Trois explications du monde
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
désespérante, ne donnant aucun signe de devoir un jour se réveiller de son
hibernation. Le contraste n’en soulignait que davantage le confort chaud du
compartiment, un utérus propulsé à toute vitesse, qui nous protégeait des
éléments. « Grand-père n’aurait jamais entrepris un si long voyage sans
rédiger son testament, songeai-je. Aujourd’hui, je vais de Budapest à
Vienne à la dernière minute, sur un coup de tête. Le monde moderne ! Tout
a tellement changé. En même temps, les choses fondamentales sont
exactement pareilles : les jeunes gens veulent conquérir le monde ; les gens
dans la force de l’âge aspirent à la sagesse et sont en quête du sens de la
vie ; quant aux vieux, ils essayent de partager leur expérience avec leurs
cadets, mais qui les écoutera ? Frustrant… » Les roues battaient
continûment leur rythme tribal. Je n’en perçus bientôt plus le bruit, mais c’était comme si je le sentais dans les tréfonds de mon être et je me fondis
en lui : nous ne faisions plus qu’un.
« Tu as rudement bien dormi », me salua Hevesy comme j’ouvrais les
yeux. Il y avait sur la tablette devant lui un gros livre rempli de notes
manuscrites et un stylo plume ouvert.
« Toi aussi, dis-je, une accusation feinte dans la voix.
– Touché. Tu as une mauvaise influence sur moi. Normalement je ne
dors jamais pendant la journée, déclara-t-il.
– Moi non plus. »
Il rit. « Si tu le dis…
– Non, vraiment. La nuit est faite pour dormir.
– Je croyais que tu allais me dire que la nuit est faite pour les dames.
– Je ne fais jamais l’amour pendant la nuit. Seulement le matin.
– Sapristi ! Et pourquoi ?
– Je trouve cela misérable, pendant la nuit.
– Le matin, c’est différent ?
– Oui. Le matin est un nouveau commencement. Un nouveau départ.
Une renaissance.
– Tu es vraiment impayable.
– La plupart des gens le sont. Incroyables, je veux dire. Simplement ils
n’en parlent pas. » Je bâillai. « Et toi ? Quel moment de la journée préfères-
tu pour le sexe ? »
Il était interloqué. « Je ne discute pas de ce genre de choses. C’est cru,
vulgaire et embarrassant.
– Pourquoi ? lui demandai-je. Et ne me dis pas seulement : “C’est
comme ça” !
– Je suppose que c’est mon éducation, dit-il après un instant de
réflexion.
– C’est vrai. Mais il y a davantage, n’est-ce pas ?
– Je ne suis pas en analyse, protesta Hevesy.
– Tu devrais. Tout le monde devrait l’être.
– Tu y es, toi ? » Il était repassé à l’attaque. Sans le savoir, il avait
touché une zone sensible.
« Non. Malheureusement pas. J’ai demandé bien des fois au
professeur. Il ne dit pas non, en fait, mais pour une raison ou une autre ce
n’est jamais arrivé.
– Pourquoi tu ne t’analyses pas simplement pas toi-même ? demanda-
t-il.
– Je le fais. Tout le temps. Mais je sais que cela pourrait aller plus loin
avec un guide. »
Il réfléchit un instant, puis demanda : « Ne penses-tu pas qu’il y ait
certaines choses dont il vaille mieux ne pas parler ?
– Peut-être, reconnus-je. Mais ce qui compte, c’est de comprendre
pourquoi tu ne veux pas discuter de tel ou tel thème, et non pas de décider si
tu en discuteras ou non. Une fois que tu as compris ce qui te retient de le
faire, ton refus d’en parler perd souvent toute son importance. » Là encore
je me demandai si je le croyais moi-même.
« Est-ce que tu discutes de tout avec Freud, ou bien y a-t-il des zones
qui restent privées ? continua-t-il.
– Je discute de tout avec lui. Oui.
– Et vice versa ? » Mon jeune ami avait un esprit pénétrant, aucun
doute.
« Non, confessai-je. Il reste le Père. Il écarte a priori toute discussion
sur les choses du sexe qui le concernent lui ou sa famille. Avec moi comme
avec tout autre disciple. Je crois que cela vaut mieux. Il est important qu’il
conserve sa dignité et sa position de maître. Dans les autres domaines
cependant, il est redoutablement honnête, au risque de faire ressortir ses
défauts. Il y a bien des exemples dans la Traumdeutung où il montre à la
face du monde qu’il est loin d’être parfait. »
Hevesy avait lu Freud, bien sûr. « Il m’a semblé qu’il était vague quant
aux faits, qu’il privilégiait les anecdotes aux dépens des descriptions
scientifiques, remarqua-t-il.
– Tu as raison, mais comme je te l’ai dit, notre métier doit, par sa
nature même, se fonder sur l’individuel et l’anecdotique. Ajoute aussi que
les études de cas de Freud, surtout à l’époque de la Traumdeutung, étaient
toutes prises dans un cercle très étroit d’amis et de relations, les
Hammerschlag, les Pappenheim, les Paneth, les Breuer, les Gomperz. Il y
avait toujours la question de la confidentialité.
– Tu as dit Paneth ?
– Oui. Freud a parlé de son ami Josef Paneth dans le bouquin sur les
rêves. Paneth et Freud ont été de proches amis depuis leurs années d’études.
C’est Paneth qui prit la succession de Freud quand il renonça à son poste de
chercheur à l’Institut physiologique de Vienne. Paneth lui a prêté de l’argent, et Freud a un complexe de culpabilité parce que son ami est mort
d’un coup, avant qu’il ait pu le rembourser.
– Si je t’ai demandé cela, c’est parce que l’homme que je dois
rencontrer à Vienne s’appelle aussi Paneth. Fritz Paneth. La même famille
peut-être.
– Très probablement. Je ne pense pas que ce soit un nom très courant,
quoiqu’il y ait toute une dynastie de rabbins Paneth en Hongrie. Ce Josef
Paneth avait épousé une certaine Sophie Schwab, du clan Hammerschlag.
C’est pour lui rendre hommage que le professeur Freud a appelé une de ses
filles Sophie, me suis-je laissé dire.
– Le clan Hammerschlag ?
– Samuel Hammerschlag était le professeur d’hébreu et d’études juives
de Freud, quand il était au lycée. Les Hammerschlag sont aussi apparentés
aux Breuer. Tout cela est un peu compliqué. J’ai déjà assez de mal à suivre
le fil de ma propre famille ! J’ai neuf frères et sœurs, tu sais !
– Bien sûr, je le sais. » Manifestement bien moins intéressé par ma
famille que par celle des Paneth, il reprit : « Ce serait amusant si c’était la
même famille, n’est-ce pas ?
– Amusant si tu veux. Pourquoi ne lui demandes-tu pas ?
– Je le ferai, ne t’inquiète pas. Je ne l’ai pas encore rencontré. » Il
griffonna quelque chose dans son livre noir. « Comment as-tu pu savoir tout
cela ?
