Un amant

Emily Brontë · Chapitre 32 sur 33

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Un amant

Épilogue

 

En septembre, j'ai été invité à chasser chez un ami dans le Nord; en me rendant chez lui, il m'arriva de passer à quinze milles de Gimmerton. L'hôtelier de l'auberge ou je m'étais arrêté s'occupait à faire boire mes chevaux lorsque passa sur la route une voiture d'avoine verte fraîchement coupée.

—Tiens, fit l'aubergiste, ça vient de Gimmerton. La moisson y est toujours de trois semaines en retard.

—Gimmerton? répétai-je, me rappelant mon séjour dans cette localité. Est-ce loin d'ici?

—Il y a bien quatorze milles par les collines, et le chemin est dur.

Une soudaine envie me prit de revoir Trushcross-Grange. Il était à peine midi, et je pensai que je pouvais aussi bien passer la nuit sous mon propre toit que dans une auberge. De toute façon, il m'aurait fallu y retourner pour régler mes comptes de loyer. J'ordonnai donc à mon domestique de s'enquérir du chemin, et trois heures après nous étions à Gimmerton.

Je laissai mes chevaux dans le village et je descendis seul la vallée. La grise chapelle me parut plus grise et plus solitaire, le cimetière plus abandonné. Je vis un troupeau broutant l'herbe courte sur les tombes. Le temps était chaud et doux, et je jouissais infiniment du paysage qui s'étendait au-dessus et au-dessous de moi. Rien de plus lugubre en hiver, mais rien de plus charmant en été que ces champs coupés de collines, et ces fortes senteurs de bruyère.

J'arrivai à la Grange avant le coucher du soleil, et je frappai; ne recevant pas de réponse, j'entrai dans la cour. Sous le porche, une fille de neuf ou dix ans était assise tricotant, et à côté d'elle une vieille femme, qui fumait sa pipe d'un air songeur.

—Madame Dean est-elle ici? demandai-je à la vieille.

—Madame Dean? Non. Elle ne demeure pas ici; elle est là-haut aux Heights.

—Alors c'est vous qui gardez la maison?

—Oui, je garde la maison.

—Eh bien, je suis M. Lockwood, le maître d'ici. Avez-vous une place pour me loger, je voudrais rester pour la nuit.

—Le maître! s'écria-t-elle toute surprise. Hé! personne ne savait que vous alliez venir. Vous auriez dû envoyer un mot. Il n'y a rien de prêt dans la maison!

Elle quitta sa pipe et entra toute affairée, suivie de la jeune fille. Pour la rassurer, je lui dis de me préparer simplement un coin où je puisse m'asseoir pour souper et un lit pour dormir. Inutile de balayer et d'épousseter, seulement un bon feu et des draps bien secs.

—Et tout va bien aux Heights? demandai-je.

—Oui, autant que j'en sais quelque chose.

J'aurais voulu lui demander encore pourquoi Madame Dean avait quitté la Grange, mais je la vis trop émue de mon retour; de sorte que je la quittai et m'avançai lentement vers la demeure de M. Heathcliff, ayant derrière moi l'éclat du soleil couchant, et devant moi la douce lueur de la lune qui se levait. Je n'eus ni à grimper par-dessus la porte ni à frapper pour me la faire ouvrir: elle céda sous ma main. Je fus frappé de ce progrès.

Les portes et les fenêtres étaient ouvertes; pourtant, comme c'est l'usage dans les districts des mines de charbon, un beau feu rouge illuminait la cheminée. La maison de Wuthering Heights est si grande que les habitants pouvaient toujours se mettre à l'abri de l'excessive chaleur du foyer. Avant d'entrer, j'entendis deux personnes qui se parlaient, tout près d'une fenêtre.

—Contraire, disait une voix, douce comme une clochette d'argent. C'est la troisième fois que je vous le répète, âne que vous êtes. Je ne vous le dirai plus. Tâchez de vous en souvenir, ou bien je vous tire les cheveux.

—Eh bien, contraire, alors, répondit une autre voix plus profonde, mais adoucie. Et maintenant embrassez-moi pour mes bonnes intentions.

—Non. Je veux d'abord que vous lisiez tout le passage correctement sans une seule faute.

La lecture recommença: celui qui lisait était un jeune homme habillé convenablement, et assis à une table avec un livre devant lui. Son beau visage brillait de plaisir, et ses yeux ne cessaient de se promener impatiemment de la page du livre vers une petite main blanche qui s'appuyait sur son épaule et qui, de temps à autre, le rappelait à son travail par une petite tape sur la joue. La propriétaire de cette main se tenait derrière: ses légères boucles blondes se mêlaient par intervalles aux cheveux noirs du jeune homme, et son visage...,—il était heureux qu'il ne pût voir ce visage, car jamais il n'aurait pu faire attention à ce qu'il lisait. Je pouvais le voir, moi, par la fenêtre, et je me mordais la lèvre de dépit d'avoir laissé passer la chance de faire quelque chose de plus que de le regarder.

La leçon se termina, non sans, de nouvelles fautes. L'élève réclama cependant sa récompense, et reçut au moins cinq baisers, que d'ailleurs il rendit généreusement. Alors le couple s'avança vers la porte, et se prépara à sortir pour faire un tour sur la lande. Je supposai que le cœur d'Hareton, sinon sa bouche, m'enverrait au fond de l'enfer si je le dérangeais dans cet heureux moment; et je me détournai pour chercher un refuge dans la cuisine. Là aussi je trouvai l'entrée libre, et je vis à la porte ma vieille amie Nelly Dean, qui cousait en fredonnant une chanson, tandis que dans le fond se tenait le vieux Joseph, interrompant sans cesse une lecture pieuse pour se plaindre de la perversité universelle.

En me reconnaissant, Madame Dean se dressa sur ses pieds, et me cria:

—Hé, M. Lockwood, Dieu vous bénisse! Quelle idée avez-vous eue de revenir de cette façon? Tout est fermé à Thrushcross-Grange. Vous auriez dû me prévenir.

—Oh! je me suis arrangé déjà pour passer la nuit à la Grange, répondis-je, je repars demain. Mais comment êtes-vous transportée ici, Madame Dean? Dites-le moi!

—Zillah est partie, peu de temps après votre départ; et M. Heathcliff m'a fait venir ici pour y rester jusqu'à votre retour.

—Je suis venu ici, dis-je, pour régler mon compte avec votre maître.

—Quel compte, monsieur, me dit Nelly, me conduisant dans la maison?

—Au sujet de mon loyer.

—Oh! alors, c'est avec Madame Heathcliff que vous aurez à traiter, ou plutôt avec moi, car elle n'a pas encore appris à diriger les affaires, et je la remplace, faute de quelqu'un de mieux.

Et comme elle voyait la surprise dans mes yeux:

—Ah! dit-elle, il paraît que vous n'avez pas appris la mort d'Heathcliff?

—Heathcliff mort! m'écriai-je, et il y a longtemps?

