positive. Cela dit, comment peut-on prouver que quelque chose

ne peut pas être fait, je me le demande. » Mais pour Hevesy, à son tour,

l’heure n’était pas à la plaisanterie. « Je suis convaincu que l’on peut les

séparer. C’est extrêmement difficile, voilà tout. » Bohr ramassa les tasses et se dirigea vers la cuisine, Hevesy sur les talons. Il rinça la vaisselle sous le

robinet et entreprit d’essuyer une des tasses avec un torchon élimé, la

frottant comme s’il voulait la polir. « Écoute, Hevesy, t’es-tu vraiment

demandé pourquoi il est si difficile de séparer tes éléments ?

– Bien sûr que je me le suis demandé ! répondit Hevesy, un peu agacé.

C’est parce qu’ils sont chimiquement si semblables. N’est-ce pas évident ?

Soddy dit qu’ils sont chimiquement identiques.

– Oui, mais qu’est-ce que cela signifie réellement “chimiquement

semblables” ? Qu’ont-ils de semblable ? Et ne me donne pas une réponse de

chimiste. Mets-toi à mon niveau.

– Je vois où tu veux en venir : la similarité dans l’arrangement des

électrons. Peut-être…

– Mais regarde – Bohr lui montra la tasse brillante –, les électrons ne

peuvent pas tous entrer dans une seule taille d’orbite. Donc, pour les atomes

plus lourds, il y aura plusieurs orbites, mais la plus importante sera la plus à

l’extérieur, l’orbite de rayon le plus grand – ma conviction est déjà faite sur

ce point. »

Hevesy prit la tasse de la main de Bohr, passa un doigt dans l’anse et la

fit tourner. « Donc mes deux éléments pourraient être semblables au niveau

de l’orbite extérieure, mais être différents aux autres niveaux, c’est ça ?

– Mais que se passe-t-il si la similarité ne concerne pas seulement

l’orbite la plus extérieure, mais si c’est tout l’ensemble de la configuration

qui est le même ? Des électrons identiques sur des orbites identiques. Est-ce

que cela ne les rendrait pas complètement inséparables chimiquement ?

– Oui, ce serait le résultat. Mais dans ce cas, je ne vois guère comment

ces éléments pourraient encore être différents. » Il prit la seconde tasse et

les posa toutes les deux sur le rebord de l’évier. « Que leur laisses-tu qui

puisse les différencier l’un de l’autre ?

– Tout n’est pas pareil ! Que conclus-tu si tes éléments ont, pour un

seul et même arrangement des électrons et du noyau, des masses atomiques

différentes, mais la même charge ?

– Ça marcherait. Théoriquement. Cela ne conforterait-il pas la raison

dans l’idée que la masse atomique et la charge devraient être

proportionnelles ?

– Qu’est-ce que la raison vient faire là-dedans ? La raison n’est rien

d’autre qu’un ensemble d’idées auxquelles nous sommes habitués. Des

idées qui correspondent à d’autres idées, antérieures. » Bohr s’acharnait à vouloir plier le torchon selon les lois de la géométrie, mais le tissu était trop

abîmé pour s’y prêter.

« Si tu as raison, alors on devrait être capable de prédire les produits de

la désintégration atomique.

– Évidemment ! Si on regarde la désintégration en termes de charges

plutôt que de masse atomique, alors la désintégration bêta est la perte de

masse de deux charges du noyau, tandis que la désintégration alpha est le

gain d’une charge/masse.

– En d’autres termes, ton hypothèse a deux versants, le premier –

l’index en l’air – veut qu’il soit possible que des éléments diffèrent au

niveau de leur masse et non pas de leur charge, ce qui expliquerait leur très

grande ressemblance, et le second – le pouce vint rejoindre l’index – que la

désintégration radioactive progresse à travers la table périodique d’une

manière spécifique et prévisible !

– Voilà, acquiesça Bohr.

– Mais alors tu dois absolument venir avec moi. Nous allons de ce pas

chez Rutherford pour le lui dire tout de suite, s’exclama le Hongrois en

tirant le bras de Bohr, mais l’autre s’arracha à son étreinte.

– Attends. Rappelle-toi que tu m’as promis de ne rien dire jusqu’à ce

que je sois plus sûr de mes calculs. Les calculs sont le seul lien au quantum

d’action de Planck et aux orbites fixes mais finies sur lesquelles toute ma

théorie repose. À défaut de réalité au sens chimique, je dois être à même de

fournir un certain degré de réalité mathématique. »

Hevesy n’était pourtant pas disposé à renoncer. « Mais tu l’es. Tous les

problèmes de séparation des éléments, l’insuccès total, non seulement ici à

Manchester, mais aussi à Vienne. Cela compte pour quelque chose, c’est

sûr.

– Bien sûr. Mais cela ne suffit pas. C’est même vraiment très peu.

– Et la vérité supérieure, qu’en fais-tu ? » Hevesy brandit le seul

argument qui lui restait. « La beauté de ton schéma ? L’harmonie

mystique ?

– Tu sais que cela ne prendra pas avec Rutherford. Cela ne prend

même pas avec moi.

– Fort bien, capitula Hevesy. Je te donne une semaine, puis je te traîne

chez Rutherford, avec ou sans tes petits calculs. »

Bohr sourit. « Merci, Hevesy. Tu es un vrai ami. Et ton aide m’a été

très utile.

– Tu me mets à la porte, je vois !

– Pour jouer avec les idées, j’ai besoin de toi, mais pour les équations,

je préfère être seul.

– Très bien. Mais n’oublie pas mon ultimatum ! l’avertit Hevesy.

– Oui, oui. Écoute, je vais rédiger un topo informel et l’envoyer à

Papa. Au moins nous aurons une base de discussion.

– Et n’oublie pas la deuxième partie : le schéma pour la désintégration

radioactive et la similarité des éléments avec charge identique, insista

Hevesy.

– Aucun risque, dit Bohr en ouvrant la porte.

– S’il te croit, peut-être me permettra-t-il d’arrêter mes tentatives

stériles de séparation. » Hevesy fit quelques pas vers le hall d’entrée.

« Haut les cœurs, lui conseilla Bohr, avant d’ajouter : J’ai oublié de te

demander, ton rendez-vous avec la fille du professeur Schuster… comment

cela s’est-il passé ?

– Épouvantable, grimaça Hevesy. Elle n’a fait que parler d’un vieux

bonhomme du département de chimie, Weizmann6. Je n’arrive pas à

comprendre ce qu’elle lui trouve. » Hevesy tourna les talons et s’engagea

dans le couloir.

« Attends peut-être pour réessayer d’être devenu adulte, s’écria Bohr.

– Salut, Bohr. » Hevesy se retourna et le regarda avec un sourire. « Et

souviens-toi : “Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas” ! »

 

Manchester, juillet 1912

 

C’était un dimanche. Une chaude après-midi d’été. Les deux jeunes

gens en blazer et chapeau de paille bavardaient à l’ombre des grands arbres

qui bordaient Wilmslow Road.

