Un amant

Emily Brontë · Chapitre 19 sur 33

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Un amant

Chapitre XIV

M. Earnshaw fut naturellement invité aux obsèques de sa sœur; il n'envoya pas d'excuse, mais ne vint pas, de sorte que, à l'exception de son mari, le cortège funèbre fut uniquement composé de fermiers et de domestiques. Isabella n'avait pas été invitée.

À la grande surprise des gens du village, Catherine ne fut enterrée ni dans la chapelle de famille des Linton, ni auprès des tombes de sa famille à elle; son tombeau fut creusé sur un tertre vert dans un coin du cimetière, à un endroit où le mur est si bas que la bruyère et l'airelle de la lande ont fini par l'envahir, et que la poussière de la tombe la cache presque en entier. Son mari repose maintenant au même endroit; ils n'ont l'un et l'autre qu'une simple pierre debout, et à leurs pieds une plaque grise, pour marquer la place de leurs corps.

 

CHAPITRE XIV

 

Ce même vendredi marqua pour tout un mois la fin des beaux jours. Dans la soirée le temps changea; le vent souffla du sud au nord-est, apportant d'abord la pluie, puis le grésil et la neige. Le lendemain matin, personne ne se serait douté qu'il y avait eu trois semaines de bel été; les primevères, les safrans étaient cachés sous la neige, les alouettes ne chantaient plus, et les jeunes feuilles des arbres étaient battues et noircies. Et combien lugubre, froide et déplaisante se traîna cette journée! Mon maître restait dans sa chambre; je m'étais installée dans le parloir solitaire, que j'avais converti en nursery: et je me tenais là, assise avec une petite poupée vivante et gémissante sur mes genoux, la berçant de temps à autre, ou bien regardant les flocons qui continuaient à tomber et qui bloquaient la fenêtre sans rideaux. Tout d'un coup la porte s'ouvrit et quelqu'un entra tout essoufflé et qui riait. Ma colère, pour un instant, fut plus grande que mon étonnement. Je supposai que c'était l'une des servantes, et je lui criai de cesser de rire.

—Finissez, finissez donc; comment avez-vous le courage de montrer votre gaieté ici? Que dirait M, Linton s'il vous entendait.

—Excusez-moi, me répondit une voix familière, mais je sais qu'Edgar est dans son lit et je ne peux pas me retenir.

Là-dessus, mon interlocutrice s'avança vers le feu, toute tremblante et portant la main à son côté.

—J'ai couru tout le long du chemin depuis Wuthering Heights, poursuivit-elle après une pause. Impossible de compter le nombre des chutes que j'ai faites. Oh! j'ai mal partout. Ne vous inquiétez pas, je vous expliquerai la chose dès que j'en aurai la force; mais ayez tout de suite l'obligeance de descendre et de commander une voiture pour me conduire à Gimmerton et de dire à une servante de prendre quelques vêtements dans ma garde-robe.

La visiteuse était Madame Heathcliff. Son apparence n'avait rien qui expliquât son rire. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules dégouttant de neige et d'eau. Elle portait son costume de jeune fille, qui convenait mieux, à son âge qu'à sa position, un petit manteau avec les manches courtes, et elle avait la tête et le cou nus. Le manteau était de soie fine, et la pluie l'avait collé à son corps; ses pieds avaient pour les protéger des petites pantoufles très minces. Joignez à tout cela une profonde entaille sous l'une des oreilles, entaille que le froid seul empêchait de saigner abondamment, une figure pâle, toute pleine de traces de coups, et un corps à peine en état de se porter, et vous comprendrez que ma première frayeur ne fut pas diminuée quand j'eus le loisir de l'examiner.

—Ma chère jeune dame, m'écriai-je, je ne sortirai pas d'ici et n'entendrai rien avant que vous ayez enlevé chacun de vos vêtements et mis à leur place des effets secs; et comme certainement vous ne pouvez pas aller cette nuit à Gimmerton, il est inutile de commander la voiture.

—Il faut absolument que j'y aille, dit-elle, à pied ou à cheval; mais je consens volontiers à m'habiller plus décemment. Ah! voyez comme cette neige me descend maintenant dans le cou!

Elle insista pour que je fasse comme elle voulait, et c'est seulement après que le cocher eut reçu l'ordre de se tenir prêt, et une servante d'empaqueter quelques effets indispensables, c'est alors seulement qu'elle m'autorisa à panser sa plaie et à l'aider à se changer.