– C’est une sorte de famille élargie du professeur. La plupart d’entre
eux ne sont jamais très loin. Et comme je te l’ai dit, l’histoire des débuts de
notre métier est étroitement liée à ce cercle.
– Je ne connais Fritz Paneth que de réputation. Nous avons échangé
des lettres. C’est parce que nous avons travaillé dans des champs voisins
que je lui ai suggéré d’associer nos efforts. Je vais à Vienne pour voir si
nous pouvons mettre en place des expériences en collaboration.
– Un truc à mourir d’ennui, sans aucun doute. » Ce n’était qu’une de
nos taquineries habituelles. J’avais toujours été intéressé par son travail.
« Au moins c’est de la science, pas du vaudou, répliqua-t-il en
revenant à son point de départ.
– La kabbale, s’il te plaît, pas le vaudou.
– Si tu veux, c’est toi l’expert. »
Le train ralentissait. Il avait atteint les faubourgs de Vienne. Nous
allions sortir de notre cocon pour suivre chacun sa route dans la ville impériale.
Budapest, le 8 mai 1913
Je traversai Erzsébet Körút. Le café Royal, le plus proche de mon
domicile, puisqu’il se trouvait juste de l’autre côté du boulevard, était mon
café préféré. Pour les habitués, le Royal était un refuge sans nul autre pareil.
Nous dédaignions le New York, à quelques pas de là sur le Körút, avec son
style superficiellement majestueux et sa clientèle majestueusement
superficielle. Nous autres piliers du Royal, il eût été difficile de nous
suspecter d’être majestueux, et jamais au grand jamais superficiels.
L’establishment médical l’évitait comme la peste, considérant que c’était un
nid de gauchistes, mais les milieux littéraires juifs et les grands manitous du
théâtre populaire le tenaient au contraire en haute estime. Ces derniers
attiraient des essaims d’actrices en herbe, qui papillonnaient d’une table à
l’autre et qui, très décoratives, attiraient une poignée de membres dévoyés
de la petite aristocratie. C’est dans ce mélange que je trouvais un certain
nombre de mes amis et patients.
Au lieu d’entrer, je me promenai d’un pas tranquille le long du
boulevard ; je n’étais pas pressé. Je devais retrouver un vieil ami, Lajos
Lévy, mais l’heure de nos rendez-vous n’était jamais fixée. Cette
imprécision cultivée laissait le champ libre aux rencontres de hasard avec
des amis, des relations, d’anciennes maîtresses, ou permettait de lire le
journal en buvant un café, pour moi un express très serré, surmonté d’une
montagne de crème fouettée. Lajos et moi avions une relation croisée de
docteur et de patient. Étant le seul généraliste auquel je puisse faire
confiance, il avait la tâche ingrate de surveiller ce corps que je négligeais. Il
m’avait même guéri d’une syphilis imaginaire ! De mon côté, je le recevais
en séances d’analyse régulières. C’était mon patient favori, en termes de
névrose obsessionnelle. Sa femme Kata, aussi fabuleusement riche qu’elle
était laide, ex-Mlle von Freund, était toujours délicieuse à fréquenter. Elle
était la véritable raison pour laquelle j’attendais avec impatience de dîner
chez les Lévy. Au Royal, les épouses étaient persona non grata,
naturellement.
Je finis par m’approcher de l’établissement : le flot ininterrompu des
clients ne laissait pas un instant de repos aux grandes portes à tambour qui tourniquaient. Je me dirigeai vers notre coin habituel, au fond à gauche,
honorant d’un signe de tête une ou deux connaissances, mais je m’arrêtai
pour saluer Ignotus. Il s’était naguère appelé Veigelsberg, mais lequel
d’entre nous utilisait toujours son nom d’origine ? La vague de
magyarisation nous avait tous engloutis. À l’exception de Lévy, bien sûr,
car ce n’était pas le genre. Ignotus semblait être en réunion avec trois
camarades. Je fis un signe de tête à ses compagnons, qui faisaient tous
partie de la nébuleuse de mes relations personnelles, aux confins du
commerce social, de l’amitié et du travail. Ignotus était l’éditeur et le phare
d’une revue littéraire, Nyugat, à laquelle les trois autres contribuaient
régulièrement, comme moi à l’occasion. Karinthy, auteur satirique de son
état, me rendit mon salut avec un sourire nerveux. Il était en analyse avec
moi et ne progressait guère. J’essayai d’adresser au plus jeune, le romancier
Kosztolányi, un regard éloquent – dans son cas, c’était sa femme qui était
ma patiente, et mes honoraires étaient en souffrance depuis plus longtemps
que ne le veut l’usage. J’espérai qu’il avait reçu cinq sur cinq mon message
télépathique concernant mes honoraires impayés, mais j’avais de bonnes
raisons d’en douter : son visage ne changea pas d’expression. Quant au
troisième, Gyuri Lukács, je le connaissais du Cercle Galilée. Il n’était pas
encore venu me voir dans mon cabinet, mais au train où allaient les choses,
cela ne tarderait pas. Quand j’expliquai que j’avais rendez-vous avec Lajos
Lévy, un ami commun, Ignotus me promit de venir nous rejoindre quand il
en aurait fini avec ses affaires, si nous étions toujours dans les parages. Je
poursuivis mon chemin en me faufilant entre les tables en marbre clair.
Inévitablement, je longeai le repaire de Lipót Fejér qui tenait audience
devant deux de ses disciples, un stylo à la main. Il me gratifia d’un large
sourire, sans interrompre le mouvement de son stylo qu’il utilisait
alternativement pour couvrir de formules mathématiques des serviettes ou
pour larder de piqûres ce qu’il avait déjà écrit, ponctuant ainsi ses paroles.
Je m’écroulai sur la chaise à côté de Lévy, tiré à quatre épingles et
d’apparence florissante.
« Comment vont les affaires, chaver ?
– Comme d’habitude, répondit-il, reposant son journal. Et toi ?
– Ma vie privée est un désastre, mon corps est à ramasser à la petite
cuillère, mes patients sont en retard dans le paiement de mes honoraires.
Comme d’habitude, répondis-je.
– Ton corps va très bien, c’est dans ta tête que ça se passe. Je t’ai dit
que c’était seulement une petite infection urinaire. Cela va disparaître en un
rien de temps. » Il faisait de son mieux pour me rassurer.
« Oui, je sais. » Le garçon m’apporta mon café. « Je crois que je vais
prendre un peu de kőrözött et une brioche. » J’avais sauté le déjeuner, mais
ce n’était pas la vraie raison de ma fringale, comme je le découvris en
préparant l’assaisonnement de mon fromage blanc. À intégrer paprika et
graines de cumin, la sérénité me revint.
« De qui est-ce le tour cette semaine ? demanda Lévy. La mère ou la
fille ? »
Il était la seule personne à qui je parlais de ma relation avec les
femmes Pálos, Gizella et Elma, la mère et la fille. En dehors de Freud, bien
sûr.
