Trois explications du monde

Keve · Chapitre 1 sur 8 · partie 3/6

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Trois explications du monde

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

mage. Épouvanté. Comme le magicien faisait demi-tour pour s’en aller, sa

robe tourbillonnante souleva des courants d’air rafraîchissants. Devait-il

prendre ses jambes à son cou maintenant qu’il ne regardait plus ? Vite, tant

qu’il avait le dos tourné ! Sauve-toi ! Cours !

Il gémit. Son front était couvert de perles de sueur. Embarrassé, son

compagnon froissa son journal avec un toussotement gêné. Sans effet. Alors

il secoua doucement le jeune homme par l’épaule. « Dites-moi, tout va

bien ? Voulez-vous que j’aille vous chercher un peu de thé, ou un verre

d’eau, peut-être ? » Il se passa une seconde ou deux avant que Hevesy ait

assez repris ses esprits pour enregistrer son offre et la décliner avec une

politesse scrupuleuse.

« Je vous prie de bien vouloir m’excuser, dit le berger des âmes en

regagnant sa place, mais je m’inquiétais pour vous.

– Je sors juste de maladie. Merci de votre prévenance. » Puis il prit une

carte de visite dans la poche de son gilet et ajouta : « Je m’appelle George

von Hevesy. » Le révérend étudia les armoiries avec l’attention nécessaire.

« D’où êtes-vous, monsieur Hevesy ? Ma prononciation est-elle

correcte ? s’inquiéta-t-il.

– Hé-vé-chi. À votre disposition. Je suis hongrois », dit-il. Puis,

comme s’il lui fallait donner un surcroît d’explication, il ajouta : « Mais

cela fait plusieurs années que j’ai quitté mon pays. Je suis parti faire mes

études. D’abord en Allemagne, puis en Suisse et maintenant dans votre

pays.

– Comme c’est intéressant. Je ne crois pas avoir jamais rencontré

personne qui vienne de Hongrie. Des Autrichiens, mais ce n’est pas la

même chose, n’est-ce pas ?

– Non, de fait. Nos destins sont liés, mais nous sommes aussi

différents que deux nations peuvent l’être.

– Naturellement, naturellement. Nous sommes insensibles à certaines

de ces choses, je pense. Tout cela est tellement loin d’ici, et si étranger. Je

pense que nous en savons plus sur la vie en Inde que dans l’Empire austro-

hongrois. Quel âge a votre empereur, d’ailleurs ?

– Notre roi, et non pas notre empereur. Je sais que c’est un peu

compliqué, mais Sa Majesté François-Joseph est roi apostolique de

Hongrie ; il est aussi roi-empereur d’Autriche, et empereur des autres

peuples de l’Empire. Ces distinctions subtiles sont une nécessité politique,

paraît-il. C’est grâce à ce genre de détails que cette région du monde est en

paix depuis assez longtemps.

– Vraiment ? » La question avait une nuance dubitative.

« L’empereur est monté sur le trône il y a soixante-trois ans, expliqua

Hevesy. Je pense qu’il y restera encore de nombreuses années.

– Bien sûr. Oui, c’est sûr. L’avez-vous vu en personne, monsieur

Hevesy ?

– Oui, à maintes reprises, quand j’étais enfant. À cette époque, Sa

Majesté François-Joseph était un grand sportif, et la chasse était sa passion.

Un des domaines de la Couronne est mitoyen du nôtre, et il y venait souvent

à la saison. Occasionnellement mon père m’a autorisé à l’accompagner dans

ses parties de chasse. Je fus très impressionné – Sa Majesté ressemblait

parfaitement à ses portraits, mais en un peu plus petit que je ne l’imaginais.

– La vie est plus petite que le mythe. Notre reine Victoria était

minuscule, savez-vous ? Mais elle a su elle aussi gagner le cœur de ses

sujets. » Il plongea à son tour la main dans une de ses poches et tendit à

Hevesy une carte chiffonnée. « Je suis vraiment impoli ! Je ne me suis

même pas présenté : révérend James Penrose.

– Enchanté ! Dites-moi, connaissez-vous un peu Manchester ? C’est là

que je vais.

– Et comment ! Mon église est à Glossop, mais ma sœur vit à

Rusholme, dans la partie sud, expliqua-t-il.

– À quoi ressemble Manchester ? À Londres, mais en plus petit ?

– Mon jeune ami, je suis certain que vous en tomberez amoureux.

C’est une ville formidable. Une ville laborieuse, notez bien. Des hommes

vertueux, craignant Dieu, des bourgeois, des marchands, des ouvriers. La

fierté civique est importante à Manchester. Les gens prennent mal qu’on les

compare aux Londoniens. C’est à l’université que vous allez, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Et puis-je vous demander où vous serez logé ?

– J’ai réservé une suite à l’hôtel Midland, puis je chercherai un

hébergement plus durable.

– Ma sœur doit m’attendre à la gare. Nous serions trop honorés de

vous conduire au Midland dans notre berline. C’est juste sur notre chemin.

Par ailleurs, ma sœur prend des pensionnaires : des étudiants et des

voyageurs de commerce. Vous pourriez voir avec elle, si jamais elle avait de

la place.

– C’est très aimable à vous, mais j’ai beaucoup de bagages. Je ferais

peut-être mieux de prendre un taxi.

– Ce n’est pas un problème, cher monsieur. L’hôtel enverra un porteur

à la gare pour chercher vos affaires, j’en suis sûr. Ma solution sera la plus

simple. Je serais d’avis que vous alliez vous coucher tout de suite, avec du

thé et du cognac. C’est encore le meilleur remède. »

Hevesy accepta l’offre du pasteur. À peine fut-il installé dans sa

chambre grande et confortable qu’il s’empressa de suivre le conseil de

l’ecclésiastique. Il s’endormit dans le fauteuil près de la cheminée, et son

sommeil profond, artificiel, ne donna prise à aucune manifestation de

l’orchestre diabolique ou de son maître magicien.

Le lendemain matin, il se réveilla tôt, avec le sentiment qu’il revivait.

Il prit un long bain dans l’énorme tub qui trônait au plein centre d’une salle

de bains immense. Il se vêtit ensuite avec soin, d’une chemise blanche, d’un

col haut amidonné, d’un gilet gris, d’un costume noir, d’une cravate du

dernier cri, à motifs ton sur ton, avec une épingle à tête de perle. Il contrôla

dans le miroir sa petite moustache taillée à la perfection, ses cheveux

coiffés en arrière et pommadés, sa raie aussi droite qu’une flèche. Sans être

dandy, il voulait faire bonne impression.

