Un amant
Chapitre V
Lorsque nous rentrâmes, M. Linton s'était déjà retiré dans sa chambre. Cathy courut pour s'informer de lui, mais il s'était endormi. Alors elle revint et me pria de m'asseoir avec elle dans la bibliothèque. Nous prîmes le thé ensemble, après quoi elle s'étendit sur le tapis du foyer et me dit de ne pas lui parler, car elle était très lasse. Je pris un livre et j'affectai de lire. Dès qu'elle me supposa toute absorbée par ma lecture, elle recommença à pleurer en silence: cela semblait à présent sa distraction favorite. Je la laissai tranquille un moment, puis je me mis à tourner en ridicule les assertions de M. Heathcliff, mais l'effet produit par ses paroles avait été trop fort et je ne pus rien contre lui.
—Il se peut que vous ayez raison, Ellen, répondit-elle, mais je ne me sentirai pas à l'aise tant que je ne saurai pas ce qui en est. Et de plus il faut que je dise à Linton que ce n'est pas ma faute si je ne lui écris plus, et que je ne suis pas changée à son égard.
La colère, les protestations auraient été inutiles devant cette crédulité obstinée. Nous nous séparâmes fâchées ce soir-là.
CHAPITRE V
Peu de temps après, je tombai malade, et c'est seulement au bout de trois semaines que je fus en état de quitter ma chambre et de marcher un peu dans la maison. La première fois que je pus rester assise dans la soirée, je priai Catherine de me faire la lecture, ayant encore la vue très affaiblie. Nous étions dans la bibliothèque, après que M. Edgar était remonté. La jeune fille se rendit à ma prière, un peu à contre cœur, me sembla-t-il. Je supposai que le genre de livres que j'aimais ne lui plaisait pas, et je lui demandai de choisir elle-même ce qui lui conviendrait. Sa lecture dura près d'une heure, après quoi vinrent de fréquentes questions:
—Ellen, n'êtes-vous pas fatiguée? Ne feriez-vous pas mieux de vous coucher à présent? Vous vous rendrez malade à rester debout si longtemps, Ellen.
—Non, non, chérie, je ne suis pas fatiguée, répétais-je.
Alors elle eut recours à une autre méthode pour me montrer le déplaisir que lui donnait son occupation. Elle se mit à bailler et à étendre les bras:
—Ellen, disait-elle, je suis fatiguée.
—Eh bien, cessez de lire et causons, répondis-je.
Mais ce fut pis encore; elle soupira et s'agita et regarda sa montre jusqu'à huit heures, puis s'en alla dans sa chambre, écrasée de sommeil, à en juger par ses yeux lourds, et la façon dont elle ne cessait pas de les frotter. Le soir suivant, elle parut encore plus impatiente; le troisième soir, elle se plaignit d'un mal de tête, et me quitta tout de suite. Sa conduite me parut étrange; et après être restée seule quelque temps, je résolus de monter chez elle pour m'informer de son état et pour la prier de venir plutôt s'étendre sur le sofa. Mais, en haut comme en bas, nulle trace de Catherine. Les domestiques m'affirmèrent ne l'avoir pas vue. J'écoutai à la porte de M. Edgar: tout était silencieux. Je revins dans sa chambre, éteignis ma chandelle, et m'assis à la fenêtre.
La lune brillait; une légère couche de neige couvrait le sol; je me dis que peut-être la jeune fille avait eu l'idée de faire un tour dans le jardin pour se rafraîchir. Je découvris une figure qui rampait le long du mur du parc, à l'intérieur; mais ce n'était pas ma jeune maîtresse, et un rayon de lumière qui l'éclaira me fit reconnaître l'un des valets. Cet homme resta là assez longtemps, l'œil fixé sur la route; puis je le vis sortir très vite, comme s'il avait découvert quelque chose, et reparaître de nouveau, conduisant le poney de Catherine; et je vis celle-ci, qui venait de descendre de cheval, et marchait à côté de lui vers la maison. Bientôt elle entra par la porte vitrée du salon et se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où je l'attendais. Elle ferma doucement la porte, secoua la neige de ses bottines, dénoua son chapeau; elle allait retirer son manteau lorsque tout d'un coup je me levai et lui révélai ma présence. La surprise la tint un instant pétrifiée; elle poussa un cri inarticulé et se tint immobile.