« Que veux-tu que je te dise ? Et surtout que dois-je faire ? Tel que tu
me vois, je suis bien perplexe. » Je baissai un peu la voix. « Je couche avec
Gizella. Je suis amoureux d’Elma. En fait, je m’interdis de coucher avec
Gizella, à cause de mon infection, et cela ne fait que compliquer les
choses. » Incapable de soutenir plus longtemps son regard, je baissai la tête.
« Gizella veut que j’épouse Elma. Sa propre fille ! Elle dit que c’est la seule
solution. » Je touillai mon fromage blanc avec une concentration intense.
« Tu sais ce que j’en pense. » Il me força à lever les yeux en faisant
mine de retirer la fourchette de ma main. « Tu dois prendre une décision,
quelle qu’elle soit, dans l’intérêt de toutes les personnes concernées.
– Je sais, et je me suis promis de le faire, mais ce n’est pas si simple.
Trois vies en dépendent.
– Qui est le quatrième ? Pálos, l’ex-mari ? demanda-t-il, mais mon
haussement d’épaules coupa court.
– Elma était à Vienne jusqu’à la semaine dernière, en analyse avec
Freud. Cela a un peu aidé. Certains de ses complexes infantiles lui inspirent
des réflexions d’une qualité surprenante, mais lacunaires. Peut-être est-ce
ainsi que cela doit être. Après tout, ce que nous aimons chez les enfants, ce
sont leurs enfantillages.
– Et qu’en pense Gizella ? demanda Lévy.
– Gizella ?… J’ai dit à Elma que je ne pouvais pas vivre sans sa mère.
Elle a tout ce dont j’ai besoin, et je suis comblé. Sauf la jeunesse, c’est
Elma qui l’a. Gizella est formidable, je te le dis : aimante, tendre,
distinguée, compréhensive, loyale. C’est elle qui dit – et elle a raison – que je ne puis me passer de la seule chose dont elle manque, la jeunesse. » Il
s’en fallut de peu que je ne laissasse mes émotions me submerger, mais
j’aurais eu trop honte.
« Si tu as des sentiments si forts pour Gizella, le problème n’est-il pas
résolu ? »
Quelle naïveté ! Mais qui pourrait bien le savoir ? Même Freud était
incapable de comprendre. « Je suis leur esclave. Quand ce n’est pas l’une,
c’est l’autre. Gizella est la mère de mon âme, la compagne de mon esprit,
ma muse. Elma est ma sœur, ma camarade de jeu, le contact physique dont
j’ai un besoin maladif, la seule réalité que je connaisse. Le haut ou le bas.
L’esprit ou le corps. J’arrête mon choix mais, avant que je n’aie pris acte de
ma décision, j’ai déjà changé d’avis.
– Ton yin et ton yang, suggéra-t-il.
– Comment ? » J’étais trop absorbé par mes états d’âme pour lui prêter
la moindre attention. « … Et pour compliquer encore les choses, voilà que
Gizella comprend parfaitement. C’est elle qui soutient que je devrais
épouser Elma, de sorte que nous vivions tous les trois ensemble heureux
pour toujours.
– Un ménage à trois ?
– En fait, nous sommes, Elma et moi, déjà plus ou moins fiancés. Si je
l’épousais, ma maîtresse deviendrait ma belle-mère, et j’aurais mon frère
pour beau-frère8. Mais tout cela semble grotesque. On dirait une blague.
– Qu’en dit Freud ?
– Il prétend être impartial, mais il désapprouve hautement. Il se garde
bien de le dire, mais cela ne fait aucun doute : il veut que je laisse tomber
Elma. Et pourtant… tu connais Elma, elle est très vulnérable, elle serait
terriblement blessée… » J’étais conscient de l’embarras où je mettais Lévy
à me déverser ainsi sans vergogne. Il était déchiré entre le besoin
d’exprimer son opinion et sa répugnance à donner des conseils. « Assez
parlé de moi. Comment vont les choses de ton côté ? Comment va Kata ?
Est-elle toujours intéressée par l’idée de faire une analyse ?
– Nous allons bien, je te remercie. Notre vie est très lisse et sans
événement, comparée à la tienne.
– Prends un peu de kőrözött, lui dis-je en poussant le ravier vers lui.
– Il a l’air un peu fatigué, observa-t-il.
– Nous le sommes tous, Lajos.
– Et ton travail ?
– C’est lui qui me fait tenir. Il m’arrive de penser que je peux faire un
peu de bien. D’autres fois… Écoute, Lajos – j’écartai le ravier –, je suis en
train de fonder une société de psychanalyse ici, à Budapest. Il est temps que
nous donnions plus d’envergure à notre mouvement. L’entreprise a la
bénédiction de Freud, naturellement. Radó et Hollós sont d’accord pour s’y
impliquer, et je voudrais que tu sois un des membres du bureau – peut-être
trésorier, si tu acceptes.
– À nous quatre, cela fait une bien petite société, ne crois-tu pas ? Le
projet est-il vraiment sérieux ?
– Il faut bien commencer par le commencement. Et ce sera seulement
une succursale de la Société de Vienne. Ou devrais-je dire une succursale de
l’Association internationale de psychanalyse.
– Et maintenant une association internationale ? Grandiose.
– Pourquoi pas ?
– Rien ne s’y oppose. Et je ne suis pas contre, Sándor. Je pense
simplement que nous devrions attendre d’avoir plus de membres potentiels
avant de constituer une société.
– Ce n’est pas un problème. Je n’aurais aucun mal à te trouver des
membres. Cela intéresse tout le monde. Pense à Toni, ton beau-frère, ou
Ignotus, là-bas.
– Mais ils ne sont pas médecins. Tu as besoin de professionnels !
– Je ne vois pas pourquoi. C’est une affaire de discernement, de
compréhension, de courage même ; quant au savoir technique, il ne me
paraît pas indispensable, l’intelligence, si, et une tournure d’esprit
scientifique. Si tu veux mon sentiment, la seule condition sine qua non est
d’avoir de l’intérêt pour le sujet. Être membre de notre société ne veut pas
dire traiter des patients. Disons que nous formerons une sorte de groupe sur
la base d’un intérêt scientifique commun. Ignotus serait parfait. C’est un
homme influent, et il pourra, avec sa revue, diffuser nos thèmes auprès d’un
plus large public. »
Comme un lapin sorti d’un chapeau, Ignotus se présenta à notre table.
« Que se passe-t-il, les enfants ? » demanda-t-il sans cérémonie. Pour
démontrer mon point de vue, je l’invitai à rejoindre notre société sans autre
forme de procès. Il accepta avec enthousiasme, non sans fixer son prix : il
me demanda la permission de traduire en hongrois un des derniers articles
de Freud qui l’avait enchanté, et de le publier dans Nyugat. Je promis de transmettre sa demande au professeur, avec mon appui, et nous
échangeâmes une poignée de main pour sceller notre accord.