—À peu près trois mois: mais asseyez-vous, laissez-moi prendre votre chapeau, et je vais tout vous raconter. Et si vous ne voulez rien manger, buvez au moins un coup de notre bonne ale, vous avez l'air fatigué.

Elle sortit aussitôt pour aller chercher la boisson promise, et j'entendis Joseph demander si ce n'était pas un scandale qu'elle eût des poursuivants à son âge, s'il n'était pas honteux de voir vider ainsi les caves du maître, etc. Mais Nelly ne prit pas la peine de lui répondre et revint une minute après, apportant un magnifique broc d'argent dont je louai le contenu comme il convenait. C'est alors que j'entendis la fin de l'histoire d'Heathcliff.

«Quinze jours environ après votre départ, dit Madame Dean, je fus mandée aux Heights. Ma première entrevue avec Catherine me chagrina beaucoup, je la trouvai si changée! M. Heathcliff ne m'expliqua pas les motifs qu'il avait pour modifier sa conduite à mon égard; il me dit seulement qu'il avait besoin de moi, qu'il était las de voir Catherine, et qu'il fallait que je fasse mon possible pour la garder avec moi dans le petit parloir. D'abord ma jeune maîtresse parut charmée de cet arrangement. Je lui apportai de la Grange un grand nombre de livres, et d'autres objets, qui avaient jadis servi à l'amuser. Je me flattais que sa situation allait devenir plus tolérable, mais mon illusion ne fut pas de longue durée. Catherine ne tarda pas à devenir irritable et inquiète. D'une part, on lui défendait de sortir du jardin, et il lui coûtait d'être ainsi renfermée à l'étroit pendant que le printemps rayonnait. D'autre part, les soins du ménage m'obligeaient à la quitter souvent, et alors elle souffrait de rester seule. Plutôt que de demeurer sans compagnie, elle préférait aller se quereller avec Joseph dans la cuisine. Souvent Hareton était lui aussi forcé de chercher abri dans la cuisine; et bien qu'il fut toujours maussade et silencieux, elle changea peu à peu d'attitude envers lui et ne put se résigner à le laisser seul. Elle lui parlait, le raillait de sa sottise et de sa paresse, s'étonnait de voir qu'il pût supporter la vie qu'il menait, et rester toute une soirée à regarder le feu.

—Il est tout à fait comme un chien, n'est-ce pas, Ellen, me disait-elle, ou comme un cheval de trait! Il fait son ouvrage, mange sa nourriture, et dort éternellement! Quel vide et lugubre esprit il doit avoir! Vous arrive-t-il jamais de rêver, Hareton? Et alors, de quoi pouvez-vous bien rêver? Mais vous n'êtes seulement pas capable de me parler!

«Et elle le regardait, mais lui ne voulait ni ouvrir la bouche ni lever les yeux sur elle.

—Il est peut-être en train de rêver maintenant, poursuivit-elle, demandez-le-lui, Ellen.

—M. Hareton va demander au maître de vous faire monter dans votre chambre, si vous ne vous tenez pas tranquille, dis-je.

—Je sais pourquoi Hareton ne parle jamais, quand je suis dans la cuisine, s'écriait-elle une autre fois. Il a peur que je ne rie de lui. Ellen, qu'en pensez-vous? Il s'est mis une fois à apprendre à lire; et comme je me moquais, il a brûlé ses livres et arrêté son éducation. N'était-il pas fou?

—Et n'étiez-vous pas méchante, vous? dis-je. Répondez-moi à cela.

—Oui, peut-être l'ai-je été en effet, mais je n'aurais pas pensé qu'il en fût si maussade. Hareton, si je vous donnais un livre, maintenant, le prendriez-vous? Je vais essayer.

«Elle lui mit dans la main le livre qu'elle lisait, mais il le rejeta, en murmurant qu'il allait lui casser le cou si elle ne le laissait pas tranquille.

—Eh bien, dit-elle, je vais le mettre là dans le tiroir de la table, et je vais aller me coucher.

«Mais je lui appris le lendemain à son grand désappointement, que le jeune homme n'avait pas touché à son livre, et cette comédie recommença souvent par la suite sans plus de succès. Dans les belles soirées de printemps, Hareton était toujours en chasse, et Catherine gémissait et soupirait, et me suppliait de lui parler, et se sauvait quand je commençais. Elle pleurait, disant qu'elle était fatiguée de vivre, et que sa vie était inutile.

«M. Heathcliff, qui devenait de plus en plus insociable, avait presque chassé Earnshaw de la grande chambre. Au commencement de mars, un accident força le jeune homme à rester à demeure dans la cuisine. Le canon de son fusil éclata, et le blessa assez gravement au bras. Catherine parut heureuse de l'avoir toujours dans la maison; en tout cas, elle jugea sa chambre du premier étage encore plus insupportable et s'ingénia pour trouver de la besogne à la cuisine.

«Le lundi de Pâques, Joseph partit pour la foire de Gimmerton avec du bétail. Earnshaw était assis, morose comme d'ordinaire, dans le coin de la cheminée, et ma petite maîtresse se distrayait à faire des dessins sur les fenêtres, à fredonner des chansons, à lancer des regards impatients sur son cousin qui fumait tranquillement en contemplant le feu. Tout d'un coup je la vis s'approcher du jeune homme et je l'entendis lui parler.

—J'ai découvert, Hareton, que j'ai besoin.... que je serais heureuse..., que j'aimerais à ce que vous fussiez mon cousin maintenant, si vous n'aviez pas été si dur et de si mauvaise humeur pour moi.

«Hareton ne répondit pas.

—Hareton, Hareton, m'entendez-vous? poursuivit-elle.

—Allez au diable!

—Je veux que vous m'écoutiez, d'abord. Je ne sais comment faire pour que vous m'adressiez la parole et vous faites exprès de ne pas comprendre. Vous savez bien que quand je vous traite de stupide, cela ne veut pas dire que je vous méprise. Allons, il faudra que vous fassiez attention à moi, Hareton.

—Je ne veux avoir rien à faire avec vous et votre sale orgueil et vos tours de démon! répondit-il. Je veux aller en enfer corps et âme, avant de me retourner de votre côté. Allons, éloignez-vous de moi, tout de suite!

«Catherine fronça le sourcil et se retira du côté de la fenêtre en se mordant les lèvres, affectant de fredonner.

—Vous devriez être amis, avec votre cousine, monsieur Hareton, dis-je, puisqu'elle se repent de sa conduite envers vous. Cela vous ferait un grand bien. Sa compagnie ferait de vous un autre homme.

—Sa compagnie, s'écria-t-il, alors qu'elle me hait et ne me croit pas capable de nettoyer ses souliers! Non, quand ce serait pour être roi, je ne voudrais pas rechercher de nouveau ses bonnes grâces.

—Ce n'est pas moi qui vous hais, c'est vous qui me haïssez, dit Catherine toute en larmes. Vous me haïssez autant et plus que fait M. Heathcliff.

—Vous êtes une damnée menteuse! Pourquoi alors me serais-je exposé à sa colère, cent fois, en prenant votre parti?