« As-tu rencontré à Cambridge un étudiant chercheur du nom de

Wittgenstein ? Un Viennois ? demanda Hevesy. Il a habité tout près d’ici,

Palatine Road, avant de partir s’installer à Cambridge.

– Wittgenstein ? Non, je ne crois pas. Il ne doit pas être physicien, je

connaissais tout le monde à Cavendish, bien sûr.

– Non, un ingénieur. Ludwig Wittgenstein. Une vieille famille juive de

l’Alleegasse. » Hevesy chassa un grain de poussière imaginaire de la

manche de sa veste à la coupe impeccable. « Il étudiait l’aéronautique sous toutes ses formes et dans ses moindres possibilités. Il faisait voler des cerfs-

volants à Glossop dans l’observatoire installé par le professeur Schuster.

Mais il a renoncé, pour se consacrer aux mathématiques. Sa première et sa

seule passion. Il voulait se lancer dans des études de mathématiques après le

gymnasium, mais ce n’était pas assez concret pour son père.

– Son père avait raison, pour autant qu’on puisse en juger.

– Je veux dire, ce n’était pas assez pratique. » Sa canne décrivit un

cercle dans la touffeur de l’air d’été. « Il est avec Russell maintenant.

– Ah, le grand Lord Russell ! » Bohr, même s’il ne pouvait pas

rivaliser avec ce dandy qu’était son ami, était extrêmement présentable. Il

avait enduit ses cheveux d’une pommade qui les tenait d’autant mieux

plaqués à son crâne que son chapeau était vissé sur sa tête. « Mon frère

Harald voulait que je le rencontre, mais je n’ai pas eu le courage de

l’aborder avec un “Bonjour, monsieur le comte, je suis Niels Bohr de

Copenhague”.

– C’est un homme que tu aurais apprécié.

– Lord Russell ?

– Non, Wittgenstein. Ou peut-être pas. Mais tu aurais eu grand plaisir à

parler avec lui. Il est lui aussi un disciple d’Ernst Mach et, comme lui, et

comme toi, il s’intéresse énormément au langage dont il scrute tous les

défauts.

– Le langage, en dépit de tous les problèmes qu’il pose, est le principal

moyen de communication, pontifia Bohr.

– Mais pas le seul, ajouta Hevesy, s’autorisant ce correctif.

– Évidemment que non. Pense aux expressions du visage, aux gestes, à

la peinture, au dessin, à la sculpture ou, à un niveau différent, aux

mathématiques. »

Ils firent quelques pas en silence. Puis Hevesy demanda : « Les

mathématiques pourraient-elles seulement se développer sans le langage ?

Au-delà d’un certain point, elles deviennent un moyen de communication

autonome, avec son propre système symbolique, mais auraient-elles pu se

développer jusqu’à ce niveau sans le langage ? »

Bohr hocha la tête. « Il est difficile d’imaginer comment.

– As-tu lu un livre qui a pour titre Les Chevaux pensants ?

– Non, je n’en ai jamais entendu parler. On dirait le nom d’un numéro

de cirque.

– Eh bien, tu as raison, plus ou moins. Mon ami psychanalyste m’en a

envoyé un exemplaire. Il en est resté baba, enfin il parle de “fièvre

scientifique”. Il a même porté le phénomène à l’attention du professeur

Freud. Le livre décrit des expériences avec des chevaux, apparemment

capables non seulement d’ajouter et de soustraire des nombres importants,

mais aussi de dériver des racines carrées et cubiques. »

Bohr n’était guère impressionné. « C’est un pur délire !

– Ferenczi en juge autrement. Il a constitué une théorie sur la base de

la réalité de ces résultats. Il appelle cela “induction”, une sorte de

transmission de pensée du dresseur au cheval. En d’autres termes, les

chevaux ne résolvent pas le problème mathématique, mais ils sont capables

de recevoir les résultats par induction. On appellerait cela transmission de

pensée chez les humains, mais l’expression a un peu trop de connotations

émotionnelles pour pouvoir s’appliquer aux relations entre un homme et un

cheval – du coup il préfère dire “induction”. »

Les deux amis descendirent du trottoir au croisement de Landsdown

Road. Il leur aurait suffi de lever la tête pour voir la maison de Sam Freud,

le frère aîné du professeur. S’ils l’avaient su. Et si cela les avait intéressés.

« Même si je devais prendre cette expérience au sérieux, ce que je

n’envisage pas de faire, cela requerrait des aptitudes vraiment spéciales de

l’homme et du cheval.

– La théorie de Ferenczi est que, chez l’homme moderne, le conscient

s’est hypertrophié aux dépens des instincts, tandis que les animaux et les

humains primitifs n’ont pas fait ce pas – négatif dans un certain sens. Donc

ils sont mieux informés que nous du monde environnant, y compris des

processus mentaux des autres créatures. »

Bohr s’interrompit et se tourna vers son ami. « C’est la kabbale, là

encore ? lui demanda-t-il.

– Non. Du moins pas que je sache. Ferenczi dit que cela relève de la

technique psychanalytique. Afin d’étudier la psyché, il y a deux voies : soit

un individu qui a travaillé à se nantir d’un organe du conscient hautement

développé observe les manifestations instinctives chez autrui, comme dans

le protocole expérimental d’une recherche scientifique – à ceci près que

Ferenczi s’élèverait contre cette terminologie –, soit un individu a l’aptitude

naturelle ou le talent acquis pour être capable de réunir en lui-même

l’instinctif et le conscient à un haut niveau de développement. Ce second

don serait le véritable génie. »

Ils reprirent leur marche. Bohr réfléchit un instant, puis avança : « Tu

sais, si tu laisses les chevaux arithméticiens en dehors du coup et que tu

considères comment l’innovation se fait jour, alors je suis complètement

d’accord avec ton ami. Innovation, intuition, découverte, quel que soit le

nom que tu veuilles lui donner, cela procède toujours de l’union de l’instinct

et de l’intelligence.

– Une union mystique, peut-être ? demanda Hevesy en esquissant un

sourire.

– Si cela te fait plaisir. Oui, tu peux l’appeler ainsi. Songe un peu à ce

qui se passe quand tu te débats pour résoudre un problème, sans résultat. Tu

n’as aucun mal à mobiliser ton intelligence, mais la vision intellectuelle,

c’est ce qui fait la différence. » Content de lui, Hevesy fit un large sourire

tandis que son ami poursuivait. « Sais-tu comment l’idée m’est venue ? que

les électrons pourraient être enfermés dans des orbites fixes ? demanda

Bohr.

– Non, mais je compte bien que tu me le dises.

– Dans un rêve.