—Et maintenant, Ellen, me dit-elle, lorsque j'eus fini et qu'elle se trouva assise près du feu avec une tasse de thé devant elle, asseyez-vous en face de moi et mettez à l'écart le baby de la pauvre Catherine, je ne veux pas le voir. Ne croyez pas que je ne me soucie pas de Catherine, parce que je me suis comportée si follement quand je suis entrée. J'ai pleuré, aussi, et amèrement; personne n'a eu autant que moi de raisons pour pleurer. Nous nous sommes séparées fâchées, vous vous rappelez, et je ne puis me le pardonner; mais il m'était impossible de sympathiser même sur ce point avec lui, cette bête brute. Oh! donnez-moi le tisonnier! Voici la dernière chose de lui que j'aie sur moi.» Elle fit glisser la bague d'or de son doigt et la jeta sur le plancher. «Je veux l'écraser, poursuivit-elle en la frappant avec un dépit enfantin, et puis je veux la brûler.» Et elle prit l'objet tout tordu et le jeta dans les charbons. Voilà, il pourra en acheter une autre s'il me rattrape de nouveau! Il serait capable de venir me chercher ici, pour exaspérer Edgar. Je n'ose pas rester, de crainte que cette idée ne passe dans sa tête maudite. Et puis Edgar n'a pas été bon pour moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas venir implorer son assistance, ni lui apporter encore de nouveaux ennuis. La nécessité seule m'a forcée à chercher un abri ici; et encore si je n'avais pas su que je ne risquais pas de le rencontrer, je me serais arrêtée à la cuisine, je me serais lavé la figure, je me serais chauffée, je vous aurais fait dire de m'apporter ce dont j'avais besoin, et je serais partie n'importe où, ailleurs, hors de l'atteinte de ce monstre, de ce démon incarné. Ah! il était dans une telle rage! S'il m'avait attrapée! C'est bien dommage que Earnshaw ne soit pas son égal en force, je ne me serais pas sauvée avant de l'avoir vu démolir, si Hindley avait été capable de le faire. —Allons, miss, interrompis-je, ne parlez pas si vite, vous allez défaire le mouchoir mouillé que j'ai mis autour de votre figure et l'entaille va saigner de nouveau. Buvez votre thé et prenez haleine, et cessez de rire: le rire est tristement hors de propos sous ce toit, et aussi dans votre condition.

—C'est vrai, reprit-elle. Écoutez donc cet enfant, il ne cesse pas de gémir: éloignez-le de moi pendant une heure, je ne puis rester ici plus longtemps.

—Je sonnai et remis l'enfant à une servante; puis je lui demandai ce qui l'avait portée à s'échapper de Wuthering Heights dans de telles conditions, et où elle avait l'intention d'aller, puisqu'elle refusait de rester avec moi.

—Je devrais et je voudrais rester, me répondit-elle, pour consoler Edgar et pour prendre soin de l'enfant, et aussi parce que la Grange est ma maison, en droit. Mais je vous dis qu'il ne m'y laisserait pas! Croyez-vous qu'il supporterait de me voir devenir grasse et gaie, et de songer que nous sommes tranquilles ici, sans prendre aussitôt la résolution d'empoisonner notre bonheur?

«Or, j'ai maintenant la satisfaction d'être sûre qu'il me déteste au point qu'il souffre sérieusement à me voir ou à m'entendre. L'aversion que je lui inspire est assez forte pour que je sois sûre qu'il ne me poursuivra pas à travers l'Angleterre si je parviens à m'échapper; il faut donc que je m'enfuie bien loin d'ici. Je suis revenue de mon premier désir d'être tuée par lui; je voudrais plutôt qu'il se tuât lui-même. Il a fait tout ce qu'il fallait pour éteindre mon amour, et ainsi je suis à mon aise. Je peux encore me rappeler combien je l'ai aimé, et je peux m'imaginer que je l'aimerais encore si... mais non, non. Si même il m'avait adorée, sa nature diabolique se serait montrée en quelque façon. Il faut que Catherine ait eu un goût bien pervers pour l'estimer, le connaissant si bien! Le monstre, s'il pouvait être effacé de la création aussi bien que de mon souvenir!»

—Taisez-vous, dis-je, il est cependant une créature humaine! Soyez plus charitable, il y a encore des hommes plus méchants.

—Il n'est pas une créature humaine, et n'a aucun droit à ma charité. Je lui ai donné mon cœur, il l'a pris et blessé à mort, puis me l'a rejeté. C'est avec le cœur que l'on sent, Ellen, et puisqu'il a détruit mon cœur, je n'ai plus le pouvoir de rien sentir pour lui.

«Et je ne le voudrais pas, quand même il en hurlerait à son jour de mort, et quand même il pleurerait des larmes de sang pour sa Catherine. Non certes, je ne le voudrais pas».

Et ici Isabella se mit à pleurer, mais aussitôt, essuyant ses larmes, elle reprit:

—Vous m'avez demandé ce qui m'a enfin obligée à fuir? C'est que je suis parvenue à exciter sa fureur à un degré plus grand encore que celui de sa méchanceté. Il s'est excité jusqu'à oublier la prudence diabolique dont il se vantait et il a procédé à une violence meurtrière. Le plaisir que j'ai éprouvé à me voir capable de l'exaspérer a réveillé enfin mon instinct de conservation; et si jamais je retombe entre ses mains, je lui ménage une vengeance à sa taille.

«Hier, comme vous savez, M. Earnshaw devait venir à l'enterrement. Dans cette intention, il se tint relativement sobre; mais la conséquence en fut que ce changement d'habitude lui donna des humeurs noires, et qu'au lieu d'aller à l'église, il s'assit près du feu et se mit à avaler des potées de gin et de brandy.