—Ma chère miss Catherine, dis-je, trop inquiète pour la gronder durement, où êtes-vous allée à cette heure? Et pourquoi essayez-vous de me tromper? Où avez-vous été? Parlez.
—J'ai été à l'extrémité du parc. Je ne vous ai pas trompée.
—Et nulle autre part?
Elle murmura: «Non.»
—Oh! Catherine, m'écriai-je tristement, vous savez que vous avez mal agi; vous n'auriez pas consenti sans cela à me mentir. C'est cela qui me chagrine. J'aimerais mieux être malade trois semaines que de vous entendre mentir de parti pris.
Elle s'élança vers moi, et, fondant en larmes, elle jeta ses bras autour de mon cou.
—Eh bien, Ellen, me dit-elle, j'ai si peur que vous ne vous fâchiez! Promettez moi de ne pas vous fâcher et vous saurez la vérité. Il me coûte de la cacher.
Nous nous assîmes près de la fenêtre, je lui assurai que je ne la gronderais pas, quel que fut son secret, que d'ailleurs je devinais. Alors elle commença:
«Je suis allée à Wuthering Heights, Ellen, et je n'ai pas un seul jour manqué d'y aller, depuis que vous êtes tombée malade, excepté les deux premiers jours que vous avez quitté votre chambre. J'ai donné à Michel des livres et des images pour qu'il prépare le poney tous les soirs et je ramène à l'écurie; rappelez-vous de ne pas le gronder non plus, lui. J'arrivais aux Heights à six heures et demie, j'y restais généralement jusqu'à huit heures et puis je revenais au galop à la maison. Ce n'était pas pour m'amuser que j'y allais; souvent j'étais malheureuse tout le temps. De temps à autre seulement j'étais heureuse; peut-être une fois par semaine.
«À ma seconde visite, le lendemain du jour où nous sommes allées ensemble aux Heights, Linton semblait de très bonne humeur. Zillah la servante, nous avait préparé un bon feu, et nous avait dit que nous pouvions faire ce qui nous plaisait, Joseph étant allé à une réunion pieuse, et Hareton Earnshaw étant en train de chasser avec ses chiens (de chasser dans nos bois et de nous tuer nos faisans, à ce que j'ai appris depuis). Zillah m'apporta du vin chaud et des biscuits. Linton était assis dans le fauteuil, et moi dans la petite chaise auprès du feu, et nous rimes et nous causâmes gaiement, et nous trouvâmes cent choses à nous dire: devisant sur ce que nous aimerions à faire et où nous aimerions à aller l'été. Mais je ne veux pas vous répéter cela, car vous le trouveriez puéril.
«Après être restée assise près d'une heure, je considérai la grande chambre avec son plancher lisse et sans tapis, et je songeai combien il serait agréable d'y jouer si nous enlevions la table: je dis alors à Linton d'appeler Zillah pour nous aider, et je lui proposai de jouer à colin-maillard. Mais lui s'y refusa, et consentit seulement à jouer à la balle. Nous trouvâmes deux balles dans une armoire, parmi une masse de vieux jouets. L'une était marquée C et l'autre H; j'aurais voulu avoir le C parce que cela pouvait signifier Catherine, et le H aurait convenu pour Heathcliff, qui est le nom de mon cousin. Mais la balle marquée H était décousue, de sorte que Linton n'en a pas voulu. Pourtant je l'ai battu toutes les fois, sur quoi il s'est remis à être de mauvaise humeur et à tousser, et s'en est retourné à son fauteuil. Ce soir-là pourtant il n'eut pas de peine à reprendre sa gaîté. Il fut charmé de deux ou trois jolies chansons—de vos chansons, Ellen—; quand je fus obligée de partir, il me pria et me supplia de revenir le lendemain soir, et je le lui promis. Le poney et moi, nous revînmes à la maison aussi vite que l'air, et jusqu'au matin je rêvai de Wuthering Heights et de mon doux cousin chéri.