– Aha ! s’exclama Hevesy d’un ton de triomphe moqueur.

– Oui. J’ai rêvé d’une course de chevaux, un peu spéciale, je le

reconnais : il y avait des lignes blanches peintes sur la piste de course,

comme des couloirs sur un stade d’athlétisme, et les règles de la course

imposaient aux chevaux de respecter ces couloirs. Ils pouvaient sauter dans

le couloir d’à côté s’il était vide mais, s’ils touchaient la ligne blanche entre

les couloirs, ils étaient disqualifiés.

– Je ne suis pas du tout étonné qu’une image onirique ait résolu le

problème à ta place, s’écria Hevesy. C’est aussi dans un rêve que Kekulé a

découvert la formule développée du benzène. En fait, il a soutenu qu’en

matière scientifique, il n’y avait pas de percée qui n’ait été conçue en rêve.

Ce fut aussi dans un rêve que Mendeleïev s’aperçut que les éléments

s’ordonnaient dans le tableau périodique… Mais je me demande pourquoi

tu me racontes ça justement maintenant.

– Je suppose que c’est ton histoire de chevaux qui m’a fait me rappeler

mon rêve, répondit Bohr.

– Oui, mais il pourrait y avoir autre chose. » Hevesy s’arrêta et regarda

son ami. « Je décrivais des chevaux pensants.

– Et après ?

– Eh bien, peut-être te demandes-tu secrètement comment les électrons

savent qu’ils doivent rester sur une orbite spécifique. Comment le cheval

connaît-il les règles de la course ? Sauf s’il s’agit d’un cheval pensant…

– C’est toi qui délires maintenant, Hevesy, dit Bohr. Au demeurant, tu

as posé le doigt sur une difficulté de ma théorie. Comment, de fait ?

– Je ne sais pas. C’était ton rêve. » Hevesy sourit encore. « Et

Rutherford, que penserait-il de l’union mystique, à ton avis ? demanda-t-il.

– Il nous en dirait pis que pendre, crois-moi.

– C’est bien ce qui va nous arriver de toute façon. Quand vas-tu lui en

toucher deux mots ? Avant le thé, ou bien tu vas attendre la promenade en

voiture de l’après-midi ? demanda Hevesy.

– Je lui ai envoyé une note il y a quelques jours, donc j’espère qu’il

mettra lui-même le sujet sur le tapis. » Bohr ôta son chapeau de paille et

essuya son front. « S’il ne le fait pas, et cela serait en vérité une très

mauvaise nouvelle, alors il vaudra mieux attendre une visite dans son

bureau.

– Tu sais que je serai là pour te soutenir. Transmets-moi quelques

pensées par induction, et j’appuierai chaque étape de ton argumentation ! »

Hevesy sourit une dernière fois, satisfait.

Ils étaient devant le numéro 17. Ils remontèrent l’allée de gravier vers

la maison. La fierté et la joie de Rutherford, sa Ford cabriolet, était là,

lustrée et astiquée, prête à accueillir des invités pour une après-midi de

promenade le long des chemins du Cheshire.

 

Le thé était, comme toujours, servi sur la table du salon où il côtoyait

les sempiternels petits sandwichs triangulaires et des biscuits terriblement

anglais. Le temps du goûter, c’était à Mme Rutherford qu’il revenait de

tenir les rênes de la conversation. Rutherford n’avait que du mépris pour ce

« blabla social », comme il l’appelait, mais il n’empiétait jamais sur les

prérogatives de sa femme. La maîtresse de maison ne mit guère de temps à

délier la langue du jeune Danois, qui lui confia qu’il était fiancé et qu’il

allait se marier. Il tira de son portefeuille une photographie de Margrethe et

la montra avec une fierté empreinte de timidité. Mme Rutherford déploya

son talent d’accoucheuse pour lui extorquer des détails sur la cérémonie à

venir, et il lui révéla même la destination prévue pour leur lune de miel.

Quand elle apprit que leur itinéraire les conduirait en Angleterre, elle insista

pour que le jeune couple demeurât chez « Ernest et moi » à Manchester. Très embarrassé, Bohr accepta cependant l’invitation avec un plaisir

manifeste.

Rutherford, qui guettait le moment où les tasses de thé seraient vides,

ne perdit pas une seconde. « Venez par là, Hevesy, ordonna-t-il, pendant que

mon épouse et Bohr s’abandonnent aux délices du blabla social, vous

pourriez vous rendre utile. » Il se dirigea vers un guéridon près de la porte

de son bureau et y prit quelques feuilles. « Traduisez-moi cela, je vous prie.

Mon allemand est… faible. N’importe comment, je suis curieux de voir

comment vous rendrez cela en anglais. Je l’aurais volontiers demandé au

docteur Weizmann, mais il est reparti pour un de ses voyages. D’abord le

Bon Dieu promet aux Juifs leur propre terre, puis Weizmann essaie de la

leur livrer. » Rutherford fit un clin d’œil à Hevesy et ajouta : « Ces maudits

chimistes, on ne peut jamais leur faire confiance, je vous le dis. » Hevesy se

sentait mal à l’aise. Il aurait préféré écouter la conversation raffinée de

Mme Rutherford. « Si vous me permettez, professeur », dit-il, prenant les

papiers de la main de Rutherford. Il regarda en haut de la feuille. C’était un

appel public avec, entre autres, des signataires très distingués.

« Mon nom n’y figure pas, fit remarquer le professeur sans nécessité

apparente. Pas été convié. Une sorte de conspiration allemande, assurément.

– Certainement pas, professeur, le contredit Hevesy. C’est une liste

impressionnante cependant. Hilbert, Sigmund Freud, Albert Einstein,

Popper-Lynkeus…

– Bon, bon. Je vous écoute dans ce cas.

– Voyons voir. » Hevesy prit inconsciemment une pose théâtrale, raide

comme un piquet, la main gauche derrière le dos, la main droite tendue vers

le haut, crispée sur le manuscrit comme un grand acteur lors de la première

répétition. « “Aufruf ! Appel !” Non, ce n’est pas le bon terme, plutôt “appel

aux armes !” » Il était très content de sa traduction. Il lança un regard à

Rutherford, mais le professeur resta impassible. « “Appel ! Préparer une

Weltanschauung globale sur la base des faits concrets amassés par

l’ensemble des sciences est un besoin plus que jamais urgent ; cela est vrai

pour la science elle-même, mais aussi pour notre époque en tant que telle,

qui n’aura ainsi gagné que ce que nous possédons aujourd’hui”…

– Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire, tonna Rutherford, “qui n’aura

ainsi gagné que ce que nous possédons” ? »

Hevesy allait tenter une explication, mais voyant le visage rougeaud de

Rutherford virer au cramoisi, il s’abstint et poursuivit comme si de rien n’était. « “Ce n’est que par un travail commun que davantage peut être

atteint. C’est pourquoi nous appelons tous les chercheurs intéressés par la

philosophie, quel que soit le champ scientifique de leur recherche, et tous

les philosophes au sens propre qui espèrent accéder à des théories durables

seulement par une étude introspective des données de l’expérience, à entrer

dans une société de philosophie positiviste. Elle doit avoir pour but de

mettre en relation vivante tous les chercheurs, de développer les

conceptions uniformisées et ainsi de parvenir à une conception globale

exempte de contradictions.” C’est tout, professeur, en dehors des signatures

et des titres. » Hevesy reposa les feuillets.