Il demanda son chemin à la réception et décida de marcher. La pluie de

la veille avait laissé place à une brume lumineuse. Le vent était tombé, et

l’air froid du matin était engageant. Il espérait voir un peu de la ville, mais

le trajet le conduisit loin du centre, vers le quartier bien moins

recommandable qui longeait Oxford Road. Au bout d’une dizaine de

minutes, il aperçut enfin le bâtiment gothique de la Victoria University, noir

de suie. Il entra dans la cour principale et se renseigna. En peu de temps, il

se retrouva dans le couloir qui menait au bureau de Rutherford. L’instant

était exactement ce qu’il avait imaginé la veille, mais émotionnellement

encore plus chargé. Quand il franchit le seuil, son rêve remonta à sa mémoire, et il fut envahi d’une soudaine panique. Un homme, assis derrière

le bureau, leva les yeux vers lui. C’était de toute évidence le professeur

Rutherford. Hevesy fut soulagé de voir qu’il ne ressemblait en rien au

mage. Donc, peut-être, le personnage du rêve n’était pas lui, après tout.

Ce premier entretien se passa très bien. Rutherford s’inquiéta de la

santé de Hevesy, qui lui confirma qu’il était bon pour le service. Il demanda

des nouvelles des anciens professeurs de sa nouvelle recrue, Lorenz et

Haber, et du professeur Einstein. Hevesy lui transmit les salutations de

Lorenz, ne dit pas un mot de Haber, qui ne lui avait guère manifesté de

gentillesse, et s’excusa de ne pas connaître personnellement le professeur

Einstein, dont il avait cependant suivi de nombreuses conférences à l’ETH

de Zurich et à qui il avait même fait visiter les laboratoires de chimie. Il y

avait aussi le docteur Ferenczi, ajouta-t-il, qui demandait à être rappelé au

bon souvenir de Sir Ernest. Devant la mine perplexe de Rutherford, il lui

fallut rappeler que Ferenczi avait accompagné le professeur Freud à la

Clark University en 1909 et qu’il avait été présenté au professeur

Rutherford à cette occasion. Celui-ci n’avait qu’un vague souvenir de

Ferenczi, mais le nom de Freud fit immédiatement naître un sourire sur son

visage. « Je dois toujours au docteur Freud une leçon ou deux sur la

structure de l’atome, dit-il. Remarquez, quand je lui ai fait cette proposition,

je dois dire que j’en savais bien moins long sur ce sujet que je n’en sais

aujourd’hui. Je vous le promets, jeune homme, vous découvrirez bientôt

tout cela. Certains de mes garçons ont tiré de leurs mesures des résultats

inattendus. Au point que nous avons conçu une nouvelle image de l’atome.

C’est révolutionnaire ! Vous rendez-vous compte, mon cher, que les

particules alpha sont diffusées par les atomes d’une feuille de métal dans

toutes les directions, y compris en arrière ? Absolument incroyable ! » Il

débordait d’enthousiasme. Ses joues devinrent encore plus roses, sa

moustache plus indisciplinée. Hevesy avait l’impression de se trouver

devant un paysan hongrois plutôt que devant un aristocrate de la science. Il

essaya de bannir des pensées si sacrilèges. « Cela n’est possible que d’une

seule façon, continua Rutherford. L’atome doit contenir un noyau central,

petit par rapport à l’atome lui-même, mais qui contient pratiquement toute

sa masse. »

Le professeur Rutherford se leva et marcha vers le mur où était

accroché un grand tableau noir. Il prit un bâton de craie, telle une baguette

de magicien, et le pointa sur Hevesy comme pour souligner son argument. « La forme de la diffusion peut s’expliquer si le noyau est chargé

positivement, avec une charge de Ze. » Il écrivit une formule sur le tableau.

« La diffusion est proportionnelle à Z² et dépend de la vitesse de la particule

alpha. Nous pouvons même estimer la taille de ce noyau ! Environ dix

puissance cinq fois inférieure à celle de l’atome ! Pouvez-vous imaginer

cela ? Bien sûr, vous ne le pouvez pas. Personne ne le peut. » Le jeune

homme était presque en état de choc. Ce serait la découverte du siècle ! Et

cela ne faisait pas une demi-heure qu’il avait poussé la porte du laboratoire.

L’atome de Démocrite avec un centre solide comme une cerise

infinitésimale ! Pendant un instant, il se demanda si ce n’était pas une

blague : peut-être une forme d’épreuve initiatique, une coutume venue de

Nouvelle-Zélande. Non, impossible. Mais cela ne pouvait pas non plus être

vrai.

« Je n’ai jamais rien lu là-dessus. Avez-vous publié, professeur ?

– Nous sommes juste en train de rédiger l’article. Il paraîtra dans un

mois ou deux. »

Rutherford reposa soigneusement la craie dans la rainure sous le

tableau noir. Puis il frotta son gilet, sans parvenir à l’épousseter tout à fait,

avant d’ajouter : « Vous ne serez pas à court de travail chez nous, si vous

êtes compétent. Il y a tellement de choses à exploiter, tellement de

nouvelles pistes à suivre. Je suis heureux que vous soyez là, Hevesy. Allez

voir le bureau de l’université et faites le nécessaire, puis revenez ici à

l’heure du thé et je vous présenterai aux autres. »

 

Je n’ai pas connu l’amour

de Bertha Pappenheim

 

Je n’ai pas connu l’amour –

Aussi je vis comme la plante,

Dans la cave, sans lumière.

Je n’ai pas connu l’amour –

Aussi je résonne comme le violon

Dont l’archet est brisé.

Je n’ai pas connu l’amour –

Aussi je m’enfonce dans le travail

Et fais mon devoir à en être meurtrie.

Je n’ai pas connu l’amour –

Aussi j’aime à penser à la mort

Comme à une riante vision.

Budapest, novembre 1911

 

J’ai reçu une lettre de Hevesy qui m’a fait bien plaisir. Sa description

de Manchester m’a plongé dans Dickens – froid, humide, suffocant ; le

brouillard anglais d’où se détachent des personnages curieux et fascinants,

flânant dans les squares ou, dans son cas, autour des paillasses des

laboratoires de physique. Oh ! rien à voir avec le confort du manoir

familial, où les servantes lui faisaient couler ses bains chauds, l’affection

des siens, les banquets, les conversations aussi polies qu’ennuyeuses ! Rien

d’étonnant que sa santé se ressente de telles privations. Comme

professionnel, je n’avais qu’un conseil à lui donner : qu’il évite le mauvais

temps et qu’il songe un peu aux jeunes Anglaises.

La poste du matin m’avait apporté une autre lettre, de Freud celle-ci.

Sa lecture a suscité en moi un mélange d’émotions : plaisir, ressentiment,

amour, haine. Il s’adressait à moi comme à son « cher fils ». Cela me plut

énormément, mais ma joie fit long feu. Il aurait préféré trouver en moi un

ami sûr de lui, m’écrivait-il, plutôt qu’un être si dépendant, mais il était

obligé de me traiter comme un fils à cause de mes « complexes ». Il

s’autorisait de Jung pour employer ce terme, mais me l’appliquer, c’était

comme ajouter à sa critique un trait acéré de plus. Bien sûr, je savais

pourquoi il disait cela. Ma dernière lettre contenait un récit détaillé de la

cure analytique dans laquelle la fille de Gizella, Elma, s’était engagée avec

moi. Je lui avouais que, dans la phase de transfert, j’avais eu le fantasme de

quitter Gizella et d’épouser Elma. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi

cette projection devait induire Freud à me parler comme à son fils, et

pourtant ce fut pour moi merveilleux que de voir ces deux mots tracés de

son écriture ferme au haut de la page.

