Un dangereux plaisir

François Vallejo · Chapitre 6 sur 9 · partie 2/3

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Un dangereux plaisir

Le Temps des Festins

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Je n’ai rien d’autre à te dire.

– Moi si.

– Adresse-toi à mon avocat et au juge.

– Mon seul juge, c’est la bouche des gens qui mangent chez moi.

– Tu es devenu bien orgueilleux.

– Dis à ton avocat et à notre juge que tu ne veux plus d’un mari aussi orgueilleux. L’affaire sera réglée. Je n’ai pas un caractère attirant pour une femme.

– Je me fous de ton caractère.

– C’est autre chose qui t’attire, je m’en doutais.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle cède, le suit à travers la salle, jusqu’au comptoir où Élie consulte les réservations. Il ne faudra pas laisser passer une maladresse. Les habitués les plus exigeants pour la cuisson des coquilles, les plus formels pour le service.

– Je vais avoir besoin de me concentrer sur les gestes de mes petits gars, un casseur d’assiettes en particulier, comme je l’étais à son âge. Tu as raison, il vaut mieux que tu t’en ailles.

Elle ne veut plus partir, le rejoint dans la cuisine. Il réunit les chefs et les commis, leur expose les nouveautés du jour, les noms de certains clients annoncés. Il attend que personne ne se laisse aller, il se tiendra à côté d’eux.

Il revient vers Agathe, la trouve tendue.

– Ça ne te plaît pas ? La vie d’une cuisine ?

Elle a du mal à parler, voudrait quitter la pièce. La chaleur montante, les premiers fourneaux lancés, on étouffe déjà. Élie se place devant la porte, lui fait obstacle.

– Je sais ce qui ne te plaît pas ici. Ça te rappelle ta mère et moi en cuisine. On cuisinait ensemble, on se cuisinait, tu n’aimais pas ça du tout. Je te comprends. Tu faisais la dégoûtée. Tu es toujours dégoûtée, ça se voit, ne dis pas le contraire. Je regrette que le juge Gau et ton avocat ne soient pas là. Ils sauraient tout de suite que ton histoire de mariage avec moi ne tient pas debout. Nous ne pouvons pas avoir été mariés après ce que tu as vu se passer dans la cuisine de ta mère. Tu peux me le dire à moi, ici.

– Tu voudrais que je le dise devant tes commis. Ils se régaleraient, tes commis. Tu veux en faire des témoins, pour qu’ils aillent prétendre que je t’ai fait des aveux publics. Je suis pas si bête.

Le chef n’insiste pas, redresse de loin un commis dont l’imprécision du geste le dérange, s’empare du fouet d’un autre pour soutenir un jus qu’il va assaisonner avec des câpres, pour un saint-pierre, son poisson préféré depuis la veuve, comme il le rappelle en passant à Agathe. Ce saint-pierre est le seul lien entre les deux époques, ajoute-t-il, même si le cuisinier qu’il est devenu n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il était alors, l’homme non plus, sauf pour le saint-pierre.

– Ce filet est bon pour la cuisson ? Dressez l’assiette, entourez-moi ça de notre jus aux câpres et servez à Mme Audierne.

– Sur le plan de travail, chef ? Vous la faites manger debout ?

– Debout, oui. On mange assis, on goûte mieux debout.

Agathe secoue la tête, elle ne s’approchera pas d’une assiette. Elle n’a pas faim.

– Il est trop tôt ? Je ne te demande pas de manger, mais de goûter. Donne-nous ton avis, simplement.

– Je te vois venir. Tu crois m’avoir par ta cuisine. Elle va goûter, ce sera tellement bon qu’elle va renoncer à ses réclamations. Tu te places bien haut, cuisinier. Tu manques pas de confiance en toi, j’aurais pas cru à ce point. Je sais que le juge Gau a marché, mais tu te fais peut-être des illusions sur le résultat.

– Tu ne crois pas si bien dire. Mes plats m’ont protégé ces dernières années. Aucun faiseur d’ennuis, après un bon repas chez moi, ne m’en a cherché.

– Alors ne compte pas sur moi pour toucher à tes câpres et à ta poiscaille.

– C’est donc que tu as encore plus que moi confiance dans le pouvoir de ma cuisine. C’est bon, ne goûte pas, si tu as peur.

– J’ai pas peur non plus. J’aime pas manger, tu le sais bien.

– Et tu voudrais être la femme d’un cuisinier. Vous entendez, tous ? Elle n’aime pas manger et elle voudrait être reconnue comme votre patronne.

– Donnez-lui la recette, chef, ça lui ouvrira l’appétit.

– Même ça, je veux pas l’entendre, dit Agathe.

– Tu écouteras pourtant.