Deux semaines plus tard fut fondé le groupe de Budapest de
l’Association internationale de psychanalyse ; j’en étais le président, Lajos
trésorier, les deux autres collègues dans d’autres fonctions et un seul
membre sans titre, Ignotus.
Budapest, 10 juin 1913
Le courrier du matin m’apporta trois lettres de l’étranger : une de Papa
Freud, une de Frau Lou Andreas-Salomé, la dernière de Jung. Gizella me
les apporta sans desserrer les lèvres. Je savais quel était le problème. Ma
Gizi, ma si aimante, si loyale, si compréhensive Gizi, était jalouse. « Allons
donc ! C’est une collègue, et elle a plus de cinquante ans. Pourquoi ressens-
tu le besoin de bouder ? » En réalité, j’adorais la voir bouder. Ça lui donnait
un air de jeunesse frondeuse, tandis que, quand elle souriait, elle faisait son
âge. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » Elle ne le savait que trop, bien sûr.
Lou était parmi mes relations féminines la seule qu’elle jugeait
intellectuellement supérieure à elle, et elle n’était pas non plus armée contre
le magnétisme de Lou, qui agissait sur les femmes comme sur les hommes.
Son âge, que par ailleurs Lou portait très bien, ne faisait qu’empirer les
choses pour Gizella. Je suppose qu’elle craignait de lui voir jouer son rôle
auprès de moi, une menace qu’Elma n’aurait jamais pu incarner. « Tu ne lui
étais pas si hostile quand elle était ici en avril », remarquai-je sans grande
conviction. Elles avaient su établir une relation plaisante et cordiale, sinon
intime.
« Je ne lui suis pas hostile, je ne boude pas et je ne suis pas en
analyse. » Elle se calma un peu et ajouta : « Cette femme coucherait avec
n’importe qui.
– J’aurais du mal à ranger Nietzsche ou Rilke dans cette catégorie »,
répliquai-je avec un sourire. Ce sourire stupide, fût-il involontaire, était une
erreur de tactique. Elle attrapa un vase, le lança sur moi, et me rata –
probablement volontairement. Le vase finit contre le mur et vola en éclats.
C’était de la camelote. Sa colère se dissipa alors. Elle me sourit. Je déposai
un baiser tendre sur sa joue, elle me caressa le visage. La paix était scellée.
« Tu ferais bonne figure sur son tableau de chasse, dit-elle. C’est ce qui me contrarie. » Il valait mieux changer de sujet. J’ouvris la lettre de Freud, que
nous lûmes ensemble. Il se plaignait que le Suisse fût devenu meshugga –
Jung, bien sûr, dont l’attitude était depuis un certain temps un sujet
récurrent dans les lettres de Freud ; il suscitait même une inquiétude
croissante depuis son dernier voyage en Amérique.
« Tu as toujours dit qu’il ferait défection, remarqua Gizella.
– J’ai pressenti qu’il trahirait la cause de la psychanalyse. Mais cela
n’affecte en rien sa relation personnelle avec Freud, corrigeai-je. Chaque
fois que je veux en parler au professeur, il m’accuse d’être jaloux, et nous
en restons là. Je suis jaloux, c’est évident, mais je ne crois pas que mon
jugement en soit embrouillé. Maintenant, la suite des événements me donne
raison.
– Penses-tu qu’ils pourront demeurer amis ?
– Freud fera tout pour éviter une rupture. Il soutient que le mouvement
en pâtirait trop, mais je la crois inévitable. Jung affirme qu’il devrait y avoir
de la place pour des différences professionnelles – au niveau de la théorie,
de l’interprétation, ou de la méthode – sans que cela entraîne d’animosité
personnelle. Du moins pas plus que dans les autres sciences. C’est vrai dans
un sens, mais cela ne fonctionne pas de la même manière en pratique. » Elle
s’assit sur mes genoux, je posai mon bras autour de son épaule. « Freud est
le roi, Jung le prince héritier. Mais un prince héritier doit s’en tenir à sa
condition de prince héritier. Jung lui-même a dit que la psychanalyse n’était
pas une science mais une religion. Si Freud est son prophète, alors Jung est
présumé être son grand prêtre. Mais un grand prêtre doit toujours
s’identifier totalement au dogme, plutôt que d’essayer de modifier le credo.
Jung veut être le prophète. Ou, sinon, au moins un égal, juste à côté de
Freud. Ils ne se mettront jamais d’accord.
– Le professeur est un prophète, tu sais, dit-elle d’un ton rêveur.
– Jung considère que notre psychanalyse est une façon spécifiquement
juive d’approcher et de comprendre l’esprit juif. »
Elle me regarda d’un air surpris. « À l’exception du Suisse, vous êtes
tous juifs, renchérit-elle. Pratiquement tous tes patients sont juifs. Et ceux
de Freud aussi. Peut-être Jung a-t-il raison.
– Nous ne sommes pas tous juifs. Regarde le jeune Jones. » Jones était
arrivé à Budapest la semaine précédente pour entreprendre une analyse
approfondie avec moi. C’était un événement particulièrement intéressant
puisque c’était la première fois qu’un analyste entreprenait une analyse. « Quand bien même nous le serions, ce n’est pas la question. Ce que Jung
dit contient une part de vérité, mais à s’arrêter sur ce constat, on ne peut
qu’en déduire une conclusion erronée. » Sa main caressa ma joue.
« Que veux-tu dire, mon grand malin ?
– Il a raison de dire que la psychanalyse a été conçue à partir d’une
tradition juive mystique : c’est la kabbale du XXe siècle, le Zohar
transplanté à notre époque, adapté à nos besoins, modifié par nos
observations. Je l’ai du reste déjà dit à Jung, il y a des années. Bien sûr,
Freud ne veut pas en entendre parler. Le sujet est tabou.
– Dans ce cas, comment sais-tu que tu as raison ? » me demanda-t-elle
avec une innocence feinte. Ce n’était pas la première fois que nous
abordions le sujet. Mais invariablement je plaidais ma propre cause.
« D’abord je le sens dans mes os. Je ferme les yeux et je vois le
tsadik : “La leçon ! Apprends la leçon !” Puis il nous est impossible de ne
pas voir le monde de la manière particulière que nos ancêtres nous ont
imposée. Nous avons tous au moins un grand-père rabbin – ou du moins
yeshiva bocher. Je ne suis pas le seul à avoir étudié la kabbale. Freud l’a fait
aussi, même s’il jure ses grands dieux que non. Je l’ai vu de mes propres
yeux. Et regarde les thèmes kabbalistiques qui se retrouvent dans l’analyse
– le mode de transmission du savoir, de formation de nos disciples, par
exemple : Jones vient à moi comme un novice vient trouver un tsadik. Les
mystères doivent être révélés entre quatre yeux, de bouche à oreille, par des
exemples, par des anecdotes, par l’introspection. Ou bien prends le rôle de
la sexualité, ou de la bisexualité dans l’analyse. Tout est dans la tradition ;
c’est le rôle de la Shekinah, la Présence féminine de la divinité. » J’étais
dans mon élément, et rien n’aurait pu m’arrêter. « Les rêves et leur
interprétation ont été la plus ancienne forme de communion avec Dieu. Et
qu’est cette communion avec un Dieu à l’image duquel l’homme est fait ?