Je me demandais pourquoi sa lettre m’agaçait à ce point. Nous étions

lui et moi des amis, des collègues, et bien sûr notre relation comportait un

fort élément père-fils, ainsi qu’une interaction maître-élève évidente. Un

des deux me pesait sur l’estomac, mais lequel ? Entre lui et moi, le flot de

conseils allait toujours dans le même sens : lui prodiguant, moi obtempérant

dans une complète acceptation. Il m’accusait de n’accomplir ma lutte

libératoire que dans une alternance de révolte et de soumission. Peut-être

avait-il raison. Encore une fois. Exaspérant.

Sa lettre contenait une autre remarque qui me fit réfléchir. Nous ne

devrions pas avoir l’ambition d’exterminer nos complexes, écrivait-il, mais il faudrait nous mettre d’accord avec eux, dans la mesure où ils sont les

chefs d’orchestre qualifiés de notre comportement dans le monde. J’ai

détecté l’influence de Jung dans ce morceau de dogme, mais je ne pouvais

pas me résoudre à le rejeter pour cette seule raison – il me semblait contenir

une part de vérité.

Peut-être parce qu’il savait que cette lettre me fâcherait, Freud

entreprenait de me complimenter pour mes avancées scientifiques dont il

déclarait qu’elles démontraient une approche indépendante. Il en voulait

pour preuve mes études sur l’occultisme ! Avec Freud, il n’y avait pas de

compliment qui ne fût doublé d’une pique acérée. Cette remarque

particulière pouvait aussi lui avoir été soufflée par sa correspondance avec

Jung. Notre collègue suisse avait écrit à Freud pour l’informer que Jung et

moi avions le projet de lancer une croisade dans le champ du mysticisme –

« croisade » n’est pas exactement le terme que j’aurais choisi ! Freud

répondait qu’il voyait bien qu’il n’y avait rien à faire pour nous arrêter.

Mais s’il ne pouvait pas nous suivre sur cette voie, il nous souhaitait de

collaborer ou, selon ses propres termes, d’entreprendre une campagne

commune et d’avancer en harmonie avec lui dans cette expédition

dangereuse. De fait, Jung était, comme moi, en train de creuser dans le

matériau mystique ancien, mais il me paraissait hors de question de

collaborer avec lui. Il manquait des antécédents culturels indispensables.

Le cœur au bord des lèvres tant la lettre de Freud m’avait tourneboulé,

j’ai cherché dans mes rayonnages le livre qui s’imposait en la circonstance.

J’ai toujours utilisé des petits bouts de papier comme marque-page, et il y

en avait beaucoup dans ce volume poussiéreux, mais j’ai facilement localisé

le paragraphe. C’était un texte d’un disciple d’Aboulafia, qui remontait à

1295. « La voie kabbalistique consiste à amalgamer dans l’âme les

principes de la science mathématique et naturelle, après que l’homme a

d’abord étudié les significations littérales de la Torah et de la foi, afin

d’exercer ainsi son esprit au moyen de dialectiques pénétrantes et de ne pas

croire à la manière d’un nigaud. Il a besoin de tout cela uniquement parce

qu’il est tenu captif du monde de la nature. » Vraiment magnifique. Je ne

voyais pas ce que Jung pourrait en faire.

 

Manchester, mai 1912

Le voyage ne ressembla en rien au précédent. À l’image de la

campagne des Midlands qui, revêtue des couleurs des derniers jours du

printemps, défilait derrière la vitre, Hevesy n’était qu’optimisme et

renouveau. Il y avait bien longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi bien : en

bonne santé, reposé et débordant de pistes à explorer dès son retour au

laboratoire. Il avait même pris un peu de poids, semblait-il. « L’Angleterre

pour nourrir l’esprit, la Hongrie pour nourrir le corps, pensa-t-il en

esquissant un sourire. L’Allemagne pour la culture, l’Autriche pour quoi ?

Schlamperei ? »

Il s’arrêta à Vienne sur le trajet du retour, et sa brève visite ne lui

inspira aucun sentiment charitable. Il fit un « tour d’inspection » de

l’Institut du radium et, à voir ce qu’il vit, il se rengorgea encore de faire

partie de l’équipe de Manchester. Les Viennois avaient la chance d’avoir à

leur disposition de grandes quantités de radium, mais cette richesse ne

compensait pas leur manque total d’imagination – ils étaient simplement

trop loin de la recherche de pointe pour être à même de faire une

contribution de premier plan.

À la demande instante de Ferenczi, il fit un crochet par le 19 Berggasse

pour présenter ses respects au professeur Freud, mais il trouva l’entretien un

peu stérile. Il eut l’impression d’être une sorte d’échantillon expérimental,

observé comme au microscope par un père confesseur curieux, mais

détaché et distant. Après tout, il était (presque) un collaborateur de

Rutherford, donc un homme de science de rang supérieur. Freud sentit-il

son malaise ? En tout cas, il sembla vouloir faire amende honorable en

l’invitant à dîner. Un honneur assurément, mais à qui s’adressait-il ? À

l’aristocrate, au chimiste ou à l’ami du fils de substitution ?

Salle à manger sombre et tout en chêne, argenterie étincelante,

porcelaine de Herend, cristal de Bohême, nappe en dentelle : un confort

bourgeois et cossu. La petite société réunie à table ce soir-là était à

l’avenant : Hevesy fit la connaissance du cercle viennois de Freud, composé

de parents, d’amis, de collègues, de patients dont la plupart appartenaient à

plusieurs catégories à la fois. Freud, assis en bout de table, présidait les

agapes, mais il ne dominait pas. Ce rôle était réservé au portrait à l’huile de

l’illustre grand-père de Frau Freud, Isaac Bernays, naguère grand rabbin de

Hambourg, dont le regard impassible obligeait les convives à surveiller

leurs manières. Hevesy, qui aurait aimé être placé à côté de la plus jeune

fille du couple, Anna, une personne sombre, rêveuse, se trouva pris en sandwich entre la maîtresse de maison et sa sœur, Mina Bernays. Aussi la

conversation tourna-t-elle presque exclusivement autour des titres de gloire

de la famille Bernays, dont le catalogue lui fut complaisamment offert par

les deux femmes. Il y avait le rabbin Bernays bien sûr, celui du portrait,

aussi conservateur que son frère Ferdinand avait été un révolutionnaire actif

et convaincu, ami de l’économiste et fauteur de troubles Karl Marx. Deux

des oncles des deux sœurs étaient professeurs dans des universités

allemandes1. Ils étaient aussi apparentés au poète Heine, semblait-il. La

famille pouvait même se targuer d’un mathématicien de la génération de

Hevesy, le jeune Paul Bernays, qui faisait son doctorat à Göttingen. Les

dames ne doutaient pas de ce que Hevesy dût trouver cela extrêmement

intéressant – et lui d’opiner et de sourire comme les bonnes manières le lui

dictaient. Quant à savoir ce qu’il ferait de tout cela… À en croire Ferenczi,

la renommée de Freud devait bientôt éclipser non seulement l’ensemble de

la tribu Bernays, mais aussi toutes les autres gloires de l’Europe. Mais à

coup sûr, à côté de Rutherford, ce n’étaient que des Pygmées, n’est-ce pas ?