—Je ne savais pas que vous ayez pris mon parti, répondit-elle, en se séchant les yeux, et mon malheur me rendait amer pour chacun. Mais maintenant je vous remercie et vous demande pardon. Que puis-je faire de plus?

«Elle revint vers le foyer et lui tendit franchement la main, puis voyant qu'il serrait les poings sans répondre, elle se baissa, et le baisa légèrement sur la joue. Je hochai la tête en signe de reproche, ce qui la rendit très honteuse.

—Que pouvais-je faire d'autre, Ellen? me dit-elle. Il ne voulait ni me serrer la main, ni regarder de mon côté. Il fallait bien que je lui montre en quelque façon que je l'aime et que je veux que nous soyons amis.

«Si Hareton fut convaincu par ce baiser, je ne puis le dire, je vis seulement qu'il était gêné de cacher son visage et ne savait où tourner les yeux.

«Catherine s'occupa ensuite à envelopper de papier un beau livre, et, l'ayant lié d'un ruban, et ayant inscrit dessus l'adresse, «à M. Hareton Earnshaw», elle me pria de porter ce présent à son destinataire.

—Et dites-lui que s'il consent à le prendre, je viendrai lui apprendre à le lire, tandis que s'il refuse, je monterai dans ma chambre et ne lui adresserai jamais plus la parole.

«Je fis la commission, surveillée par ma jeune maîtresse. Hareton ne voulut pas ouvrir les doigts, de sorte que je déposai le livre sur ses genoux, mais il ne fit non plus aucun effort pour le rejeter. Lorsque Catherine entendit enfin qu'il enlevait la couverture, elle s'élança, vint tranquillement s'asseoir à côté de lui. Il tremblait, et sa figure étincelait.

—Dites que vous me pardonnez, Hareton! Vous pouvez me rendre si heureuse en disant ce petit mot.

«Il murmura quelque chose d'incompréhensible.

—Et vous serez mon ami? demanda Catherine.

—Non, vous auriez honte de moi tous les jours de votre vie, et plus vous me connaîtriez, plus vous auriez honte; et c'est ce que je ne peux souffrir.

—Ainsi, vous ne voulez pas être mon ami? dit-elle, avec un sourire doux comme le miel, en se serrant contre lui.

«Je n'entendis plus aucun mot distinct, mais en me retournant, j'aperçus, penchées sur les pages du livre, deux figures si radieuses que je vis bien que le traité avait été ratifié des deux côtés, et que désormais les ennemis étaient devenus des alliés.

«Le livre était plein de belles images, de sorte que les deux jeunes gens restèrent immobiles à les regarder jusqu'au retour de Joseph. Celui-ci fut tout surpris en apercevant Catherine assise à côté de Hareton et la main appuyée sur son épaule. Il força Hareton à aller rejoindre Heathcliff dans la maison, et comme Catherine promettait à son cousin de lui apporter le lendemain d'autres livres, et voulait laisser celui-là sur la cheminée:

—Tous les livres que vous laisserez, je les porterai au maître, dit Joseph, et il n'y a guère chance que vous les retrouviez. Mais Cathy lui assura que sa bibliothèque à lui paierait pour le mal qu'il ferait à la sienne; et, passant en souriant auprès d'Hareton, elle remonta dans sa chambre, plus légère de cœur qu'elle n'avait jamais été auparavant sous ce toit.

«Ainsi engagée, l'intimité grandit rapidement, malgré mille petites interruptions d'un instant. Earnshaw n'était pas commode à civiliser et ma jeune maîtresse n'était ni un philosophe, ni un modèle de patience; mais leurs deux esprits tendaient au même but, de sorte qu'ils finirent par y arriver.

—Vous le voyez, M. Lockwood, c'était assez facile de gagner le cœur de Madame Heathcliff. Mais maintenant je suis heureuse que vous ne l'ayez pas essayé. L'union de ces deux êtres couronnera tous mes vœux; et il n'y aura pas une femme plus heureuse que moi dans toute l'Angleterre le jour de leurs noces.

«Un lundi matin, et comme Earnshaw était encore forcé de rester à la maison à cause de son accident, Catherine descendit avant moi et alla rejoindre son cousin dans le jardin. Lorsque j'allai les trouver pour les prévenir que le déjeuner était prêt, je vis qu'elle avait persuadé au jeune homme d'arracher un grand nombre de buissons et de planter à la place des fleurs rapportées de la Grange.

«Je fus terrifiée de la dévastation qu'ils avaient accomplie dans une petite demi-heure; les noirs buissons de cassis qu'ils venaient d'arracher faisaient la joie de Joseph, et je pensais bien qu'il serait furieux.

—Là! Tout cela va être montré au maître! m'écriai-je. Quelle excuse aurez-vous pour avoir pris de telles libertés? Nous allons avoir une belle explosion sur la tête! M. Hareton, je m'étonne que vous n'ayez pas plus d'esprit; vous êtes fou de l'écouter ainsi!

—J'avais oublié que ces buissons étaient à Joseph, répondit Earnshaw très embarrassé; mais je vais lui dire que c'est moi qui ai tout fait.

«Nous prenions toujours nos repas avec M. Heathcliff. Je tenais la place de maîtresse de la maison pour servir le thé et pour découper. Catherine était généralement assise à côté de moi; mais ce jour-là, elle s'était mise près d'Hareton, et je vis bien qu'elle n'aurait pas plus de discrétion dans son amitié qu'elle n'en avait eu dans son hostilité.

—Prenez garde au moins de ne pas trop causer avec votre cousin, lui murmurai-je à l'oreille. Cela ennuierait M. Heathcliff et il serait furieux contre vous deux.

—Soit, je ne lui causerai pas, répondit-elle.

«Mais la minute d'après, elle s'était installée à côté de lui, et trempait des primevères dans son plat de porridge.

«Lui, n'osait pas lui parler, ni même la regarder; mais elle continuait à l'agacer, si bien qu'il fut deux fois sur le point d'éclater de rire. Je fronçai le sourcil; elle s'arrêta, jeta un coup d'œil sur le maître, dont l'esprit semblait occupé de toute autre chose que de nous; mais bientôt elle se retourna et recommença ses folies.

«Hareton ayant cette fois poussé un rire contenu, M. Heathcliff tressaillit et ses yeux firent rapidement le tour de la table. Catherine le considérait avec son regard habituel, un regard inquiet, mais plein de défi, et qu'il abhorrait.

—Vous avez de la chance d'être hors de ma portée! cria-t-il. Quel démon vous possède pour que vous me regardiez constamment avec ces yeux d'enfer? Détournez vos yeux, et ne me faites pas souvenir désormais de votre existence. Je croyais vous avoir guérie de l'habitude de rire!

—C'était moi, murmura Hareton.

—Que dites-vous? demanda le maître.

«Hareton regarda son assiette et ne dit rien. M. Heathcliff, après l'avoir considéré un instant, reprit sa rêverie interrompue. Le déjeuner était à peu près achevé, et les deux jeunes gens s'étaient mis prudemment à l'écart, lorsque Joseph se montra à la porte, la lèvre tremblante et les yeux furieux, et déclara longuement qu'il voulait s'en aller, qu'il ne pouvait pas supporter davantage une pareille cruauté.