C’est regarder dans ses propres profondeurs, bien sûr. Introspection.
Investigation de l’âme humaine, rien d’autre. » Je n’en avais pas encore
fini. « L’importance des nombres, la gématrie, les jeux de mots, la Temurah,
l’association libre, tout est là. »
Une fois encore elle me regarda avec surprise. « Es-tu en train de dire
que la psychanalyse est seulement de la mystique ?
– Pourquoi dis-tu “seulement” ? La mystique mérite bien plus de
respect qu’on ne lui en accorde de nos jours. Pour sûr, son approche n’est
pas strictement scientifique, mais elle n’est pas non plus dénuée de science. Nous parlons d’un savoir qui résulte de dizaines de siècles d’observation
attentive de la condition humaine.
– Que veux-tu dire ?
– Simplement que Jung a raison d’affirmer que la psychanalyse plonge
ses racines dans la mystique juive. Je ne dis pas qu’elle est de la mystique
juive, comprends-moi bien, mais c’est bien sur ce terreau que la fleur a
poussé. Nous y avons ajouté tous les apports méthodologiques du
XXe siècle, c’est-à-dire les protocoles rationnels d’observation et d’analyse,
d’études cliniques et de mesures, et nous en avons fait une science.
– Et non pas une religion, comme Jung le voudrait ? demanda-t-elle.
– Toute science est religion. La psychanalyse est une religion au même
titre que la physique. Autant et pas plus. Mais c’est déjà beaucoup.
– Alors où est-ce que tu te sépares de Jung, mon cœur ?
– Je suis d’accord avec Freud. Les Juifs et les Aryens ont beau avoir
des visions du monde différentes, des goûts différents, des histoires
différentes, et tout à l’avenant, il ne peut pas y avoir une science juive et
une science aryenne. Il n’y a toujours qu’une seule science. Et même si, à la
différence de mon maître, j’admets que notre science est née de notre
tradition religieuse, il n’empêche que je le rejoins pour affirmer que c’est
maintenant une science, une science toute jeune, j’en conviens, mais une
science, et en tant que telle universelle.
– Aussi universelle que la physique.
– Exactement », opinai-je. Elle eut quelques instants de réflexion. « Tu
n’es pas cohérent », reprit-elle. Pour toi, la psychanalyse est une science, et
toute science est religion. Cela ne revient-il pas à dire que la psychanalyse
est une religion ?
– Je ne prétends pas être cohérent. J’essaye simplement de faire
correspondre les faits et les émotions. Mais si tu insistes, je vais reformuler
ma position. Les sciences fondamentales ont une forte composante
religieuse, même mystique, qui se manifeste dans la motivation du
chercheur, dans son sujet de recherche et dans l’interprétation des résultats.
C’est encore plus vrai de l’analyse. Mais cela n’en fait pas une religion. Et
si tu considères la chose sous un angle institutionnel, l’assimilation de notre
mouvement à une religion fait encore moins sens, tout simplement parce
que son organisation est toute différente. »
Elle se tut, pensive. « Est-il antisémite ? demanda-t-elle finalement.
– Qui ?
– Jung, bien sûr. »
Je sondai mon âme pour donner une réponse honnête. « Non, décidai-
je. Bien sûr, la plupart des autres le pensent. Mais c’est un diagnostic trop
rapide. Il ne nourrit sans doute pas d’animosité particulière contre les Juifs.
En tout cas rien qui lui interdise de coucher avec Sabina Spielrein.
– Peut-être a-t-il un faible pour les femmes juives ?
– Une faiblesse à laquelle nul n’échappe, semble-t-il, dis-je en
resserrant mon étreinte. Ce qui inspire à Jung des sentiments violents, c’est
la psychanalyse, qu’il aime à la folie, et ce sont les autres analystes, dont il
juge qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville, et qui sont tous juifs, et Papa,
bien sûr – sa passion pour lui est une histoire à elle seule.
– On dirait que tu parles de toi. C’est ton portrait tout craché. »
Pourquoi fallait-il qu’elle connût si bien mes inclinations ? « Il y a
quelques similitudes, dus-je admettre. Le professeur est une figure
paternelle pour nous deux. Mais alors que je ne pourrai jamais le trahir,
Jung ne pourra jamais se soumettre à son autorité. Il est le fils qui tue le
père.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Freud. » Je fis un signe de tête vers
les papiers répandus sur mon bureau. « Regarde donc les épreuves de son
Totem qu’il m’a envoyées. C’est absolument magnifique. Je pense que c’est
une de ses plus grandes œuvres.
– Que dit-il ?
– Il écrit que le parricide a été le moteur de l’histoire du
développement de l’homme.
– Explique-moi.
– Les hommes préhistoriques vivaient en petits groupes familiaux. Le
mâle dominant, le père, était le partenaire sexuel de toutes les femmes du
groupe, femmes et filles. Les fils, quand ils arrivaient à l’âge de contester
au père la jouissance exclusive des femelles, étaient soit tués, soit castrés
par lui, ou bien ils quittaient naturellement le groupe tant qu’ils en étaient
encore capables. Mais ces fils exilés, peut-être réunis en groupes de frères,
conspirèrent contre le père, revinrent en bande et le tuèrent. Et cela se
reproduisit à de multiples reprises sur toute la surface de la Terre. Et chaque
fois, les fils triomphaient, mais ils traînaient leur culpabilité avec eux,
partout.
– Et ils avaient toutes les femmes, les veinards ! rit-elle.
– Non. L’ironie de l’histoire c’est que, selon Freud, le remords et la
culpabilité de ce qu’ils avaient fait les poussèrent à inventer le tabou de
l’inceste, si bien qu’ils ne purent jouir de leur mère ni de leurs sœurs, en
définitive.
– Et c’est le cas de Jung.
– C’est le cas de nous tous. C’est ce que nous avons tous en nous.
Donc oui, c’est le cas de Jung.
– Alors Freud doit avoir un peu de compréhension pour l’attitude de
Jung ?
– Bien sûr, lui accordai-je. Beaucoup trop, en fait. Mais comprendre,
ce n’est pas excuser. Jung est un traître au dogme de la sexualité, et pourtant
Freud ne veut pas le perdre. Il ne le veut pas pour des raisons tactiques,
parce qu’il est utile à la diffusion de la psychanalyse, mais aussi parce qu’il
est trop bienveillant.
– Et qu’est-ce que Jung a contre les analystes juifs ? De la jalousie ?
– Assurément. Il est jaloux de ce que nous affichions un lien particulier
au professeur, dont il est exclu. Cela joue aussi au plan professionnel : il
tient en mépris la plupart des membres du groupe de Vienne, sentiment que
je partage, je dois dire.