Même Freud… Tombant à point nommé, son rire retentit à ses oreilles.

L’hôte avait informé toute sa tablée, et ce n’était probablement pas la

première fois, que la tribu Bernays aurait été plus heureuse de marier

Martha à un vieux rabbin ou à un shochet qu’à un jeune docteur sans le sou,

venant d’une très ordinaire famille de Galicie.

Freud surprit son coup d’œil furtif à Anna, et, quoique Hevesy ne fût

d’ordinaire pas timide en de telles matières, il baissa les yeux, soupçonnant

de s’être empourpré. Pour le mettre à l’aise, ou peut-être juste pour le

mettre à sa place, Freud l’interrogea sur sa vie à Manchester, mais c’était la

ville plus que l’université qui l’intéressait. Les questions qu’il lui posa sur

des lieux qu’il avait connus trahissaient sa nostalgie pour le pays et son

peuple au moins autant que pour sa famille qui y était installée. Les rues

Sainte-Anne et du Marché, Deansgate et Royal Exchange, puis Didsbury et

Prestwich – ces noms étaient chargés du prestige d’une Terre promise, la

sienne. L’autre, celle de Herzl, n’eut pas l’heur d’être mentionnée dans la

conversation. Ce n’était pas un sujet qui avait les faveurs de l’intelligentsia

juive de la classe moyenne de Vienne.

Hevesy, à l’invitation de convenance de Frau Freud, saisit la balle au

bond et promit de leur rendre visite la prochaine fois qu’il viendrait à

Vienne. À sa grande déception, son enthousiasme ne fit naître aucune

réaction sensible chez Anna. La courtoisie lui dictait d’écrire à la famille à son arrivée à Manchester pour les remercier de leur hospitalité – peut-être

enverrait-il aussi une carte postale à la jeune fille de la maison…

Sa rêverie fut dérangée quand le train entra en gare. L’image de la

soirée Berggasse s’évanouit de son esprit, remplacée par l’affairement du

quai. Il baissa la fenêtre, appela un porteur et descendit du train. Il remonta

le quai en sifflotant, heureux d’être de retour.

 

Le lendemain, il entra dans le laboratoire de physique d’un pas plein

d’entrain, jeta son sac sur son bureau et lança à la cantonade un bonjour

chaleureux. Plusieurs des garçons vinrent le saluer, contents de le revoir

après son absence de plusieurs mois.

« Tu as l’air en bien meilleure forme, Hevesy, observa Charlie

Darwin2.

– J’espère que les jeunes femmes seront de ton avis. Après tout,

l’aristocratie est le résultat de la sélection naturelle : demande à ton grand-

père si tu ne me crois pas. Des fêtes, cette semaine ?

– Pas que je sache. Mais je crois bien qu’il y en aura une, maintenant

que Casanova est de retour en ville, dit Robinson sans lever la tête de sa

paillasse.

– Et que s’est-il passé ici durant mon absence ? demanda Hevesy. Vous

avez l’air tous exactement pareils.

– Il y a un nouveau. Un autre foutu étranger, et un autre enculé de

génie, du moins c’est ce que Papa a l’air de penser.

– Un autre Hongrois, sûrement ?

– Non. Un putain de Viking. De Koh-pen-haaaag-n, dit-il, essayant

d’imiter l’accent danois. Il s’appelle Bohr et il est rasoir sur les bords.

Ha ! » Robinson était très fier de son jeu de mots. Rien de tel pour dissiper

son humeur massacrante. « As-tu un peu travaillé pendant tes vacances, ou

bien n’as-tu fait que te goinfrer de paprika ? Moi, j’ai bossé sur le problème

de la séparation. J’ai découvert une méthode infaillible pour séparer les

poivrons verts des poivrons rouges. Je t’explique : tu en prends un grand tas

et tu mets les rouges à gauche et les verts à droite. Quand il ne te reste plus

de poivrons, ton boulot est fini. Incroyable, n’est-ce pas ? Peut-être

pourrais-tu appliquer cette nouvelle technique à ta recherche. » Rutherford

avait confié à Hevesy de séparer le radium D du plomb « inutile », un

objectif qu’il avait pour le moment spectaculairement échoué à atteindre.

« Pendant que vous étiez au régime tripes et oignons, j’ai visité

l’Institut du radium de Vienne, contre-attaqua Hevesy. Ils croulent sous le

radium. Si nous étions aussi riches qu’eux, nous ferions tous des

découvertes dignes du prix Nobel, mais les Viennois dorment. Ils ont aussi

quelqu’un qui travaille sur le problème de la séparation, manifestement sans

succès.

– As-tu discuté avec eux ?

– Non. Je n’ai pas rencontré le type qui s’y colle, un certain Fritz

Paneth. Il n’était pas au laboratoire ce jour-là. J’ai même pris soin de cacher

au directeur, le professeur Meyer, que je travaillais sur le même problème,

de peur qu’ils ne redoublent d’efforts. Sait-on jamais, s’ils avaient soudain

un coup de chance.

– Être le premier…

– Pour sûr. Papa est-il dans son bureau ? Il vaut mieux que j’aille lui

présenter mes respects, avant qu’il ne s’amène faire son tour d’inspection. »

Sans attendre la réponse, Hevesy bondit dans le couloir qui conduisait

au bureau de Rutherford.

 

Manchester, juin 1912

 

Le jeune Danois Niels Bohr se sentait déplacé. Les fêtes n’avaient

jamais été son fort, même dans son pays, et ici les problèmes

s’accumulaient. Un verre de punch typiquement anglais dans la main, il en

faisait défiler mentalement la liste. Tout d’abord, il ne supportait pas que

son nouvel ami, ce Hongrois exotique, ait réussi à l’arracher à son travail,

même un samedi soir. Où qu’il aille et quoi qu’il fasse, l’Idée ne le lâchait

pas d’une semelle. Quand il était à Hulme Hall, il pouvait au moins jeter un

œil à ses petits calculs. Il y avait aussi cette intégrale contre laquelle il se

bagarrait, mais elle était intraitable. Bien sûr, il avait toujours la possibilité

de demander de l’aide à son frère Harald, mais il préférait l’éviter. Puis il y

avait ce léger sentiment de culpabilité, totalement injustifié, qui l’asticotait.

