Un amant

Emily Brontë · Chapitre 30 sur 33

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Un amant

Chapitre XI

—Envoyez-moi cela aux Heights demain, me dit Heathcliff en désignant le portrait. Puis, se tournant vers elle: «Vous pouvez vous passer de votre poney; la soirée est belle et à Wuthering Heights, vous n'aurez pas besoin de poney. Les courses que vous aurez à faire, vous pourrez les faire à pied. Allons, venez!

—Adieu, Ellen! murmura ma chère petite maîtresse. Elle m'embrassa et je sentis que ses lèvres étaient froides comme la glace. Venez me voir, Ellen, ne l'oubliez pas!

—Ayez bien soin de ne rien faire de pareil, madame Dean, interrompit son nouveau père; quand j'aurai à vous parler, je viendrai ici, je n'ai pas besoin de vos visites chez moi.

Il fit signe à Catherine de marcher devant, et elle obéit, jetant derrière elle un regard qui me coupa le cœur. Par la fenêtre, je les vis descendre le long du jardin. Heathcliff avait pris le bras de Catherine sous le sien, malgré la résistance de la jeune fille et il l'entraînait rapidement sous les arbres de l'allée.

 

CHAPITRE XI

 

J'ai fait une visite aux Heights, mais je n'ai pas vu Catherine depuis son départ. Joseph m'a retenue à la porte lorsque je suis venue et n'a pas voulu me laisser passer, me disant que Madame Linton était souffrante et que le maître était sorti. J'ai eu des nouvelles par Zillah, sans quoi je saurais à peine s'ils sont vivants ou morts. Elle croit Catherine fière et je devine à sa façon d'en parler qu'elle ne l'aime pas. Ma jeune dame, en arrivant aux Heights, lui avait demandé de l'aider, mais M. Heathcliff le lui a défendu et c'est pour avoir obéi à cet ordre qu'elle s'est attiré le mépris de Catherine. J'ai eu une longue conversation avec Zillah, il y a à peu près six semaines, peu de temps avant votre arrivée; et voici ce qu'elle m'a dit:

«La première chose qu'a faite Madame Linton en arrivant aux Heights, a été de monter l'escalier sans même me dire bonsoir et de s'enfermer dans la chambre de Linton, où elle est restée jusqu'au matin. Le lendemain, pendant que le maître et Earnshaw étaient à déjeuner, elle est entrée dans la maison et a demandé en frissonnant si l'on ne pourrait pas envoyer chercher le médecin, son cousin étant très malade.

—Nous savons cela, répondit Heathcliff; mais sa vie ne vaut pas un liard et je ne voudrais pas dépenser un liard pour lui.

—Mais moi je ne sais pas ce qu'il y a à faire, dit-elle, et si personne ne m'aide, il va mourir.

—Sortez de la chambre, cria le maître, et que je n'entende plus un mot à son sujet! Personne ici ne s'inquiète de ce qui lui arrive; si vous vous en inquiétez, soignez-le, sinon, enfermez-le dans sa chambre et laissez-le tranquille.

«Comment ils se sont arrangés ensemble, je ne puis le dire. J'imagine que Linton a dû s'agiter et gémir jour et nuit et qu'il ne lui a guère laissé de repos: je l'ai deviné à la pâleur de sa figure et à voir ses yeux tout alourdis. Parfois elle venait à la cuisine d'un air égaré et paraissait hésiter à demander mon assistance; mais je n'avais pas envie de désobéir à mon maître, je n'ose jamais lui désobéir, Madame Dean; je pensais bien que c'était mal de ne pas envoyer chercher Kenneth, mais je n'avais pas de conseil à donner, ni le droit de me plaindre, et j'ai toujours refusé de m'en mêler. Une ou deux fois, après que nous étions tous couchés, il m'est arrivé d'avoir à rouvrir ma porte et je l'ai vue assise toute en larmes au haut de l'escalier. Une nuit enfin, elle s'est décidée à venir dans ma chambre et m'a épouvantée en me disant: «Prévenez M. Heathcliff que son fils est en train de mourir; je suis sûre qu'il l'est, cette fois. Allez tout de suite et prévenez-le.» Après quoi, elle sortit.

«En recevant son message, M. Heathcliff poussa un juron, alluma une chandelle et marcha vers leur chambre; je le suivis, Madame Heathcliff était assise à côté du lit, les mains repliées sur ses genoux. Son beau-père s'approcha, tint la lumière près de la figure de Linton, le regarda, le toucha, puis se retourna vers elle:

—Eh bien, Catherine, dit-il, comment vous sentez-vous?

«Elle restait muette.

—Comment vous sentez-vous, Catherine? répéta-t-il.

—Il est sauvé et je suis libre, répondit-elle: je devrais me sentir bien, mais vous m'avez laissée si longtemps seule à lutter contre la mort que je ne sens plus et ne vois plus que la mort. Je me sens comme morte.

«Et elle en avait l'air aussi. Je lui ai donné un peu de vin, puis le maître, après avoir renvoyé Hareton que le bruit avait attiré, ordonna à Joseph de porter le cadavre dans sa chambre, me dit de rentrer dans la mienne et laissa la jeune dame toute seule.

«Le lendemain matin, il me chargea de lui dire qu'elle eût à descendre pour le déjeuner. Mais je la trouvai déshabillée et sur le point de se coucher. Elle me dit qu'elle était malade, ce qui ne me surprit guère.»

Cathy resta dans sa chambre une quinzaine, à ce que m'a dit Zillah, qui venait la voir deux fois par jour, mais qui voyait toujours ses efforts affectueux fièrement et promptement repoussés.