La tête et les arêtes ont été concassées, colorées avec des échalotes et du fenouil, déglacées à la fine, mouillées d’un fond de volaille et de pied de veau

Le jus obtenu a infusé avec des branches d’estragon

Il a été passé au chinois, encore réduit et lié au beurre

Les câpres y ont été jetées à la fin, tout juste réchauffées

Un cordon de jus est déposé autour du filet en une bande fine et de plus en plus large à mesure qu’on se rapproche du corps

– Je continue pour l’accompagnement ? Tu te bouches les oreilles ? Même la recette te fait peur, déclenche une envie, pourrait te faire changer d’avis ? Je ne pensais pas avoir le pouvoir d’aller jusque-là. Mais tu ne t’en sortiras pas comme ça. Tu refuses de goûter et d’écouter, mais il va falloir fermer les yeux aussi, si tu veux échapper au blanc pur du filet et au jaune du cordon, rehaussé du vert des câpres, te boucher le nez pour finir. Tu sens la fraîcheur et la délicatesse ?

Agathe n’en peut plus, veut sortir, s’asseoir… pas devant les fourneaux… n’importe où, ailleurs. Elle est conduite en salle, toutes les tables sont libres avant midi, elle s’affale. Élie se tient debout derrière elle, prend l’attitude du serveur prévenant, lui glisse doucement que plus personne ne peut les entendre. Elle peut lui avouer que son acte de mariage est un faux bien imité ou, s’il est authentique, qu’il a été acheté à un employé complaisant. Il ne voit pas d’autre solution, et pour obtenir quoi ? Pas de bons repas préparés par un mari cuisinier, elle crache sur ses plats. Pourquoi alors ? Forcément pour partager les bénéfices d’un restaurant qui a la réputation de bien marcher. Un endroit connu, le Trapèze, un chef reconnu, Élian, il a fait parler de lui, en bien, en mal. Elle en déduit qu’il est pourri d’argent, elle veut sa part.

– Si ce n’est que ça, si tu es dans le besoin, oublie les procédures judiciaires. Faisons simple. Je te donne de quoi vivre quelque temps. Tu n’as plus de logement ? Je t’en trouverai un, sans être ton mari. Tu as du mal à te nourrir ? Tu refuses ma nourriture, mais tu es bien obligée de manger de temps en temps, même mal. Table ouverte, le temps de reprendre des forces.

– Tu ne comprends rien à rien. Tout de suite l’argent. Ça explique tout, l’argent. C’est ce que tout le monde croit. Mais je m’en fous de ton argent. De ta charité encore plus. Je te demande seulement de respecter ta parole, un acte écrit, authentique, quand on s’est mariés, avant que tu me laisses tomber sans prévenir.

Encore plus butée qu’Élie le supposait, cette Agathe, avec ses grandes proclamations pour le mariage, son indifférence pour l’argent, trop facile de jouer les pures. On y croit… Elle n’a pas cherché à se faire reconnaître comme sa femme tant qu’il traînait de rue en rue, errait de mauvaise place en mauvaise place. Elle a commencé à s’intéresser à lui quand elle a découvert qu’il était considéré comme un des meilleurs chefs, à la tête d’une maison parmi les plus réputées. Elle a vu le bénéfice.

– Même si c’est vrai, ça n’empêche pas que nous sommes mariés légitimement, tu as eu le papier entre les mains, comme moi. Le juge Gau l’a fait expertiser.

– Si c’était exact, je m’en souviendrais.

– Tu n’as pas envie de t’en souvenir. Ou tu as reçu un choc dans la rue, comme ma mère, moins violent qu’elle, tu as survécu, perdu la mémoire.

– Je n’ai pas oublié ta mère ni la période où je n’étais pas grand-chose.

– Mémoire sélective, ça arrive. Tu as gardé ce qui t’arrangeait, effacé ce qui te dérangeait.

À qui ferait-elle avaler des trucs aussi gros ? C’est enfantin. Elle essaie de le faire passer pour un dingue. Si quelqu’un a reçu un choc et délire, c’est elle. La mort violente de sa mère, peut-être. Lui aussi, il peut faire des déductions tordues. Celle-là lui semble moins invraisemblable que celles d’Agathe. En plus de l’oubli, un oubli impossible, il faudrait qu’il ait lui-même, pour se marier, trafiqué son état civil. Oui, il a pris et gardé le nom d’Audierne, tant qu’il était chez la veuve, pour ne pas revenir sur un premier mensonge spontané. Mais il ne savait pas où il était né précisément, cet Audierne… en Bretagne, c’est grand la Bretagne. Il ne connaissait même pas son prénom réel, ne l’a jamais utilisé. Ce qu’elle a appris d’Audierne est arrivé plus tard, quand elle a décidé de monter toute l’affaire. Elle l’a vraiment pris pour Audierne, elle s’est trompée, le juge Gau finira par s’en convaincre. L’argument de la mémoire sélective ne prendra pas non plus.

Les premiers clients s’installent, deux arrivants s’étonnent de trouver leur table occupée. Agathe ne fait pas d’histoire et leur cède la place.

– Je ne mange pas dans cette maison.

Le soulagement de la voir se diriger vers la sortie, Élie la raccompagne.

– Réfléchis bien, Audierne. Retrouve tes souvenirs. Je ne délire pas. Je suis sûre de moi. Tu t’en apercevras vite.