– Si tu comprends tout cela si bien, pourquoi manques-tu à ce point de
compréhension envers lui ? » Le talent de Gizella à atteindre le cœur des
choses aurait fait la fierté de tout analyste professionnel. Je me sentis mal à
l’aise, mais j’essayai de faire mon possible pour trouver la véritable
réponse. « Nous ne sommes pas frères. Seul l’un de nous deux peut être le
fils. J’ai besoin de l’être. Cela m’est nécessaire.
– Jung exilé et toi restant là ? Mais le père ne va-t-il pas te tuer ou te
castrer si tu restes ?
– Je dois rester, quelles qu’en soient les conséquences. C’est mon
destin9. »
Elle me regarda, son visage tout contre le mien. Ses yeux noisette
plongèrent dans les miens, les fixant longuement.
« Tu sais à quoi je pense ? me demanda-t-elle gravement.
– Tu penses que mon destin, c’est toi.
– Tu lis dans mes pensées, sourit-elle.
– Ce n’était pas de la transmission de pensée. C’est simplement
comme ça que les femmes pensent, dis-je.
– Je te déteste, dit-elle en souriant.
– Je sais. »
Elle m’embrassa et quitta la pièce. Je gardai les yeux fixés sur la porte
après qu’elle l’eut doucement refermée derrière elle. « Elma ? Gizella ?
Gizella ? Elma ? Freud voulait il y a des années que j’épouse sa fille
Mathilda. C’est peut-être la source de son hostilité à l’égard d’Elma. La
belle, la jeune Elma ! Mais je ne pourrais jamais parler avec elle comme je
le fais avec Gizella. Elle ne pourrait jamais me donner ce que Gizella me
donne. Elle prend, c’est là son talent. Je voudrais chérir Elma et être chéri
par Gizella. Comment Gizella vivrait-elle mon mariage avec sa fille ? Elma
accepterait-elle que j’épouse sa mère ? Quelle est la réponse ? Y en a-t-il
une ? »
Je revins à mon bureau et à mon courrier. La lettre de Jung, dans son
rôle de président, était une circulaire d’invitation au congrès de Munich à
l’automne – le thème en serait la fonction des rêves. J’avais déjà pris des
notes, rassemblées dans un cahier sous le titre d’« Ontogenèse des
symboles » ; ce serait le point de départ de ma future communication. Si
j’obtenais l’approbation de Freud.
Lou, elle, m’envoyait un exemplaire dédicacé d’un essai qu’elle avait
écrit pour Martin Buber, publié quelques années auparavant sous le titre Die
Erotik. Elle me l’avait promis lors de notre dernière rencontre. Une femme
fascinante. J’étais en désaccord avec elle sur les questions les plus
fondamentales, plus que je ne l’avais jamais été avec quiconque, et pourtant
sa magie était irrésistible. « Une femme d’une intelligence dangereuse »,
disait Freud. « Je crois que Papa l’aime lui aussi un peu trop », grommelai-
je. J’allai jusqu’à la fenêtre ouverte et regardai le Kőrút. C’était un
magnifique jour d’été. Pas un souffle de vent. La circulation était très
fluide. Un tram jaune crissait sur les rails en direction de l’Oktogon. Une
automobile rutilante doubla un fiacre tiré par un maigre canasson. La paix
régnait.
Je me mis à penser à ma prochaine consultation, ces deux heures que
j’allais passer avec Ernest Jones. Il y mettait beaucoup d’ardeur. Peut-être
trop, dans son désir de bien faire. Il interprétait tout au lieu de se contenter
de laisser sortir. Comme s’il voulait être le parfait analysant. Peut-être parce
qu’il voulait être le parfait analyste. L’un d’entre nous. Il connaissait déjà
toutes les blagues juives ! Et il avait une petite amie juive névrosée. Comme
Jung. Cette pensée me fit sourire.
C’était une de ces soirées d’été qui pouvaient me faire battre le cœur
d’allégresse. Le soleil était bas au-dessus des collines de Buda. La section
du Kőrút qui faisait face au fleuve et au disque d’un orange profond
contrastait avec les étroites rues adjacentes qui s’étaient déjà assombries.
Comme nous marchions vers le soleil couchant, je ne pus m’empêcher de
regarder par-dessus mon épaule pour profiter du spectacle des grands
bâtiments à l’angle du boulevard, tel un décor de théâtre, sous la lumière
dorée qui en caressait les façades. Nous allions, Gizella et moi, dîner chez
son frère et sa famille par alliance. Elle avait voulu prendre un taxi, mais
s’était laissé facilement persuader par la splendeur de cette fin de journée et
ne cachait pas sa joie de marcher ainsi pendue à mon bras. J’avais besoin de
marcher après les séances du jour. Jones surtout me donnait du fil à
retordre, en dépit de ses qualités de parfait gentleman, de son intelligence,
de l’intérêt constant de son traitement. Il me traitait avec une courtoisie
excessive et tout le respect qu’un élève doit à son maître, et pourtant ses
rêves – il était un bon rêveur – étaient agressifs, émaillés de railleries et de
marques d’un profond dédain à mon égard. J’essayais de suivre les
instructions de Freud qui préconisait une attitude stricte et tendre, mais cela
s’avérait difficile. Être strict n’avait jamais été mon fort ; quant à la
tendresse – que mes patients névrosés faisaient naître en moi presque
automatiquement –, elle engendrait dans son cas le ressentiment de celui
qui veut être aimé et qui est invariablement moqué. Bien sûr, nous
discutions de ces sentiments et réactions, de ces transferts et contre-
transferts, nous progressions même, lentement, pas après pas, et pourtant…
« Oublie tout cela, mon chéri – Gizella savait ce que j’avais sur le
cœur –, du moins jusqu’à demain. » Elle était très élégante, et son visage
resplendissait à la lumière magique du couchant.
« Je te le promets, ce soir je serai un vrai boute-en-train ! dis-je, en
posant une main sur son bras toujours accroché au mien.
– Ce qui te manque, Sándor, c’est une femme, dit-elle.
– Mais j’en ai une, non ?
– Je veux parler d’Elma. » Soudain elle était sérieuse. « Tu devrais
épouser cette pauvre enfant.
– Allons ! Et cet homme qu’elle fréquentait, l’Américain ?
– Ce garçon ne signifie rien pour elle. Elle t’aime plus que jamais.
Votre mariage est la seule solution, le seul avenir pour nous trois. » Ses
yeux étincelaient. « Je ne comprends pas pourquoi tu fais tant de difficultés.
– Dans mes fantasmes, nous sommes ensemble tout le temps, mais j’ai
le sentiment qu’elle ne m’aime pas. Qu’elle ne m’a peut-être jamais aimé.
– Tu es jaloux !
– Bien sûr que je le suis, mais je ne pense pas qu’elle l’aime lui non
plus. C’est la capacité d’aimer qui lui manque.
– C’est absurde. Elle t’aime, mais elle a l’impression que ton amour va
et vient en fonction de tes caprices. Épouse-la et n’en parlons plus.
