Un dangereux plaisir
Le Temps des Festins
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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Le prestige du Trapèze ne faiblit plus. Élie Élian s’en étonne encore, quand il repense à son creux d’une autre époque, s’attend chaque année, chaque mois, chaque semaine, à une baisse des réservations, à la fatalité des indigestions. Les clients vont se lasser un jour ou l’autre, une fois chez lui, le lendemain et le surlendemain chez des concurrents, ils reviennent le quatrième jour, reconnaissent que c’est au Trapèze qu’on trouve les plus grandes satisfactions.
– Vous dites la même chose partout où vous mangez, puisque vous y retournez aussi.
– Pas exactement. On mange bien, aussi bien, chez les autres, on salive mieux chez toi.
Élie se rassure comme il peut, oscille sans cesse entre ses deux tendances maintenant affirmées, être un bon vivant en même temps qu’un ascète. Si M. Rambur a réussi à lui faire comprendre une seule chose, avant de disparaître, c’est celle-là. Naturellement les goinfres sont toujours prêts à resurgir, à lui demander de les noyer sous la nourriture. Il leur explique patiemment qu’il travaille, sans cracher sur l’abondance, à guider jusqu’au fond de leur estomac la matière la plus affinée. Déposer pendant quelques minutes une lumière improvisée au fond d’une panse, alors que c’est forcément sombre comme une grotte, un estomac ; une toute petite lumière, c’est son travail. Il réussit, depuis quelques mois, à en être heureux.
Il fait sourire même ceux qui apprécient par-dessus tout sa cuisine. Ses espoirs naïfs, c’est touchant, on n’y croit pas trop. Admettons… Un artiste, un esthète… N’oublions tout de même pas que l’essentiel est de se remplir la panse avant de l’éclairer… C’est au tour d’Élie de sourire, à sa manière apaisée. Remplir tout ce qu’on veut, oui, mais comme il en a envie. Si on accepte de le considérer comme un esthète de la bombance, il ne se plaindra pas, admet la contradiction, tout en reconnaissant qu’il est de plus en plus esthète, même si beaucoup réclament toujours plus de bombance.
Une exception troublante, une année, dans le flux des dévoreurs, une personne se présente au comptoir, sans avoir réservé de table, sans en demander une, la mieux placée, comme la plupart des clients. Elle demande à rencontrer le chef, tout de suite. Un serveur transmet le message en prenant livraison d’une commande de soupe d’huîtres pochées. C’est le début du service, le coup de feu.
– Si cette personne veut me parler, dis-lui qu’elle attende la fin du repas. Je fais le tour des tables et des habitués, elle me trouvera. J’accepterai de lui demander si elle a mangé comme elle le voulait.
– Elle n’a pas de table.
– Qu’elle patiente jusqu’à ce qu’il s’en libère une.
– Elle dit qu’elle n’a pas l’intention de manger, seulement de parler au chef.
– Qu’elle attende la fin du repas des autres.
Il n’est plus question de cette demande de toute la soirée. Elle s’étire, les dernières tables envoient leurs compliments, comptent sur le passage rituel du chef. Il circule de l’une à l’autre, fait des confidences sur l’origine de ses crustacés à ceux qui trouvent un supplément gustatif s’ils ont le sentiment de partager avec lui un secret comme la provenance des nouveaux produits.
Il rentre en cuisine, donne les ordres de nettoyage, critique les ratés du service, la présentation de quelques assiettes. Ce n’est qu’au retour du garçon de tout à l’heure qu’il se rappelle l’incident. Cette personne qui ne voulait pas manger, est-elle toujours là ? Vient-il de lui parler en salle sans y avoir prêté attention ?
Le garçon se souvient à peine de l’histoire. Trois ou quatre heures de va-et-vient, on s’y perd. Ce ne devait pas être bien important ou la personne a perdu patience. Aucun membre du personnel ne l’a vue sortir. Elle n’a pas insisté.
Cette fois, c’est un matin, Élie Élian a parcouru plusieurs marchés, son moment favori, la rencontre des fournisseurs, la surprise d’une pièce inhabituelle, la discussion autour des volailles, pour savoir comment les améliorer, sur la taille des poissons, pour déterminer la plus appropriée à la levée des filets dans un restaurant. Cette phase du travail, négligée à un moment de sa vie, lui prend de plus en plus de temps. Il regagne le Trapèze. La fille au comptoir, une nouvelle à qui il ne demande rien de plus que son travail et met à jour la liste des réservations, lui dit en passant qu’on l’a demandé très tôt. Qui ? On ne sait pas. Quelqu’un qui prétend avoir quelque chose d’important à lui dire.
– Comme l’autre jour ?
– Quel autre jour ?
– En début de service…
– C’est possible. On voit tant de monde.
– Je ne vois personne.
– Elle pensait vous trouver plus disponible le matin qu’à l’heure des repas.
– Elle ne connaît pas le métier. Je ne suis pas plus disponible avant que pendant les repas.