Rutherford méditait en silence. La rougeur de son visage s’était

quelque peu atténuée. « Qu’en pensez-vous, Hevesy ? » demanda-t-il. Le

jeune homme soupçonnait un piège, mais le pire serait encore d’échouer à

donner une réponse claire et concise. « Je suis d’accord avec eux, monsieur.

Et je suis impressionné par les hommes qui se sont engagés, déclara-t-il

avec une exubérance à deux doigts de la provocation.

– Un salmigondis. Voilà ce que c’est, mon garçon, un salmigondis. »

Bohr, enfin relâché par Mme Rutherford, vint les rejoindre. Le

professeur lui tendit l’« Appel aux armes » : « Regardez-moi ça, Bohr. Ils

parlent d’une “conception globale exempte de contradictions”. Je me

demande bien s’ils savent ce que cela signifie. Et ils ne se sont sans doute

même pas souciés de vérifier qu’ils entendaient tous la même chose là-

derrière. » Rutherford s’écroula lourdement dans un fauteuil de cuir, sortit

sa pipe et commença à la bourrer. Il fit signe aux deux jeunes gens de

prendre un siège. « Je vois toute cette affaire comme un coup monté de

Mach. Ce type ne croit même pas à l’existence des atomes, sacrebleu ! Ni

aux atomes ni aux électrons ! Et vous, Bohr, que dites-vous de ce machin ?

– Pour ma part, professeur, je ne vois pas pourquoi les données de

l’expérience et un concept exempt de contradictions devraient

nécessairement coïncider. Et donc toute la question est de savoir à quoi on

doit donner la priorité.

– Le professeur Mach est mon héros depuis les bancs de l’école, lâcha

étourdiment Hevesy, presque à son insu.

– Oui, mais maintenant vous n’êtes plus à l’école », rétorqua

Rutherford. S’adoucissant, il ajouta : « Mach est un des plus grands esprits

 

du XIXe siècle. Mais nous sommes dans le XXe, et il n’y aura pas de retour

en arrière.

– Pour autant, je ne crois pas que la séparation croissante des sciences

soit une tendance saine, insista Hevesy. Les toubibs et les physiciens n’ont

plus rien en commun. C’était différent du temps de Mach. »

Rutherford donna un coup sur l’Aufruf avec sa pipe : « Et Sigmund

Freud ? Que fait-il dans cette clique ? Je l’ai rencontré en Amérique il y a

quelques années, vous le savez. C’est un homme fascinant, aux idées

singulières, qui sont peut-être même justes, et il s’intéresse beaucoup à la

physique – avec l’enthousiasme de l’amateur –, mais cela ne lui donne pas

les qualifications nécessaires pour choisir parmi les philosophies des

sciences. » Il tira quelques bouffées de sa pipe. « L’avez-vous un peu lu ?

– Naturellement. J’ai même envisagé la psychanalyse, reconnut

Hevesy.

– Vous ne m’avez pas l’air du tout cinglé, sourit Rutherford. Un peu

impertinent peut-être, mais cinglé, vraiment pas.

– Non, je voulais dire comme profession. Être psychanalyste, le

corrigea très vite Hevesy. Mais quelqu’un me l’a déconseillé.

– Soyez-le si cela doit être ! » Le professeur se tourna vers Bohr. « Et

vous ?

– Monsieur ?

– Connaissez-vous bien les écrits de Freud ?

– Pas vraiment. De seconde main seulement, admit Bohr, qui n’aimait

guère le tour que prenait la conversation. Mais je pensais à autre chose…,

ajouta-t-il. À votre avis, professeur, à quoi devons-nous donner la priorité ?

Aux données de l’expérience ou bien à une conception globale exempte de

contradictions, dès lors que nous posons que ces concepts ne peuvent pas

être conciliés ?

– Je n’ai jamais vu de cas où ils ne pouvaient l’être, ou du moins où

l’on ne comptait pas sur leur réconciliation le jour où l’état des

connaissances scientifiques le permettrait, répondit Rutherford. Je ne suis

pas la bonne personne pour les questions philosophiques hasardeuses, vous

devriez déjà le savoir.

– Qu’en penses-tu, Bohr ? demanda Hevesy. Tu as une réponse ?

– Pas vraiment. Mais je crois impossible de répondre à ta question tant

que nous n’aurons pas donné une signification substantielle à des mots

comme “données”, “expérience” et même “exempte de contradictions”.

– Ces mots sont pour moi dépourvus de toute ambiguïté, annonça

Rutherford.

– Pour chacun des termes en eux-mêmes, peut-être, répondit Bohr avec

hésitation, mais dès l’instant où l’on considère une situation où ils sont

irréconciliables, on perd la signification des mots, des concepts.

– Et voilà ! » dit Rutherford sur un ton triomphant. Il bomba le torse

comme un général à l’instant de la victoire et prit une autre liasse de papiers

qu’il agita en direction de Bohr avant de la rouler en forme de lunette

d’approche. « J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cette note et toutes vos idées

sur la structure des électrons autour du nucleus. » Rutherford semblait

prendre un plaisir pervers à prononcer son nouveau mot pour désigner le

noyau atomique au chapitre des « nouvelles pistes ». Il marchait de long en

large, tapant les feuillets roulés avec le tuyau de sa pipe. « Maintenant,

voyez-vous, mon garçon, dit-il – et un postillon vint se déposer sur le papier

–, il est dans la nature des choses que je doive vous cravacher pour que

vous alliez de l’avant. Et je le fais, vraiment je le fais, mais vous devez bien

comprendre que vous n’êtes pas au bout de vos peines : vous n’êtes là qu’au

début de quelque chose, pas à la fin. Et vous avez encore beaucoup à faire

pour rendre ce papier publiable.

– Oh ! je le sais bien, professeur. Vous ne le trouvez donc pas

complètement ridicule ou faux ? demanda Bohr avec nervosité.

– Ce n’est certainement pas ridicule. Non, jamais ridicule. Mais bien

sûr cela peut être faux. Nous avons besoin d’en savoir plus, c’est tout.

“Étude introspective des données de l’expérience”, et tout ça », cita-t-il

avec un sourire.