Sans les chefs de partie et les commis, le déjeuner serait manqué. Élie a le plus grand mal à suivre la marche des commandes, il doute. Plus sûr de ce qu’il a fait et pas fait dans toute sa vie. En plus, cette Agathe qui ressemble de plus en plus à Jeanne, elle l’exaspère, son invention si élaborée qu’elle pourrait convaincre un juge l’épouvante, en même temps elle ne lui déplaît pas autant qu’il le voudrait. Il se dit à cet instant qu’il n’attendait rien d’autre dans sa vie qu’un bouleversement de ce genre. Le petit accident qu’il laisse toujours s’introduire dans la recette, qui change tout ; le petit accident qui emmène la vie se promener ailleurs. Petit accident, oui, mais l’intrusion d’Agathe, c’est plus grave qu’un petit accident ; un bouleversement inacceptable.

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Élie Élian traverse sa plus grande crise d’invention culinaire. Il a traversé d’autres crises, politique, personnelle ; même au plus profond du creux, il savait manier ses sauces, tenir son feu, quand il ne les négligeait pas. Aujourd’hui, devant un pigeonneau, il doute de savoir le désosser proprement. La cuisson à l’arête, il ne la reconnaît plus à l’œil. Les gestes qu’il a appris ne lui viennent plus avec naturel. Ses ordres, si les commis les appliquent à la lettre, donnent des plats sans séduction, mal cuits. Il leur met les erreurs sur le dos, quelques-uns se rebiffent. S’ils passent outre à ses consignes, pour retrouver une texture habituelle, ils se font incendier par le chef. Élie ressent l’humiliation de ne plus être respecté par son équipe.

Il se vantait de renouveler jour après jour des recettes transitoires et en mouvement. Le détail infime qui fait évoluer une composition. Il consulte son vieux cahier, aucune idée à y repêcher, la paralysie devant des tas de légumes ; l’oubli.

Cette fille a réussi à lui mettre non seulement le mot dans la tête, mais la chose. Des morceaux de sa vie pourraient lui avoir échappé ou il les a effacés sans effort. L’époque le voulait aussi, tout effacer, recommencer autrement, nouveau monde, il s’est imprégné de l’esprit du temps, sans y prêter attention, une sacrée marinade à laquelle personne n’a échappé. Que faisait-il d’un morceau de viande dix ou quinze ans plus tôt ? Il l’a oublié. Il a changé ses tours de main, les apprêts, le temps de cuisson. Que faisait-il de sa vie ? Il n’en sait plus rien non plus. Il a changé de nom, il ne peut pas le nier, est passé d’un restaurant modeste et populaire à un plus huppé ; tout changé, tout oublié.

Il en vient à douter de lui, à accepter les arguments d’Agathe, à admettre qu’il ait pu signer un acte officiel avec elle, puis rompre son engagement et l’effacer de sa mémoire. Des comportements aberrants, il en a eu d’autres depuis, dont il n’est pas fier. La fille de Jeanne paraît si convaincue, montre un tel entêtement qu’il en est troublé. Elle nie si violemment vouloir le récupérer pour l’argent qu’il est tenté de la croire.

L’abattement le prend en plein coup de feu, ça ne va pas. S’il tente d’y résister, c’est pour faire des hypothèses contraires, propres à le soulager, pas à améliorer le service. Il se convainc trois minutes qu’Agathe n’agit pas pour son intérêt. Elle est manipulée par un concurrent, un restaurateur du quartier qui aurait perdu des clients plus attirés par le Trapèze. Il connaît son histoire avec la veuve, l’utilise pour casser sa réputation. C’est le milieu. L’hypothèse ne tient pas. Pour faire circuler une rumeur, pas besoin de fabriquer un faux acte de mariage. C’est se donner bien du mal.

Si ce n’est pas un concurrent, imaginons quelqu’un qu’il aurait fait souffrir et qui voudrait lui faire payer. Il ne voit pas. L’oubli encore ? Il n’a pas l’impression d’avoir nui à qui que ce soit. Pourtant, si, les Jaland. Il n’a rien fait pour les faire partir, du moins il n’en a pas eu l’intention, il ne pense pas avoir joué de rôle dans leur abandon forcé du Trapèze. Possible qu’il se trompe. Toujours l’oubli. Il est incontestable qu’il s’est retrouvé à la tête de leur restaurant. N’importe qui, de l’extérieur, le considérerait comme le bénéficiaire des manœuvres contre la famille Jaland, donc leur instigateur. Une autre époque, on ne lui chercherait pas des ennuis pour ça, tout a changé plusieurs fois, il a changé aussi, qu’on lui foute la paix.

Il rate le jus de viande prévu, l’image des Jaland ne le lâche plus. Ils étaient partis à l’étranger, sont de retour, ont bénéficié d’une amnistie, ont retrouvé la veuve Maudor, sa fille Agathe, parce qu’ils connaissaient l’histoire, à l’époque où Mme Jaland cherchait déjà le moyen de le déconsidérer. Ils sont plus malins qu’un simple concurrent, ils veulent sa peau, ils ont acheté Agathe, une recette tordue, ça leur ressemble bien et ils ont une bonne raison d’éliminer celui qui leur a piqué leur maison.

