Un amant
Chapitre IX
—Je vous ai apporté quelque chose à manger, me dit une voix, et quand la porte se fut ouverte, j'aperçus Hareton, qui m'apportait une nourriture suffisante pour ma journée.
—Prenez cela, dit-il, en déposant la chose entre mes mains.
—Restez une minute!
—Non, cria-t-il en se retirant, sans égards pour toutes les prières que je pouvais lui adresser.
Et c'est ainsi que je restai enfermée toute la journée, et toute la nuit suivante, et cinq nuits et quatre jours, sans voir personne autre que Hareton qui venait tous les matins. Et c'était bien un geôlier modèle: maussade et muet, rebelle à tous mes efforts pour toucher sa justice ou sa compassion.
CHAPITRE IX
L'après-midi du cinquième jour, j'entendis un pas différent et je vis entrer Zillah, couverte de son châle écarlate, avec un bonnet de soie noire sur la tête et un panier au bras.
—Ah! Dieu! Madame Dean! s'écria-t-elle, eh bien, on parle de vous à Gimmerton! Je vous croyais perdue dans le marais de Blackhorse, jusqu'à ce que M. Heathcliff m'a dit tout à l'heure que vous aviez été retrouvée et logée ici. Bien sûr que vous aurez atterri à une île? Et combien de temps êtes-vous restée dans l'eau?
—Votre maître est un vrai brigand, fis-je, mais il répondra de sa conduite. Il ne lui servira de rien d'avoir répandu cette fable.
—Que voulez-vous dire? demanda Zillah; ce n'est pas une fable, tout le monde dans le village dit que vous vous êtes perdues dans le marais. Quand je suis arrivée ici, je demande à M. Earnshaw si ce n'était pas triste, que vous et Miss Catherine vous fussiez perdues. Il m'a regardée comme s'il avait mal entendu. Mais M. Heathcliff avait bien entendu, lui, et c'est lui qui m'a dit: «Si elles ont été dans le marais, Zillah, elles en sont dehors à présent. Nelly Dean est en ce moment logée dans votre chambre. Vous pouvez lui dire de descendre quand vous y monterez. Voici la clé. J'ai voulu la forcer à rester ici jusqu'à ce qu'elle ait tout à fait repris ses sens. Vous pouvez lui dire d'aller tout de suite à la Grange, si elle en est capable, et d'annoncer de ma part que la jeune dame s'y rendra à temps pour assister aux funérailles de M. Edgar.
—M. Edgar n'est pas mort! m'écriai-je. Oh Zillah! Zillah!
—Non, non, rasseyez-vous, ma bonne dame; vous êtes encore malade. Il n'est pas mort; le docteur Kenneth, que j'ai rencontré sur le chemin, croit qu'il pourra encore durer un jour.
Au lieu de me rasseoir, je profitai de ce que le chemin était libre pour m'élancer dans l'escalier. En entrant dans la maison, je cherchai autour de moi quelqu'un qui pût me renseigner sur Catherine. La chambre était toute pleine de soleil et la porte restait large ouverte; mais je ne voyais personne. Je me demandais s'il fallait m'en aller tout de suite ou chercher ma maîtresse, lorsqu'une petite toux attira mon attention du côté du foyer. Je vis Linton couché sur le banc, occupé à sucer un bâton de sucre candi et observant mes mouvements d'un regard apathique.
—Où est Miss Catherine? lui demandai-je d'un ton rude. Est-elle partie?
—Non, répondit-il, elle est en haut; et nous ne la laisserons pas sortir.
—Vous ne voulez pas la laisser sortir, petit idiot? m'écriai-je. Indiquez-moi tout de suite sa chambre, ou je vous ferai siffler une bonne fois.
—C'est papa qui vous ferait siffler si vous essayiez d'y aller, répondit-il. Il me dit que je n'ai pas à être doux avec Catherine: qu'elle est ma femme, et qu'il est honteux qu'elle désire me quitter. Il me dit qu'elle me hait et désire ma mort pour avoir mon argent; mais elle ne l'aura pas et elle n'ira pas chez elle. Jamais elle n'ira. Elle peut pleurer à être malade autant qu'il lui plaira.
Il reprit sa première occupation, fermant les yeux comme s'il voulait s'endormir.
—Maître Heathcliff, repris-je, avez-vous oublié toute la bonté de Catherine pour vous l'hiver dernier, lorsque vous affirmiez que vous l'aimiez et qu'elle tous apportait des livres et vous chantait des chansons, et souvent venait par le vent et la neige pour vous voir? Vous sentiez bien qu'elle était cent fois trop bonne pour vous. Et maintenant vous croyez les mensonges que vous raconte votre père, malgré que vous sachiez qu'il vous déteste tous les deux. Et vous êtes avec lui contre elle. Voilà de belle reconnaissance!
Les coins de la bouche de Linton s'abaissèrent et il ôta de ses lèvres le sucre candi.