Hevesy n’était pas disposé à accepter un tel jugement. Autant il s’était

laissé moucher comme un enfant, autant il se devait de défendre son brillant

ami. « Et que pensez-vous de ses idées d’éléments de structure électronique

identique mais de poids atomiques différents, professeur ? Assurément… »

Bohr l’interrompit. « Hevesy m’a dit qu’il n’y a pas de place dans le tableau

périodique pour héberger toutes les substances radioactives. Aussi, je

pensais que la désintégration pourrait être expliquée par des déplacements

dans le tableau, un pas vers le haut ou deux pas vers le bas, en fonction »,

ajouta Bohr en guise d’explication. Mais Rutherford n’en démordit pas.

« La solution la plus simple est toujours la plus séduisante, mais elle n’est

pas toujours juste. Nous devons rester prudents quand nous nous lançons

dans des extrapolations d’une telle ampleur, à partir d’un modèle qui est

encore à l’état d’hypothèse, tout particulièrement quand les preuves

expérimentales manquent si cruellement. » Rien ne galvanisait Bohr autant qu’une attaque. Celle de Rutherford ne fit pas exception. Il rassembla son

courage et partit à la défense de ses positions : « Peut-être sommes-nous

tous trop proches de ce modèle pour le voir objectivement. Il est crucial que

les éléments aient des propriétés qui sont les mêmes et qui changent selon

des règles très simples. Dans quelques années on parlera de l’atome de

Rutherford7.

– Pas si vite, jeune homme. Je n’ai dit qu’une chose : prudence. C’est

un grand pas dans l’inconnu que vous faites, à partir d’une base étroite et

peu assurée, l’avertit Rutherford.

– Permettez-nous de la consolider, alors, professeur. » Hevesy jouait

un jeu assez dangereux.

« Mes garçons, il y a beaucoup à faire, et le temps est compté. Je ne

pense pas qu’il vaille la peine de creuser cette idée maintenant. » L’oracle

avait parlé.

« Je pourrais tourner mon papier de manière à la présenter comme une

piste à explorer, et non pas comme un résultat, proposa Bohr sans

enthousiasme.

– Vous pourriez faire cela, effectivement », lui accorda Rutherford,

mais il eût été difficile de le prendre pour un encouragement. « Je

suggérerais cependant que vous vous concentriez sur les orbites des

électrons, où au moins vous pouvez vous appuyer sur les mathématiques

pour soutenir votre hypothèse, plutôt que sur cette affaire d’éléments

similaires avec des nucleus différents, qui est pure spéculation. » Rutherford

essuya son menton avec une serviette blanche comme neige et se leva. « À

qui le tour de faire une balade en bolide ? » demanda-t-il.

 

Budapest, 1er mars 1913

 

Il gelait à pierre fendre, et pourtant le printemps approchait à grands

pas. Encore mal en point, j’étais pelotonné à l’arrière d’un taximètre, dans

mon gros manteau d’hiver, la gorge bien au chaud dans une écharpe épaisse

et des gants aux mains. Mes problèmes de santé persistants m’avaient

décidé à prendre des vacances au soleil d’un climat chaud et, sur les

conseils d’un ami, j’avais choisi Corfou. Mais quelques questions restaient

en suspens, dont je devais m’occuper avant de partir. J’allais prendre

l’express de Vienne, où je voulais rester toute la fin de semaine. Naturellement, je téléphonerais au professeur Berggasse. Je voulais parler

avec lui de mon nouvel article, « Les étapes du développement d’un sens de

la réalité ». Je devais aussi parler avec Rank du problème de Jung, et

j’assisterais à la conférence que Freud devait tenir le soir sur le motif des

trois coffrets. Le trajet était court entre le Körút et la gare de Nyugati : si le

climat avait été plus clément et mon état de santé meilleur, j’y serais allé à

pied. Je payai le chauffeur et déclinai les services des porteurs qui

grouillaient sur le trottoir – j’avais seulement un petit sac avec le nécessaire

pour la nuit, et mes papiers, bien sûr.

Je débouchais sur le quai quand j’avisai Hevesy. Nous nous saluâmes,

il semblait ravi que nous prenions le même train ; la perspective des quatre

prochaines heures s’éclaircit soudain. Je savais qu’il était de retour à

Budapest. Il était rentré d’Angleterre pour se remettre d’une grosse

infection auprès des siens. Du moins tel était son programme à l’origine.

Car cette forte tête, plutôt que de profiter de la sérénité du cocon familial et

des charmes paisibles de la campagne hongroise, commença par faire le

tour de la moitié de l’Europe avant de s’installer dans un des appartements

de sa famille, en plein centre-ville. Il n’avait que l’embarras du choix –

autour de la rue Nádor et de la rue Arany János, c’est à peine s’il y avait un

pâté de maisons qui ne leur appartînt.

Nous nous installâmes dans un compartiment de première classe où,

par chance, aucun autre voyageur n’eut l’idée de nous rejoindre. « Tu as

l’air en pleine forme, Gyuri », dis-je sincèrement. La cuisine domestique

devait avoir fait des miracles. Comme toujours, il était impeccablement

habillé, ses cheveux clairsemés bien aplatis sur son crâne, comme fixés par

de la colle, sa raie plus droite qu’une flèche. Chose inhabituelle chez lui, il

avait même les joues roses, mais ce devait être la gifle glaciale de la bise.

« Toi aussi, mon ami, sourit-il.

– J’ai un peu de peine à te croire, je me sens tout patraque, dis-je

plaintivement. Qu’est-ce qui te conduit à Vienne ? »

Il m’expliqua qu’il était embarqué dans une nouvelle recherche avec

un collègue d’un institut de Vienne et qu’il espérait construire avec lui une

relation de travail solide qui l’amènerait à faire de fréquents séjours dans la

capitale de l’Empire.

« Et toi ? Tu t’en vas voir le professeur Freud ? demanda-t-il.

– Oui. C’est la raison principale, plus quelques bricoles. Je dois être

rentré lundi.

– Auras-tu la chance de voir la délicieuse Mlle Freud ? Peut-être

pourrais-tu me décrocher une invitation à dîner, ou pour le thé, ou ce qu’ils

voudront ! suggéra-t-il avec beaucoup d’enthousiasme.