– Elle a dit qu’elle reviendrait à n’importe quelle autre heure.
Élie consulte la liste des réservations pour midi, des journalistes notoires, des responsables de cabinet, ils ne seront pas déçus par le marché du matin. Il surveille la mise en place, l’esprit occupé.
L’annonce d’une visite le dérange, pas le moment. Si c’est une demande de passe-droit pour une réservation supplémentaire, c’est la mauvaise adresse. Pas de privilège au Trapèze, on prend son tour, directeur de ce qu’on veut ou pas.
– Ce n’est pas un directeur. La même personne que ce matin. Elle pense que vous devriez la recevoir, dans votre intérêt.
– Dis-lui que je ne peux pas lâcher ce que j’ai sur le feu. En plus, c’est la vérité.
Les premières tables se remplissent, Élie a oublié qu’on l’a demandé. Le serveur repasse.
– J’ai oublié de vous dire, j’avais une réponse pour tout à l’heure. C’était : Dites à votre patron que moi non plus je ne peux pas lâcher ce que j’ai sur le feu et que c’est aussi la vérité.
– Foutez-la dehors, qu’on n’en parle plus.
– Elle est partie toute seule.
– Elle a compris, c’est déjà ça.
– Elle a seulement ajouté quelque chose, en le disant fort, en le criant, pour que tous les clients entendent.
– Et alors ?
– Je ne sais pas si je dois vous le dire. Les autres m’ont dit qu’il valait mieux éviter, puisque la femme est partie, parce que la salle se plaignait d’être dérangée. Dehors, dehors, ils ont dit, sauf ceux qui rigolaient.
– C’est si grave ?
– Je ne crois pas, elle a seulement dit que le chef du Trapèze était son mari et qu’il l’avait laissée tomber. Elle a ajouté, puisque j’ai décidé de ne rien vous cacher : ce salaud. En plein restaurant, en début de service. Ce salaud.
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– Si elle revient, ne la laisse pas entrer. Et fais-moi prévenir.
Cela ne traîne pas, à l’heure où les premiers clients du soir se présentent devant la porte, elle se mêle à eux, fait déjà du bruit. Le garçon se transforme en portier, filtre les arrivants, repousse la femme, chaque fois qu’elle s’apprête à franchir le seuil dans le mouvement d’un groupe ou d’un couple.
Elle proteste, l’incident n’est pas loin : les clients veulent savoir pourquoi on refuse l’entrée à une femme qui n’a pas si mauvaise allure que ça.
– Ordre de la direction. Pas de scandale.
– Où est le scandale ? Elle s’adresse à nous, c’est vrai, mais sans agitation excessive, poliment même.
Le serveur est embarrassé, la femme se montre plus sereine qu’en début d’après-midi. Si elle interpelle quelqu’un, c’est pour faire semblant de le connaître et de l’accompagner. Il faut la faire reculer de plus en plus fermement, au risque d’indisposer ceux qui sont mêlés malgré eux à l’esquisse de bousculade.
Obligé de se justifier une nouvelle fois devant des clients étonnés, le garçon ne trouve rien d’autre à répondre que le restaurant est complet. On n’entre pas sans avoir réservé, parfois des jours à l’avance.
– Si c’est la seule raison, dit un habitué, qu’elle s’installe à notre table. J’ai réservé pour trois, la table est carrée, la quatrième place est libre.
– Cette personne ne souhaite pas manger.
– On n’a jamais vu quelqu’un faire la queue à la porte d’un restaurant, presque se battre, pour ne pas manger.
– Demandez-lui vous-même.
La femme sourit d’un air absent.
– Si c’est parce qu’elle a peur de pas avoir les moyens de manger ici, j’en fais mon affaire.
Elle ne relève pas davantage, tout en s’agglutinant au groupe de ses défenseurs. Le serveur ne peut pas faire remarquer que les riches humilient facilement ceux qu’ils prétendent aider et qu’ils mettent un subalterne dans la situation la plus délicate vis-à-vis de son patron. Le flou s’installe, on piétine devant la porte, on se fait obstacle sans insister. La femme accepte la proposition de l’homme, ajoute tout de même qu’elle n’attend pas de lui une invitation.
Elle prend sa place à table avec naturel. Les trois convives qui l’accueillent sont égayés d’avance par la situation. La femme ne leur laisse pas le temps de s’amuser ni de la questionner, écarte le menu que le garçon se sent obligé de lui présenter. Elle ne commandera rien, pas même une boisson. Les trois se sentent floués, le garçon voyait juste, ils sont condamnés à côtoyer une personne plus singulière qu’ils ne croyaient.
– Laissez-vous tenter, du champagne pour commencer… Lisez la carte… Rien que le nom des plats… Vous êtes déjà venue ? Non ? Vous ne pouvez pas repartir sans goûter…
Ils n’imaginent pas qu’on puisse leur résister, ni résister aux propositions du chef. Le luxe mis à la portée des pauvres, même orgueilleux, les fait céder à tous les coups, sinon c’est à n’y rien comprendre.