Que penserait Margrethe si elle savait qu’il passait la soirée avec du vin, des

femmes et… de la musique, en plus ? Il décida de lui avouer sa faute à la

prochaine occasion. Pour être honnête, il avait un autre souci. Chaque fois

qu’il mettait trois mots bout à bout pour conter fleurette à une jeune femme,

elle se moquait de son anglais. Alors que le charme badin de Hevesy faisait mouche à chaque fois et désarmait sa « cible », puisque tel était le nom que

le Hongrois tenait à donner aux membres les plus attirants du sexe opposé.

Les filles semblaient fondre aux paroles doucereuses de Hevesy et à ses

compliments les plus outranciers, et pourtant il les administrait avec un

accent si marqué que Niels ne savait pas très bien si la langue qu’il

employait pour les séduire était de l’anglais ou du hongrois.

Quelqu’un posa sa main sur son épaule. C’était Hevesy.

« Pourquoi es-tu si lugubre, Bohr ? Et pourquoi ton verre est-il

toujours aussi plein ?

– Je me demandais si les fonctions de Bessel d’ordre zéro pourraient

m’aider pour cette intégrale qui me donne du fil à retordre. » Il prit un petit

carnet dans sa poche intérieure. « Regarde un peu…

– C’est une fête, pas une séance de travaux dirigés, l’interrompit

Hevesy. Viens avec moi. J’ai fait la connaissance d’une jeune femme

délicieuse. Mlle Schuster…

– Schuster ? l’interrompit Bohr. N’est-ce pas…

– Si, la fille du professeur Schuster. Et après ? Elle a une amie, et elle

suggère que nous allions prendre le thé tous les quatre au Midland demain

après-midi. Qu’en penses-tu ?

– Demande à quelqu’un d’autre, Hevesy. J’ai un monceau de travail, et

des lettres à écrire. Et puis je suis fiancé à une jeune femme merveilleuse.

– Mais l’amie de Mlle Schuster a expressément requis la présence du

“grand Islandais rêveur au front énorme et à la tignasse impressionnante”.

Je pense qu’elle parlait de toi. En fait, je pense qu’elle t’apprécie assez.

– Non. Sans façons. Excuse-moi, je t’en prie. Les scientifiques

empotés, ce n’est pas ce qui manque ici, tu n’auras aucun mal à me trouver

un remplaçant.

– D’accord, mais ne pars pas tout de suite, j’ai à te parler. »

Hevesy s’éloigna sur un pas de valse. Bohr but une petite gorgée de

punch. Il avait encore un autre problème à examiner, et des plus concrets.

La Société philosophique de Cambridge avait rejeté son article au motif

qu’il était trop long. Le secrétaire lui avait expliqué qu’elle n’était pas en

mesure d’assumer les coûts d’impression d’un papier d’une telle longueur,

mais qu’elle l’accepterait s’il le réduisait de moitié ! Un argument de

marchand de tapis. Devait-il se draper dans sa vertu et refuser de le couper ?

Peut-être pourrait-il trouver une autre revue. Ou devait-il avaler la pilule

pour voir son travail édité dans une publication prestigieuse ? Terrible dilemme. L’un dans l’autre, le problème de l’intégrale était plus facile à

résoudre. Il décida de s’adresser à son frère Harald et de lui demander son

précieux avis : couper ou ne pas couper ?

« Tu es un ange, Bohr. » C’était à nouveau Hevesy. « J’ai décroché un

rendez-vous pour demain et, grâce à toi, il n’y aura qu’elle et moi. Vision

céleste : Mlle Norah Schuster et l’honorable George von Hevesy, votre

humble serviteur…

– Félicitations. Cela te mettra dans des dispositions excellentes pour la

séparation RaD3 lundi.

– Nous deviendrons, elle et moi, aussi inséparables que le RaD et le

plomb, dit-il avec un grand mouvement de bras. Mais j’exagère peut-être.

Avec Mlle Schuster, je me contenterai d’un niveau de séparabilité

légèrement inférieur à celui du RaD et du plomb.

– Il est peut-être impossible de les séparer. As-tu envisagé cette

hypothèse ?

– Ils sont absolument séparables. Il suffit de trouver la clef du

problème. Une clef sacrément insaisissable, je dois dire. » Il marqua une

pause avant de reprendre : « Je me demande s’il n’y aurait pas moyen de

faire quelque chose de cette caractéristique.

– Que veux-tu dire ?

– Les curiosités servent toujours. Ne t’ai-je jamais parlé de

Mme Penrose, ma logeuse ? » Hevesy n’attendit pas la réponse. Les

questions dont il avait l’habitude de faire précéder ses innombrables

histoires n’étaient que figures de rhétorique. « La nourriture dans ce pays

est assez terrifiante, tu en conviens, mais pour couronner le tout, ma

propriétaire, très radine, sert le même plat toute la semaine. Elle fait en

sorte que ça ait l’air différent, mais personne n’est dupe. Je lui en ai fait le

reproche hier, mais elle a soutenu qu’elle cuisinait tous les jours.

– Que s’est-il passé ?

– J’ai rapporté du labo une pincée de matériel radioactif et j’en ai

assaisonné la marmite. Plusieurs jours après, j’ai rapporté à la fac un

échantillon du dîner de la veille, pour en vérifier la radioactivité. Pas besoin

de te dire que les résultats étaient positifs.

– Qu’as-tu fait alors ?

– Rien. Je ne peux pas convaincre ma logeuse de mensonge, même

avec une preuve scientifique lourde. Après tout, elle est la sœur d’un

pasteur !

– Tu auras ta récompense au paradis, Hevesy.

– Sans rire, j’y compte bien. »

 

Hevesy et Bohr détestaient autant l’un que l’autre le thé à l’anglaise,

mais ils ne pouvaient pas échapper au rituel qui se répétait chaque après-

midi au laboratoire. Les discussions de groupe à cette heure fatidique

étaient le grand moment de la journée, et tous s’y préparaient avec

impatience. Les frais d’inscription à ce club très fermé étaient rudement

élevés : il fallait absorber la mixture infernale d’un air pénétré. Rutherford

les gratifiait le plus souvent de sa présence mais, qu’il y fût ou non, on ne

parlait que de physique : physique atomique et radioactivité, sinon rien. Ils

avaient tous conscience de leur privilège de faire partie du groupe, au

contact de certaines des plus importantes découvertes de l’époque,

longtemps avant qu’elles soient publiées, et chacun rêvait d’être un des

initiateurs de la prochaine percée.