«Le lendemain matin, je me sentis triste; un peu parce que vous alliez mal, et un peu parce que j'eusse désiré que mon père connût et approuvât mes excursions. Mais après le thé il y eut un beau clair de lune, et à mesure que j'avançais vers les Heights, la nuit devenait plus claire. «Je vais donc avoir de nouveau une heureuse soirée, pensais-je, et ce qui me ravit bien davantage, mon gentil Linton aussi en aura une.» Je trottais le long de leur jardin lorsque Earnshaw vint à ma rencontre, prit ma bride, et m'invita à entrer par la porte principale. Il caressa le cou de Minny, me dit que c'était une bonne bête, et me parut désirer que je lui adresse la parole. Mais je lui dis seulement de laisser mon cheval, s'il ne voulait pas recevoir un coup de pied. À quoi il me répondit avec son accent vulgaire que ce ne serait pas un grand mal s'il en recevait un, en même temps qu'il considérait avec dédain les petites jambes du poney. J'avais presque envie de lui en faire faire l'expérience, mais il s'était avancé pour ouvrir la porte, et au moment où il soulevait le loquet, il regarda l'inscription marquée sur le fronton, puis me dit, avec un mélange stupide de gaucherie et de vanité:
—Miss Catherine, je peux lire ça, à présent!
—C'est merveilleux, m'écriai-je; je vous en prie, faites-moi voir comme vous êtes devenu fort.
«Il épela, syllabes par syllabes, le nom de Hareton Earnshaw.
—Et les lettres écrites? m'écriai-je, voyant bien qu'il s'était arrêté net.
—Je ne puis les déchiffrer encore, répondit-il.
—Oh! l'âne que vous êtes! dis-je, riant de bon cœur de son échec.
«Le fou me regarda avec une grimace, comme s'il se demandait s'il devait partager mon hilarité, et s'il fallait l'attribuer à une agréable familiarité, ou, comme c'était vraiment le cas, à du mépris. Je le soulageai de son doute en reprenant toute ma gravité et en lui ordonnant de s'en aller, parce que j'étais venue pour voir Linton et non pas lui. Il rougit, ôta sa main du loquet, et s'éloigna, parfaite image de la vanité mortifiée. Je suppose qu'il s'imaginait être un personnage aussi accompli que Linton, parce qu'il pouvait épeler son nom, et qu'il était absolument déconfit de voir que je ne pensais pas de même sur son compte.
«Quand j'entrai, Linton était couché sur le banc; il se releva à demi pour me souhaiter la bienvenue.
—Je suis malade ce soir, Catherine, ma chérie, me dit-il; il faudra que vous parliez tout le temps et que je vous écoute. Venez, asseyez-vous près de moi. J'étais sûr que vous tiendriez votre parole, et il faudra que vous me donniez de nouveau la même promesse avant de partir.
«Je savais qu'il fallait ne pas l'agacer, malade comme il était; de sorte que je lui parlai doucement, et ne lui fis aucune question, et évitai de l'irriter en aucune façon. J'avais apporté pour lui quelques uns de mes plus beaux livres, et sur sa prière, je commençais à lui faire la lecture lorsque Earnshaw ouvrit vivement la porte, s'avança droit vers nous, saisit Linton par le bras et l'arracha de son banc.
—Va-t-en dans ta chambre! lui dit-il d'une voix que la passion rendait à peine articulée. Prends-la avec toi, puisqu'elle est venue pour te voir, mais tu ne m'empêcheras pas de rester dans cette chambre. Allez vous en tous les deux!
Il jura après nous, et sans laisser à Linton le temps de répondre, le jeta pour ainsi dire dans la cuisine; et comme j'y allais derrière mon cousin, il me suivit, les poings fermés, comme s'il voulait me battre. J'avais dans ma frayeur laissé tomber un volume; il me le lança du pied, et ferma la porte sur nous. Dans la cuisine, j'entendis éclater un rire méchant et lugubre, et j'aperçus en me retournant cet odieux Joseph, qui se tenait debout, frottant ses mains osseuses et tout grelottant.
—J'étais sûr qu'il vous ferait sortir! C'est un garçon admirable! Il a le bon esprit en lui. Il sait, eh il sait aussi bien que moi, qui devrait être le maître ici, hé! hé! hé! il vous a fait déguerpir proprement, hé! hé! hé!