Ils n’y comprennent plus rien, elle n’a rien commandé, ne prononce plus un mot depuis qu’elle les a encouragés à commencer sans attendre et à ne plus s’occuper d’elle. Ils se sont fait avoir, par leur faute. Il faudrait demander au serveur de l’expulser, ce serait facile.
– On lui a forcé la main une fois pour la faire entrer. Il va nous rire au nez si on l’implore pour la faire sortir : je vous avais prévenus… vous avez obtenu ce que vous vouliez… débrouillez-vous…
La femme reprend son air absent, ne s’offusque pas du mépris qu’ils commencent à lui témoigner. Les trois clients ne se gênent pas, commentent encore son attitude à la troisième personne et, comme ils décortiquent des pinces de tourteau trempées dans du beurre de homard, ils ne parlent plus d’elle ni de rien d’autre, ont oublié sa présence.
– Vous avez dit à votre patron que sa femme veut lui parler ?
Le serveur fait semblant de ne pas avoir entendu. Les trois mangeurs se regardent, tout s’explique, une dispute familiale, une rupture en cours. C’est bien ennuyeux d’avoir accueilli à sa table la femme dont le chef essaie de se débarrasser. Il risque de nous fermer sa porte.
Le plat, une lotte au jus d’oignon passe mal. Le goût légèrement sucré qu’on attendait avec impatience paraît écraser la chair. On s’étonne qu’une contrariété détruise un plat et métamorphose ses qualités en détails gênants.
C’est à cause de cette femme. La chair du tourteau de tout à l’heure s’effilait délicate le long de notre langue, à présent son souvenir reste accroché à nos joues comme un amas filandreux. C’est fragile, une dégustation, la nôtre est altérée par le regard buté de cette personne qui relance le serveur à chacun de ses passages.
– Vous avez bien dit au chef que sa femme l’attend ?
Les trois mangeurs dégoûtés ne savent plus comment se tenir. Changer de table, hors de question. Prier la femme de déguerpir, pas la peine d’insister, ils ont essayé gentiment, elle répète qu’elle s’en ira quand elle aura eu un entretien avec son mari. Si elle cherche le scandale, ne lui facilitons pas trop vite la tâche.
Élie Élian a bien été prévenu, il passe la tête par le battant de la porte, se fait désigner la personne dans la foule, en profil perdu, là, à demi dissimulée par une chevelure lâche et claire. Ce bout de visage ne lui dit pas grand-chose. Il s’attendait d’abord à une des innombrables femmes qui se sont succédé au comptoir et dans son lit, à l’époque où il se prenait pour un conquérant des cuisines. Il a pensé ensuite à une femme d’une bonne cinquantaine d’années, l’âge qu’il prête à Jeanne Maudor, il est soulagé, ce n’est pas elle ; enfin, soulagé, vite dit, ça ne lui aurait pas déplu qu’elle se présente un jour, même si elle avait, elle aussi, des raisons de se plaindre, si sa maison a fait faillite à cause de lui ; c’est vieux.
Un dernier regard fait remonter une troisième hypothèse, il n’a pas envie de la prendre au sérieux. Les tables se libèrent plus vite que les autres soirs, des desserts commandés sont renvoyés en cuisine. La femme fait le vide autour d’elle, à force de répéter sa phrase obsessionnelle, se retrouve seule attablée au Trapèze. Le personnel attend les ordres du chef Élie Élian, s’attend à utiliser la force, puisque les témoins se sont sauvés. Trois hommes n’auront pas de mal à la faire lever de sa chaise pour la jeter dans la rue Montorgueil, le désosseur offre ses services, le pâtissier aussi. Elle criera dans la rue, ameutera le quartier ? Elle attirera la police, ce sera fini.
– Alors maintenant, il est libre, votre chef, dites-lui que sa femme veut lui parler.
Elle le dit avec résignation, cela dispense le personnel d’utiliser la violence. Qu’elle marine encore un moment, elle s’en ira d’elle-même, par lassitude.
Élie n’en peut plus d’attendre, marche vers la table, dit que la plaisanterie a assez duré, qu’on n’a pas le droit de gêner la clientèle d’un restaurant, encore moins de calomnier le restaurateur.
Il reste vite sans argument, obligé de lui demander ce qu’elle veut.
– Je l’ai dit toute la soirée, ce que je veux, retrouver mon mari.
– Regardez-moi, vous verrez que je ne suis pas votre mari.
– Regarde-moi, toi, tu verras que je suis ta femme.
Il se penche enfin vers elle, passe vite le regard sur ce visage, sait qu’il l’a déjà reconnu, suit la ligne du corps, cette maigreur, ces cheveux clairs, ces yeux allongés, comme le menton, avec une légère dissymétrie… Il n’a pas envie de lui faciliter la tâche.
– Je ne suis pas physionomiste, je mélange souvent les clients. C’est un défaut dans mon métier, je le sais, je ruse pour avoir l’air de les reconnaître sans avoir besoin de les nommer.