Heathcliff vint la voir une fois, pour lui montrer le testament de Linton. Le jeune homme léguait toute sa fortune et toute la partie mobilière de la fortune de sa femme à son père; c'est pendant l'absence de Catherine qu'il avait été forcé à rédiger cet acte. Étant mineur, il ne pouvait disposer des terres, mais, M. Heathcliff les a réclamées et gardées, tant les siennes que celles de sa femme; je suppose qu'il en avait le droit, mais en tout cas, il est bien sûr que Catherine, sans argent et sans amis, ne peut rien pour le contrarier dans sa possession. Zillah m'a encore dit que, pendant ces quinze jours, personne ne s'était informé d'elle. La première fois qu'elle descendit dans la maison, ce fut un dimanche après-midi. «Quand je lui apportai son dîner, elle me dit en pleurant qu'elle ne pouvait pas rester davantage au froid, et je lui répondis que le maître allait partir pour Trushcross-Grange et qu'il ne fallait pas que ma présence ou celle d'Earnshaw l'empêchât de descendre; et en effet, aussitôt qu'elle eut entendu le trot du cheval d'Heathcliff, elle apparut toute vêtue de noir et ses cheveux blonds tombant simplement sur ses épaules.

«Joseph, poursuivit Zillah, était parti pour l'église et je restais seule avec Hareton, à qui je dis que, comme notre jeune maîtresse allait descendre pour nous tenir compagnie, il ferait bien de laisser pour le moment son travail de poudre et de nettoyage de fusil. À cette nouvelle, il rougit, jeta un coup d'œil sur ses mains et ses vêtements, et fit disparaître en une minute toutes les traces de son travail. Devant ses efforts pour être présentable, je ne pus m'empêcher de rire, de lui offrir mes services et de railler sa confusion, ce qui le mit de mauvaise humeur et le fit jurer.

«La jeune dame entra, froide comme un glaçon et hautaine à son ordinaire. Je me levai et lui offris ma place dans le fauteuil, mais elle se détourna de moi. Earnshaw aussi s'était levé, lui disait de venir sur le banc et de s'asseoir tout près du feu; il lui dit qu'il était sûr qu'elle devait être gelée.

—J'ai été gelée pendant un mois et plus, répondit-elle de son ton le plus méprisant. Après quoi elle prit une chaise et la plaça à une certaine distance de nous. Lorsqu'elle se fut réchauffée, elle fit des yeux le tour de la chambre; elle découvrit un certain nombre de livres sur le dressoir, se releva, essaya de les atteindre; mais ils étaient trop haut. Alors son cousin, après avoir observé quelque temps ses efforts, trouva enfin le courage de l'aider; il prit les livres et les lui tendit.

«C'était une grande avance pour le garçon. Elle ne le remercia pas, mais je vis bien qu'il était tout heureux de ce qu'elle eût accepté son assistance. Il se hasarda à se tenir derrière elle tandis qu'elle examinait ces livres et même à montrer du doigt certaines choses qui amusaient son imagination dans les vieilles images. Elle retirait vivement le livre pour lui faire lever le doigt, mais il ne s'en troublait pas, et se contentait de la considérer elle-même au lieu du livre. Son attention se concentra par degrés à observer la chevelure épaisse et soyeuse de la jeune dame: sa figure, il ne pouvait la voir, pas plus qu'elle ne le voyait. Alors, sans se rendre compte peut-être de ce qu'il faisait, attiré comme un enfant par une chandelle, il se mit à caresser doucement une boucle de ces cheveux. Il lui aurait enfoncé un couteau dans le cou qu'elle n'aurait pas été plus saisie.

—Allez-vous-en tout de suite! Comment osez-vous me toucher? Pourquoi vous arrêtez-vous derrière moi? Je ne puis vous souffrir! Je vais rentrer dans ma chambre si vous m'approchez encore.

«M. Hareton se recula d'un air hébété; il s'assit sur le banc et la regarda pendant une demi-heure encore, continuant à parcourir les volumes. Enfin il s'approcha de moi et me dit tout bas:

—Voulez-vous la prier de nous faire la lecture, Zillah? Je suis ennuyé de ne rien faire et j'aime, j'aimerais tant à l'entendre lire! Mais ne lui dites pas que c'est moi qui l'ai demandé, demandez-le de vous-même.

—M. Hareton désirerait que vous nous fassiez la lecture, madame, dis-je aussitôt. Il vous en serait bien obligé.

«Elle fronça le sourcil et, sans nous regarder, répondit:

—M. Hareton et vous tous, vous aurez la bonté de comprendre que je rejette toute prétention à l'obligeance ou à l'affection que vous avez l'hypocrisie de m'offrir; je vous méprise et ne veux avoir rien à dire à personne d'entre vous. Alors que j'aurais donné ma vie pour une bonne parole, ou même pour voir la figure de l'un de vous, vous vous êtes tous tenus à l'écart. Mais, je ne veux pas me plaindre à vous. J'ai été attirée ici par le froid, mais je n'y suis pas venue pour vous amuser, ni pour jouir de votre société.

—Qu'aurais-je pu faire? demanda Earnshaw. Comment étais-je à blâmer?

—Oh! vous, c'est autre chose, répondit Madame Heathcliff; ce n'est pas, en effet, votre absence qui m'a affligée beaucoup.

—Mais je me suis offert plus d'une fois, répondit-il, tout animé à cette insolence, et j'ai demandé à M. Heathcliff de me laisser veiller à votre place.

—Taisez-vous. Je sortirai d'ici, j'irai n'importe où, plutôt que d'avoir dans l'oreille votre désagréable voix.