– Je ne pourrais pas vivre sans toi, Gizella, dis-je sincèrement. Je ne te
laisserais pas vivre sans moi. » Je caressais sa main avec amour et gratitude.
Des vagues d’émotions contradictoires déferlaient en moi, et j’étais
écartelé, incapable d’enrayer cette lutte interne qui me déchirait. Il n’y avait
pas de solution, aucune décision possible. « Mais je te libère juste pour ce
soir », ajouta-t-elle comme nous arrivions à destination.
La demeure, au 62 du Váci Kőrút10, appartenait au vieux M. Kann qui
avait fait fortune avec une affaire de machines agricoles – les entreprises
Kann-Heller dont les bureaux se trouvaient toujours au rez-de-chaussée – et
avait réparti les familles de ses filles entre les différents étages d’un
bâtiment colossal. Avoir tous ses petits-enfants sous son propre toit faisait
son orgueil et sa joie. On ne pouvait que l’aimer pour cela. La famille de
Gizella connaissait celle des Kann depuis toujours, et c’était le frère de
Gizella, Aladár Alcsúti, qui avait présenté à son ami de la fac de droit, Max
Neumann, ce très bon parti qu’était la délicieuse Mlle Margaret Kann ;
Neumann pouvait d’autant plus y prétendre qu’il avait réussi dans la vie,
passant du droit à la banque et de la pauvreté à la richesse. Aladár s’était
tellement occupé d’arranger le shidoch qu’il ne s’était même pas rendu
compte que Lili, la sœur de Margaret, lui faisait les yeux doux. Lili arriva
cependant à ses fins, vu que les deux amis épousèrent les deux sœurs et
firent d’innombrables enfants qui peuplaient maintenant les deux étages
supérieurs. Deux autres sœurs et leur famille vivaient en dessous, de même
que le patriarche, M. Kann, avec sa toute jeune seconde épouse. C’était une
immense famille, mais extrêmement unie, et nous étions, Gizella et moi, les
bienvenus chez son frère, auquel nous rendions souvent visite.
Ce soir-là, nous étions invités pour la première fois à l’étage des
Neumann, un appartement de dix-huit pièces. Jetant un œil par la porte de la
salle à manger, nous vîmes une grande table dressée pour une trentaine de
convives, ce qui n’était pas inhabituel étant donné la taille de la dynastie
rassemblée. Pourtant il ne devait y avoir ce soir-là que la branche Alcsúti-Neumann et quelques amis. Les Neumann s’excusèrent de nous avoir
demandé de venir tôt, mais ils faisaient toujours ainsi pour que les enfants
puissent bénéficier de la conversation des adultes.
Nous passâmes au salon dont les fenêtres gigantesques s’ouvraient à
l’est sur le boulevard. Les derniers rayons du couchant illuminaient les toits
des immeubles. Les femmes, scintillant de diamants, étaient plus
ravissantes les unes que les autres. Les hommes, en tenue de soirée, avaient
l’air distingué. Quant aux enfants, les garçons, en costume marin blanc,
faisaient preuve du meilleur maintien ; les deux fillettes, assises sur des
chaises contre le mur, jetaient un regard morose sur chaque nouvel arrivant,
en balançant leurs jambes trop courtes pour atteindre le tapis persan. En
plus de quelques invités qui m’étaient inconnus, probablement des
collaborateurs de Max, il y avait quelques piliers du Royal, le professeur de
mathématiques Lipót Fejér et Karinthy, le roi de la satire, qui était aussi
mon patient, en train de discuter avec Ortvay, que je connaissais depuis
notre enfance à Miskolc. Après avoir salué tout le monde, je me laissai
attirer vers ce groupe.
« Enfin quelqu’un d’intelligent ! » C’est ainsi que Karinthy me
souhaita la bienvenue. « Le marabout en personne ! » ajouta Fejér.
« Bonsoir, Sándor, se contenta de dire Ortvay.
– Je suis votre serviteur, messieurs, m’inclinai-je en plaisantant.
Consultation ouverte de treize à dix-sept heures l’après-midi en semaine.
Tous les névrosés sont les bienvenus.
– Surtout s’ils sont riches, dit Karinthy.
– Rappelle-moi de réajuster mes honoraires, dis-je en laissant retomber
une bourrade sur son épaule. À la hausse.
– Tu es capable de faire de n’importe qui un névrosé, rétorqua-t-il.
– C’est bon pour les affaires.
– Quelles nouvelles du professeur ? » demanda Fejér. Il y avait des
professeurs à foison, mais le professeur était toujours Freud.
« Il va bien, il est très occupé comme toujours. Il travaille à un
nouveau projet, un livre sur les origines de la religion et des tabous
primitifs.
– La religion et la psychanalyse peuvent-elles faire bon ménage ?
demanda Ortvay.
– Ah non, pitié ! Ne le lance pas sur son dada, avertit Karinthy. Nous
n’avons que la nuit devant nous.
– Bien sûr. Si tu veux mon avis, ce n’est qu’une seule et même chose.
Prends le Zohar par exemple.
– C’était bien ce que je redoutais, soupira Karinthy.
– C’est une tentative, à demi professionnelle, de psychanalyser Dieu.
– Dieu est l’Homme et l’Homme est Dieu.
– Exactement.
– Et le professeur travaille là-dessus ? Sur le Zohar ? demanda Fejér,
sceptique.
– Non. Il examine les origines et les conséquences des tabous les plus
primitifs, expliquai-je. La préreligion, si tu devais lui donner un nom. Je ne
faisais qu’illustrer le fait que la psychanalyse et la religion peuvent aller de
pair, surtout la mystique.
– L’esprit de Dieu. » Karinthy me charriait à nouveau.
« L’esprit de Dieu est un espace-temps quadridimensionnel, lança
Ortvay le physicien avec un peu d’emphase. C’est ce qu’Einstein affirme.
– Permets-moi de t’assurer qu’il n’affirme rien de tel, attaqua Fejér. En
tout cas, ta formulation est bien trop concrète.
– Un espace-temps quadridimensionnel, c’est concret ? demanda
Karinthy incrédule.
– Non, d’accord, pas concret. C’est bien trop… – il hésita une seconde
– bien trop physique. Mais je voudrais te dire ce qu’est l’esprit de Dieu. » Il
tira sur sa cigarette et inhala profondément. Il prit la pause, projeta un nuage
de fumée et dit d’un ton triomphant : « La théorie des nombres ! Rien ne
peut égaler la pureté des nombres, les nombres en soi, entiers, en tant
qu’éléments d’un univers platonicien. Les relations entre les nombres,
éternelles, ne dépendent ni de l’homme, ni de l’esprit, ni de la matière, ni de
l’espace, ni du temps. Je pourrais ajouter ni de Dieu, mais je préfère dire
plus simplement qu’elles sont l’esprit de Dieu.
– Donc tu es toi aussi kabbaliste, dis-je sur un ton faussement
accusateur.