«Heathcliff—je frissonne rien qu'à le nommer—avait été un étranger pour la maison depuis dimanche jusqu'à ce matin. Si ce sont les anges qui l'ont nourri, ou son parent de l'enfer, je ne puis le dire, mais il y a près d'une semaine qu'il n'a pas mangé avec nous. Il revenait parfois le soir et montait dans sa chambre, où il s'enfermait au verrou—comme si quelqu'un rêvait de désirer sa compagnie!—et là il faisait on ne sait quelles prières, adressées sans doute au démon, jusqu'à ce que sa voix s'enrouait dans son gosier. Alors il se relevait et descendait de nouveau tout droit vers la Grange. Je m'étonne qu'Edgar n'ait pas envoyé chercher un constable et ne l'ait pas fait arrêter. Pour moi, si chagrinée que je fusse au sujet de Catherine, il m'était impossible de ne pas regarder cette période de délivrance de mon oppression comme des jours de fête.

«J'avais recouvré assez de force d'esprit pour écouter sans pleurer les éternelles leçons de Joseph, et pour me mouvoir à travers la maison avec plus de liberté. Ce Joseph et le petit Hareton sont les plus détestables compagnons qu'il y ait au monde. J'aimais mieux être assise avec Hindley, à écouter ses terribles discours, qu'avec le «petit maître» et son odieux précepteur, le sinistre vieillard. Quand Heathcliff était dans la maison, j'étais souvent forcée de rechercher leur société dans la cuisine ou de mourir de froid parmi les chambres humides et inhabitées. Mais quand il n'était pas là, comme c'était le cas cette semaine, j'installais une table et une chaise à un coin du foyer dans la grande chambre, sans nul souci de ce que faisait M. Earnshaw, qui d'ailleurs n'intervenait jamais dans mes arrangements. Il est maintenant plus tranquille qu'il n'avait l'habitude de l'être, pourvu seulement qu'on ne le provoque pas, plus abattu et moins furieux. Joseph affirme que c'est un homme changé, que le Seigneur a touché son cœur, et qu'il est sauvé «comme par le feu». J'ai vainement cherché à découvrir des signes de ce changement favorable, mais ce n'est pas mon affaire.

«Hier soir, j'étais assise dans mon coin à lire quelques vieux livres, et je restai ainsi jusque vers minuit. Il me semblait si affreux de remonter me coucher pendant que cette neige sauvage soufflait au dehors, et que mes pensées me ramenaient sans cesse vers le cimetière et la tombe nouvellement creusée. J'osais à peine lever les yeux de la page que je lisais, sûre que j'étais d'y voir aussitôt apparaître cette mélancolique scène. Hindley était assis en face de moi, la tête appuyée sur sa main, peut-être méditait-il sur le même sujet. Il avait cessé de boire avec tant d'excès, et pendant deux ou trois heures il n'eut ni un mouvement ni une parole. Il n'y avait pas d'autre bruit dans la maison que le hurlement du vent contre les fenêtres, le craquement des charbons dans le feu, et le cliquetis de l'éteignoir avec lequel de temps à autre je mouchais la chandelle. Hareton et Joseph devaient probablement dormir dans leur lit. En un mot, il faisait très triste, et tout en lisant je soupirais, car il me semblait que toute la joie s'était évanouie du monde pour n'y jamais rentrer.

«Le cruel silence fut enfin interrompu par le bruit du loquet de la cuisine. Heathcliff était revenu de sa veillée plus tôt que de coutume, à cause sans doute de l'orage soudain. La porte de la cuisine avait été verrouillée en dedans, et nous l'entendîmes faire le tour pour rentrer par l'autre porte. Je me levai, et j'imagine que mes traits portaient clairement l'expression de mes sentiments, car mon compagnon, qui avait tenu ses yeux fixés sur la porte, se retourna pour me regarder.

—Je vais le retenir dehors cinq minutes, s'écria-t-il, vous y consentez?

—Ah! si c'est pour moi, vous pouvez le laisser dehors toute la nuit, répondis-je. Mettez la clé dans la serrure et tirez le verrou.

«Earnshaw le fit, avant que son hôte fut arrivé devant la porte, puis il revint vers moi, installa son fauteuil de l'autre côté de ma table et s'y appuya, cherchant dans mes yeux une sympathie pour la haine brûlante qui étincelait dans les siens. Comme il avait à la fois le regard et les sentiments d'un meurtrier, il ne put découvrir en moi la sympathie qu'il cherchait, mais il en vit assez pour l'encourager à parler.

—Vous et moi, dit-il, nous avons un grand compte à régler avec cet homme-là. Si nous n'étions pas des lâches, nous pourrions nous arranger pour l'acquitter. Êtes-vous aussi douce que votre frère? Voulez-vous endurer jusqu'au bout sans essayer une seule fois de rendre ce qu'on vous fait?

—Je suis déjà lasse d'endurer, répondis-je, et j'accueillerais avec joie une façon de rendre qui ne retomberait pas sur moi-même, mais la ruse et la violence sont des lancés à deux pointes; elles blessent ceux qui y ont recours plus encore que leurs ennemis.