—Où faut-il que nous allions? demandai-je à mon cousin, sans faire attention à la moquerie du vieux misérable.
«Linton était pâle et tremblant. Il n'était pas joli à voir en ce moment, Ellen, oh non! Il était effrayant, sa maigre figure et ses grands yeux avaient une expression de fureur folle et impuissante. Il saisit la poignée de la porte et se mit à la secouer, mais elle était fermée du dedans.
—Si vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai, je vous tuerai, hurlait-il. Démon, démon! Je vous tuerai! je vous tuerai.
«Joseph fit entendre de nouveau son rire croassant.
—Ah, ah! voilà le père! cria-t-il, ceci vient du père. Nous avons toujours en nous quelque chose qui nous vient des deux côtés. Ne fais pas attention, Hareton, mon garçon, n'aie pas peur, il ne pourra pas t'attraper!
«Je saisis les mains de Linton et me mis en devoir de lui faire quitter la poignée de la porte, mais il se mit à crier si affreusement que je dus le laisser faire. À la fin ses cris furent étouffés par un terrible accès de toux; le sang jaillit de sa bouche, et il tomba sur le sol. Je m'élançai dans la cour, malade de terreur, et me mis à appeler Zillah le plus fort que je pus. Elle finit par m'entendre; elle accourut, me demanda ce qu'il y avait. Sans pouvoir lui répondre, je l'entraînai dans la cuisine, où Earnshaw était venu se rendre compte du mal qu'il avait causé et se préparait à transporter dans sa chambre la pauvre créature. Zillah et moi nous montâmes l'escalier derrière lui; mais sur la dernière marche il m'arrêta, me dit que je n'entrerais pas et qu'il me fallait retourner chez moi. Et comme je m'écriais qu'il avait tué Linton et que je voulais entrer, Joseph ferma la porte, me déclara que je ne ferais rien de pareil et me demanda si j'avais envie d'être aussi folle que mon jeune cousin. Je restai là à pleurer jusqu'à ce que la servante revint. Elle m'affirma que Linton serait mieux, dans un instant, et, me prenant par le bras, elle me porta presque dans la maison.
«Ellen, j'étais prête à m'arracher les cheveux. Je sanglotais et pleurais à me rendre aveugle; et le misérable Hareton se tenait en face de moi, me parlant de temps à autre pour me certifier que ce n'était pas de sa faute. À la fin, effrayé par l'assurance que je lui donnais que je raconterais la chose à papa et qu'il serait emprisonné et pendu, il commença à pleurnicher, et s'empressa de sortir pour cacher sa lâche émotion. Mais je n'en avais pas fini avec lui; lorsque je dus enfin partir, après quelques pas sur la route, je le vis tout à coup surgir de l'ombre, arrêter Minny, et porter la main sur moi.
—Miss Catherine, me dit-il, je suis bien fâché; mais c'est vraiment trop méchant...
«Je lui donnai un coup de ma cravache, m'imaginant qu'il avait peut-être l'intention de m'assassiner. Il me laissa partir, criant un de ses affreux jurons, et je galopai jusqu'à la maison, à demi-folle.
«Je ne suis pas venue vous dire bonne nuit ce soir-là, et le lendemain je ne suis pas allée aux Heights. J'avais une énorme envie d'y aller, mais j'étais étrangement excitée; parfois je craignais d'apprendre que Linton ne fût mort, et d'autres fois je frissonnais à l'idée de rencontrer Hareton. Le troisième jour, n'en pouvant plus, je me décidai à partir. Je sortis vers cinq heures, à pied, m'imaginant que cela me permettrait de pénétrer sans être vue jusqu'à la chambre de Linton. Mais les chiens ne manquèrent pas de donner vent de mon arrivée. Zillah me reçut, et, me disant que le garçon allait de mieux en mieux, me conduisit dans un petit appartement propre et bien tapissé ou, à mon inexprimable joie, j'aperçus Linton couché sur un petit sofa et lisant un de mes livres. Mais il ne voulut ni m'adresser la parole ni me regarder, pendant une heure entière, Ellen: il est comme ça avec son malheureux caractère. Et je fus tout à fait confuse lorsque, ouvrant enfin la bouche il me déclara que c'était moi qui avait occasionné l'affaire de l'autre jour, et que Hareton n'en était pas coupable. Hors d'état de répondre tranquillement à une pareille absurdité, je me levai et fis mine de sortir. Alors il m'appela faiblement par mon nom, mais je ne voulus pas me retourner, et le lendemain, ce fut la seconde fois que je n'allai pas aux Heights; j'étais presque résolue à n'y plus retourner. Mais c'était si misérable de me coucher et de me relever sans avoir jamais de ses nouvelles que ma résolution ne tarda pas à s'évanouir. Je me mis en route le soir d'après.