– Pas du tout. Il n’y a pas de rabbin dans ma famille depuis, voyons
voir, presque une génération.
– Je ne sais jamais quand vous êtes sérieux, tous les deux, se plaignit
Ortvay. C’est bien plus simple avec Karinthy : il ne l’est jamais.
– Au contraire, s’écria Karinthy, tu ne dois pas te laisser prendre à mon
inimitable sens de l’humour. Je suis toujours sérieux. »
Max Neumann vint nous rejoindre. « Il y en a une bien bonne pour toi,
Max, dis-je. Il semble que nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord sur
ce qu’est l’esprit de Dieu. Pourquoi ne nous ferais-tu pas bénéficier de ta
sagesse ?
– L’esprit de Dieu ? Est-ce une chanson que je devrais connaître ?
demanda-t-il. Jamais entendu parler. Tu ne veux sûrement pas parler de
l’esprit du Dieu ?
– Gagné !
– Qu’est-ce que ce pays va devenir, si les classes laborieuses passent la
soirée à discuter de l’esprit de Dieu !
– L’esprit de Dieu est situé dans le crâne de Max, s’écria mon beau-
frère de substitution (ou mon futur oncle ?), Aladár Alcsúti, qui nous avait
également rejoints.
– Impossible d’être sérieux avec vous ! se plaignit Fejér.
– Allons, j’ai quelque chose de sérieux à te demander, insista Max
Neumann.
– Ce n’est pas lié à son découvert, n’est-ce pas ? » demanda Karinthy.
Max était directeur de banque. « Je ne lui ferais aucun crédit, si j’étais à ta
place.
– C’est à propos de mon garçon, mon petit Coquelet, Jancsi. »
Je me sentais toujours mal à l’aise quand Max appelait Jancsi son
« Coquelet ». Je venais juste de mettre la dernière main à mon étude de cas
du petit homme-coq, alias Árpád.
« Pourquoi l’appelles-tu “Coquelet” ? demanda Karinthy.
– Parce qu’il coqueline, bien sûr ! s’exclama le père de l’enfant.
– Oh, pour l’esprit de Dieu !
– On ne peut pas parler avec tes amis ! » se plaignit Max en prenant
Fejér par le coude, et ils poursuivirent en nous tournant à moitié le dos.
« Jancsi semble avoir une prédisposition pour les mathématiques. Il la
tient de son grand-père Kann, je suppose. Quoi qu’il en soit, j’aimerais que
tu passes un peu de temps avec lui et que tu me dises si c’est sérieux.
– Voir s’il n’y a pas de souci à se faire, tu veux dire, rit Fejér.
– Exactement, mon ami.
– Quel âge a ton Coquelet ?
– Il a dix ans.
– Dix ans ? répéta Fejér. N’est-il pas un peu insolite de confier des
gosses de dix ans à un professeur de mathématiques pour qu’il… l’évalue ?
– C’est un cas spécial, crois-moi. Jusqu’à maintenant, il n’a eu que des
précepteurs, mais l’an prochain nous allons devoir l’envoyer au gymnasium.
Je doute fort qu’ils soient capables de le stimuler. Et puisque tu es là de
toute façon…
– Je dois chanter pour payer mon repas, c’est ça ?
– Je préfère que tu te mettes au piano, moi je prends la partie chantée,
sourit Max, mais je ferai grand cas de ton conseil. »
Le dîner, somptueux, se déroula dans une ambiance chaleureuse et
détendue : un consommé, que Max insista pour appeler un « bouillon
d’os », puis un süllő croustillant, suivi d’une oie rôtie. Une conversation
animée accompagna le repas, et les sujets les plus divers furent tour à tour
abordés. Tout le monde parlait, personne n’écoutait. Chacun prenait du bon
temps.
Aladár, le frère de Gizella, se leva, un verre à la main. Quoiqu’il fût
plus ou moins le maître de maison associé, officiellement nous étions chez
les Neumann, et je fus donc surpris de lui voir proposer un toast. « Ma
famille et mes amis – il s’interrompit, le temps que tous les yeux convergent
sur lui –, je voudrais que nous buvions à la santé de notre Max. Je veux dire
de Son Honneur Miksa Neumann of Margitta, le tout nouveau baron de Sa
Majesté royale et impériale. » Vingt voix fusèrent : « Félicitations, Max.
– Nul n’était plus digne de cette distinction.
– Permettez-moi de vous baiser la main, madame la baronne.
– Je suppose que vous ne vous mêlerez plus à des manants comme
nous à l’avenir », etc.
J’étais ravi. C’était une surprise mais, en même temps, on pouvait s’y
attendre, étant donné la puissance à laquelle Max était parvenu, à la fois
dans la finance et dans la politique ; car en plus de diriger une des banques
les plus importantes du pays, il était un des proches conseillers du Premier
ministre. Inutile de dire que la suite de la conversation fut dominée par cet
événement. « Je n’ai jamais entendu parler de Margitta, dit une voix. Où
est-ce ?
– Elle est là », dit Max, en désignant son épouse, Margit. Il se mit à
fredonner : « J’appartiens à Margit, Margit est pour moi… » Mais sa
chanson improvisée fut couverte sous un tonnerre d’applaudissements.
Notre hôtesse était très appréciée. « Peut-être pourrais-tu trouver quelque
chose qui s’harmoniserait plus avec Margitta que Neumann. Le temps n’est-
il pas venu de magyariser ton nom comme nous l’avons tous fait, nous autres Juifs ? » lui demandai-je, sans savoir que la suite des événements
devait me donner honte de mon manque de tact. Il devenait réellement
compliqué de suivre le fil, entre l’ancien nom, le nouveau nom et le titre de
chacun. Fejér avait été Weiss, Aladár Alcsúti comme Gizella était né
Altshul, et dans certains quartiers je ne serais jamais autre chose que
Fraenkel. « Mes amis Hevesy par exemple, ils s’appelaient Bischitz jusqu’à
leur ennoblissement, mais ils ont alors opté pour Hevesy de Heves. Cela en
impose certainement plus que Bischitz, ne pensez-vous pas ?
– Que je sois damné si je change mon nom, répliqua Max avec colère.
C’est avec ce nom que je suis arrivé là où je suis, et je le garderai. Que tous
ceux qui ne l’aiment pas aillent se faire… eh bien, tu vois ce que je veux
dire. Il y a des dames et des enfants ici.
– Pourquoi es-tu si attaché au nom de Neumann, Max ? demanda
Karinthy. Pour être exact, tu devrais t’appeler Mikhael ben Quelque chose.
– Cela remonte à trop loin. Nous ne sommes plus au Moyen Âge. Mais
quant à changer de nom, je ne suis pas près de vous emboîter le pas, un
point c’est tout. » Il se décrispa et leva son verre. « Neumann nous sommes,
Neumann nous resterons. Les Neumann de Margitta.
– Tu as peut-être raison. Cela ne fait pas vraiment de différence. Tu