—La ruse et la violence sont un juste retour pour la ruse et la violence! cria Hindley. Madame Heathcliff, je ne vous demande de rien faire que de rester tranquille et d'être muette. Dites-moi maintenant, le pouvez-vous? Je suis sûr que vous auriez autant de plaisir que moi à voir finir l'existence de ce démon. Il sera votre mort si vous ne le dominez, et il sera ma ruine. Que le diable emporte le maudit vilain! Il frappe à la porte comme s'il était déjà le maître ici. Promettez-moi de vous taire, et avant trois minutes, vous êtes délivrée.

«Il prit sur sa poitrine l'objet dont je vous ai parlé dans ma lettre, et se prépara à éteindre la chandelle, mais je l'écartai de lui, et je saisis son bras.

—Je ne me tairai pas, dis-je, vous ne devez pas le toucher. Laissez la porte fermée et restez tranquille.

—Non, j'ai formé ma résolution, et, par Dieu, je l'exécuterai! cria cet être désespéré. Je vous rendrai ce service en dépit de vous-même, et je ferai justice à Hareton! Et vous ne devez pas vous troubler la tête pour me protéger. Catherine est morte, personne au monde ne me regrettera ou n'aura honte si je me coupe la gorge en cet instant, et il est temps de faire une fin.

«Je ne pouvais songer à lutter, non plus qu'à raisonner, avec lui: autant aurait valu lutter avec un ours ou raisonner avec un fou. La seule ressource qui me restait fut de courir vers une fenêtre et de prévenir la victime projetée du sort qui l'attendait.

—Vous feriez mieux de chercher abri quelque autre part cette nuit! m'écriai-je d'un ton un peu triomphant. M. Earnshaw est résolu à vous tuer si vous persistez à vouloir entrer.

—Vous feriez mieux d'ouvrir la porte, vous... répondit-il, m'appelant d'une expression élégante que vous me dispenserez de répéter.

—Je ne me mêlerai pas de l'affaire, répondis-je, entrez et soyez tué si cela vous plaît, j'ai fait mon devoir.

«Là-dessus, je refermai la fenêtre et revins tranquillement prendre ma place près du feu. Earnshaw jura furieusement contre moi, m'affirmant que j'aimais encore le vilain et m'appelant de toutes sortes de noms pour me faire honte de la bassesse d'esprit que je montrais. Et moi, dans le secret de mon cœur, je songeais quelle bénédiction ce serait pour lui si Heathcliff pouvait le mettre hors de cette vie de misères, et quelle bénédiction ce serait pour moi s'il envoyait Heathcliff vers le séjour qui lui revient de droit. Pendant que je nourrissais ces réflexions, la croisée qui était derrière moi fut jetée sur le sol par un coup de Heathcliff, dont je vis paraître dans l'espace vide la noire figure. Les grilles de la fenêtre étaient trop rapprochées pour lui permettre de passer l'épaule, et je souriais, me croyant en sûreté. Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige, et ses dents aiguës de cannibale, aiguisées encore par le froid et la colère, brillaient dans l'obscurité.

—Isabella, laissez-moi entrer, ou bien vous vous en repentirez, hurla-t-il.

—Je ne puis pas commettre un meurtre, répondis-je; M. Hindley se tient en sentinelle avec un couteau et un pistolet chargé.

—Laissez-moi entrer par la porte de la cuisine.

—Hindley y sera avant moi, répondis-je. Et puis quel pauvre amour est le vôtre, qui ne peut pas supporter une averse de neige! Aussi longtemps qu'a brillé la lune de l'été, vous nous avez laissés en paix dans nos lits, mais dès le premier souffle du vent d'hiver, il faut déjà que vous vous abritiez. Heathcliff, si j'étais de vous, j'irais m'étendre sur le tombeau de Catherine, et je m'y laisserais mourir comme un chien fidèle. Le monde à présent ne vaut sûrement pas la peine que vous y viviez, n'est-ce pas? Vous m'avez clairement persuadé que Catherine était l'unique joie de votre vie; je ne puis imaginer comment vous avez l'idée de lui survivre.

—Il est là, n'est-ce pas? cria Hindley, courant à la fenêtre. Si je puis passer mon arme, je vais l'attraper.

«J'ai peur, Ellen, que vous me trouviez méchante, mais vous ne savez pas tout, donc ne me jugez pas. Pour rien au monde je n'aurais prêté la main à un attentat sur sa vie, mais de désirer qu'il fut mort, je ne pouvais m'en empêcher; aussi fus-je affreusement désappointée et terrifiée des conséquences de mon provocant discours, lorsque je vis Heathcliff se jeter sur l'arme d'Earnshaw, et la lui arracher des mains. Le pistolet partit, et le couteau qui y était attaché s'enfonça dans le poing même d'Earnshaw. Heathcliff l'en retira par force, coupant la chair sur son passage, et le mit tout sanglant dans sa poche. Alors il prit une pierre, en frappa la grille qui séparait les deux croisées, et sauta dans la maison. Son adversaire était tombé par terre, évanoui sous la douleur excessive et le flot de sang qui coulait d'une artère. Le ruffian le foula aux pieds et frappa à plusieurs reprises sa tête contre les dalles, me retenant d'une main pour m'empêcher d'appeler Joseph. Par une force surnaturelle d'empire sur soi, il s'abstint d'achever sa victime, et quand il fut essoufflé, il s'arrêta, traîna sur le banc de bois le corps, qui paraissait inanimé. Puis il déchira la manche de la veste d'Earnshaw et lia la blessure avec une rudesse brutale, ne cessant pas de jurer. Me sentant libre, je courus aussitôt chercher le vieux domestique, qui finit par comprendre mon hâtif récit, et se précipita au bas de l'escalier. Qu'est-ce qu'il y a à faire maintenant? répétait-il.