Quand il voit passer devant lui deux assiettes mal présentées, le cordon de sauce d’une couleur triste, il s’en veut de s’être perdu dans un délire, au lieu de surveiller les garçons. Ce n’est quand même pas possible de se débarrasser d’un sentiment de culpabilité envers Agathe Maudor et la veuve en s’attribuant une faute plus grave. Pas d’autre ambition que de donner à manger, à bien manger, et ça se retourne contre lui. Il n’arrive pas à y croire. Reprends tes esprits, rappelle les assiettes.

Trop tard, la tête des Jaland lui revient, nouvelle obsession. Il l’étouffe un moment : il n’a pas pu s’opposer à leur liquidation, il ne l’a pas provoquée. D’ailleurs, aucun signe de leur retour. D’anciennes connaissances se seraient empressées de le lui annoncer. Ou ils ont préféré rester discrets, pour mieux le bouffer, lui, Élian, maintenant que tout est refroidi, qu’on ne s’étripe plus autant, ils reviennent.

Il sort doublement épuisé des heures de service. L’atmosphère en cuisine n’est plus la même, on passe à côté de lui sans lui demander son avis. S’il le donne, on ne prend pas la peine de montrer qu’on l’a reçu, encore moins qu’on le suivra. Des éclats de voix se font entendre en salle plusieurs fois par semaine ; des clients mécontents ; la réplique agressive d’un garçon. On demande le patron, il n’est pas toujours en état de venir ou présente des excuses indifférentes. On dirait que, de nouveau, il ne s’intéresse plus à sa maison, ni à son service, à peine à sa cuisine. On ne mange plus si bien au Trapèze. Pour la première fois depuis longtemps, réserver n’est pas nécessaire. Trois ou quatre tables restent vides, bientôt la moitié de la salle.

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Le juge Gau adresse une convocation à Élian, pas pour une seconde confrontation. Lui seul. Ce juge ne prend jamais les voies attendues, la justice l’ennuie plus que jamais. Il aborde en premier la question du restaurant. Il s’interdit de s’y présenter, pour ne pas être juge et partie, mais des collègues du tribunal s’invitent régulièrement au Trapèze.

– Vous êtes en baisse, selon mes amis. Vous économisez sur les produits, vous faites dans le banal. Qu’est-ce que je dois en conclure ? Que Mme Audierne Agathe a pris le dessus ? Vous reconnaissez vos torts ?

Il n’a pas précipité l’instruction, d’abord parce qu’il est juge, ensuite parce qu’il s’attendait à ce que les deux parties mettent à profit les délais, non pour s’entendre, mais pour se soumettre ou se convaincre.

– Je pensais que vous aviez les moyens, comme chef cuisinier, de vous imposer. Une offre, des accommodements. La cuisine, c’est aussi l’art de tromper, non ? Je dois avouer que je ne crois pas cette femme sincère, mais vous non plus.

– Nous ne pouvons pourtant pas être à la fois mariés et pas mariés.

– C’est juste, mais votre cuisine actuelle, si j’en crois mes collègues, trahit vos doutes. Elle dit que vous commencez à accepter ce que vous ne voulez pas croire. Mme Audierne vous domine, vous avez perdu la main.

– Je ne sais pas si on peut en déduire autant d’un plat sorti de ma cuisine.

– Plus que vous ne pensez, Élian. Notez que je vous appelle Élian. Je me suis fait transmettre un acte de naissance à ce nom. La date correspond à vos déclarations. La mention de vos parents n’a pas suffi à les retrouver, en Normandie, comme vous le supposiez, ni ailleurs. Ces gens introuvables jettent le doute sur vous. Les documents vous concernant restent infiniment moins riches que ceux que nous possédons sur la personne d’Audierne David, et ni plus ni moins authentiques. Votre signature comparée à celle d’Audierne révèle des différences, qu’on explique facilement par la volonté de masquer son identité, mais aussi des ressemblances. Le tremblé des voyelles communes aux deux noms, a, e, i, reste proche. On retrouve votre patte. Mes amis me disent aussi que vos plats ont perdu en soin, mais que la finesse des goûts et des associations demeurent. Vous n’êtes plus à votre travail, vous ne pouvez pas renoncer à votre talent. Je ne vous innocente de rien, Audierne, mais rien ne vous accuse de manière définitive, Élian.

– Si vous n’avez pas avancé plus que moi, pourquoi m’avoir convoqué ?

– Je n’ai pas avancé sur ces points, vous avez raison, mais sur un autre, peut-être inutile. Vous seul pourrez me le dire.

Le juge Gau s’est fait communiquer par un collègue, un de ceux qui mangent au Trapèze, le dossier concernant la mort de Mme Maudor Jeanne, la mère d’Agathe, la veuve Maudor. Il n’y a pas grand-chose à en tirer, affaire classée sans suite. La femme a été renversée par un véhicule lancé à vive allure, qui a poursuivi sa route, après une brève pause due au choc du corps. Deux témoins ont déclaré s’être portés au secours de la victime, dont la tête avait porté sur le sol. Elle n’a pas repris connaissance, son décès a été constaté sur place, le corps remis plus tard à sa fille.