– Je ne te crois pas, je me rappelle que tu distingues très bien un turbot d’une barbue, alors que personne n’y arrive.
– Disons que je suis physionomiste en cuisine, pas dans la vie.
– Moi, je ne me trompe pas sur toi. Tu as changé, tu as vieilli, tu te crois un homme arrivé et important, tu es plus carré d’épaules et de visage, mais tu es toujours Audierne, Audierne David, comme sur ton acte de mariage.
Élie est attrapé par le nom, Audierne, ramené en une seconde aux années où il a utilisé le nom de celui qui n’était même pas un ami, une douzaine d’années en arrière au moins, presque quinze, l’époque de la veuve. Obligé d’avouer qu’il l’a bien identifiée, la fille, oui, quatorze ou quinze ans dans son souvenir, celle-là a la trentaine. Une femme est faite à quinze ans, on doit la reconnaître à trente. Sans doute, elle était plutôt ronde, elle est devenue plus maigre que sa mère à l’époque ; lui ressemble seulement maintenant.
Ce qui n’a pas changé, c’est cette franchise dans le regard, une franchise hostile, alors comme aujourd’hui. Le prénom remonte, Agathe, il est au bord de le prononcer, de lui donner raison au moins sur un point : ils se connaissent. Mais cette histoire de mari, de femme quittée, non.
Les rires du personnel le sauvent. Il les entend en cercle autour de lui, se demande ce qui les déclenche. Ces rires l’ont retenu de prononcer le nom d’Agathe. C’est sa chance, le personnel qui commençait à se dire que son chef pouvait bien avoir laissé tomber une femme officielle, après en avoir laissé tomber pas mal d’officieuses, est détrompé. Cette folle désigne leur chef Élie Élian par le nom d’Audierne David. Erreur sur la personne, on peut retourner curer la cuisine et ranger les tables, l’incident est clos.
Élie s’appuie sur eux, les aime, en bon chef de cuisine qu’il est devenu. Il est fort avec eux.
– Vous entendez l’équipe autour de nous : personne ne connaît d’Audierne David ici. Appelez-moi Élian Élie comme eux et cherchez ailleurs votre Audierne, s’il est vivant.
– Tu es David Audierne, je suis Agathe Audierne.
Elle se bute, répète la phrase avec douceur, déclenche la rigolade au Trapèze, comme on n’en a jamais entendu dans la salle, encore moins en cuisine, où le chef impose une discipline qui ne permet un sourire de satisfaction qu’à la clôture du dernier dessert.
Ce rire est si puissant qu’il fait reculer Agathe. Elle aurait tenu sous des insultes, aurait répliqué à chacun, le rire commun ne permet aucune riposte et l’accompagne vers la sortie.
– Maintenant, tu sais. Tu ne veux pas perdre la face devant tes petits fidèles, je te comprends. Je reviendrai.
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Élie Élian devrait se sentir protégé par le rire et le sérieux de son personnel. Ceux du service promettent d’avoir un œil sur l’extérieur en même temps que sur les tables, de prévenir l’intrusion de toute femme à la recherche d’un Audierne David. Brutalité, s’il le faut ; ne pas craindre un scandale momentané. Si quelques clients, indignés, quittent l’établissement, ils laisseront la place à d’autres qui ne demandent qu’à la prendre ; renouvellement des heureux, la liste d’attente est longue comme ça. Surtout, que le chef ne soit plus importuné et se consacre à ses recherches culinaires de plus en plus poussées.
Il expérimente la rhubarbe et l’agneau, ou l’œuf et le rouget, leurs possibilités, des variations de cuisson, pour proposer du neuf. Il est indiscutable qu’il peine en ce moment ; de nouveau, des hésitations inhabituelles, des repentirs qui se terminent en abandon. Il demande à crémer une volaille, la crème ne lui plaît plus, alors qu’il l’a choisie ce matin de préférence à deux autres, on laisse tomber la volaille.
Le second et les chefs de partie, en dehors du service, discutent du flou récent, le lèvent d’eux-mêmes, pour ne pas perdre la marchandise, au risque de se faire carboniser par le chef, dès qu’il constate qu’on passe outre à ses recommandations. Ils font remonter le flottement à la visite de la femme. Un chef de sa qualité, se laisser perturber par une demande stupide, destinée à un autre… Comment s’appelait-il, cet autre ?… Un autre chef, peut-être, avec lequel il a été confondu… Quel nom déjà ?… Audierne David… Remarquez, le chef n’a pas tiqué autant qu’on aurait pu s’y attendre, quand il a entendu le nom d’Audierne. Il avait l’air de le connaître, si on réfléchit bien.
Comme la femme n’a pas remis les pieds au Trapèze, on prête moins attention aux erreurs du chef ou on s’y habitue, jusqu’à ce qu’une nouvelle visite jette le trouble. Un homme, cette fois, juste avant la presse du déjeuner. On lui demande s’il a réservé ou s’il veut réserver. Ni l’un ni l’autre. Il demande à rencontrer le chef Audierne David.
