Un amant

Emily Brontë · Chapitre 18 sur 33

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Un amant

Chapitre XIII

—Elle est évanouie ou morte, pensais-je, et c'est tant mieux, mieux vaut qu'elle soit morte, plutôt que d'être un fardeau et une cause de malheurs pour tout le monde.

Blanc d'étonnement et de rage, Edgar s'élança vers son hôte inattendu. Ce qu'il voulait faire, je ne puis le dire; mais l'autre arrêta du premier coup toute démonstration en plaçant dans ses bras la forme inanimée de Catherine.

—Regardez ceci, dit-il, et si vous n'êtes pas un démon, secourez-la d'abord, puis vous pourrez me parler. Il entra dans le parloir et s'assit. M. Linton fit appel à moi et, avec une extrême difficulté, nous parvînmes à ranimer la jeune dame. Mais elle était toute égarée; elle soupirait, gémissait, et ne reconnaissait personne. Edgar, dans son anxiété pour elle, oublia l'ami détesté. Et moi, à la première occasion, j'allai le supplier de partir, lui affirmant que Catherine allait mieux et que je lui ferais savoir dans la matinée comment elle avait passé la nuit.

—Je ne refuse pas de sortir de la maison, me répondit-il, mais je resterai dans le jardin, et vous, Nelly, n'oubliez pas de tenir votre parole demain. Je serai là, sous ces mélèzes. Rappelez-vous votre promesse, ou bien je fais de nouveau une visite ici, que Linton y soit ou non.

À travers la porte entr'ouverte il jeta un rapide coup d'œil dans la chambre, et, s'étant assuré que ce que je disais était vrai, il délivra la maison de sa fatale présence.

 

CHAPITRE XIII

 

C'est ce jour là vers minuit que naquit la Catherine que vous avez vue à Wuthering Heights: elle est venue au monde à sept mois, toute chétive, et, deux heures après, la mère est morte, sans avoir repris assez conscience d'elle-même pour regretter Heathcliff ou pour reconnaître Edgar.

Un grand supplément de chagrin, je crois, était pour lui de se voir laissé sans un héritier. Je pensais à cela avec grand regret, tandis que je regardais la petite orpheline et je reprochais mentalement au vieux Linton d'avoir laissé sa fortune à sa petite fille et non à son fils. Quel enfant mal accueilli c'était, la pauvre créature! Elle aurait pu crier jusqu'à en mourir sans que personne y prit garde pendant ces premières heures de sa vie. Plus tard il est vrai nous rachetâmes cette négligence, mais les débuts de sa vie ont été aussi mornes et sans amitié que le sera probablement sa fin.

Le matin suivant, pendant qu'il faisait au dehors brillant et gai, le soleil entra doucement à travers les persiennes de la chambre silencieuse, et éclaira le lit d'une tendre lumière. Edgar Linton était là, la tête posée sur l'oreiller et les yeux fermés. Ses traits jeunes et beaux étaient presque aussi morts que ceux de la forme étendue près de lui; mais son immobilité à lui était celle de l'épuisement après l'angoisse, celle de Catherine exprimait une paix parfaite. Son front était sans rides, ses paupières fermées, ses lèvres portaient l'expression d'un sourire: un ange ne pourrait pas être plus beau. Et je prenais ma part du calme infini où je la voyais; jamais mon esprit n'avait été dans une disposition plus sainte que pendant que je considérais cette tranquille image du repos divin. Je répétais instinctivement les paroles qu'elle avait dites quelques heures auparavant: «Infiniment au-delà et au-dessus de nous tous! Qu'il soit encore sur la terre ou qu'il soit dans le ciel, son esprit habite maintenant avec Dieu.»