– Annerl ? Tu n’as pas de chance, mon pauvre ami. Elle est en Italie,

où ils ont de la famille. Mais si tu veux voir le professeur, je serais ravi de

me faire ton messager. »

Il ignora mon sourire malicieux. « Non. Ne t’embête pas. Une

prochaine fois peut-être. »

Au bout d’environ une demi-heure, nous allâmes déjeuner dans le

wagon-restaurant. Fort heureusement, mes troubles de santé n’affectaient

pas mon appétit, mais Hevesy mangea du bout des lèvres. Nous parlâmes de

nos travaux, comme nous le faisions en général quand nous nous

rencontrions. Chacun était fasciné par l’univers de l’autre, si différent du

sien, si irréel. C’est de lui que j’appris comment son maître, Rutherford,

avait dessiné l’atome. Cette fois-ci, il essaya de m’expliquer l’innovation de

son ami danois concernant les charges électriques négatives qui filent

autour du nucleus de Rutherford, comme les si nombreuses planètes autour

du Soleil, mais en gardant la même orbite, en une sorte de ronde. Hevesy

m’expliqua – ou du moins il essaya – que la révolution de Bohr avait trois

composantes. D’abord, un atome pouvait exister seulement dans un état fixe

parmi plusieurs possibles, chacun correspondant aux orbites autorisées des

électrons qui tournent à toute vitesse. C’était comme si une puissance

cosmique avait décrété ce que les électrons étaient autorisés à faire et ce qui

leur était interdit. Ensuite, quand les atomes tombaient d’une orbite plus

énergétique à une qui l’était moins, de la lumière était émise. Pas une bonne

vieille lumière, mais une lumière avec l’exacte longueur d’onde requise et

en quantité exacte pour en conserver l’énergie. Et c’est cette exactitude qui

était gouvernée par une constante nommée d’après le nom d’un certain

Allemand. Enfin, les états que les puissances cosmiques autorisent à

l’atome étaient gouvernés par cette même constante allemande et le pouvoir

magique de nombres entiers tout simples. J’eus l’impression de réussir à

suivre ce qu’il me disait, et même de le comprendre, mais en même temps

un sentiment d’incrédulité me submergea.

« Ça va te paraître idiot, avouai-je, mais je crois bien que j’arrive à peu

près à me représenter un atome. Mais l’idée qu’il y ait dedans une structure,

et qu’en plus cette structure infinitésimale doive obéir à des règles, voilà qui

dépasse l’entendement.

– Dans un sens, oui, bien sûr. Mais je t’assure que la familiarité avec

les concepts engendre une sorte d’acceptation. Et, du coup, on ne voit

même plus que c’est réellement au-delà de la compréhension dans le sens

que tu lui donnes.

– Quel autre sens y a-t-il ? demandai-je.

– Il s’agit d’une extrapolation rétrospective : il faut partir des effets

observés, des scintillations sur un écran par exemple, pour remonter en

extrapolant jusqu’à ce que ce qui les a provoquées, ici les scintillations, soit

une sorte de réalité. Et ensuite il y a ce qui se comporte comme le prévoit

une équation que j’écris ; c’est ce que j’appellerai la réalité mathématique.

– À peine une réalité, ne penses-tu pas ?

– À peine, certes, m’accorda-t-il, mais c’est ainsi que le monde est fait.

Ce n’est que cela…

– Pas du tout, mon ami, le contredis-je. Il y a beaucoup plus. Il y a le

pouvoir de la psyché. Sais-tu, mes expériences sur la transmission de

pensée ont commencé à apporter des résultats sensationnels. Je suis

convaincu qu’il peut y avoir transmission d’un inconscient à un autre, entre

des gens qui ont établi une certaine harmonie. Je te l’ai déjà dit : on aurait

tort de négliger ces phénomènes. Plus nous en apprenons sur l’inconscient,

plus nous nous rendons compte que la transmission de pensée est une

réalité. »

Le chimiste en lui s’indigna : « Tu vas trop fort ! s’écria-t-il. Je ne

peux pas prouver que tu as tort, mais je ne suis certainement pas d’accord

avec toi. Reprenons la chose étape après étape. Un : la transmission de

pensée n’est pas prouvée, ce n’est qu’une hypothèse, qui plus est fondée sur

des données expérimentales marginales…

– C’est précisément ce que j’essaye de te dire. J’ai multiplié les

expériences. Dont avec le professeur Freud, et même avec ton amie, Anna,

et, je te le dis, les résultats ne laissent aucun doute.

– Pourquoi ne pas les publier alors ?

– C’est à cela que je travaille. Je suis en train de préparer une série de

conférences pour la Société psychanalytique de Vienne sur ce sujet.

– Sándor, admettons que ce soit un phénomène réel ou, si tu préfères,

imaginons que le phénomène ait été généralement accepté comme réel. Il

n’empêche qu’il n’y a toujours aucune raison de croire qu’il ne serait pas

fondé sur le monde physique des atomes, des électrons et de la lumière. Il n’y a aucune raison d’affirmer qu’il doive se passer dans un au-delà du

monde de la physique.

– Je ne parle pas d’un au-delà du monde de la physique dans un sens

grandiose. Je dis qu’il y a plus dans le monde, spécialement dans le monde

mental, que tes électrons, tes nucleus et autres éléments.

– Personne ne croit vraisemblable qu’il existe d’autres particules

subatomiques, mais tu as raison, aucune théorie ne l’interdit non plus.

– Ce n’est pas ce que je veux dire, et tu le sais très bien. » Secoué par

une quinte de toux, je m’arrêtai un instant. « Je veux dire que la manière

dont les physiciens regardent l’univers a des failles, fondamentalement, en

dépit des succès qu’ils ont. Non, j’ai tort de dire cela. Les physiciens

regardent l’univers dans la perspective de leur métier, et je ne vais

certainement pas le critiquer. Mais il s’y ajoute un dogme : on veut nous

faire croire que ce qui constitue le monde, c’est ce que les physiciens ont

découvert. Exclusivement. Ça les arrange de faire passer à la trappe les

réalités des autres professions, ou des autres sciences, voire des autres

métiers.

– Donne-moi un exemple de ces “réalités”.

– Essaie de sortir de ton système de pensée. Peut-être la transmission

de pensée n’existe-t-elle pas. Très bien. Mais des centaines de milliers

d’êtres humains, dont certaines intelligences supérieures, sont assurément

convaincus que la transmission de pensée est un phénomène dont ils ont fait

l’expérience par le passé, dont ils sont capables de faire régulièrement

l’expérience, qu’ils soient en position d’émetteurs ou de récepteurs, ou les

deux. Il ne fait en tout cas aucun doute que cette croyance, que cette

conviction existe. N’es-tu pas d’accord ?

– Dans la mesure où cette conviction m’est étrangère, la seule preuve

que j’aie de ce qu’elle existe chez d’autres réside dans l’insistance qu’ils

mettent à l’affirmer. Mais tu as raison, je suis très heureux d’accepter cela

comme un fait. Et qu’en fais-tu ? »

Cela me suffisait. J’étais sûr de l’avoir maintenant. « Comment se fait-

il, lui demandai-je, qu’une mesure obtenue avec un instrument indique la

vérité, même si elle est complètement contre-intuitive, alors qu’une

conviction intérieure absolue d’une vérité, que bien des gens ont sur bien

des choses, peut être si facilement réfutée ? »

Hevesy devint pensif. « Je me sens plutôt embarrassé, mon ami,

avoua-t-il. D’habitude, dans ce genre de dispute, c’est moi qui défends ton point de vue. Pourtant, c’est en général l’argument de la reproductibilité que

l’on donne pour répondre à ta question. Le résultat que l’on obtient avec un

instrument est considéré comme vrai s’il peut être reproduit, alors que ce

dont tu parles ne peut être reproduit à volonté. »

Il y eut un arrêt de plusieurs minutes à Győr. Quelques voyageurs

montèrent dans le train, puis la locomotive à vapeur siffla, et nous

repartîmes. Je vis le quai reculer, les toits venir à notre rencontre. La

silhouette de la synagogue de Győr, impressionnante mais apaisante,

dominait la partie ouest de la ville. Le train prit de la vitesse, et ce fut à

nouveau la campagne.