Ce n’est pas que les sujets de conversation fussent nécessairement des

plus nobles : à s’échanger des conseils sur des détails techniques, à

disséquer des problèmes de mesure ou à se disputer la possession de telle ou

telle pièce d’équipement, ils mettaient au moins autant d’énergie qu’à

débattre de détails du modèle atomique, si ce n’est plus. Installés autour de

la table du laboratoire dressée pour le thé ou appuyés contre les paillasses,

tous devaient dévorer à belles dents les biscuits fournis par Rutherford et

spéculer sur la fabrication de la matière. Il n’y avait plus aucun doute

depuis longtemps que la charge positive de l’atome fût localisée dans un

volume à son centre, si minuscule qu’il dépassait l’imagination. Mais qu’on

ne pût le concevoir n’impliquait pas qu’on ne pût le mesurer : la masse était

concentrée dans un volume cent mille fois plus petit que l’atome ! Et dès

qu’ils avaient réussi à donner une estimation numérique de sa taille, ce

noyau de l’atome, en dépit de son incroyable petitesse, avait acquis une

réalité bien plus profonde que les tasses de thé autour desquelles ils se

réchauffaient les doigts. Les hommes qui testaient l’atome pour trouver ce

menu pépin et le géant qui validait ce qu’ils avaient trouvé côtoyaient les

nouvelles recrues, l’un sirotait son thé, l’autre jouait avec un biscuit qui

s’effritait, le troisième tirait des bouffées de sa pipe d’un air de

contentement. Le nucleus, puisque tel est le nom que Rutherford devait

donner par la suite au noyau, était situé au centre de l’atome, sans aucun

doute, comme un soleil miniature, tandis que les électrons de J.J.4 filaient autour de lui comme les planètes du système solaire. Ce modèle, si

supérieur à tout ce qui l’avait précédé, avait en soi une beauté mystique.

« Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Hevesy se répétait

la devise séculaire des alchimistes. Cela devait être exact ! Il le fallait

absolument. Pourtant, ils savaient tous qu’ils étaient jeunes. Que de fois ils

s’étaient échauffés sur ces problèmes à l’heure du thé ! Si les électrons

circulaient en orbite comme des planètes miniatures, pourquoi n’émettaient-

ils pas des radiations conformément aux lois de la physique ? Dans ces

conditions, comment pouvaient-ils ne pas ralentir et ne pas tomber dans ce

soleil qu’était pour eux le noyau ? Mais Rutherford n’était pas troublé le

moins du monde. Des questions profondes signifiaient seulement qu’ils

avaient encore beaucoup à ramener dans leurs filets : l’expérimentation

exacte, la preuve appropriée, l’interprétation correcte fourniraient la

réponse – ou, pour le dire en un mot : « Allez, au boulot ! » Il avait autour

de lui les hommes pour le faire.

Bohr s’était vu assigner dès son arrivée la tâche d’étudier l’absorption

de la particule alpha par une feuille d’aluminium. Un jour, lors d’un de ces

fameux goûters, la conversation venait de passer de la structure de l’atome

au progrès – ou au piétinement – de ses expériences d’absorption, quand

Bohr se tourna vers Rutherford. Tranquillement mais avec fermeté, il

expliqua que, de son point de vue, ces expériences ne rimaient à rien, et il

demanda au professeur de l’autoriser à rester chez lui dans sa chambre à

Hulme Hall plutôt que de venir au laboratoire. Quand Rutherford, avec des

yeux comme deux poignards, le somma de lui dire pourquoi diable il avait

quitté Cambridge pour Manchester si sa seule ambition était de rester dans

sa chambre, Bohr, sans se laisser démonter, répondit qu’il avait quelques

petites idées sur lesquelles il souhaitait travailler. Le grand homme

grommela, donna à sa moustache à la gauloise un petit tour de son index

courbé, puis se leva. Il alla jusqu’à la porte, pivota sur ses talons, dit :

« Très bien. Allez-y et revenez me voir quand vous aurez trouvé quelque

chose. » Et il sortit de la pièce en fredonnant Marchons, soldats chrétiens.

Le groupe, sidéré, resta un moment silencieux. Puis les exclamations

fusèrent. On admira d’autant plus l’audace de Bohr qu’il avait l’air

tellement timide, tellement réservé. Pourtant jamais aucun des autres

n’aurait osé faire une telle proposition au professeur. Et il ne l’avait pas

envoyé sur les roses ! Cette réaction était si surprenante qu’elle éclipsait presque la hardiesse dont le jeune Danois avait fait preuve en exprimant des

doutes sur l’expérimentation dont il avait été chargé.

Le lendemain, et pendant plusieurs jours, Bohr fut invisible. Il ne vint

pas au laboratoire et ne se montra pas au pub le soir. Le quatrième jour,

Hevesy n’y tint plus : la curiosité était trop forte. Il devait aller voir le

reclus à Hulme Hall. C’était le milieu de la matinée, et il ne savait guère à

quoi s’attendre. Trouverait-il Bohr en train de dormir ou bien immergé dans

de vastes calculs ? Mais Bohr était en train de se préparer du thé ! « En

veux-tu, Hevesy ? » À son grand étonnement, celui-ci accepta. Comme si,

au profond d’eux-mêmes, ils s’étaient convaincus que ce poison était un

élixir magique, l’ingrédient secret responsable de la supériorité du groupe

de Manchester sur ses homologues continentaux. Mais ni l’un ni l’autre ne

l’aurait jamais dit ainsi. Munis du précieux breuvage, ils passèrent dans la

chambre de Bohr, petite, chichement meublée, mais claire et gaie. Indiscret

comme jamais, avide de savoir, Hevesy fonça sur le bureau et le balaya du

regard. Il était méticuleusement rangé, un calepin ouvert au milieu, un seul

livre, un exemplaire de la Théorie du son de Lord Rayleigh emprunté à la

bibliothèque de l’université. Un flacon d’encre et un porte-plume étaient

posés entre une photo de la famille de Bohr et une autre de Margrethe,

brune et souriante. Bohr offrit à Hevesy le seul fauteuil de la pièce et s’assit

sur son lit.

« C’est bien que tu sois là, Hevesy. J’ai besoin de quelqu’un à qui

parler, en dehors de mon frère Harald – par lettre, je veux dire.

– Comment l’intégrale se porte-t-elle ? demanda Hevesy, désignant le

calepin ouvert d’un geste du menton.

– Je crois que j’ai fini par la résoudre, avec l’aide de Lord Rayleigh.

Un livre excellent. J’avais besoin de la partie imaginaire de la même

intégrale que celle qu’il a utilisée, plus ou moins, mais il ne s’est intéressé

qu’à la partie réelle. En tout cas, ce n’était pas le point principal, seulement

une correction. » Il but son thé, pensif. « Je crois que j’ai un peu avancé sur

la structure de l’atome.

– Quelque chose de concret, ou seulement des spéculations ? » Hevesy

savait qu’il y avait pléthore de modèles atomiques fantaisistes ; quant à

savoir lequel était le bon, s’il y en avait même un bon…

« Eh bien, sur les deux plans, en fait. C’est plus une fusion de plusieurs

idées. » Bohr se leva, posa sa tasse sur le bureau, posa une main sur l’épaule de Hevesy et lui dit d’un ton grave : « Je te défends de dire quoi

que ce soit aux autres. Pas encore.