Les témoins ont affirmé être dans l’incapacité d’identifier le véhicule, déjà reparti quand ils se sont approchés de la victime. Ils ont indiqué également ne pas la connaître ou ne pas la reconnaître, leur témoignage est flou sur ce point. Son visage, comme le souligne le rédacteur du dossier, avait subi de forts dommages. Le même rédacteur note qu’une enquête rapide a montré que les deux témoins en question ont été identifiés comme d’anciens clients du restaurant autrefois tenu par cette femme. Ce détail n’a pas été retenu. Un corps allongé sur le ventre, brisé ou abîmé peut ne pas être formellement reconnu.

L’événement s’est produit place de la Concorde, tôt le matin, à un moment de la crise de ces dernières années. Il se passait le même jour d’autres renversements plus importants que celui d’une veuve bousculée dans la rue. L’enquête ouverte sur ce qui n’était, semble-t-il, qu’un accident, même suivi d’un délit de fuite, a été close aussitôt.

– Vous constatez comme moi que je vous ai fait venir pour pas grand-chose. Je n’ai aucun moyen de faire rouvrir ce dossier, pas d’élément nouveau, une personne sans importance, un accident d’une grande banalité sur la voie publique. Le seul détail qui pourrait retenir notre attention, c’est l’identité des témoins, puisqu’ils étaient clients du restaurant de la veuve au moment où vous y exerciez vos talents. MM. Pisan et Desloges, leur nom vous dit quelque chose ? On m’a affirmé qu’ils ont continué à faire partie de votre clientèle, plus tard, au Trapèze, qu’ils s’y déclaraient vos amis.

– Nous nous sommes fâchés à ce moment-là. Je vous dis cela, au cas où vous auriez l’idée de me faire endosser la responsabilité de l’accident de Mme Maudor, avec l’aide d’amis comme Pisan et Desloges. Ne me parlez pas d’amis comme ceux-là.

– Je vous ai assuré que je n’avais aucun moyen d’ouvrir une nouvelle enquête sur ce sujet.

– Avouez que vous m’avez bien imaginé dans le véhicule en fuite.

– Si vous étiez Audierne David, peut-être. Si vous étiez son gendre, après avoir été son amant. Mais on entre là dans le domaine des poncifs du crime. Je reconnais que la justice s’occupe exclusivement d’affaires d’une banalité désastreuse. Les crimes et les criminels passionnent généralement le public, un juge ne se l’explique pas. Tous plus insignifiants les uns que les autres. Il faut admettre que la banalité plaît.

– Je suis un homme banal, votre justice n’hésitera pas à me mettre sur le dos un crime banal.

– Vous n’êtes pas un cuisinier banal. Votre poularde de Bresse frottée à la truffe me rappelle que vous êtes capable de bien des choses, de fuir un mariage, de changer de nom, pas de tuer une femme dans un lamentable accident de la route.

– Si vous ne me mettez pas en cause dans cette histoire, pourquoi m’en parler ?

– Je ne peux rien en faire du point de vue judiciaire. L’affaire est close. Mais vous, vous pouvez y réfléchir, associer les faits autrement, mélanger les personnes en cause, faire réduire le tout, comme vous savez si bien le faire, lui donner un peu d’épaisseur. Quand vous serez prêt à servir, invitez-moi à votre table. J’attends ce moment depuis longtemps, mais je suis un juge patient. Utilisez le délai que je vous accorde et qui va fâcher une fois de plus Mme Maudor Agathe. Si vous n’en tirez rien de bon, j’en serai réduit à trouver un biais pour vous mettre en cause dans la mort brutale de Mme Maudor Jeanne. Vous voyez, je vous laisse courir votre chance ; pas plus longtemps qu’il n’est permis.

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Le chef change d’obsession en cuisine. Le doute s’atténue, la question de l’oubli possible de ce qu’on a fait ou non ne le travaille presque plus, il n’en est pas plus tranquille. La tête du juge Gau n’en finit pas de repasser devant lui. Qu’est-ce qu’il attend d’Élie, avec ses incitations ? Pour réfléchir, il réfléchit. Faire aboutir sa réflexion, c’est autre chose. Mettre ensemble la veuve, sa mort accidentelle, Pisan, Desloges et Agathe, c’est au-dessus de ses forces.

Pisan et Desloges, il les a foutus dehors une fois pour toutes, ils n’ont jamais remis les pieds au Trapèze. Il sait qu’ils ont essayé de tirer profit de la crise, au service de tous les groupes influents, des malins sensibles aux plus infimes frémissements de chaque camp, pour en changer, dès que l’un faiblissait et que l’autre montait. Ils ne se trompaient jamais, des stratèges de l’anticipation, ne trahissant jamais trop tard, ne se montrant pas plus que ça, pour flotter inaperçus d’un groupe à l’autre. Tout ça pour se faire nourrir partout, par tous, et à l’œil. La boustifaille, ça mène le monde, tout le monde, eux les premiers. Ils sont restés des champions de la grivèlerie, en étendant le champ de leur escroquerie, grâce aux troubles. Personne ne les a exploités comme eux. Depuis qu’ils se sont atténués, plus de trace de Pisan et Desloges. Des gens malheureux par temps calme.