—Il y a ceci, tonna Heathcliff, que votre maître est fou, et que s'il vit encore un mois de plus, je renverrai dans un asile.

—Et ainsi vous avez commis le meurtre sur lui! s'écria Joseph, levant ses mains et ses yeux en signe d'horreur. Si jamais j'ai vu un spectacle comme celui-ci! Puisse le Seigneur!...

«Heathcliff le poussa et le fit tomber à genoux au milieu du sang, qu'il lui ordonna d'essuyer; mais lui, au lieu de faire rien de pareil, il joignit ses mains et commença une prière dont les phrases bizarres me firent rire. J'étais dans une condition d'esprit à n'être choquée de rien; j'étais aussi désespérée et aussi indifférente que sont, à ce que l'on dit, les malfaiteurs au pied de la potence.

—Ah! je vous avais oubliée! me dit mon tyran. C'est vous qui allez faire cela. «Allons, à terre! Et vous conspirez avec lui contre moi, n'est-ce pas, vipère? Là, voilà de l'ouvrage pour vous!» Il me secoua jusqu'à faire craquer mes dents et me jeta à côté de Joseph qui, ayant terminé à la hâte ses prières, se leva, jurant qu'il allait partir tout de suite pour la Grange. M. Linton était un magistrat, et quand bien même il aurait perdu cinquante femmes, il ne pouvait manquer de venir faire une enquête. Joseph paraissait si obstiné dans sa résolution que Heathcliff jugea utile d'obtenir de mes lèvres le récit de ce qui s'était passé. Il se tint sur moi, me posant, avec un regard plein de malveillance, des questions auxquelles je répondais à contre-cœur. Il fallut beaucoup de peine pour persuader au vieux Joseph que Heathcliff n'était pas l'agresseur. Et comme M. Earnshaw donna bientôt à entendre qu'il était encore vivant, Joseph s'empressa de lui administrer une dose de brandy, qui ne tarda pas à rendre au blessé le mouvement et la conscience. Heathcliff, ayant constaté que son adversaire ne se doutait pas du traitement qu'il avait reçu pendant son évanouissement, se contenta de lui déclarer qu'il avait été ivre jusqu'au délire. Il lui dit qu'il n'attacherait pas d'autre importance à son atroce conduite, mais l'engagea à aller se coucher. À ma grande joie, lui-même nous quitta, après nous avoir donné ce judicieux conseil, et Hindley s'étendit sur la pierre du foyer. Je rentrai moi-même dans ma chambre, m'étonnant d'avoir pu échapper à si peu de frais.

«Ce matin, en descendant, environ une demi-heure avant midi, je trouvai M. Earnshaw assis auprès du feu, malade à mourir, tandis que son mauvais génie, presque aussi décharné et minable, s'appuyait contre la cheminée. Ni l'un ni l'autre ne paraissaient avoir envie de manger, de sorte que, après avoir attendu que tout fût froid sur la table, je commençai seule. Rien ne m'empêcha de manger à mon aise; et de temps à autre, en apercevant mes compagnons silencieux, j'éprouvais un certain sentiment de satisfaction et de supériorité à découvrir en moi le calme d'une conscience tranquille. Quand j'eus fini, je pris la liberté tout à fait exceptionnelle de me rapprocher du feu, de faire le tour du siège d'Earnshaw, et de m'agenouiller dans un coin à côté de lui.

«Heathcliff ne s'inquiéta pas de mes mouvements et je pus le considérer aussi librement que si son corps avait été changé en pierre. Son front, qui m'était autrefois apparu si viril et que je trouve maintenant si diabolique, était voilé d'un nuage lourd; ses yeux noirs étaient presque éteints par l'insomnie et peut-être aussi par les larmes; ses lèvres avaient perdu leur ricanement féroce et étaient marquées d'une expression d'indicible tristesse. S'il s'était agi de tout autre que de lui, je me serais couvert la figure en présence d'une telle douleur. Mais dans son cas, j'en étais heureuse; et pour ignoble que cela paraisse d'insulter un ennemi malheureux, je ne pouvais manquer la chance de le piquer. Sa faiblesse était le seul moment où il m'était permis de goûter le plaisir de rendre le mal pour le mal. Hindley voulut avoir de l'eau; je lui en tendis un verre et lui demandai comment il se trouvait.

—Pas aussi mal que je le voudrais, répondit-il, mais sans parler de mon bras, chaque pouce de mon corps est aussi malade que si j'avais lutté avec une légion de diablotins.