– J’ai un document à lui remettre.
– Trouvez votre Audierne là où il est. Ici, on ne prend pas le courrier qui ne nous est pas destiné.
– Je me suis mal fait comprendre. C’est ma faute, je ne vous ai pas lu le nom complet du destinataire. J’ai oublié l’alias. Il y a un alias. Dites-moi si vous le connaissez : chef Audierne David, alias Élian Élie. Je précise aussi que je ne distribue pas le courrier, mais que je délivre une assignation, comme huissier de Justice. L’alias est considéré comme le défendeur aussi bien que l’autre, il est de son intérêt de me rencontrer.
Élie se présente de lui-même, refuse de reconnaître la première identité, donc de recevoir l’assignation au tribunal. L’huissier lui fait valoir qu’il se défendra mieux s’il en passe par là.
Les premiers clients s’approchent de leur table, se réjouissent de voir le chef en salle avant le déjeuner, alors qu’ils ne le saluent qu’à la fin.
– Alors, qu’est-ce que vous nous avez inventé, aujourd’hui ?
Élie dépose l’assignation sur le comptoir, laisse entendre à l’huissier, en lui montrant l’affluence, qu’il a plus important à faire que lire un document judiciaire.
– Je ne sais pas lire autre chose que des recettes.
– Je reconnais que le style juridique est indigeste. Donnez à vos clients le plaisir qu’ils espèrent et gardez mon papier pour votre dessert. Si vous avez besoin d’explications, je me présenterai à la fin du repas pour vous satisfaire.
Le chef assure le service avec la plus grande rigueur, un repas exemplaire, sous les yeux des commis qui se demandent comment il va réagir à l’annonce d’une procédure dont ils ne savent rien. Il leur semble soulagé et ne laisse pas passer une erreur, il est à la hauteur, on commençait à en douter.
Le personnel guette le moment où son chef va ouvrir l’enveloppe. Élie perçoit l’attente de ses employés. Il faut les rassurer, déclencher le même rire que l’autre jour, qui lui a fait le plus grand bien. Ils sont sa seule famille, ils ont le droit de tout entendre.
Il extrait le papier officiel de son enveloppe, commence la lecture devant l’équipe qui s’est rassemblée d’elle-même, dans la salle vidée de sa clientèle, ton saccadé, précis, on dirait qu’il distribue les tâches à chacun, énumère les ingrédients d’un mirepoix. Ils ne rient jamais, au moment de recevoir des consignes. Le chef Élian en est au préambule, il entame le deuxième paragraphe, il s’arrête.
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Élie Élian relit sans cesse les mêmes lignes, pense qu’il en a oublié au verso, que de nouvelles vont apparaître pour nier les autres. Ce n’est pas possible, un discours juridique ne peut pas accumuler exclusivement des mensonges, se vider de sens à mesure qu’il se construit.
L’ennui des mensonges, c’est les bouts de vérité qu’ils trimballent. Audierne, oui, le vrai Audierne a existé, il est mort depuis longtemps. Si un autre, nommé Élian, a emprunté un temps son nom, il ne l’a utilisé que secrètement dans l’espace clos du restaurant de la veuve. Une sorte de surnom dans son esprit, il n’a pas signé un seul papier du nom d’Audierne, il en est certain. S’il a travaillé pour la veuve, dans sa cuisine, c’est au noir, on ne trouvera pas la trace d’un contrat professionnel à ce nom ou à un autre. Il ne sortait presque pas du périmètre des fourneaux et des tables de travail, sauf pour l’approvisionnement, avant le lever du jour, au noir, rien qu’au noir. Même l’amour, il le faisait au noir, dans la cuisine même, le plus souvent. Pas plus de contrat de mariage avec la mère que de contrat de cuisinier, encore moins avec la fille.
L’assignation qui vient de lui être délivrée expose qu’un Audierne David a contracté mariage avec une Maudor Agathe, la date et le lieu sont cités, l’acte d’union faisant foi. Il est demandé à Audierne de reconnaître cet acte et de faire rentrer sa femme légitime dans ses droits, de compenser les pertes subies du fait de son absence depuis des années. La nommée Maudor Agathe comptait sur son retour promis, avant de découvrir qu’Audierne David avait falsifié son identité pour commencer une nouvelle carrière sous le nom d’Élian Élie, formellement reconnu depuis et dénoncé par des témoins.
Ce n’est pas tout. Les tentatives de la plaignante pour se faire reconnaître de son mari Audierne David n’ayant pas abouti, elle s’est trouvée obligée de s’adresser à la justice pour être rétablie dans ses droits. Si Audierne David persiste dans son refus de la recevoir et de reprendre la vie commune, elle demande un jugement à ses torts et une compensation à proportion du préjudice.