Il faut se demander ce que leur a rapporté leur témoignage, leur présence sur le lieu de l’accident, ce que ça leur a donné à manger surtout. Le juge Gau a raison, pas de hasard désintéressé avec eux. Ils n’ont pas assisté à l’accident de la veuve sans la reconnaître. Le jour même pas levé… Personne ne les a rencontrés debout si tôt. La place de la Concorde vide, un véhicule à toute allure lancé sur elle, ils sont dedans, ou, s’ils sont sur la place, ils accompagnent la veuve, la poussent au bon moment. Ils ne se trompent jamais sur le bon moment. Ils jouent les affolés, font venir les secours, témoignent avec leur bonne mine. Ils inspiraient confiance dans tous les restaurants, doués, les Pisan et Desloges. S’ils avaient encore des amis bien placés, à ce moment-là, ils n’ont eu aucun mal à faire fermer le dossier. Accident malencontreux.

Il manque un seul détail, la raison qui les aurait conduits à fracasser une femme comme la veuve sous des roues. Élie remue les ingrédients dans tous les sens, il n’en sort rien. Les clients s’impatientent, tous les plats ont pris au moins une demi-heure de retard. Le soir, on est obligé de constater que les comptes ne sont plus ce qu’ils étaient. Le second ose lui répéter ce qu’il entend aussi : le chef saborde sa cuisine.

Le second reste un homme modeste et solide, difficile de lui donner tort. Il faudrait en finir avec les questions obsessionnelles et retrouver cette paix qui finit toujours par lui échapper. Comment s’y prendre ? Trouver les réponses pour Pisan et Desloges, pour Agathe et pour lui aussi. Quand une sauce a tourné, un chef sait la rattraper, une goutte de citron ou de lait, des tours supplémentaires, frénétiques, à s’en paralyser la main, et laisser reposer.

Il prend la décision de fermer le Trapèze quelques semaines. Tant pis si on pense qu’il a fait faillite ou qu’il ne sait plus cuisiner. Le jour où il rouvrira son restaurant, ce sera une autre cuisine, les vrais curieux reviendront, gagneront les connaisseurs plus prudents, rallieront les dénigreurs frimeurs suivis par les petits mangeurs influençables. Ce sera le moment de leur apprendre à manger.

– Vous êtes sûr de ce que vous faites, chef ?

– Pas du tout. Mais ça ne doit pas vous inquiéter. Vous savez que, quand j’ai un poisson sous les yeux, je ne sais pas ce que je vais en faire. Paraîtra-t-il entier sur une assiette ou en filet ? Sa tête servira-t-elle à un fumet, parfumé de quelle herbe nouvelle ? La décision se prend à la seconde. Alors aujourd’hui fermeture.

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Sa première idée, remettre la main sur Pisan et Desloges. Pendant des années ils se sont pointés, enfarinés, les bons amis, alors qu’on ne voulait pas d’eux. Les pieds sous la table, chez eux chez Élian, et, en conclusion de chaque repas, une dose de chantage pour effacer l’addition.

Jamais il n’a eu une telle envie de les revoir ; introuvables. Pas une ancienne connaissance, un seul habitué, n’a envie de se souvenir d’une paire pareille. On se demande comment ils se sont tirés de leurs multiples revirements. Leur absence prolongée permet à quelques-uns de penser qu’ils ne s’en sont pas tirés, une satisfaction partagée.

– Tu devrais essayer les prisons, suggère un ancien des quais, retrouvé au même endroit par Élie. Tout vieux avant l’âge, le dernier de ce temps, il se souvient du véritable Audierne, de sa mort.

– Tu pourrais assurer à un juge que je ne suis pas Audierne ?

– Les juges ne croient pas les types comme moi.

– Le juge Gau n’est pas un juge comme les juges.

– Un juge quand même. Aucune raison de le voir, rien fait de mal. Vingt ans à crever dans la rue sans voler, un juge voudrait pas le croire.

– Il te demanderait rien sur toi. C’est moi qu’il accuse d’avoir fait quelque chose de mal.

– Tu as un truc à manger ? Je me souviens que tu faisais cuistot.

Élie Élian se sent bête, ne rien avoir à proposer à un vieil ami crève-la-faim, quand on a tenu les cuisines du Trapèze.

– J’ai fermé mon restaurant. Faut que je trouve à manger ailleurs.

– Te revoilà dans la rue, alors ? Un comme toi ? Comme moi ?

– On dirait. À deux on trouvera plus facilement à s’en mettre sous la dent.

– Si tu le dis. Je fais les arrière-cuisines et les fins de marché, on trouve toujours un truc qui traîne.