—Allons, allons, idiot, interrompit Heathcliff, assez! De quoi vous plaignez-vous? Je ne veux pas me mêler de vos querelles avec Nelly. Elle peut vous jeter dans le trou à charbon sans que je m'en soucie.

—Ce n'est pas Nelly! répondit Joseph. Si méchante qu'elle soit, Dieu merci, elle ne serait pas capable de voler l'âme de personne. C'est cette maudite petite reine-là, qui a ensorcelé notre garçon avec ses yeux hardis et ses manières provocantes. Il a oublié tout ce que j'ai fait pour lui et il a été arracher toute une rangée de mes plus beaux cassis dans le jardin.

—Cet animal est-il ivre? demanda M. Heathcliff. Hareton, est-ce à vous qu'il en a?

—J'ai arraché deux ou trois buissons, répondit le jeune homme, mais je vais les replanter.

—Et pourquoi les avez-vous arrachés?

«Catherine intervint.

—Nous voulions planter là quelques fleurs. Je suis la seule personne à blâmer, car c'est moi qui l'ai voulu.

—Et qui diable vous a donné la permission de toucher à quoi que ce soit ici? demanda son beau-père stupéfait. Et qui vous a ordonné de lui obéir? ajouta-t-il en se tournant vers Hareton.

«Ce dernier restait muet; sa cousine répondit:

—Vous ne devriez pas me refuser quelques pouces de terre, vous qui m'avez pris toutes mes terres!

—Vos terres, insolente souillon! Jamais vous n'en avez eu!

—Et mon argent aussi, poursuivit-elle, en lui lançant son regard irrité.

—Silence! Allez-vous en!

—Et aussi les terres d'Hareton, et son argent! poursuivit la jeune femme hors d'elle-même. Hareton et moi sommes amis maintenant, et je lui dirai tout à votre sujet.

«Le maître parut un instant confondu. Il devint très pâle et se leva, sans cesser de la considérer avec une expression de haine mortelle.

—Si vous me frappez, Hareton vous frappera! dit-elle. Ainsi vous feriez mieux de rester assis.

—Si Hareton ne vous chasse pas d'ici, je le frapperai à mort! tonna Heathcliff. Maudite sorcière! Osez-vous prétendre à l'exciter contre moi? Hors d'ici! Entendez-vous! Emmenez-la dans la cuisine! Je vais la tuer, Ellen Dean, si vous me laissez la revoir.

«Hareton essaya tout bas de lui persuader de s'en aller.

—Chassez-la d'ici, cria Heathcliff d'un ton de voix sauvage. Allez-vous perdre votre temps à lui parler?

«Et il s'approcha pour exécuter lui-même son ordre.

—Il ne vous obéira plus désormais, méchant homme, dit Catherine, et bientôt il vous détestera autant que je le fais.

—Chut! Chut! murmura le jeune homme d'un ton de reproche; je ne veux pas vous entendre lui parler ainsi.

—Mais vous ne souffrirez pas qu'il me frappe, lui cria-t-elle?

—Alors, venez.

«Mais il était trop tard: Heathcliff l'avait saisie dans ses mains.

—Et maintenant, vous, allez-vous en! dit-il à Earnshaw. Satanée sorcière! Cette fois elle m'a provoqué au delà de ce que je pouvais supporter et je vais la faire s'en repentir à jamais.

«Il l'avait empoignée par les cheveux, et Hareton essayait vainement de la lui enlever, le suppliant de ne pas lui faire de mal cette fois encore. Les yeux noirs d'Heathcliff étincelaient; il semblait prêt à la mettre en pièces, et je venais à mon tour à la rescousse lorsque je vis tout à coup ses doigts se relâcher; maintenant il la tenait simplement par le bras et la regardait dans les yeux. Puis il lui cacha les yeux avec ses mains, se recueillit un instant, et finit par lui dire avec assez de calme.

—Il faut que vous appreniez à éviter de me passionner, ou bien il m'arrivera vraiment de vous tuer un jour. Allez avec Madame Dean et restez avec elle. Quant à Hareton Earnshaw, si je le vois vous écouter, je l'enverrai chercher son pain où il pourra le trouver. Votre amitié pour lui fera de lui un mendiant. Nelly, emmenez-la, et qu'on me laisse seul.

«M. Heathcliff resta seul dans la chambre jusqu'au diner. J'avais conseillé à Catherine de diner en haut, mais aussitôt qu'il vit son siège vide, il m'envoya la chercher. Il ne parla à personne, mangea très peu, et sortit tout de suite après, en donnant à entendre qu'il ne reviendrait pas avant le soir.

«Pendant son absence, les deux nouveaux amis s'installèrent dans la maison. Tout d'un coup, j'entendis que Hareton grondait durement sa cousine parce qu'elle s'était offerte à lui révéler la conduite de son beau-père envers son père à lui. Il dit qu'il ne souffrirait pas un mot de blâme contre M. Heathcliff. Quand même celui-ci serait le diable, cela n'importait; il serait de son parti. Il lui dit qu'il préférait la voir dire du mal de lui-même, comme elle faisait auparavant, que de M. Heathcliff. Catherine allait se fâcher, mais il trouva le moyen de la retenir en lui demandant si elle aimerait qu'il lui dise du mal de son père à elle. Elle parut alors comprendre qu'Earnshaw était attaché au maître par des liens assez forts pour que la raison ne puisse les dénouer, par des chaînes qu'avait forgées l'habitude, et qu'il serait cruel d'essayer de briser. Depuis lors, elle fit preuve de son bon cœur en évitant aussi bien les plaintes que les expressions d'antipathie à l'égard d'Heathcliff; et je ne crois pas en vérité que, à dater de ce jour, elle ait prononcé une seule phrase contre son oppresseur en présence du jeune homme.

«Ce petit désaccord réglé, ils redevinrent amis, et s'occupèrent de leur mieux, elle comme maîtresse, lui comme élève. Je vins m'asseoir près d'eux quand j'eus fini mon ouvrage et je me sentis si heureuse de les voir ainsi que je ne fis pas attention à la fuite du temps. Vous le savez, ils m'apparaissaient tous les deux un peu comme mes enfants; d'elle, j'avais été fière en tous temps; et j'étais sûre maintenant que lui aussi serait pour moi une source de satisfaction. Sa nature honnête, intelligente et ardente dissipa rapidement les nuages d'ignorance et de dégradation où on l'avait maintenu. Son esprit en s'éclairant éclaira ses traits, rendit leur expression plus vive et plus noble. Je pouvais à peine croire que c'était le même individu que j'avais vu à la même place, si sauvage et si inculte, un an auparavant. Pendant qu'ils travaillaient et que je les admirais, le maître rentra. Il arriva à l'improviste, et put voir en plein notre groupe avant que nous ayons songé à lever les yeux.