Élie malaxe les phrases, doute de chacune d’elles, les étale de nouveau, les replie plusieurs fois, les fait reposer enfin. Il s’en dégage une seule conclusion : affaire d’argent. Sa notoriété de chef de cuisine, le succès sans cesse croissant du Trapèze sont arrivés jusqu’aux Maudor, la mère, Jeanne, et sa fille, Agathe. Elles le croient devenu un nouveau privilégié, ont imaginé de capter au moins la moitié de ses biens, en faisant de l’une des deux son épouse supposée, la fille plutôt que la mère, question d’âge, sûrement.
Elles produisent un acte de mariage, un acte fictif ne peut pas tromper longtemps la justice. Élian obtiendra sans mal le rétablissement de la vérité, comme pour son nom. On inverse l’ordre du nom d’origine et de l’alias, il n’aura aucun mal à prouver la manipulation. Si Audierne alias Élian est en réalité Élian alias Audierne, la procédure, l’assignation, tout est nul. Il se sent fort d’un seul coup, prêt à répondre à une assignation par une autre.
M. Rambur lui a ouvert l’intelligence, expliqué les règles, son absence est regrettable, c’est le moment de profiter de ses leçons. Facile de dénoncer l’usage de faux documents, de démonter une accusation mensongère, d’accuser la partie adverse de calomnie. Pas besoin d’un avocat, il se sent apte à se défendre tout seul. Aucun juge sensé ne prêtera attention à un montage aussi grossier. Il reprend les pages de l’assignation, le doute revient… Ce délire avance sous l’apparence sérieuse d’une argumentation juridique.
Il dépose une plainte contre Maudor Agathe, usurpation du titre d’épouse, calomnie, faux et usage de faux, tout ce qu’il trouve. Une confrontation s’organise, un juge reçoit chacun, puis réunit les deux parties. Pour la deuxième fois, il tombe sur le juge Gau, se souvient de son indulgence, s’avance vers lui presque avec joie. Le juge le remet à sa place : quand un juge est amené à traiter deux dossiers successifs concernant un même prévenu, il a plus de chance de se trouver devant un récidiviste que devant un ami.
Élie se croit intouchable grâce à son nom, Élian, le seul qu’il ait jamais porté officiellement. N’est-ce pas sous ce nom que le juge Gau a déjà arrangé ses affaires ? Il ajoute que, s’il s’est bien fait appeler Audierne, chez la veuve Maudor, c’était pour éviter les ennuis à sa famille, s’il était arrêté pour une petite escroquerie de rien du tout, qu’il n’a pas eu le temps de commettre jusqu’au bout alors, même s’il l’a fait plus tard, comme le juge le sait aussi bien que lui. Dernier point : s’il a utilisé le patronyme Audierne, il ne s’est à aucun moment fait appeler David. D’où sort ce David ?
– De votre acte de naissance que j’ai ici sous les yeux.
– L’acte de naissance du véritable Audierne, pas le mien. J’ai emprunté son nom de famille, pas son prénom, parce que je ne le connaissais pas.
Le juge Gau note qu’Audierne ou Élian reconnaît pour commencer une usurpation d’identité, qu’Élian ait pris le nom d’Audierne ou qu’Audierne ait pris le nom d’Élian. Bon début pour un homme qui se prétend victime de la malhonnêteté d’une femme.
Élian veut bien concéder cette erreur de jeunesse, si on va jusqu’au bout de l’histoire d’Audierne. Les registres doivent porter mention de la mort de ce garçon. Il a pris et porté quelque temps son nom sans trop de scrupules, sachant qu’il ne nuirait pas à un mort.
– Vous êtes le seul à penser qu’Audierne David est mort. Aucun acte n’établit son décès. On a trace de sa naissance, de votre naissance, en Bretagne, de son mariage, de votre mariage, à Paris. Il est présumé vivant. Vous êtes vivant devant nous. Vous le reconnaissez au moins ?
– Je ne suis plus sûr de rien, sauf de la mort d’Audierne. Il a certainement des parents qui ont été informés de sa mort, capables de m’identifier comme un étranger à leur famille.
– Vos parents sont morts. Depuis plus de quinze ans que vous avez quitté la Bretagne, la famille lointaine ne vous identifiera pas plus comme Audierne que comme un étranger.
– J’ai des parents, moi, les Élian, en Normandie. Je ne les ai pas vus non plus depuis des années, on retrouvera leur trace.
– Vous avez leur adresse ?
– Je ne m’en souviens pas avec exactitude.
– Vous voyez ? L’acte de naissance d’Élian Élie, vous pouvez le produire ?
– Les registres de Paris doivent être bien tenus.
– On cherchera, mais, si vous n’avez que des indications imprécises sur les origines que vous vous prêtez, ce ne sera pas à votre avantage. Nous en savons long sur Audierne, rien sur Élian.
Élie apportera ses titres de propriété du Trapèze, les baux établis par M. Rambur avant sa mort, des documents suffisamment officiels, confirmés par un notaire.