– Ça nous fait un point commun.

– Mais moi je récupère le pourri invendable. Et puis, c’est pas l’heure.

– Tu as des heures pour manger ?

– Pas pour manger, pour trouver à manger.

– Je t’ai jamais vu traîner autour de ma cuisine.

– On doit pas être du même quartier. Et tu m’aurais envoyé les balais.

– Peut-être, j’aurais eu tort. Je me souviens plus de ton nom.

– Tu l’as jamais su. Je me souviens pas du tien non plus.

– Il suffit que tu te rappelles que je ne suis pas Audierne.

– C’est embêtant les noms. Si tu me donnes quelque chose de bon à manger, je dirai peut-être que t’es pas Audierne.

– Et Pisan et Desloges, tu es sûr de ne pas les avoir croisés récemment ?

– Quand on ne croise plus quelqu’un, c’est qu’il est en prison ou à la morgue. Essaye les deux.

Élie donne ce qu’il lui reste d’argent.

– Audierne a fait les deux. La prison et la morgue. Heureusement pour toi que t’es pas Audierne. Je le jurerai devant qui tu voudras, si tu m’évites le tribunal.

Élie Élian se fait refouler de la morgue et des prisons. On n’entre pas comme ça pour demander si quelqu’un est enfermé sur place. Il fait appel au juge Gau. Un homme comme lui doit connaître les directeurs de prison.

– Il était temps de vous y mettre, dit le juge. Si vous ne rouvrez pas rapidement votre Trapèze, on oubliera jusqu’à son nom.

Le juge Gau ne fait pas traîner les choses, contrairement à l’institution qu’il représente. En trois jours, il est capable de désigner les deux prisons qui hébergent Pisan et Desloges, incarcérés pour des transports de fonds frauduleux, au nom d’un parti. Ils nient, alors qu’ils ont été interpellés chargés comme des mules, en pleine livraison.

– Ils doivent être malheureux, dit Élie, la première fois qu’ils ne sont pas ensemble.

– Ne vous apitoyez pas trop sur leur sort. Ils ne vous veulent pas que du bien, il me semble.

Le dernier obstacle à une rencontre avec Pisan et Desloges, c’est les papiers. Demander un parloir, si on n’est pas un proche…

– Mais je suis un proche.

– D’une certaine manière, oui. Il faut aussi faire une demande écrite, justifier de son identité. Avec vous, ce n’est pas gagné.

– J’ai un témoin qui a connu Audierne et l’a vu malade, ramassé presque mort dans la rue, convoquez-le, il ne vous restera plus qu’à valider mon identité sous le nom d’Élian. Le reste suivra.

– Vous progressez plus vite que je ne le croyais.

Le juge Gau ne règle pas tout dans la semaine, il ne faut pas bousculer l’institution, il se contente de couvrir les demandes de visite d’Élian dans chacune des prisons.

Les rencontres avec Pisan et Desloges sont troublantes. Ce ne sont plus les mêmes. Séparés, ils parlent moins fort, avec moins d’assurance. Deux bons petits garçons soucieux du dehors, heureux de revoir Élian. Sa vue leur redonne de l’appétit, ils mangent si mal au réfectoire de la prison. Le seul avantage, c’est que c’est gratuit. Ils lui demandent le nom des plats qu’il sert en ce moment, décrivent ceux qu’ils ont goûtés au Trapèze.

– Et ceux que tu mangeais chez la veuve, tu t’en souviens aussi ?

Ils sont moins nets sur le sujet, leur nostalgie ne remonte pas si loin. Élie demande à Pisan par quel miracle il a retrouvé la veuve allongée sur la voie publique. Pisan le renvoie à Desloges, qui marchait devant, a mieux vu. Desloges, interrogé trois jours plus tard, rejette la responsabilité sur Pisan.

– Tu parles de quelle responsabilité ?

– De nous deux, c’est toujours lui le responsable.

Élian sait bien que Desloges ne fait qu’obéir à Pisan. Cette fois-là, à quel ordre a-t-il obéi ? À l’ordre de ne pas parler ?

– À moi, tu peux le dire, je ne suis pas un juge. Et j’ai vu Pisan, il te fait passer le message. Tu dois m’expliquer pour la veuve.

Desloges accepte de reconnaître qu’ils l’accompagnaient, ce matin-là. Ils ont même reçu de l’argent pour ça, pour la guider à un endroit précis. Et c’est arrivé à l’endroit précis, mais lui ne savait pas ce qui allait arriver.

– Et Pisan ?

Pisan ne donne jamais tous les détails de ce qu’il fait à Desloges, alors on ne sait pas. Il a seulement dit qu’il fallait donner le même témoignage.

– C’est lui qui a poussé la veuve, ou toi ?

– Il l’a retenue plutôt.

– Pour qu’elle reste au bon endroit ?

– Au mauvais endroit plutôt. Elle y est bien restée.

– En gros, vous êtes innocents, vous avez seulement permis qu’une femme se fasse tuer dans un accident préparé.