C'est seulement lorsqu'il fut tout près que les deux jeunes gens s'aperçurent de sa présence. Peut-être n'avez-vous jamais remarqué que leurs yeux sont tout à fait semblables? Ils ont tous les deux les yeux de Catherine Earnshaw. Notre Catherine n'a pas d'autre trait de ressemblance avec sa mère, excepté la largeur du front, et une disposition des narines qui lui donne l'air hautain, qu'elle le veuille ou non. Hareton au contraire ressemble beaucoup à sa tante; et cette ressemblance était alors particulièrement frappante, à cause de l'activité exceptionnelle de ses sens et de son esprit à ce moment. Peut-être est-ce cette ressemblance qui désarma M. Heathcliff: il s'était avancé derrière le foyer avec une agitation manifeste; mais il se calma aussitôt qu'il rencontra les yeux du jeune homme. Il lui prit le livre des mains, regarda la page ouverte, puis le rendit sans aucune observation, en faisant signe simplement à Catherine de s'éloigner. Son compagnon ne tarda pas à sortir derrière elle, et j'allais m'éloigner aussi lorsque le maître m'ordonna de rester avec lui.

—Voilà une bien pauvre conclusion, n'est-ce pas? me dit-il, après un instant de réflexion. J'amasse des leviers et des pioches pour démolir les deux maisons, et je me prépare à agir comme un hercule, et puis lorsque tout est prêt et en mon pouvoir, je ne me trouve plus la force d'enlever une seule tuile du toit. Mes anciens ennemis ne m'ont pas vaincu; ce serait au contraire maintenant le moment précis pour me venger sur ceux qui les représentent, et je pourrais le faire, et personne ne pourrait m'en empêcher. Mais à quoi bon? Je ne me soucie pas de frapper: je ne veux pas prendre la peine de lever la main. Ne croyez pas que j'aie trouvé cette occasion de me montrer magnanime: j'ai simplement perdu la faculté de trouver du plaisir à leur destruction, et je ne veux pas avoir la fatigue de détruire quoi ce soit.

«Nelly, je sens venir en moi un changement singulier. Je prends si peu d'intérêt à ma vie journalière que c'est à peine si j'ai l'idée de manger et de boire. Ces deux êtres qui viennent de quitter cette chambre sont les seuls objets qui gardent pour moi une apparence matérielle distincte; et cette apparence me cause une peine infinie. D'elle, je ne veux rien dire, mais je souhaiterais vivement qu'elle devint invisible, sa présence n'éveille en moi que des sensations qui m'affolent. Lui, c'est d'une autre façon qu'il m'émeut; et cependant, si je pouvais le faire sans avoir l'air d'être fou, je ne le reverrais pas.

«Il y a cinq minutes, Hareton m'a semblé une incarnation de ma jeunesse. Sa ressemblance saisissante avec Catherine le rattachait terriblement à elle. Mais ce n'est pas là la raison la plus puissante: car qu'est-ce qui n'est pas rattaché à elle pour moi? Est-il une chose qui ne me la rappelle pas? Je ne puis baisser les yeux vers ce plancher sans voir ses traits dessinés sur les dalles. Dans chaque nuage, dans chaque arbre, je suis environné de son image: elle remplit l'air la nuit, et reparaît le jour au fond de toutes choses. Les figures les plus ordinaires des hommes et des femmes, ma propre figure, me raillent en me la faisant voir. Le monde entier est une collection terrible de souvenirs me faisant songer qu'elle a existé et que je l'ai perdue. Eh bien! la vue d'Hareton a été pour moi le fantôme de mon impérissable amour, de mes efforts farouches pour maintenir mon droit, de ma dégradation et de mon orgueil, de mon angoisse et de mon bonheur.

«Mais c'est folie de vous répéter ces idées: vous comprendrez comment, malgré ma répugnance à rester toujours seul, sa société loin d'être pour moi un bienfait, aggrave encore mon supplice; et c'est en partie cela qui me rend indifférent à la façon dont il se comporte avec sa cousine. Il m'est, impossible désormais de faire attention à eux.»

—Mais que voulez-vous dire par un changement, M. Heathcliff? dis-je, effrayée de ses paroles. «Jamais je ne l'avais jugé en danger de perdre la raison ni la santé. Il était aussi fort et bien portant que d'ordinaire; et pour ce qui est de sa raison, il s'était complu dès l'enfance à insister sur les idées sombres et à entretenir d'étranges imaginations. Il pouvait bien avoir une monomanie au sujet de sa défunte idole; mais sur tous les autres points, son esprit était aussi solide que le mien.

—Ce changement, je ne le connaîtrai que lorsqu'il sera venu; je n'en ai encore qu'un vague pressentiment.

—Vous ne vous sentez pas malade, n'est-ce pas? demandai-je.

—Non, Nelly, pas du tout.

—Vous n'avez pas peur de mourir, non plus?

—Peur? Oh non, répliqua-t-il. Je n'ai ni la peur, ni le pressentiment, ni l'espoir de mourir. Avec ma constitution robuste et mon train de vie tempéré, il est probable que je resterai vivant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un cheveu blanc sur ma tête. Et pourtant, je ne puis continuer à rester dans cette condition. C'est seulement par force que je puis faire les actes les plus insignifiants, noter une personne vivante ou morte qui ne se rattache pas à mon idée constante. Je n'ai qu'un seul désir, et tout mon être tend à le réaliser. J'y ai tendu si longtemps et si fermement que je suis convaincu que je pourrai le réaliser, et bientôt, parce qu'il a dévoré mon existence. Dieu! C'est une longue lutte et je voudrais qu'elle soit finie.

«Il se mit à marcher dans la chambre, se murmurant à lui-même des choses terribles, si bien que je penchai à croire comme l'avait dit Joseph, que sa conscience avait fait un enfer dans son cœur. Je me demandai comment cela finirait car j'étais sûre que c'était là maintenant son état ordinaire, malgré que personne à le voir ne l'eût deviné. Il était alors exactement le même que lorsque vous l'avez vu, M. Lockwood, seulement plus épris encore de solitude, et peut-être encore plus laconique en société.

 

«Pendant quelques jours après cette soirée, M. Heathcliff évita de nous rencontrer à table, sans jamais consentir cependant à en exclure Hareton et Cathy. Il ne voulait pas céder entièrement à ses sentiments, et préférait s'absenter, ne mangeant guère plus qu'une fois par jour.

«Une nuit, lorsque tout le monde était couché, je l'entendis descendre et sortir. Le lendemain matin, il était encore absent. Nous étions en avril, le temps était doux et chaud, l'herbe aussi verte que pouvaient la rendre telle les pluies et le soleil; et les deux pommiers nains près du mur étaient tout en fleurs. Après le déjeuner, Catherine voulut absolument porter ma chaise et me faire asseoir avec mon ouvrage sous les sapins qui bordent la maison; et elle demanda à Hareton, qui s'était tout à fait remis de son accident, de lui arranger son petit jardin, transporté dans ce coin à la suite des plaintes de Joseph. Je jouissais commodément des senteurs du printemps et de la douceur du ciel bleu lorsque je vis ma jeune dame, qui était allée près de la grand'porte pour chercher des pieds de primevères, revenir en courant, et nous informer que M. Heathcliff revenait. «Et il m'a parlé, ajouta-elle, d'un air confondu.»