Je ne sais pas si c'est un trait qui m'est particulier, mais je suis presque toujours heureuse quand je veille dans la chambre d'un mort, pourvu que je n'aie pas à côté de moi quelqu'un qui se lamente et se désespère. J'y vois un repos que ni la terre ni l'enfer ne peuvent briser, et je sens une certitude d'un monde infini et sans ombre, où la vie est éternelle en durée, où l'amour est complet et la joie parfaite. Je vis à cette occasion combien il y avait d'égoïsme, même dans un amour comme celui de M. Linton, cet amour qui le faisait se désespérer si vivement de cette délivrance bénie de Catherine. À coup sûr, si l'on songeait à l'existence agitée et impatiente qu'elle avait menée, on pouvait se demander si elle avait mérité, pour finir, un refuge de paix. On pouvait en douter dans les moments de la froide réflexion, mais non pas là, en présence de son corps; ce corps affirmait son entière tranquillité, et semblait attester qu'un repos pareil était échu à l'âme qui l'avait habité.

Le maître semblait dormir; peu de temps après le lever du soleil, je quittai la chambre et sortis à l'air pur et rafraîchissant; les domestiques pensèrent que je voulais secouer l'engourdissement de ma veille prolongée; en réalité, je voulais surtout voir M. Heathcliff. S'il était resté toute la nuit parmi les mélèzes, il n'avait pu rien entendre du bruit qui s'était fait à la Grange, à moins peut-être qu'il n'ait perçu le galop du messager envoyé à Gimmerton. S'il s'était rapproché de la maison, le mouvement des lumières et le bruit des portes ouvertes et refermées devait l'avoir averti que tout n'était pas en ordre à l'intérieur. Je désirais, et en même temps craignais de le rencontrer. Je sentais qu'il fallait dire la terrible nouvelle, et j'avais hâte d'en avoir fini; mais comment le faire, je ne le savais pas. Il était là, appuyé contre un vieux frêne, son chapeau à terre, et ses cheveux tout humides de la rosée qui s'était amassée sur les branches pleines de bourgeons, et qui tombait à petits coups autour de lui. Il avait dû rester longtemps debout dans cette position, car je vis un couple de merles qui passaient et repassaient à peine à trois pieds lui, occupés à faire leur nid, et ne faisant pas plus attention à sa présence que s'il était une bûche. À mon approche, ils s'envolèrent; lui leva les yeux vers moi:

—Elle est morte, me dit-il; je ne vous ai pas attendue pour l'apprendre; enlevez votre mouchoir, ne pleurnichez pas devant moi! Que le diable vous emporte tous! Elle n'a pas besoin de vos larmes.

Je pleurais autant pour lui que pour elle; il nous arrive de prendre en pitié des créatures qui ne connaissent la pitié ni pour eux ni pour d'autres. Tout de suite en apercevant son visage, j'avais compris qu'il connaissait la catastrophe; et comme ses lèvres remuaient et que ses yeux étaient baissés, l'idée folle m'avait prise que son cœur s'était humilié et qu'il priait.

—Oui, elle est morte, répondis-je, étouffant mes sanglots et séchant mes joues. Elle est, j'espère, allée au ciel, où chacun de nous peut aller la rejoindre si nous y faisons attention autant qu'il le faut, et si nous abandonnons les voies mauvaises pour suivre le bien.

—Est-ce donc qu'elle a pris les mesures qu'il convenait, elle aussi? demanda Heathcliff, essayant de railler. Est-elle morte comme une sainte? Allons, donnez-moi la véritable histoire de la chose. Comment, est-ce que...

Il essaya de prononcer le nom, mais ne put y parvenir; et, comprimant ses lèvres, il eut un combat silencieux avec son agonie intérieure, tout en continuant à défier ma sympathie par un regard immobile et féroce. Comment est-elle morte? reprit-il enfin, obligé, malgré son endurcissement, de chercher un appui derrière lui, car, après l'effort, il tremblait jusqu'au bout des doigts.

Pauvre malheureux, pensais-je; vous avez un cœur et des nerfs tout comme les autres hommes! Pourquoi prenez-vous ce soin à les cacher? Votre orgueil ne parviendra pas à aveugler Dieu.