M. Rambur… Le juge l’a bien connu, sait comment il a fini. Une connaissance, pas vraiment un ami. Il n’est pas du meilleur effet de se réclamer de son amitié aujourd’hui, même si du temps a passé depuis sa disparition. Tenir ses titres de cet homme-là n’est pas une garantie d’authenticité. Si on les examinait de près, on risquerait d’établir que le nommé Élian n’est pas Élian et qu’il n’est pas davantage propriétaire du restaurant où il exerce peut-être faussement.
– Nous étudierons cela. Ce serait une autre affaire. Celle qui nous occupe aujourd’hui est celle de votre mariage avec Mme Audierne Agathe, née Maudor.
– Si j’avais dû me marier avec une Maudor, ce serait la mère.
– Vous ne niez pas la vie que vous avez menée avec elle sous votre nom d’Audierne ?
– J’avoue avoir couché avec la mère.
– Elle avait vingt ans de plus que vous.
– Elle n’a pas trouvé que c’était mal, au moins au début.
– Elle a compris qu’il était plus de votre âge de vous intéresser à sa fille.
– La fille ne m’aimait pas, ne se gênait pas pour me le dire. Elle était trop jeune, je ne faisais pas attention à elle. Je ne l’ai pas beaucoup regardée. Au point que je ne l’ai pas reconnue tout de suite, quand elle s’est présentée au Trapèze. Une femme de trente ans, alors que j’avais le vague souvenir d’une presque petite fille…
Il ajoute qu’il s’attendait davantage à la visite de la mère, conseille de la convoquer. Elle tiendra un autre discours que sa fille, il n’a aucun doute.
– Mme Maudor Jeanne ne vous sera d’aucun secours. J’ai son acte de décès sous les yeux. Mort accidentelle sur la voie publique, renversée à l’âge de cinquante-cinq ans par un véhicule.
– Si cet acte de décès est de la même main que l’acte de mariage de la fille, j’ai toutes les chances de croiser Mme Maudor Jeanne, comme vous l’appelez, dans une rue de Paris.
– N’ayez pas trop d’espérances. Si je mets ensemble toutes les pièces dont je dispose, même dans l’hypothèse où vous seriez Élian Élie, surtout dans cette hypothèse, ça ne tourne pas à votre avantage. Tentative d’escroquerie, escroquerie, usurpation d’identité, abus de confiance sur une personne trompée par votre jeunesse, avant de vous en prendre à une mineure. Plus tard, appropriation frauduleuse d’un établissement. La logique est imparable.
– Vous oubliez un détail : le mariage. Si j’ai vraiment épousé Agathe, même mineure, avec l’autorisation de sa mère, il ne peut plus être question d’abus sur la fille ni sur la mère.
– Vous reconnaissez donc ce mariage, puisqu’il permet de lever une partie des charges contre vous ?
– S’il ne les lève pas toutes, je n’ai aucun avantage à le reconnaître. Ce serait ajouter un délit, accepter un faux. Cet extrait d’acte de mariage a été fabriqué. On trompe la justice.
– Il a été vérifié sur pièces, par des personnes assermentées. Votre signature y figure nettement.
– Faites-moi signer Audierne et comparez les écritures.
Le juge Gau a un instant de flottement. Cette comparaison des signatures le tente.
– Il s’arrangera pour produire une fausse signature aujourd’hui, fait remarquer Agathe.
Le juge flotte encore, puis conclut qu’Audierne, en croyant contrefaire son écriture, ne pourra pas s’empêcher d’y laisser sa marque personnelle. Essayons toujours.
Ils en restent là, Élie se sent pris s’il signe Audierne. Il écrit Élie Élian sur la feuille que le juge lui tend. Le magistrat reprend le papier, l’examine et le range. Il retient Élie un moment, au départ d’Agathe.
– Je ne devrais pas vous le dire, j’ai dîné une fois chez vous, en compagnie de deux membres de notre tribunal. En toute discrétion, quelques mois après votre première affaire. Un de mes collègues avait réservé, nous ne nous sommes pas manifestés à la fin du service. Je ne voulais pas me compromettre officiellement, un dîner strictement privé. Par bonheur, vous n’avez pas prêté attention à nous. Un repas mémorable, je dois l’avouer. Votre poularde de Bresse, frottée à la truffe de Bourgogne et cuite lentement, je la sens encore. Ne vous faites aucune illusion, votre recette ne vous gagnera pas l’indulgence de la Cour. Je reste juge, même si je reconnais qu’il est ennuyeux d’avoir à instruire le dossier de qui vous a fait bien manger. Je songe à me démettre, ce serait une occasion de mettre fin à une carrière déjà trop longue. Après ce que nous avons traversé, pendant pas mal d’années, ce ne serait pas un mal. Je ne suis plus très sûr de ce qu’est la justice. J’étudie la plainte de votre femme supposée, j’étudie la vôtre, je vois des convictions totales et inconciliables. Je consulte des documents indiscutables, ils me paraissent aussitôt discutables. L’évidence de votre culpabilité s’impose sur le papier, mais s’affaisse si je pense à une poularde préparée de vos mains. Je l’ai dégustée il y a si longtemps qu’elle ne devrait plus rien représenter pour moi, pourtant elle est là. Je dois me méfier, cette volaille fait de vous un dangereux manipulateur. J’en ai pourtant connu, des manipulateurs, qui m’ont imposé de déclarer coupables des innocents, et je l’ai fait ; innocenter des coupables, je l’ai fait aussi. Je savais encore les distinguer, mais j’obéissais. Je n’ai plus d’autre obligation que d’obéir à mon jugement, mais je crois que je ne sais plus distinguer un innocent d’un coupable.