—Que vous a-t-il dit, demanda Hareton?

—Il m'a dit de me sauver aussi vite que je pouvais; mais il avait une figure si différente de l'ordinaire que je me suis arrêtée un moment pour le regarder.

—Comment cela?

—Eh bien, il avait l'air presque brillant et joyeux; non, pas presque, mais très excité, et très gai, répondit-elle.

—C'est, alors, que les promenades nocturnes lui font du bien, remarquai-je d'un ton insouciant, mais en réalité, je n'étais pas moins surprise qu'elle, et j'avais hâte de constater la vérité de ce qu'elle venait de dire. Je trouvai un prétexte pour rentrer dans la maison. Heathcliff se tenait debout sur la porte: il était pâle et il tremblait; mais certainement il avait dans les yeux un étrange éclat joyeux qui altérait l'aspect de sa figure.

—Voulez-vous déjeuner? lui demandai-je. Vous devez avoir faim après avoir rôdé toute la nuit.

—Non, je n'ai pas faim, répondit-il, détournant la tête et me parlant avec mépris comme s'il devinait que je cherchais à pénétrer les raisons de sa bonne humeur.

—Je ne crois pas que ce soit bon pour vous de sortir la nuit, lui fis-je observer: pas en tous cas pendant cette saison humide. Je prévois que vous allez attraper un rhume ou une fièvre, vous avez l'air d'avoir quelque chose.

—Rien que ce que je peux supporter, répondit-il, et même avec grand plaisir, pourvu que vous me laissiez seul. Allez vous-en, et ne m'ennuyez pas.

«J'obéis, et je remarquai en passant qu'il respirait avec une violence inouïe.

«Ce jour-là, il s'assit à table avec nous» et reçut de mes mains une assiette chargée jusqu'au bord, comme s'il voulait se rattraper de son jeûne du matin.

—Je n'ai ni rhume ni fièvre, Nelly, fit-il, par allusion à mon discours du matin; et je suis prêt à faire honneur à la nourriture que vous allez me donner.

Il avait pris son couteau et sa fourchette et commençait à manger lorsque tout d'un coup son excitation parut tomber. Il déposa le couteau et la fourchette sur la table, jeta un coup d'œil du côté de la fenêtre, puis se leva et sortit. Nous le vîmes marcher de long en large dans le jardin, pendant que nous terminions notre dîner; Earnshaw nous dit qu'il voulait aller le rejoindre et lui demander pourquoi il ne voulait pas dîner: il avait peur de l'avoir offensé en quelque façon.

—Eh bien, va-t-il venir? demanda Catherine en voyant revenir son cousin.

—Non, répondit-il, mais il n'est pas fâché; en vérité il avait plutôt l'air heureux; seulement je l'ai impatienté en lui adressant une seconde fois la parole, et alors il m'a dit de retourner vous rejoindre.

«Je mis son assiette au chaud; et, après une heure ou deux, il rentra, sans paraître calmé en aucune façon. Il avait la même expression anormale de joie sous ses sourcils noirs, le même teint pâle, et de temps à autre il laissait voir ses dents dans un vague sourire. Il tremblait, non comme on tremble de froid ou de faiblesse, mais plutôt d'une vibration incessante et régulière.

«Je ne me retins plus de savoir ce qu'il avait.

—Avez-vous appris de bonnes nouvelles, M. Heathcliff? Vous avez l'air plus animé que de coutume?

—Et d'où? D'où pourrais-je avoir une bonne nouvelle? Je suis simplement excité par la faim, et avec cela je ne peux pas manger.

—Votre dîner est là, répondis-je; pourquoi ne le mangeriez-vous pas?

—Non, pas maintenant, murmura-t-il rapidement. J'attendrai le souper. Et, Nelly, une fois pour toutes, laissez-moi vous prier de prévenir Hareton et les autres qu'ils aient à se tenir à l'écart de mon chemin. Je veux n'être dérangé par personne: je veux avoir cet endroit pour moi seul.

—Y a-t-il quelque nouvelle raison à ce bannissement? demandai-je. Dites-moi ce qui vous rend si singulier, M. Heathcliff. Où êtes-vous allé la nuit dernière? Ce n'est pas par vaine curiosité que je vous fais cette question.

—Si, c'est par curiosité, fit-il avec un rire; mais, n'importe, je vais y répondre. La nuit dernière, j'étais sur le seuil de l'Enfer. Aujourd'hui, je suis en vue du Ciel. J'y ai mes yeux fixés: à peine trois pas pour m'en séparer. Et maintenant, vous feriez mieux de vous en aller.

«C'est ce que je fis en effet, plus perplexe qu'auparavant, après avoir balayé le foyer et nettoyé la table.

«Il resta dans la maison toute cette après-midi et personne ne dérangea sa solitude jusqu'à ce que, à huit heures, je crus devoir me permettre de lui apporter de la lumière et son souper. Il s'appuyait contre le rebord d'une fenêtre ouverte, mais il ne regardait pas dehors et avait le visage tourné vers l'intérieur sombre de l'appartement. Le feu s'était éteint; la chambre était remplie de l'air doux et humide du soir; et le calme était si grand que non seulement on pouvait distinguer le murmure du ruisseau au bas de Gimmerton, mais encore le bruit de son frottement contre les galets ou les larges pierres qu'il rencontrait sur son chemin. En entrant, je me mis à fermer les volets des fenêtres, jusqu'à ce que je parvins à la fenêtre où il s'était appuyé.

—Puis-je fermer ceci? demandai-je pour l'éveiller, car il restait immobile.

«La lumière éclaira ses traits pendant que je lui parlais. Oh! M. Lockwood, je ne puis vous dire le frisson terrifié que me causa ce rapide coup d'œil! Ces yeux noirs et profonds! Ce sourire et cette pâleur de spectre! Je crus voir, non pas M. Heathcliff, mais un fantôme; et, dans mon épouvante, je baissai la chandelle de façon qu'elle s'éteignit.

—Oui, fermez, me répondit-il d'une voix familière. Mais voyez comme vous êtes maladroite. Pourquoi teniez-vous la chandelle de cette façon? Allons, faites vite et rapportez-en une autre.

«Je me hâtai en effet, affolée, je sortis, et, n'osant pas rentrer, je dis à Joseph que le maître lui ordonnait d'apporter de la lumière et de rallumer le feu.

«Joseph partit avec des cendres chaudes pour rallumer le feu; mais aussitôt il revint, rapportant et les cendres et le souper. Il m'annonça que M. Heathcliff allait se coucher et ne voulait pas manger jusqu'au lendemain. Nous l'entendîmes en effet monter aussitôt l'escalier; il n'alla pas dans sa chambre habituelle, mais entra dans celle du lit à panneaux: la fenêtre de cette chambre est assez large pour qu'on puisse passer à travers, et je soupçonnai Heathcliff de méditer de nouveau une excursion nocturne dont il ne voulait pas que nous nous apercevions.