Desloges admet qu’ils ont rendu service à des tas de gens depuis des années. Ils ne sont à l’initiative d’aucune action délictueuse, surtout lui, mais, à la fin, on les sollicite toujours pour aider. On ne peut pas trop leur en vouloir, ils aiment aider, pourvu que la récompense soit belle.

– Si tu aimes aider, n’hésite pas.

– En échange de quoi ?

– L’intervention d’un juge. C’est incroyable, j’obtiens de lui ce que je veux.

– En échange de quoi ?

– D’une poularde de Bresse frottée à la truffe de Bourgogne.

– Ça se défend. Alors va demander à Pisan, il saura mieux te dire.

– Si Pisan m’aide, je peux l’aider, mais pas toi. Si tu m’aides, je te fais profiter de mon juge Gau, pas Pisan.

– Alors va demander à la fille de la veuve, Agathe.

– C’est elle qui vous a sollicités ?

– Pisan dirait que oui. À cette époque-là, on était bien placés, on avait des amis importants. On nous sollicitait beaucoup et pour n’importe quoi. Tout passait. Et ça s’est arrêté.

Élian demande encore à Desloges s’il a entendu parler du mariage d’Agathe et d’Audierne. Là, il ne sait plus, Pisan en a peut-être parlé. C’est lui qui discutait avec Agathe, avec tout le monde. Desloges n’a jamais fait que suivre, faut pas trop lui demander, seulement interroger Pisan et Agathe. Un deuxième parloir avec Pisan, il ne faut pas y compter dans l’immédiat. Alors Agathe. Ce n’est pas qu’il tient à la voir, Agathe, mais il commence à trouver qu’elle revient souvent dans la conversation de Pisan et Desloges. Le juge Gau doit connaître son adresse. Il ne va pas la lui donner comme ça, en plein conflit matrimonial, il ne laisserait pas le mari supposé aller régler son compte à l’épouse imaginaire.

– Vous la rencontriez où, Agathe ?

– Je ne la rencontrais pas.

– Pisan allait chez elle ?

– Je crois. Sur un quai. Un meublé sous les toits. Elles ont pas brillé après ton départ, les Maudor, c’est pas comme toi.

– Quel quai ? Ne me dis pas d’aller demander à Pisan.

– J’allais te le dire. Je sais plus, rive gauche, un nom de philosophe.

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Quai Voltaire, Élie Élian longe la Seine, repasse au pied des immeubles, scrute les étages, les entrées, attend. La journée sans Agathe, quai Voltaire, jusqu’au soir. La porte d’un porche, bleue, s’entrouvre, ce corps frêle, veillant tête penchée sur ses pas, Élie a du mal à croire que ce soit celui d’une femme jeune. Elle marche petit, ce serait facile de la rattraper, il préfère la suivre à distance.

L’heure du dîner, il l’imagine en route vers un restaurant, se traite d’imbécile. Sous prétexte de son métier, supposer qu’une femme comme Agathe ne penserait qu’à faire un bon repas, pas futé. Il se fait cette réflexion qu’il n’a jamais mangé avec elle, au temps où il vivait et travaillait avec sa mère. Ils n’avaient pas le même rôle ni les mêmes horaires. Il cuisinait avant, elle servait ensuite. Surtout, manger, c’était la folie de Jeanne Maudor ; manger en toute occasion, surtout en dehors de la table, dans un lit, dans la cuisine, partout. La fille devait manger aussi, il n’en doute pas, il se dit soudain qu’il ne l’a jamais vue manger non plus. Pas de goût pour ça, un franc dégoût, c’est sûr. Ou elle se cachait pour manger, comme si c’était faire des saletés, va comprendre.

Elle l’accompagnait au marché pour régler les achats. La veuve n’avait pas confiance en lui pour l’argent, surtout au début. Les commerçants leur proposaient des échantillons de leurs produits pour les convaincre de leur qualité, c’est lui seul qui goûtait, Agathe disait non à chaque fois.

Si elle ne cherche pas un restaurant, elle va bien faire quelques achats dans une épicerie, le minimum vital, un fruit. Ce n’est plus l’heure de faire des courses. Elle va rejoindre un homme ? Élie ne sait pas comment elle mange, pas plus comment elle vit, avec qui. Elle va retrouver un grand fort, lui désigner ce cuisinier qui la suit, pour lui mettre une raclée. Idiot, si elle le prend toujours pour Audierne et son mari.

Il l’aborde avant qu’elle ne soit accompagnée, elle n’est pas surprise de le voir apparaître sur sa droite au bout de la rue du Bac. Elle dit qu’elle l’a vu de sa fenêtre du cinquième étage faire son va-et-vient la moitié de la journée. Il ferait mieux d’être à ses fourneaux. S’il vient lui annoncer qu’il reconnaît ses torts, qu’il s’adresse directement au juge ou à son avocat. Si c’est pour faire pression sur elle et lui demander encore de retirer sa plainte, il perd son temps. Elle n’a rien de nouveau à lui dire.

Il lui propose de l’inviter à dîner, pas au Trapèze, la maison est fermée.

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