– Bien sûr, promis. Mais de quoi s’agit-il ? Qu’as-tu trouvé ? » lui

demanda-t-il avec impatience. Pourtant, Bohr n’était pas prêt à exposer ses

idées sans les entourer de précautions et s’assurer de certitudes

supplémentaires.

« Il est clair que je peux me tromper, le prévint-il, et pourtant j’ai le

sentiment qu’il y a quelque vérité là-dedans. » Bohr jeta un œil sur son

calepin et poursuivit : « Cela ne marche pas complètement, pas encore,

c’est pour cela que je ne veux rien dire à personne.

– Je comprends, dit Hevesy en cachant mal son impatience, mais dis-

moi, Bohr, qu’est-ce que c’est ?

– Eh bien, tu sais, le problème de l’absorption des particules alpha par

des feuilles de métal ?

– Bien sûr ! Tu as dit à Papa que tu ne voulais pas travailler là-dessus

et que tu préférais rester au lit.

– Ne plaisante pas, Hevesy, c’est sérieux. » Bohr se mit à arpenter la

pièce, mais l’espace était si petit pour ses longues jambes qu’il faisait du

sur-place. « Je suis tombé sur un article de Charlie Darwin. Il a analysé la

collision entre les particules alpha et les électrons atomiques, qui doit être la

véritable cause de la diffusion. Darwin affirme que les électrons sont libres

quand la collision se produit, mais cela le conduit à assigner à l’orbite

électronique du modèle de Rutherford un rayon bien trop grand. En fait, les

électrons ne peuvent pas être réellement libres, n’est-ce pas ? Donc j’ai

essayé de construire un modèle où ils sont élastiquement reliés au noyau.

– Ils doivent être reliés, c’est sûr, approuva Hevesy, mais en quoi cela

change-t-il le résultat ?

– Attends, ce n’est pas tout. Si les électrons sont élastiquement reliés,

ils vont vibrer. Tu me suis ? » Bohr attendit l’approbation de son ami.

« Donc, j’ai cherché à comprendre comment ils pouvaient le faire. Tu vois,

le problème, c’est la stabilité. Aucun des modèles que l’on a proposés

jusqu’à présent n’est stable. Mais on fait un grand pas vers la solution si

l’on suppose que les électrons qui vibrent se comportent comme les

oscillateurs atomiques de Planck dans sa loi sur la radiation. » Une nouvelle

fois, il vérifia que Hevesy le suivait bien. Puis il ajouta avec un grand

geste : « Le quantum d’action de Planck peut stabiliser la situation ! »

Comme tous les physiciens formés sur le continent, Hevesy avait été

rompu au modèle de Planck pour le corps noir, un « truc étrange »,

pensaient les Anglais, donc bizarre. « Mais comment ? Comment fais-tu

pour introduire le quantum d’action dans l’atome ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas encore très bien, mais mon hypothèse est que l’énergie

cinétique d’un électron en orbite autour du noyau est liée à sa fréquence de

rotation.

– Bien sûr qu’elle l’est !

– Non, tu ne comprends pas. Elle n’est pas liée linéairement ; je veux

dire, elle ne l’est pas en continu. Elle doit prendre des valeurs entières

discrètes. Elle est reliée au nombre de révolutions complètes… – il répéta

ce mot lentement, et en détachant ses syllabes – com-plè-tes par unité de

temps. » Perdu dans ses pensées, Bohr se tut ; puis, opinant comme pour

s’approuver lui-même, il continua : « Peut-être que je dis cela à l’envers –

ce que je veux dire, c’est que l’énergie cinétique ne peut pas avoir de valeur

aléatoire, mais seulement des valeurs fixées, discrètes, qui correspondent

aux révolutions complètes des électrons. Il s’ensuit immédiatement que

seules certaines valeurs fixes sont permises pour les rayons des orbites et

qu’aucune autre n’est possible. »

Hevesy était perplexe. « Mais, mon cher Bohr, le quantum d’action de

Planck concerne des énergies discrètes d’oscillateurs harmoniques, tandis

que toi tu parles de rotation. Cela ne fait-il aucune différence ?

– Si, c’est différent. Mais le problème fondamental est le même, ou du

moins ce devrait être une extension du même concept fondamental. La

structure de l’atome et ses propriétés, loin d’être continues, sont contrôlées

par des nombres discrets. Par des nombres entiers. » Bohr s’autorisa un

sourire narquois : « Il semble que nous ne vivions pas dans un monde de

douceur.

– Ralentis un peu, mon ami. Ce n’est pas une plaisanterie, tu l’as dit

toi-même. Du moins je ne crois pas que tu plaisantes, je me trompe ? » Il lui

suffit d’un regard sur la flamme qui brûlait dans les yeux de Bohr pour s’en

assurer. « Mais tu es en train de dire que la structure même de l’atome, la

base de toute la matière, de toute existence, serait discontinue. Cela semble

impossible. Irréel. Enfin, cela demande un peu de temps pour être digéré. »

Bohr jeta son corps dégingandé sur le lit, qui craqua sous son poids.

« Comment cela peut-il avoir un sens d’utiliser des mots comme “existence” et “réalité” alors qu’ils représentent des choses si différentes

pour des personnes différentes à des moments différents ?

– Alors ça, c’est un domaine dans lequel je suis arrivé à quelques

conclusions. » Ce fut le tour de Hevesy de se lever avec force gesticulations

tandis qu’il se lançait dans l’expression de sa théorie avec passion. « Je

divise l’univers en trois régions. Celle du milieu est le domaine de la chimie

– du moins, c’est ainsi que je le vois, car je suis chimiste, au fond. Disons

que cela recouvre le monde quotidien, matériel, mais je ne vois pas que ce

soit un concept très parlant, donc je l’appelle le domaine de la chimie. À

côté – je devrais dire au-dessus – se trouve le monde de l’esprit et des

émotions de l’homme, tandis que ce que tu décris, et je ne veux pas dire

cela seulement parce que nous avons affaire à des dimensions minuscules,

ce sont les réalités irréelles de la fondation qui se trouve au-dessous de la

chimie.

– J’ai l’impression que cela va nous conduire encore, je ne sais

comment du reste, à la devise des alchimistes : “Tout ce qui est en haut est

comme ce qui est en bas” !

– Je ne suis pas compétent en la matière. » Une gravure de la tour

Eiffel était punaisée au mur. Le regard d’Hevesy était fixé sur elle, mais ses

yeux passaient à travers sans la voir. « Peut-être cela nous y conduira-t-il.

En fait je l’espère, mais tout ce que je voulais dire pour le moment, c’est

que chacun de ces domaines donne à l’existence et à la réalité sa propre

signification, qui semble faire sens à l’intérieur de ce domaine et – il

désigna la tour Eiffel de la pointe de l’index – que cette signification est

parfaitement cohérente au sein de chaque domaine, mais si on la regarde en

dépassant les frontières d’un domaine donné, elle est aussitôt pleine de

contradictions.

– Que veux-tu dire exactement ? Donne-moi un exemple.