—Oui, cela n'a rien d'étonnant, lis-je alors. Catherine aimait à dire qu'elle se tenait entre vous et la douleur corporelle et qu'il y avait certaines personnes qui éviteraient de vous blesser par crainte de l'offenser. Il est heureux que les morts ne se relèvent pas de leurs tombeaux, sans quoi, la nuit dernière, elle aurait assisté à une scène bien répugnante! N'êtes-vous pas blessé et brisé partout sur la poitrine et aux épaules?

—Je ne puis dire, répondit-il, mais que prétendez-vous? A-t-il osé me frapper quand j'étais à terre?

—Il a marché sur vous, il vous a battu et vous a secoué contre les dalles, répondis-je tout bas; et sa bouche était impatiente de vous déchirer avec ses dents, et cela parce qu'il n'est homme qu'à demi, et, pour le reste, démon.

«M. Earnshaw se prit comme moi à considérer notre ennemi commun, qui, absorbé dans son angoisse, semblait insensible à tout autour de lui.

—Oh, si seulement Dieu voulait me donner la force de l'étrangler dans ma dernière agonie, c'est avec joie que j'irais en enfer! grommelait le misérable Hindley, faisant des efforts pour se relever, dans son impatience, et retombant désespéré avec la certitude de son infériorité.

—Non, il suffit qu'il ait tué l'un de vous, fis-je observer très haut. À la Grange, chacun sait que votre sœur vivrait encore sans M. Heathcliff. Après tout, il vaut encore mieux être haï qu'aimé par lui. Quand je me rappelle combien nous étions heureux, combien Catherine était heureuse avant son retour, je me sens obligée à maudire ce jour fatal.

«Très probablement Heathcliff fit plus d'attention à la vérité de ce que je venais de dire qu'à la personne qui l'avait dit. Son attention fut excitée, car ses yeux se remplirent de larmes et il tira de sa poitrine de profonds soupirs. Je le regardais en face avec un rire de dédain. Ses yeux, ces deux fenêtres d'enter, brillèrent un moment de mon côté, mais avec quelque chose de si noyé et de si amorti que je n'eus pas peur de me risquer à un nouveau rire.

—Allez-vous-en dans votre chambre et éloignez-vous de ma vue, dit Heathcliff.

«C'est du moins ce que je devinai qu'il dit, car ses paroles étaient à peine compréhensibles.

—Je vous demande pardon, repris-je, mais j'aimais Catherine moi aussi, et son frère réclame des secours que pour l'amour d'elle je veux lui donner. Maintenant qu'elle est morte, je la revois en Hindley. Hindley a exactement les mêmes yeux, et....

—Allez-vous-en, misérable idiote, avant que je ne vous batte à mort! cria-t-il en faisant un mouvement.

—Mais alors, poursuivis-je, me tenant prête à m'enfuir, si la pauvre Catherine avait eu confiance en vous et si elle avait pris le titre ridicule, méprisable et dégradant de Madame Heathcliff, elle aurait elle aussi présenté bientôt un tableau semblable, elle n'aurait pas supporté en silence votre abominable conduite, sa haine et son dégoût auraient trouvé une voix.

«Le dossier du banc et la personne d'Earnshaw s'interposaient entre lui et moi, de sorte que, au lieu d'essayer de m'atteindre, il prit sur la table un couteau et me le jeta à la tête. Je reçus le coup derrière l'oreille, mais je rejetai le couteau, courus vers la porte et lui adressai une phrase qui, j'espère, dut entrer plus avant que n'avait fait son projectile. La dernière vue que j'ai eue de lui a été un élan furieux qu'il a pris et où il a été arrêté par l'étreinte de Hindley, si bien que tous deux sont tombés sur le sol, empêtrés l'un dans l'autre. Dans ma course à travers la cuisine, j'ordonnai à Joseph d'aller rejoindre son maître, je secouai Hareton occupé à jouer dans le corridor, et, heureuse comme une âme échappée du Purgatoire, je sautais, je volais tout le long du sentier; et fâchée de ses détours, je finis par couper court à travers la lande, guidée par la lumière de la Grange. Et certes je préférerais être condamnée à un éternel séjour dans les régions infernales qu'à un séjour seulement d'une nuit de plus sous le toit de Wuthering Heights.»

Isabella cessa de parler et prit une tasse de thé; puis elle se leva, m'ordonna de lui mettre son bonnet et un grand châle que j'avais apporté, puis, sourde à ma prière de rester encore une heure, elle monta sur une chaise, baisa les portraits d'Edgar et de Catherine, et, après m'avoir embrassée à mon tour, descendit vers la voiture, accompagnée par Fanny qui aboyait de joie d'avoir retrouvé sa maîtresse. Elle partit et jamais plus elle ne devait revoir ces environs; mais une correspondance en règle s'établit entre elle et mon maître dès que les affaires furent mieux fixées. Je crois qu'elle est allée demeurer dans le sud, près de Londres, et que c'est là que lui est né un fils, quelques mois après son évasion. Cet enfant fut baptisé Linton, et dès les premières fois qu'elle en parla, elle nous le représenta comme une créature maladive et irritable.

M. Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me demanda où elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il répliqua que ma précaution était vaine, mais qu'Isabella devait bien se garder de venir chez son frère et que celui-ci, s'il tenait à la conserver, devait la détourner de venir chez lui. Malgré mon refus de lui donner aucune information, il découvrit, par quelque autre domestique, à la fois le lieu de son séjour et l'existence de l'enfant. Pourtant, il ne fit rien pour la tourmenter, en raison sans doute de son aversion pour elle. Il me demandait souvent des nouvelles de l'enfant quand il me rencontrait; lorsqu'il apprit le prénom qu'on lui avait donné, il ricana un sourire et me dit:

—Ils veulent donc que je le haïsse aussi, n'est-ce pas?

—Je ne crois pas qu'ils désirent que vous sachiez quelque chose à son sujet, répondis-je.

—Mais je saurai l'avoir quand j'en aurai besoin, reprit Heathcliff, ils peuvent y compter.

Par bonheur, la mère mourut avant que ce moment n'arrivât: c'était environ treize ans après la mort de Catherine, et le petit Linton avait alors un peu plus de douze ans.

Le jour qui suivit la visite inattendue d'Isabella, je ne trouvai pas l'occasion de parler à mon maître; il évitait toute conversation et semblait hors d'état de discuter quoi que ce soit. Quand je pus me faire entendre de lui, je vis qu'il avait plaisir à apprendre que sa sœur avait abandonné son mari. Il détestait ce dernier avec une intensité que l'on n'aurait jamais attendue d'une nature si douce.

Ce sentiment se joignit à son chagrin pour le transformer en un parfait ermite. Il évitait le village en toute occasion et passait une vie entièrement recluse dans les limites de son parc et de ses terres, vie variée seulement par de solitaires promenades sur la lande et des visites au tombeau de sa femme, généralement le soir, ou le matin de très bonne heure, pour être sûr de ne rencontrer personne. Mais il était trop bon pour être longtemps tout à fait malheureux. Il n'avait pas prié, lui, pour être hanté par l'âme de Catherine! Le temps lui apporta la résignation, et une mélancolie plus douce que la joie vulgaire. Il se rappelait la mémoire de la morte avec un amour ardent et tendre et il aspirait avec confiance vers un monde meilleur où il ne doutait pas qu'elle ne fût allée.

Dans la vie réelle, il trouva également une consolation et des affections. Je vous ai dit que pendant les premiers jours il semblait indifférent à la petite chose que sa femme lui avait laissée en partant: cette froideur se fondit aussi vite que la neige en avril, et avant que sa fille ne put balbutier une parole ou faire un pas, l'enfant régnait déjà en tyran sur son cœur. Elle s'appelait Catherine, mais jamais son père ne la nommait de son nom en entier, de même qu'il n'avait jamais voulu abréger le prénom de la première Catherine, probablement parce que Heathcliff avait l'habitude de le faire. La petite était toujours appelée Cathy: cela la distinguait pour lui de sa mère, et pourtant la rattachait à elle.

La fin de Hindley Earnshaw fut telle qu'on pouvait l'attendre; elle suivit de six mois à peine celle de sa sœur. Nous autres à la Grange, jamais nous n'avons très bien su quel a été son état pendant ces six mois; tout ce que j'ai appris, je l'ai su lorsqu'il m'a fallu aller aider aux préparatifs des funérailles. M. Kenneth arriva le premier annoncer l'événement à mon maître.

—Eh bien, Nelly, me dit-il un matin, entrant à cheval dans notre cour, de trop bonne heure pour que je n'en fusse pas alarmée; c'est à votre tour et au mien d'être en deuil à présent. Devinez-vous qui est mort?

—Et qui donc? demandai-je inquiète.

—Devinez, me répondit-il en descendant et en attachant la bride de son cheval à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre tablier, je suis certain que vous en aurez besoin.

—Ce n'est pas M. Heathcliff, à coup sûr? m'écriai-je.

—Eh quoi! auriez-vous des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un jeune gaillard, il a l'air tout fleuri aujourd'hui. Je viens justement de le voir. Il engraisse rapidement depuis qu'il a perdu sa moitié.

—Qui est-ce alors, M. Kenneth? répétai-je avec impatience.

—Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, mon méchant compère, bien que depuis longtemps il soit devenu trop sauvage pour moi. Là! Je vous avais bien dit qu'il y aurait des larmes! Mais égayez-vous. Il est mort fidèle à son caractère, ivre comme un lord. Pauvre garçon, j'en suis bien affligé aussi. On ne peut pas s'empêcher de regretter un vieux compagnon, bien qu'il m'ait souvent joué les plus vilains tours. Il avait à peine trente ans, votre âge tout juste; qui aurait pensé que vous étiez nés la même année?