N’ayant pas l’intention de changer de sujet, je contre-attaquai : « La

reproductibilité d’un résultat n’est rien de plus qu’une preuve de ce que le

résultat est reproductible. Qu’il a une propension à la répétition. La vérité

là-dedans… Voyons : le soleil se lève tous les jours. En fait, je ne l’ai vu se

lever qu’assez rarement car, à cette heure-là, normalement, je dors, mais je

suis tout prêt à croire qu’il se lève pendant les jours où je n’en ai rien vu.

Sous la torture, je serais même disposé à croire qu’il s’est levé les jours

précédant ma naissance, quoique je me demande si dans ce cas il s’agit

encore du même genre de croyance – et du même genre de réalité. Je suis

aussi disposé à admettre que le soleil se lèvera tous les jours après ma mort.

Mais pardon, je me laisse entraîner. Ce que je voulais dire, c’est qu’en fait

nous acceptons tous que le soleil ne se “lève” pas, mais que c’est au

contraire notre planète Terre qui tourne et qui ainsi nous ramène

quotidiennement, au terme de son mouvement circulaire, en face du Soleil

immobile.

– Où veux-tu en venir ?

– Pendant des siècles, la reproductibilité du soleil se levant à l’est,

traversant le ciel et se couchant à l’ouest, a été une des principales preuves

en faveur de la rotation du Soleil autour de la Terre. Si tu concèdes que

c’était incorrect, alors tu m’accorderas aussi que la vérité et la

reproductibilité ont peu en commun.

– Je te l’accorde : la reproductibilité est une illusion. Rien n’est jamais

pareil, donc la reproductibilité n’est jamais parfaite, mais seulement

approximative. Pourtant la notion de reproductibilité est un très bon outil de

travail.

– Dans certains domaines. Pas dans le mien, protestai-je. Prends

l’exemple des expériences d’association. Si j’appuie une seconde fois sur le déclic qui a joué la première, il est probable que le patient, maintenant qu’il

a découvert, au fond de lui, la signification de sa réponse originelle,

automatique, me donnera une réponse neutre, et pour lui sans importance. Il

pourra me la resservir à toutes les séances suivantes, je n’en tirerai rien, car

seule la première réplique, non reproductible, contenait un indice

conduisant à la vérité.

– Allons donc, c’est un mauvais exemple ! Il semble bien que, l’un

dans l’autre, cela revient à ce que ton type te mente délibérément. Ce n’est

pas de cela que nous parlions, et tu le sais, déclara Hevesy.

– D’accord. Je vais le dire différemment pour Votre Altesse. Je n’ai

jamais eu deux patients qui se ressemblent. Je n’ai jamais eu un patient qui

se comporte de la même façon deux jours de suite. Si je devais attendre que

leurs comportements soient reproductibles avant d’accepter de les prendre

en cure, je crèverais de faim, et la plupart de mes patients se suicideraient.

– Tu n’es pas honnête, Sándor. Tu passes ta vie à rassembler des

observations sur tes patients et d’autres, jusqu’au plus infime détail. Tu

construis des théories, tu les testes, tu les jettes, tu les ajustes en fonction de

ce que tu observes. Il me paraît évident que tu te sers effectivement de la

reproductibilité pour arriver à tes vérités. Non pas la reproductibilité de

l’ensemble, mais de certains éléments que tu isoles, consciemment ou

inconsciemment. Tu n’aurais pas l’aplomb de prétendre que ta méthode

thérapeutique est aléatoire ?

– À chaque patient s’attache un traitement bien spécifique, qui se

construit bien évidemment à force de tâtonnements, d’observations et de

déductions. Mais tu viens de mentionner un point important : la décantation

inconsciente des observations, peut-être même la décantation inconsciente

d’observations inconscientes. Je crois que c’est mon premier outil de

travail. Mais si j’en crois mon expérience, cela ne fonctionne que dans une

ambiance particulière : il faut de la bienveillance, de la chaleur, de

l’affection. Qu’en dis-tu ? »

À son grand dam, Hevesy n’avait rien à dire là contre : « Le processus

inconscient d’observations n’est pas douteux, et l’enregistrement

inconscient des observations ne l’est pas davantage, je suppose.

– N’oublie pas que je fais mes observations sur des personnes, et que

c’est leur inconscient que je traite. Ce que tu viens de dire revient à accepter

le principe de la communication d’inconscient à inconscient. C’est un

dialogue entre les inconscients de deux personnes en harmonie.

– Dialogue ? Tu veux dire qu’il y a de la réciprocité ? Que tu modifies

l’état de ton patient ? Que tu as un effet sur lui ? demanda-t-il, incrédule.

– Bien sûr. Une analyse n’est possible que dans le contexte d’une

interaction. L’analyste fait partie de l’étude. Ce qui est observé, analysé,

transformé et, espérons-le, guéri, est l’entité “patient plus analyste”. Cela

n’a aucun sens autrement. Autrement l’analyse est impossible.

– Mais tu violes la loi fondamentale de la méthode scientifique ! Tu

renonces à la vision objective ! Tu assassines Descartes ! s’indigna Hevesy.

Tu dois couper le monde en deux, l’observateur et l’observé, sinon tes

observations ne sont pas valables.

– Tu me demandes l’impossible. Dans mon domaine du moins. »

Comment diable réussirais-je à le lui faire comprendre ? « L’observateur est

cocréateur du phénomène. Et au lieu de le nier et de le combattre, on doit

l’accepter comme une vérité fondamentale. Et s’en servir. Le principe de

non-interférence de l’analyste est un idéal, mais fondamentalement

inaccessible. Dans l’analyse, deux inconscients s’unissent partiellement, ils

communiquent, ils s’influencent, ils se modifient. C’est pour cela que la

méthode et le contenu sont spécifiques à chaque cas, et donc dans une

certaine mesure uniques. L’amélioration de l’état du patient en dépend, c’est

la base de tout.

– Peux-tu encore l’appeler une science, si tu crois cela ? demanda

Hevesy.

– Cela ne m’intéresse pas de savoir le nom que tu pourrais lui donner,

avouai-je. Quant à la “science”, ce n’est qu’un mot, très abusivement

employé.