– Laisse-moi réfléchir. » Ses yeux abandonnèrent la gravure avec

réticence, se promenèrent lentement à travers la chambre et finirent par se

fixer sur le visage de Bohr. « Prends l’hydrogène, dit-il. Pour un chimiste, la

réalité de l’hydrogène et son existence se passent de commentaire. Qu’est-

ce que l’hydrogène signifie pour moi ? En un mot : réduction. Mais

maintenant, si je considère la même chose – l’hydrogène – sous un autre

aspect de mon humanité, selon ma vocation d’être spirituel, que vois-je ?

Rien. Et que sens-je ? Rien. L’hydrogène n’existe pas.

– Et si quelqu’un allume une flamme dans un courant d’hydrogène

pour éclairer ton monde ?

– Non, je ne vois qu’un miracle. De l’air qui brûle. Qu’est-ce que

l’hydrogène signifie pour moi ? Rien. »

Bohr passa la main dans sa tignasse sans pouvoir la discipliner. « Tu

veux juste parler de l’ignorance, alors.

– Ce serait peut-être le cas si je parlais de n’importe qui d’autre, mais

c’est de moi qu’il s’agit. Il y a aussi le chimiste en moi, ne l’oublie pas,

donc je ne suis pas ignorant dans le sens que tu dis. Tu vois, j’essaye

seulement de te donner les illustrations concrètes que tu m’as demandées

pour te faire comprendre les problèmes que cela pose que d’essayer de faire

traverser aux réalités et aux solutions les frontières des régions que je t’ai

évoquées.

– Je comprends. Si tu prends le rôle du mystique, tes réalités sont

différentes des réalités du chimiste, même si le chimiste, c’est toi.

– Exactement. Et si maintenant je prends les lunettes du chimiste et

que je regarde ce que tu fais, qu’est-ce qu’un atome d’hydrogène isolé ?

Est-il réel ? A-t-il la même sorte de réalité que l’hydrogène que je connais ?

Le gaz hydrogène ? Peut-être, mais peut-être pas… Après tout, un atome,

un atome isolé, se trouve juste à la frontière entre les deux domaines. Je

poserai la question différemment – son index recourbé se dirigea vers Bohr.

Prends une de tes orbites d’électron autour du noyau, est-elle réelle ? Je

veux dire, réelle de la même manière qu’un bocal plein d’hydrogène est

réel. Elle n’est pas réelle au sens du chimiste, j’en suis certain.

– L’électron est assez réel pour que tu puisses en compter les

scintillations à condition de rester pendant des heures dans une pièce

plongée dans l’obscurité et que tu adaptes tes yeux, répondit Bohr en lissant

la page de son calepin. Mais ce que tu dis n’est pas faux, avec les orbites. Je

me demande si elles sont réelles y compris au sens physique. Peut-être le

sont-elles au sens mathématique… Je dirais volontiers que si les

mathématiques marchent, alors les orbites sont réelles.

– D’accord, d’accord. Mais ne vois-tu pas qu’elles ne le sont pas au

sens chimique ?

– Et qu’en est-il de la réalité alchimique ? demanda Bohr, ne

plaisantant qu’à moitié.

– Pour sûr. » Hevesy, lui, était très sérieux. « C’est exactement la

définition de l’alchimie, la recherche de l’unité : la tentative de combiner ces trois réalités différentes en un ensemble harmonieux.

– Tu es un alchimiste, alors, Hevesy ? » Cette fois-ci, il n’y avait plus

la trace d’un sourire.

« Non, répondit-il sans l’ombre d’une hésitation. J’ai divisé le monde

en trois, au lieu de tenter de l’unifier à la manière des alchimistes. Mais

quelquefois je pense que les deux extrêmes, le haut et le bas, ne font qu’un.

Et que cette unité coexiste avec le monde du milieu. Ils s’excluent

mutuellement, et pourtant ils coexistent. J’imagine que cela fait de moi un

mystique. Ainsi qu’un alchimiste.

– Je ne crois pas que je te suive », dit Bohr d’un ton dédaigneux. Il ne

voulait pas perdre une seconde de plus avec les idées de Hevesy. Son travail

l’appelait. « Tu avais raison quand tu disais que mon hypothèse est

révolutionnaire. C’est la raison pour laquelle je t’ai demandé d’attendre que

j’aie avancé davantage avant d’en parler.

– Y a-t-il une preuve expérimentale ? interrogea Hevesy.

– J’essaye seulement d’expliquer ce que nous savons déjà, à savoir que

les atomes sont stables. Quant à savoir pourquoi ils devraient l’être, ce n’est

pas du tout évident. Je débattrai de mes idées avec les autres, dès que les

mathématiques seront compatibles avec mes idées, mais pas avant. Tu sais,

continua-t-il en tapotant le calepin, il semble que seulement sept électrons

tiennent dans une orbite – et donc qu’un huitième devrait initier une

nouvelle orbite, plus grande5.

– Mais alors tu devrais sûrement avoir quelque chose à dire sur les

tailles d’atomes ainsi que sur le tableau périodique ! » Hevesy s’enflammait

de nouveau.

« Je m’en sens tout proche, vois-tu. » Bohr s’autorisa un mouvement

de fierté. « Je suis convaincu que le quantum d’action de Planck détermine

la position des électrons dans des orbites de taille fixe. À son tour, il

détermine les propriétés chimiques dans une logique qui conduira à quelque

chose comme la structure périodique. »

Hevesy regarda son ami. Son excitation était contagieuse. « Puis-je te

dire quelque chose d’étrange, Bohr ? J’ai la conviction que tu es sur la

bonne route.

– Eh bien merci, dit Bohr dans un sourire, c’est très aimable à toi.

– Non. Je ne te faisais pas une politesse, là. » Les grands yeux marron

de Hevesy étincelaient. « Je voulais parler d’une impression de

connaissance intime absolue. Une conviction. Une intuition. Une vision de la Vérité. C’est un sentiment. Qui me vient directement du domaine

supérieur, si tu préfères, complètement incompréhensible et même

inacceptable pour le chimiste, mais elle est là, pourtant. C’est le rôle du

nombre en tant que composant fondamental de la matière.

– Tu veux dire les mathématiques ? » demanda Bohr, un peu mal à

l’aise devant une telle ardeur. Hevesy hocha la tête.

« Non, pas les mathématiques en tant que telles. Ni l’analyse ni la

modélisation, mais le rôle et le pouvoir du nombre entier, le nombre

cardinal.

– La perfection pythagoricienne, tu veux dire ?

– Possible. L’École pythagoricienne s’intéressait à la question de la

réalité et de l’illusion. Peut-être est-ce plus proche de la kabbale. Mon idée

se rapporterait plutôt à la compréhension du dessein divin par des moyens

directs.

– Est-ce l’approche scientifique que tu décris quand tu dis “la

compréhension du dessein divin par des moyens directs” ?

– Absolument. » Hevesy, changeant de cap, revint à son domaine de

Continuer : partie 4 sur 6