Le juge Gau pousse la porte de son bureau derrière Élie Élian, la rouvre.
– Oubliez ce que je viens de vous dire, j’étudierai vos plaintes à égalité. Et n’espérez pas que je remette les pieds dans votre restaurant, malgré l’envie que j’en ai, cela me mettrait dans une situation délicate. Si je mangeais mal et vous donnais tort, vous m’accuseriez d’obéir à un sentiment personnel. Si je vous innocentais pour avoir trop finement mangé chez vous, je tomberais sous le coup d’une accusation pour corruption. Un cuisinier tel que vous a le pouvoir sur un juge, s’il l’installe à sa table.
Il devrait s’arrêter là, Élie ne sait pas si le juge attend une réponse, se tait. Le juge Gau recule d’un pas, sa voix se perd.
– Je regretterai éternellement votre poularde de Bresse délicatement truffée. Je ne sais pas ce qui vous unit à Mme Audierne, je ferai tout pour le savoir et obtenir la condamnation de l’un de vous deux. Votre situation passée, les preuves vous accablent. Vous avez un seul avantage, vous maîtrisez la cuisson lente. Le mijotage à n’en plus finir, c’est le plus grand défaut de la justice, la plus grande qualité en cuisine. Mettez ce temps à profit pour vous laisser convaincre par Mme Audierne Agathe que vous êtes son mari ou pour la convaincre que vous ne l’êtes pas. Quand vous vous serez décidés, grâce à la lenteur de l’institution judiciaire, nous nous reverrons. Petit feu, je ne vous demande ni ne vous accorde rien de plus.
Élie laisse la voix du juge Gau s’éteindre toute seule, sûr de rien, encouragement, menace, les hommes lui échappent depuis si longtemps. Le seul détail qui lui donne confiance, c’est qu’il a entendu la salive du juge s’épaissir au milieu des phrases ranimant une poularde truffée, cuite, arrosée et servie des années plus tôt. Il l’a vue mousser aux deux coins de la bouche, le juge Gau a dû s’essuyer les lèvres avant de le désigner comme un coupable possible. Sa seule chance serait de l’attirer au Trapèze et de lui proposer les accommodements les plus variés de volailles. Ce juge est prêt à perdre sa place pour en prendre une à un festin. Il laisse le temps au cuisinier de préparer ce festin dans les règles, un vrai connaisseur, une chance.
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C’est un matin, presque jour, Élie s’est approvisionné, belles coquilles et verdure humide, il remonte la rue Tiquetonne. Cette silhouette creuse sur le côté, faisant un écart à son approche, pour l’éviter ou attirer son attention, on ne sait pas, ce ne peut être qu’Agathe. Il suppose qu’elle le cherche, connaissant son itinéraire habituel, elle nie. Elle a le droit de marcher où elle veut. Il approuve cette revendication. Au moins elle n’est pas soumise à un mari. S’il se croit drôle…
Puisqu’il accepte de lui parler, elle enchaîne. Les délais de la justice l’inquiètent, elle essaie de le convaincre qu’il n’a pas plus d’intérêt qu’elle à laisser traîner leur affaire.
– Pour moi, il n’y a pas d’affaire.
Il ne suffit pas de le dire pour l’effacer. Elle sait qu’il compte sur le juge Gau pour s’en sortir. Elle a entendu un bout de leur conversation l’autre fois, les compliments d’un mangeur à un cuisinier, elle n’a pas l’intention de se laisser faire. Elle écrit au tribunal, s’y présente, agrippe des greffiers. Son avocat compte faire dessaisir le juge Gau, si rien ne bouge. Audierne aurait tout à gagner à l’aider à presser le juge.
– Tu vois, je ne te veux pas de mal.
– C’est ce qui m’inquiète. Mari et femme, nous, tu sais bien que ce n’est pas vrai. Si tu me veux du bien, tu retires ta plainte, je retire la mienne.
Ils ont marché, se retrouvent devant l’entrée du Trapèze. Elle ne tient pas à aller plus loin.
– Si tu te considères comme ma femme, il faudra y venir.
– Pas comme ça, pas comme une cliente.
– Je ne te laisserai pas en salle. J’ai du travail. Je ne t’apprends rien. Un repas, c’est des heures de préparation. Les commis sont déjà là. Ils attendent les ordres. Tu m’écouteras les donner. Ils les exécuteront, je n’aurai plus qu’à les surveiller, nous parlerons.
– Devant eux ?
– Je ne leur cache rien de ma cuisine.