– Je suis le dernier à défendre les mots, mais je trouve que tes propos

sont, dans une certaine mesure, choquants…

– Le professeur Freud préférerait mourir plutôt que de renoncer à sa

certitude que la psychanalyse est une science et qu’elle doit l’être. Mais il a

des raisons pour cela, et tu le sais.

– Est-ce qu’il assimile aussi le rôle de l’analyste et du patient ?

demanda Hevesy.

– Non. C’est un des très rares terrains où nous ne sommes pas d’accord

professionnellement. Il reste très distant par rapport à ses patients. Il est

sévère plutôt que chaleureux. Il observe sans s’impliquer, comme s’il avait

affaire à des échantillons sous un microscope.

– Lui, au moins, il a de bonnes raisons de se qualifier de scientifique,

repartit Hevesy.

– Mais ce n’est pas comme cela que cela fonctionne, insistai-je.

– Je ne te comprends pas, se plaignit-il. Freud, ton héros… ses théories

sont pour toi un dogme, et pourtant tu n’es pas d’accord avec ses méthodes.

Comment à ton avis a-t-il fait toutes ces découvertes dont tu parles sans

arrêt ?

– C’est toute la question. Ses découvertes, car ce sont bien des

découvertes, ne sont pas nées sur son divan, mais elles ont pris leur source

de Freud lui-même. Tu ne mettras pas en cause que, dans l’observation de

soi-même, l’observateur et l’observé communient. Bien sûr, cette

communion n’est pas automatique, elle doit être découverte, localisée,

déterrée, comprise, chérie comme un trésor précieux. Et cela demande de

l’audace. Et Freud a eu cette audace.

– Freud et personne d’autre ?

– Nous essayons tous de le faire, bien sûr, mais Freud nous a montré la

méthode à suivre et sa signification, et son exemple nous a donné le

courage.

– Ma question était : Freud a-t-il été le premier ?

– De tout temps les hommes sont partis dans des voyages à l’intérieur

d’eux-mêmes. Dans le passé, cela prenait la forme d’une quête religieuse.

Regarde nos ancêtres kabbalistes. Ils ont pris conscience de ce que la réalité

ne pouvait être exhumée que dans leur propre âme, mais qu’ils pouvaient en

transmettre la révélation à un petit nombre d’élus, afin de les encourager à

tenter le même voyage. Ce n’est pas différent de nos jours avec nous.

– Mais maintenant, c’est une science, déclara-t-il, modérément

convaincu.

– Je ne pense pas que ces distinctions soient importantes ni utiles.

– Tu me fais penser à Bohr, qui insiste toujours pour répéter qu’on

perd son temps à utiliser des mots comme “réalité” ou “existence” parce

qu’ils veulent dire des choses différentes pour des personnes différentes.

– Ton ami a raison. Il y a quantités de mots dans ce cas. Pourtant, il

faut bien communiquer d’une manière ou d’une autre, et ce serait difficile

sans les mots.

– Bohr est très pointilleux sur le chapitre des définitions : il passe son

temps à redéfinir le sens des mots importants.

– Il y a beaucoup à apprendre dans ce processus et cet acharnement à

essayer d’améliorer la signification ou la compréhension des mots et des

concepts porte beaucoup de fruits. Ce n’est d’ailleurs pas très différent de

l’analyse. Nous avons affaire là aussi à un processus. Un processus

d’identification et d’amélioration de notre compréhension des concepts à

l’intérieur de nous-mêmes, oui, un processus visant à améliorer le sens des

mots importants.

– Par exemple ?

– Des mots trompeusement simples. Mémoire. Angoisse. Amour.

Haine. Mère. Père. Mort. Moi.

– Et “sexe” ?

– Tout est sexe, d’une manière ou d’une autre.

– C’est absurde.

– C’est le dogme. »

Je fus le premier surpris de ma réponse. Pourquoi avais-je dit cela ?

Était-ce parce que je ne le croyais pas véritablement ? Il est hors de

question qu’un prophète de la religion freudienne remette le dogme en

cause. Est-ce cela que je voulais faire ?

« Donc tu en doutes toi-même, remarqua-t-il.

– Tu lis en moi comme dans un livre.

– Pas vraiment. Je n’ai fait qu’interpréter ton silence.

– Je me posais justement la même question.

– Et qu’est-ce que tu en dis ?

– Je crois que la théorie sexuelle est la vérité. Peut-être pas toute la

vérité cependant.

– Comment peux-tu utiliser un mot comme “vérité” dans un pareil

contexte ? Cela n’a pas de sens.

– Je voulais sans doute parler de la Vérité avec un V majuscule.

J’utilise toujours une métaphore religieuse, mais c’est bien malgré moi,

concédai-je avec un sourire. Permets-moi d’essayer de le reformuler dans

ton langage. Il me semble que la théorie sexuelle de Freud nous permet de

pénétrer comme jamais à l’intérieur de la psyché humaine. Est-ce

acceptable pour Votre Altesse ?

– Oui, cela fait sens, au moins. Mais dis-moi, peut-on considérer que la

théorie sexuelle telle qu’elle est formulée aujourd’hui est achevée, je veux

dire, complète ?

– Nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Et elle explique déjà tant

de choses. Chaque fois que nous tombons sur des aspects qui semblent la

contredire ou qui n’y entrent pas parfaitement, nous le prenons comme un

défi, plutôt que comme un indice de ce que la théorie serait incomplète.

Cela prouve seulement que nous avons encore bien du travail à faire pour

comprendre comment la théorie s’applique. »

Pourtant ce n’était pas encore assez pour Hevesy. « Mais c’est un acte

de foi de ta part que d’y voir un défi et de réagir en conséquence ? Tu n’as

aucune raison de balayer l’autre hypothèse, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

– Si tu veux », admis-je.

Les kilomètres défilaient. Notre bouteille de riesling était vide. La

palacsinta déjà loin derrière nous. Quand nous quittâmes notre table, une

sensation de chaleureuse satisfaction m’enveloppait. Rien de tel pour me

mettre dans un excellent état d’esprit que de sortir de mon cabinet de

consultation et d’avoir une discussion franche et animée autour d’un bon

déjeuner.

« Nous devrions faire cela plus souvent, mon cher.

– Absolument », m’accorda-t-il comme nous franchissions la porte de

notre compartiment.

Nous restâmes assis un moment en silence. Je voyais les paupières de

Hevesy s’abaisser et clignoter. Il me regardait, le front plissé, de ses yeux

ronds qu’il s’efforçait de maintenir ouverts. Soudain son front se lissa et ses

yeux disparurent sous ses paupières. Ses lèvres entrouvertes laissèrent

bientôt passer des ronflements sonores et réguliers. Je souris et me retournai

vers la fenêtre. La campagne défilait, parée d’une beauté hivernale, désolée,

Continuer : partie 5 sur 6