«Après une nuit traversée des rêves les plus horribles, je me levai et j'allai dans le jardin pour voir s'il y avait des traces de pas sous la fenêtre. Mais non, il n'y en avait aucune. «Il est resté ici la nuit, pensai-je, tout ira bien aujourd'hui.» Je préparai le déjeuner à l'ordinaire, et je dis à Hareton et à Catherine de ne pas attendre l'arrivée du maître.

«Ils aimèrent mieux déjeuner dehors sous les arbres et j'allai leur disposer une petite table à cette intention.

«En rentrant, je trouvai M. Heathcliff descendu. Il causait avec Joseph des affaires de la ferme: il lui donnait des indications claires et détaillées, mais il parlait très vite, tournait sans cesse la tête de côté, et gardait toujours cette expression exaltée, plus forte même que la veille. Lorsque Joseph quitta la chambre, il s'assit à sa place ordinaire et je mis un bol de café devant lui. Il fit un geste pour le rapprocher de lui, puis reposa ses bras sur la table et se mit à observer avec un soin infini un endroit déterminé du mur en face de lui; ses yeux mobiles étincelaient, et il paraissait si intéressé à ce qu'il voyait que parfois il s'arrêtait une demi-minute pour respirer.

—Allons, m'écriai-je, lui mettant un morceau de pain dans la main, buvez votre café pendant qu'il est chaud, il y a près d'une heure qu'il attend.

«Il ne fit pas attention à moi, et pourtant il sourit. J'aurais préféré le voir grincer des dents que sourire de cette façon.

—M. Heathcliff! Mon maître! m'écriai-je; pour l'amour de Dieu, ne regardez pas comme si vous voyiez une vision surnaturelle.

—Pour l'amour de Dieu, ne criez pas si fort, me répondit-il. Regardez alentour, et dites-moi si nous sommes seuls?

—Naturellement, nous sommes seuls.

«Pourtant je lui obéis involontairement comme si je n'en étais pas tout à fait sûre. Lui cependant éloigna le pain et la cuiller, et s'accouda sur la table pour regarder plus à son aise.

«Je m'aperçus alors que ce n'était pas le mur qu'il regardait, car son regard avait l'air d'être dirigé sur quelque chose de très éloigné. Et la chose qu'il voyait, quelle qu'elle fut, paraissait à la fois lui donner un plaisir et une peine infinis: car sa figure avait une expression où l'angoisse se mêlait avec le ravissement. J'eus beau lui rappeler son abstinence prolongée de toute nourriture; lorsqu'il faisait un mouvement pour prendre un morceau de pain, ses doigts se détendaient avant de le saisir, et retombaient sur la table, inertes.

«Et comme je continuais mes instances, il s'irrita, me demanda pourquoi je ne le laissais pas prendre son temps, me dit que la prochaine fois j'aurais à le laisser déjeuner seul et à m'en aller. Après quoi il quitta la maison, descendit vivement le sentier du jardin et disparut par la grand'porte.

«Il ne revint qu'après minuit, et, au lieu d'aller se coucher, il s'enferma dans l'appartement du bas. Ne pouvant dormir, j'écoutai, et je finis par me lever et par descendre. Je distinguai le pas de M. Heathcliff se promenant de long en large. De temps à autre il rompait le silence pour pousser un profond soupir pareil à un grognement. Il murmurait aussi des mots incohérents, mais le seul que je pus saisir était le nom de Catherine, prononcé sur un ton bas et grave, comme celui d'une personne présente à qui il aurait parlé. Je n'eus pas le courage d'entrer dans la chambre, mais, voulant le tirer de sa rêverie, je me mis à préparer le feu de la cuisine et à gratter les cendres. Il s'aperçut du bruit plus tôt que je n'avais pensé. Il ouvrit immédiatement la porte et dit:

—Nelly, venez ici; est-ce déjà le matin? Venez avec votre lumière.

—Voilà quatre heures qui sonnent, répondis-je. Vous avez sans doute besoin d'une chandelle pour remonter dans votre chambre?

—Non, je ne veux pas remonter dans ma chambre, dit-il. Venez, et allumez-moi le feu, et faites tout ce qu'il y a à faire dans la maison.

«J'apportai un soufflet, et je m'assis près du foyer. Lui cependant continuait à marcher, et ses lourds soupirs se succédaient si pressés qu'ils semblaient avoir remplacé sa respiration accoutumée.

—Au point du jour, j'enverrai chercher Green, me dit-il; je veux l'interroger sur certains détails de législation tandis que je peux encore accorder une pensée à ces matières, et agir avec un peu de calme. Je n'ai pas encore écrit mon testament, et je ne puis décider ce que je dois faire de ma propriété. Je voudrais pouvoir l'anéantir de la surface de la terre.

—Ne parlez pas ainsi, M. Heathcliff. Attendez encore avec votre testament: vous aurez encore le temps de vous repentir de vos nombreuses injustices. Jamais je n'aurais pensé que vos nerfs se détraqueraient, et cependant ils sont singulièrement détraqués maintenant, et presque entièrement par votre propre faute. La façon dont vous avez passé ces trois dernières nuits aurait abattu l'homme le plus fort. Prenez quelque nourriture et quelque repos. Vous n'avez qu'à vous regarder dans une glace pour voir combien vous avez besoin de l'une et de l'autre. Vos joues sont creuses, et vos yeux pleins de sang; vous êtes comme une personne qui meurt de faim et qui perd la vue par manque de sommeil.

—Ce n'est pas ma faute si je ne puis dormir ni me reposer; je vous assure que ce n'est nullement par un dessein prémédité. Je le ferai aussitôt que je pourrai. Mais vous pourriez aussi bien dire à un homme qui lutte dans l'eau de se reposer à quelque distance du rivage. Il faut d'abord que j'y parvienne, et alors je me reposerai. Pour M. Green, soit, n'en parlons plus; et quant à me repentir de mes injustices, je n'ai pas fait d'injustices et ne me repens de rien. Je suis trop heureux; et cependant, je ne suis pas assez heureux. Le bonheur de mon âme tue mon corps, sans se satisfaire lui-même.

—Heureux, maître? m'écriai-je. Étrange bonheur! Si vous vouliez m'écouter sans vous mettre en colère je vous donnerais un conseil qui pourrait vous rendre plus heureux.

—Qu'est-ce que c'est? Donnez.

—Vous savez, dis-je, M. Heathcliff, que depuis l'âge de treize ans vous avez mené une vie égoïste et peu chrétienne; et c'est à peine, probablement, si vous avez tenu une Bible dans vos mains pendant tout ce temps. Vous devez avoir oublié le contenu de ce livre. Croyez-vous qu'il serait mauvais d'envoyer chercher un ministre ou quelqu'un pour vous l'expliquer, pour vous montrer combien vous vous êtes écarté de ses préceptes?