—Elle est morte aussi tranquillement qu'un agneau, répondis-je tout haut. Elle a poussé un soupir, puis s'est redressée comme un enfant qui se réveille, et s'est remise à dormir. Cinq minutes après, j'ai senti un petit battement de son cœur, et c'était fini.

—Et a-t-elle... a-t-elle fait mention de moi? demanda-t-il, mais en hésitant, et comme s'il craignait que ma réponse à cette question ne lui révélât des détails qu'il ne pourrait pas supporter d'apprendre.

—Elle n'a pas une seule fois repris ses sens et n'a reconnu personne depuis l'instant où vous l'avez quittée. Maintenant elle repose avec un doux sourire sur ses traits, et ses dernières idées ont erré vers les anciens jours de bonheur. Sa vie s'en est allée dans un rêve charmant; puisse-t-elle s'éveiller aussi agréablement dans l'autre monde.

—Puisse-t-elle s'éveiller dans les tourments! s'écria-t-il avec une véhémence terrible, frappant du pied, et tombé dans un paroxysme soudain d'irrésistible passion. Eh quoi, elle est une menteuse jusqu'au bout! Où est-elle? Pas ici, pas dans le ciel, pas disparue; où? Oh, vous m'avez dit que vous ne vous souciiez pas de mes souffrances! Et moi je fais une prière, je la répète jusqu'à ce que ma langue s'engourdisse: Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas trouver le repos aussi longtemps que je serai en vie! Vous m'avez dit que je vous ai tuée: hantez-moi, alors! Ceux que l'on a tués hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes de morts ont erré sur la terre. Soyez toujours avec moi, prenez n'importe quelle forme, rendez-moi fou! Seulement ne me laissez pas dans cet abime, où je ne peux pas vous trouver. Oh! Dieu! c'est impossible! Je ne peux pas vivre sans ma vie! Je ne peux pas vivre sans mon âme!

Il frappa sa tête contre le tronc noueux de l'arbre, et, relevant ses yeux, il hurla, non comme un homme, mais comme une bête sauvage qu'on conduit à la mort. Je remarquai des taches de sang sur l'écorce de l'arbre, et je vis que sa main et son front en portaient aussi; très probablement la scène que je venais de voir était une répétition d'autres qui avaient eu lieu pendant la nuit. Je me trouvais répugnée plutôt qu'apitoyée; pourtant, il m'en coûtait de le quitter ainsi. Mais dans le moment où il reprit assez conscience de lui-même pour s'apercevoir que je le voyais, il me cria de m'éloigner et j'obéis. Je compris qu'il n'était pas de mon pouvoir de le calmer ou de le consoler.

Les funérailles de Madame Linton furent fixées au vendredi qui suivit sa mort; jusque là, son cercueil resta découvert, dans le grand salon, jonché de fleurs et de feuilles. C'est là que Linton passa ses jours et ses nuits, veillant la morte sans prendre aucun repos; et (circonstance que j'étais seule à connaître) Heathcliff, lui aussi, les passa sans dormir, caché dans le jardin. Je n'eus aucune communication avec lui; mais je me rendais bien compte qu'il ferait tout son possible pour entrer, et le soir du mardi, pendant que mon maître épuisé s'était vu forcé de se retirer pour quelques heures, j'ouvris l'une des fenêtres, émue de sa persévérance, et voulant lui donner une chance d'adresser un dernier adieu à l'image pâlie de son idole. Il ne manqua pas de profiter de cette occasion, mais il le fit très brièvement, et avec tant de prudence que nul bruit ne vint trahir son passage. En vérité, moi-même ne m'en serais pas aperçue si je n'avais trouvé la draperie dérangée autour du visage de la morte, et si je n'avais ramassé sur le plancher une boucle de cheveux blonds, attachés par un fil d'argent: cheveux qui provenaient d'un médaillon suspendu au cou de Catherine. Heathcliff avait ouvert le médaillon et jeté les cheveux de Linton qui y étaient contenus, les remplaçant par une boucle brune de ses cheveux à lui. J'enroulai ensemble les deux boucles et les renfermai toutes deux.