—Est-ce donc par haine pour vous qu'elle est venue à Wuthering Heights? poursuivis-je. Réfléchissez donc un peu pour votre compte. Quant à votre argent, elle ne sait même pas que vous en avez. Et vous dites qu'elle est malade, et vous la laissez seule, ici, dans une maison étrangère, vous qui avez éprouvé combien il est pénible d'être négligé de tous: ah! vous êtes un garçon égoïste et sans cœur!
—Je ne puis rester avec elle, répondit-il avec mauvaise humeur. Elle pleure tant que je ne puis le supporter. Et elle ne veut pas s'arrêter, malgré que je la menace d'appeler mon père. Je l'ai appelé une fois et il lui a promis de l'étrangler si elle ne se tenait pas tranquille. Mais elle a recommencé dès l'instant où il avait quitté la chambre, gémissant et soupirant toute la nuit.
—M. Heathcliff est-il sorti? demandai-je, voyant qu'il n'y avait à espérer aucune sympathie chez cette misérable créature.
—Il est dans la cour; il cause avec le docteur Kenneth qui dit que mon oncle est en train de mourir pour de bon, cette fois. J'en suis heureux, parce que je serai le maître de la Grange après lui. Catherine parlait toujours de sa maison; mais cette maison n'est pas à elle, elle est à moi; papa dit que tout ce qu'elle a est à moi. Tous ses beaux livres sont à moi. Elle m'a offert de m'en faire cadeau, et de ses beaux oiseaux, et de son poney, si je voulais lui avoir la clé de notre chambre et la laisser sortir, mais je lui ai dit qu'elle n'avait rien à me donner puisque tout cela était à moi. Alors elle s'est mise à pleurer; elle a pris une petite peinture qu'elle portait à son cou, et m'a dit qu'elle me donnerait cela: c'étaient deux portraits dans un cadre d'or, d'un côté sa mère et de l'autre mon oncle, quand ils étaient jeunes. C'était hier. Je lui dis que ces portraits étaient à moi aussi et j'essayai de les lui enlever. La méchante créature ne voulut pas me les laisser prendre. Elle me poussa et me blessa. Je me mis à crier, quand elle entendit s'approcher papa, elle partagea le cadre en deux et me donna le portrait de sa mère. Elle essaya de cacher l'autre, mais quand j'eus expliqué à papa de quoi il s'agissait, il m'enleva le portrait que j'avais et ordonna à Catherine de me donner celui qu'elle avait gardé. Alors, comme elle refusait, il l'abattit par terre, lui enleva le portrait et l'écrasa sous ses pieds.
—Et cela vous plaisait-il de la voir ainsi frappée?
—J'en frémis, répondit-il: je tremble dès que je vois mon père frapper un chien ou un cheval, tant il le fait durement. Pourtant, d'abord je fus content, car elle avait mérité d'être punie pour m'avoir poussé; mais quand papa fut parti, elle m'appela à la fenêtre et me montra sa joue coupée en dedans, et sa bouche toute remplie de sang. Puis elle ramassa les morceaux du portrait et s'assit, la face contre le mur, et depuis lors elle ne m'a pas dit un mot; je me demande parfois si ce n'est pas la douleur qui l'empêche de parler. Cette pensée me fait de la peine, mais elle est une vilaine créature pour pleurer ainsi sans cesse, et puis elle est si pâle et si farouche qu'elle me fait peur.
—Et il vous serait impossible d'avoir la clé, si vous le vouliez, demandai-je?
—Je peux l'avoir quand je suis en haut, répondit-il, mais je ne puis monter en ce moment.
—Mais en quel endroit est-elle?
—Oh! cria-t-il; je ne puis vous dire où elle est! C'est notre secret. Personne, ni Hareton ni Zillah ne doit le savoir. Mais allons, vous m'avez fatigué. Allez-vous-en!»
Il s'enfonça la figure sur les bras et referma les yeux.
Je jugeai que le meilleur était de partir sans voir M. Heathcliff et de ramener du monde avec moi de la Grange pour faire sortir ma jeune maîtresse. En me voyant rentrer, l'étonnement des domestiques et leur joie furent grands; et lorsqu'ils apprirent que leur petite maîtresse était en vie, ils furent sur le point d'aller le crier à la porte de M. Edgar; mais c'est une chose dont je voulais me charger moi-même. Combien ces quelques jours l'avaient changé! Il était couché, attendant la mort, comme une image de la tristesse et de la résignation. Il avait l'air très jeune. En réalité il avait trente-neuf ans, mais on lui en aurait donné dix de moins. Il pensait à Catherine et murmurait son nom. Lui prenant la main:
—Catherine va venir, mon cher maître, lui dis-je; elle est en vie et se porte bien; et j'espère qu'elle sera ici ce soir.
À cette nouvelle, il se souleva à demi, jeta un regard joyeux tout autour delà chambre, puis retomba évanoui. Dès qu'il eut repris ses sens, je lui racontai notre visite forcée et notre détention aux Heights. Je lui dis que Heathcliff nous avait forcées à entrer. Je parlai aussi peu que possible de Linton, et j'évitai de décrire la brutale conduite de son père.