—Je suis plutôt content que fâché de ce que vous me dites, Nelly, car vous me faites songer à vous indiquer de quelle façon je veux être enterré. Je veux que l'on me porté au cimetière le soir. Vous pourrez, si vous voulez, m'accompagner avec Hareton; et vous aurez soin de veiller à ce que le fossoyeur obéisse à mes instructions au sujet des deux cercueils. Aucun ministre n'a besoin de venir, et il n'y a besoin de rien dire sur mes restes. Je vous répète que j'ai presque atteint mon ciel à moi, et celui des autres ne me tente en aucune façon.

«Aussitôt, qu'il entendit se lever les autres membres de la famille, il se retira dans sa tanière, et je respirai plus librement. Mais l'après-midi, tandis que Joseph et Hareton étaient à leur ouvrage, il entra dans la cuisine, et, d'un air égaré, me dit de venir m'asseoir dans la maison parce qu'il avait besoin de quelqu'un avec lui. Je refusai, lui disant simplement que l'étrangeté de ses discours et de ses manières m'épouvantait, et que je n'avais ni assez de nerfs ni assez de courage pour rester seule avec lui.

—Je crois que vous me prenez pour un démon, dit-il, avec son sinistre sourire: je vous apparais comme quelque chose de trop horrible pour vivre sous un toit humain. Puis se tournant vers Catherine, qui se trouvait là, et qui se cacha derrière moi à son approche, il ajouta, en raillant à demi:

—Voulez-vous venir, vous, petite poulette? Je ne vous ferai pas de mal. Mais non! Pour vous je me suis rendu pire que le diable. Eh bien, il y en a une qui n'aura pas peur de m'accompagner. Par Dieu! elle est impitoyable. Oh, par l'enfer! c'est infiniment trop à supporter pour la chair et le sang, même pour les miens!

«Il ne demanda plus la société de personne. Au crépuscule, il monta dans sa chambre, et pendant toute la nuit, et longtemps dans la matinée, nous l'entendîmes grogner et se murmurer à lui-même. Hareton désirait entrer; mais je lui dis d'aller chercher M. Kenneth et qu'il entrerait avec lui. Lorsque le médecin arriva, il trouva la porte verrouillée. Heathcliff nous dit d'aller au diable, qu'il se portait mieux et voulait rester seul.

«La soirée qui suivit fut très humide, il ne cessa pas de pleuvoir jusqu'au matin. Ce matin-là, en faisant le tour de la maison, je vis que la fenêtre de la chambre d'Heathcliff était grande ouverte, et que la pluie y tombait tout droit. «Il est impossible qu'il soit dans son lit, me dis-je. Ces averses l'auraient pénétré de part en part.» Et je me résolus à aller hardiment voir ce qui en était.

«Avec une autre clé, je parvins à ouvrir la porte; je défis les panneaux du lit. M. Heathcliff était là, couché sur son dos. Ses yeux rencontrèrent les miens d'un regard si pénétrant et si ferme que je tressaillis; il me sembla de plus qu'il souriait. Je ne pouvais penser qu'il fût mort; mais son visage et sa gorge étaient tout trempés de pluie; les draps du lit étaient humides; et lui restait parfaitement immobile. Le volet, dans son mouvement, avait écorché une de ses mains; et aucun sang ne sortait de l'écorchure. Lorsque je pris cette main dans la mienne, le doute ne fut plus possible: Heathcliff était mort.

«Je fermai la fenêtre; j'écartai de son front ses longs cheveux noirs, j'essayai de fermer ses yeux, pour éteindre et cacher à tous cet effrayant regard exultant. Mais les yeux ne voulurent pas se fermer, et semblèrent railler mes efforts. Je vis aussi une raillerie dans ses lèvres entrouvertes et ses dents blanches. Prise d'un nouvel accès de frayeur, j'appelai Joseph. Mais Joseph, après avoir su ce qui en était, se refusa résolument à intervenir.

—Le diable a emporté son âme, cria-t-il, et il peut bien prendre sa carcasse par dessus le marché sans que je m'en soucie.

«Après quoi il tomba sur ses genoux, leva les mains, et remercia le ciel de ce que le maître légitime fût remis dans ses droits.

«Le pauvre Hareton, celui qui avait été le plus maltraité, fut aussi celui qui souffrit le plus. Il resta assis toute la nuit près du corps, pleurant amèrement. Il pressait les mains de Heathcliff, baisait cette figure sarcastique et sauvage que tout le monde excepté lui évitait même de regarder.

«Nous l'enterrâmes comme il l'avait désiré, au grand scandale de tout le voisinage. Tout le cortège était composé d'Earnshaw et de moi, du fossoyeur, et de six hommes pour porter le cercueil. Les six hommes partirent après avoir déposé le corps dans la fosse; nous restâmes seuls pour voir la terre tomber sur lui. Hareton planta, par dessus, du gazon vert, qui est à présent aussi frais et aussi verdoyant que sur les tombes voisines; j'espère donc que celui qui en est recouvert dort avec le même calme. Mais les gens du pays, si vous les interrogez, vous jureront sur la bible qu'il revient, il y en a qui disent qu'ils l'ont rencontré près de l'église, d'autres sur la lande; d'autres même dans la maison. Il y a un mois, j'allais un soir à la Grange, par un temps de ténèbres et de tonnerre; et juste au tournant des Heights je rencontrai un petit garçon qui avait un mouton et deux agneaux devant lui. Il pleurait: lorsque je lui demandai ce qu'il avait, il me dit que «là-bas, sous les arbres, il y avait Heathcliff et une femme, et qu'il n'osait pas passer devant eux.»

«Je ne vis rien, mais ni le mouton ni lui ne voulaient avancer. Sans doute ces fantômes étaient nés de ses rêveries, à la suite de ce qu'il avait entendu dire à ses parents et à ses compagnons. Depuis lors, pourtant, je n'aime plus à sortir seule la nuit, ni à rester seule dans cette sombre maison; et je serai bien heureuse quand, nous rentrerons à la Grange.

—Alors ils vont à la Grange? demandai-je.

—Oui, répondit Madame Dean, dès qu'ils seront mariés, c'est-à-dire après le nouvel an.

—Et qui est-ce qui vivra ici?

—Eh bien, Joseph prendra soin de la maison; et il y aura peut-être un garçon pour lui tenir compagnie. Il vivra dans la cuisine, et le reste sera fermé.

—À l'usage des fantômes qui voudront l'habiter? dis-je.

—Non, M. Lockwood, dit Nelly en secouant la tête. Je crois que les morts dorment en paix; mais il n'est pas bon d'en parler avec légèreté.»

À ce moment, la grand'porte s'ouvrit: les deux promeneurs revenaient.

—Eux, ils n'ont peur de rien, murmurai-je en les regardant par la fenêtre. «Ensemble, ils braveraient Satan et ses légions.» Je me sentis une fois de plus irrésistiblement poussé à les éviter, et laissant un petit souvenir dans la main de Madame Dean, je quittai la maison.