—Le jeune maître est dans la maison, me dit Zillah en m'apercevant. J'entrai: Earnshaw était là aussi, mais il quitta la chambre aussitôt. Linton était assis dans le grand fauteuil, à demi endormi. Je m'avançai vers le feu, et je lui dis d'un ton aussi sérieux que possible:
—Comme vous ne m'aimez pas, Linton, et que vous pensez que je viens pour vous nuire chaque fois que je viens, ceci sera notre dernière rencontre. Disons-nous adieu, et expliquez à M. Heathcliff que vous n'avez aucun désir de me voir pour qu'il n'ait plus à inventer de nouveaux mensonges sur ce sujet.
—Asseyez-vous et ôtez votre chapeau, Catherine, me répondit-il. Vous êtes tellement plus heureuse que moi que vous devriez être meilleure. Papa me parle assez de mes défauts et me montre assez de mépris pour me donner des doutes sur moi-même. Je me demande souvent si je ne suis pas en vérité l'être indigne qu'il prétend, et alors je me sens triste et plein d'amertume, et je hais tout le monde. Oui, je suis indigne et méchant presque toujours, et vous pouvez si vous le voulez me dire adieu, cela vous débarrassera d'un ennui. Seulement, Catherine, faites-moi cette justice, croyez bien que si je pouvais être aussi doux, aussi bon et aussi aimable que vous, je le serais; et que j'aimerais mieux encore avoir celles-là de vos qualités que votre santé et votre bonheur. Mais croyez bien que votre bonté m'a fait vous aimer plus profondément que si je méritais votre amour, et tout en n'étant pas capable de ne pas vous laisser voir ma nature, je le regrette et je m'en repens, je le regretterai et je m'en repentirai toujours.
«Je sentis qu'il disait vrai et que j'avais le devoir de lui pardonner cette fois et les suivantes. Nous fûmes réconciliés, mais nous ne cessâmes pas de pleurer, lui et moi, tout le temps de ma visite. Ce n'est pas seulement de chagrin que je pleurais, mais tout de même j'étais bien chagrine de voir qu'il avait cette nature pervertie. Jamais il ne laissera ceux qu'il aime être à l'aise et jamais il ne sera à l'aise lui-même. Depuis ce soir-là, c'est toujours dans son petit parloir que je suis allée, car son père est rentré aux Heights dès le jour suivant.
«Trois fois en tout, je crois, il nous est arrivé d'être gais et confiants comme le premier soir; mes autres visites ont été tristes, troublées tantôt par son égoïsme et son dépit, tantôt par ses souffrances. Mais j'ai appris à tout supporter de sa part. M. Heathcliff m'évite manifestement; c'est à peine si je l'ai vu. Dimanche dernier, pourtant, étant venue plus tôt que de coutume, je l'entendis qui grondait cruellement le pauvre Linton de sa conduite de la veille envers moi. Je ne puis dire comment il l'avait connue, à moins qu'il n'ait écouté à la porte. Linton s'était en effet conduit d'une façon assez agaçante, mais cela ne regardait que moi, et j'interrompis la leçon de M. Heathcliff en entrant et en le lui disant. Il a éclaté de rire et est parti, déclarant qu'il était heureux de voir que je prenais la chose de cette façon. Depuis, j'ai dit à Linton de parler plus bas quand il aurait à me dire des choses désagréables. Et maintenant, Ellen, vous savez tout. M'empêcher de retourner aux Heights, ce serait rendre très malheureuses deux personnes, tandis que, si vous consentez à n'en rien dire à papa, mes visites ne dérangeront la tranquillité de personne. Vous ne le direz pas, n'est-ce pas? Ce serait sans cœur de votre part.»