M. Edgar devina que son ennemi voulait assurer à son fils, ou plutôt s'assurer à soi-même, sa fortune personnelle. Mais pourquoi Heathcliff n'avait pas attendu sa mort, c'était une chose qu'il ne pouvait comprendre, ne sachant pas que son neveu était, lui aussi, menacé de mourir. Il sentit qu'en tous cas il ferait mieux de changer son testament; et au lieu de laisser la fortune de Catherine à sa disposition, il résolut de la confier à des tuteurs, qui en feraient usage pour elle pendant sa vie; et pour ses enfants après elle, si elle en avait. De cette façon, la fortune de Catherine ne pouvait échoir à M. Heathcliff, en cas de mort de Linton.
Ayant reçu ses ordres, je dépêchai un homme pour aller chercher l'attorney, et quatre autres, suffisamment armés, pour aller demander ma jeune dame à son geôlier. L'homme envoyé à Gimmerton revint le premier; il nous dit que M. Green, l'avocat, était sorti, et qu'il avait dû l'attendre deux heures; et puis que M. Green lui avait dit qu'il avait à faire quelque chose de pressé au village, mais qu'il viendrait la nuit à la Grange. Les quatre hommes envoyés aux Heights revinrent également seuls. Ils rapportèrent que Catherine était trop malade pour quitter sa chambre, et que Heathcliff ne leur avait pas permis de la voir. Je grondai les imbéciles d'avoir écouté cette fable, et sans rien dire à mon maître, je résolus de retourner moi-même aux Heights le lendemain matin, avec toute une bande, et de faire une vraie tempête, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu la prisonnière.
Par bonheur, ce voyage et cet ennui me furent épargnés. J'étais descendue à trois heures pour chercher de l'eau, lorsque j'entendis un coup frappé à la porte d'entrée. Je pensai que c'était Green, et comme il n'y avait personne pour ouvrir, je me hâtai d'y aller moi-même. La lune brillait claire au dehors. Ce n'était pas l'attorney. C'était ma douce petite maîtresse, qui sauta à mon cou en sanglotant.
—Ellen, Ellen, papa est-il vivant?
—Oui, m'écriai-je, oui mon ange, que Dieu soit loué puisque vous êtes de nouveau avec nous!
Elle voulait, toute essoufflée qu'elle était, courir droit à la chambre de M. Linton; mais je la forçai à s'asseoir, et à prendre quelque chose, et à laver sa pâle figure. Puis je lui dis que j'irais la première annoncer son arrivée, et je la suppliai de dire qu'elle espérait être heureuse avec le jeune Heathcliff, ce qu'elle me promit malgré sa répugnance. Je ne voulus pas assister à leur entretien, et je restai un quart d'heure en dehors de la chambre. Mais tout se passa tranquillement: le désespoir de Catherine fut aussi silencieux que la joie de son père.
Celui-ci mourut en extase, oui, M. Lockwood. Baisant la joue de sa fille, il murmura:
—Je vais vers elle; et vous, enfant chérie, vous viendrez nous rejoindre!
Après quoi il ne fit plus un mouvement, et ne cessa pas de la considérer avec un regard radieux jusqu'à ce que son pouls s'arrêta insensiblement.
Soit qu'elle eût dépensé toutes ses larmes, ou que son chagrin fût trop lourd pour leur donner issue, Catherine resta assise sans pleurer toute la nuit, et toute la journée, auprès du lit de mort. Je finis par la forcer à descendre et à prendre un peu de repos; et il est heureux que j'y aie réussi, car, à l'heure du diner, nous vîmes arriver l'attorney, qui était allé chercher ses instructions à Wuthering Heights. Green s'était vendu à M. Heathcliff: ainsi s'expliquait son retard à obéir à l'appel de mon maître, qui, heureusement, n'eut pas le loisir d'occuper ses derniers instants à des soucis terrestres. M. Green prit sur lui de donner tous les ordres dans la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté moi. Il voulait pousser l'autorité qu'on lui avait déléguée jusqu'à insister pour qu'Edgar Linton ne fut pas enterré à côté de sa femme, mais avec sa famille, à la chapelle. Toutefois le testament, qui était formel là-dessus, et mes bruyantes protestations, finirent par avoir gain de cause. On pressa les funérailles. Catherine, désormais Madame Linton Heathcliff, était autorisée à rester à la Grange jusqu'à ce que le corps de son père en fût sorti.
Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linton à se compromettre pour la délivrer. Elle avait entendu les gens que j'avais envoyés se disputer à la porte, et la réponse d'Heathcliff avait achevé de la désespérer. Linton, qui pour rien au monde n'aurait osé aller chercher la clé, eut la ruse de faire le tour de clé à la porte sans la fermer; et quand vint l'heure d'aller au lit, il demanda à coucher avec Hareton, ce qui lui fut tout de suite accordé. Catherine s'enfuit avant le petit jour. N'osant pas se heurter aux portes, pour ne pas éveiller les chiens, elle visita les chambres vides et examina les fenêtres; c'est ainsi qu'elle arriva par bonheur dans la chambre de sa mère, dont la fenêtre, étant toute proche d'un arbre, lui rendit l'évasion possible.