J'avoue que ce coup fut plus grand pour moi que celui même de la mort de Madame Linton: d'anciens souvenirs remontaient en foule à mon cœur. Je m'assis sur le seuil et je pleurai cruellement, incapable de conduire moi-même M. Kenneth auprès de mon maître. Je ne pouvais m'empêcher de me demander si le pauvre homme était mort de mort naturelle, et cette idée me tourmentait si obstinément que je résolus de demander la permission d'aller à Wuthering Heights et d'aider aux préparatifs de l'enterrement. M. Linton eut beaucoup de répugnance à consentir, mais je sus lui exposer avec éloquence dans quelles conditions misérables devait se trouver le cadavre et je lui dis que mon vieux maître et frère de lait avait bien droit à mes services. Je lui rappelai en outre que le petit Hareton était le neveu de sa femme et que, en l'absence de toute parenté plus proche, c'est lui qui aurait à prendre le rôle de tuteur, qu'il aurait aussi à s'enquérir de l'état de la propriété et de toutes les affaires de son beau-frère. Il était hors d'état en ce moment de s'occuper de tout cela, mais il m'ordonna d'en parler à son avocat et pour finir, il me permit d'aller aux Heights. Son avocat avait été aussi celui d'Earnshaw; j'allai tout de suite le voir à Gimmerton et lui demandai de m'accompagner. Mais il secoua la tête, me dit qu'il fallait laisser Heathcliff seul, et que, quand on connaîtrait la vraie situation, Hareton se trouverait aussi pauvre qu'un mendiant.

—Son père est mort très endetté, toute sa propriété est hypothéquée et la seule chance qui reste à son héritier naturel, est de toucher assez le cœur du créancier pour que celui-ci soit amené à user de douceur avec lui.

En arrivant aux Heights, j'expliquai que j'étais venue pour veiller à ce que tout se fit convenablement, et Joseph, qui avait l'air suffisamment éploré, se montra heureux de ma venue. M. Heathcliff dit qu'il ne voyait pas qu'on eût besoin de moi, mais que je pouvais rester et régler les funérailles, si cela me plaisait.

—En bonne justice, le corps de ce fou devrait être enterré dans le carrefour sans cérémonie d'aucune sorte. Comme il m'est arrivé de le perdre de vue dix minutes, hier après-midi, il a profité de cet intervalle pour verrouiller contre moi les deux portes et il a passé toute la nuit à boire pour se faire mourir. Ce matin, l'entendant ronfler comme un cheval, nous sommes entrés et nous l'avons trouvé ici, couché sur le banc: on aurait pu l'écorcher et le scalper sans le réveiller. J'ai envoyé chercher Kenneth, mais avant qu'il ne fût venu, la bête était changée en charogne. Non seulement il était mort, mais déjà il était froid et raide et vous comprenez qu'il n'eut pas été utile de se donner plus de peine à son endroit.

J'insistai pour que les funérailles fussent décentes. M. Heathcliff me dit que en cela encore je pouvais agir à ma guise; seulement il me rappela que l'argent pour toute cette affaire sortirait de sa poche à lui. Il conservait une attitude indifférente, n'indiquant ni joie ni chagrin; si l'on pouvait y lire quelque chose, c'était comme une vague satisfaction d'avoir proprement achevé une besogne difficile. Une fois, en vérité, je remarquai dans sa mine quelque chose comme du triomphe: ce fut à l'instant où l'on emportait le cercueil hors de la maison. Il avait eu l'hypocrisie de s'habiller en deuil et avant de suivre le cortège avec Hareton, il fit monter sur la table le petit malheureux et lui murmura avec un accent particulier:

—Et maintenant, mon brave garçon, vous êtes à moi. Et nous verrons bien si un arbre ne devient pas aussi tordu qu'un autre, quand c'est toujours le même vent qui souffle sur les deux.

La naïve petite créature prit plaisir à ce discours; il joua avec les favoris de Heathcliff et lui tapota la joue. Mais moi, qui avais deviné ce que le drôle voulait dire, je fis sèchement observer qu'il fallait que l'enfant retournât avec moi à Thrushcross Grange.

—Il n'y a rien au monde, dis-je à Heathcliff, qui soit moins à vous que lui.

—Est-ce aussi l'avis de Linton? demanda-t-il.

—Sans doute, c'est lui qui m'a ordonné de prendre l'enfant avec moi.

—Eh bien, dit le drôle, nous ne discuterons pas la question maintenant. Mais j'ai une envie de me faire la main en dressant un jeune garçon; ainsi donc, déclarez à votre maître que s'il veut m'enlever celui-ci, il faudra que je le remplace par mon propre fils. Je ne m'engage pas à laisser partir Hareton sans discussion, mais vous pouvez être tout à fait sûrs que, s'il part, je ferai venir l'autre. «Ayez bien soin de dire cela à votre maître.»

Cette menace suffisait pour nous lier les mains. Edgar Linton, à qui je la rapportai, ne parla plus d'intervenir.

L'hôte nouvellement venu était maintenant le maître de Wuthering Heights.

Il prouva à l'attorney, qui le prouva à son tour à M. Linton, que Earnshaw avait engagé jusqu'au moindre yard de ses terres pour avoir de quoi subvenir à sa manie de jeu, et que tout cela se trouvait engagé entre ses mains à lui, Heathcliff. De cette façon, Hareton, qui aurait dû être le premier gentleman du voisinage, fut condamné à une dépendance absolue vis-à-vis de l'ennemi invétéré de son père, et c'est ainsi qu'il vit dans la maison comme un domestique, privé même de l'avantage de toucher des gages, et tout à fait incapable de se faire droit à lui-même, à cause de son manque de relations, et de l'ignorance ou il est du tort qu'on lui a fait.