Un enfant, t. 3/3
Chapitre Premier.
SIX ans sont écoulés. Une femme, jeune encore, est agenouillée sur le même petit tombeau de marbre blanc où Louise priait autrefois, où pendant long-temps elle n’a plus prié.
L’attitude mélancolique des saules qui se penchent pour cacher les tombes, les promeneurs indifférens, les curieux moqueurs, les amans qui fuient sous la voûte épaisse des arbres, tout nous fait souvenir que nous sommes au Père-Lachaise, ce cimetière odorant et joyeux comme un jardin touffu de roses.
Mais la femme qui prie là-bas sur ce petit tombeau de marbre ne voit, elle, dans ce jardin, qu’un misérable cimetière; elle murmure tout bas le nom de Dieu et elle pleure.
Si cette femme est Louise, il faut que de longs malheurs aient passé sur sa tête. Rien ne ressemble moins à la fille de madame Drouart, à la belle maîtresse de Gustave, à l’amie de l’insouciante madame Valery, rien ne lui ressemble moins que la pauvre créature maigre, pâle et mal vêtue qui gémit et qui crie:
—Ma mère! mon Dieu! ma fille!
Voilà quatre dimanches de suite, à la même heure, que cette femme revient, après six ans d’absence ou d’oubli, répandre de blanches couronnes arrosées de larmes sur ce frêle mausolée sans nom.
Elle continue de prier, abîmée qu’elle est dans la pensée de Dieu et dans le souvenir de ses maux, de ses fautes peut-être...
Un vieil homme infirme, soutenu par une domestique aussi vieille que lui, monte à pas lents le sentier qui conduit au petit tombeau de marbre. A l’aspect de cette femme agenouillée là, il s’arrête, surpris d’abord, puis, poursuivant sa pénible route, il s’avance vers le tombeau, s’affaisse lentement et se laisse tomber sur ses deux genoux à côté de la femme en prières.
Tous deux ils se regardent avec émotion. C’est le vieillard qui parle le premier.
—Vous l’avez donc connu, mademoiselle?
Mais la jeune femme recule étonnée et garde le silence.
—N’ayez pas peur, mademoiselle, reprend le vieillard, je sais que mon pauvre enfant aimait une femme. Cette femme, c’est vous, je n’en doute pas; eh bien! vous êtes ma fille, nous allons parler de mon fils ensemble.
—Monsieur!... s’écria Louise en se levant... la douleur vous égare... ce tombeau...
—Est le tombeau de mon fils, mademoiselle... mais ne craignez rien de son père. Je chérissais trop mon enfant pour ne pas vous aimer aussi, vous qui venez lui apporter des fleurs...
Le vieillard se mit à sangloter.
—C’était mon seul appui, mon seul ami, je peux dire... Il y a sept ans bientôt que Dieu me l’a enlevé... et, depuis sept ans, je demande au ciel la grâce de me réunir à mon pauvre Octave...
Louise, immobile, jetait sur le vieillard des regards pleins d’effroi.
—Monsieur, s’écria-t-elle enfin, ce que vous dites n’est pas possible... Votre fils, votre fils, je ne le connais pas... C’est ma fille, monsieur, qui est dans ce tombeau!
—Mon fils, madame, mon pauvre Octave!... Je ne comprends rien à votre erreur.
—Mais, monsieur, c’est vous qui vous trompez... Au nom du ciel, ne me dites pas le contraire!... Je suis venue il y a six ans pleurer et prier ici. Voilà quatre dimanches de suite que j’y viens prier et pleurer encore... Je n’ai pas pleuré sur un étranger, monsieur... Non, ce serait à me rendre folle!... C’est bien ma fille qu’on a enterrée là...
—Non, madame, je vous répète que c’est mon enfant.
Le vieillard fit signe à sa domestique d’approcher, et, sur un ordre qu’il lui donna, la vieille servante dégagea le tombeau de l’épaisse étoffe noire qui en cachait le faîte.
—Lisez, madame, dit-il.
Louise, anéantie, les yeux fixés sur le sol, n’entendait ni ne voyait rien.
—Mais regardez et lisez, ajouta tristement le vieillard:
A LA MÉMOIRE D’OCTAVE-LAURENT VERRIER,
MORT A TRENTE-UN ANS.....
La voix sourde et lente du père continuait de dire l’inscription funèbre du fils, lorsque Louise, à la vue de cette épitaphe, jeta un cri terrible; un de ces cris qui réveilleraient les morts dans leurs tombeaux, si les morts se réveillaient...
—Ce n’est pas ma fille qui est là! C’est un homme!.. Ah! malheureuse!... malheureuse!
—Madame, calmez-vous, cette tombe n’est pas la seule...
—Cette tombe, monsieur, interrompit Louise avec épouvante, cette tombe, j’ai pleuré dessus.... et dessous il n’y avait rien à moi..... rien qu’un étranger! Mais où est donc ma fille?... s’écria-t-elle en se meurtrissant le visage.
—Peut-être ici près, madame, répondit le vieillard ému de sa douleur; le tombeau de votre fille ne doit pas être bien loin... Le fossoyeur vous aura trompée sans le vouloir; mais, ajouta-t-il, les personnes qui étaient à l’enterrement vous indiqueront la place...
—Et quelles personnes, monsieur, quelles personnes?... le sais-je?.. On a enterré ma fille à mon insu...... Je n’y étais pas, moi, monsieur!...
—Je le crois bien, madame...... Mais enfin vous avez vu?...
—Rien, rien, monsieur; je n’ai rien vu... ils ne me l’ont montrée ni vivante ni morte!
Le vieillard fit une exclamation de doute.
Louise répéta d’une voix désespérée: ni vivante ni morte!
Après quoi elle s’éloigna rapidement. Le vieillard la suivit long-temps des yeux. Elle courait d’un bout du cimetière à l’autre, et elle cherchait en pleurant parmi les tombes.
. . . . . . . . .
A cette époque, Louise occupait une petite chambre, au quatrième étage, dans la rue des Fossés-Saint-Victor. Dire comment elle était tombée là, nous l’ignorons; depuis quel temps, nous l’ignorons de même. Tout ce qu’il nous a été possible de découvrir, c’est que Louise habitait la rue des Fossés-Saint-Victor, lorsque nous l’avons retrouvée, demandant sa fille à tous les tombeaux du Père-Lachaise.
En quittant le cimetière, Louise, au lieu de rentrer chez elle, prit le chemin de la rue Bleue, où avait autrefois logé madame Lefebvre. Peut-être, se dit-elle, cette femme y demeure-t-elle encore. Je saurai si elle m’a trompée. Il faut qu’elle me dise ce qu’ils ont fait de ma fille!
Madame Lefebvre avait déménagé l’année précédente. Louise demanda si l’on ne savait pas sa nouvelle adresse. Le portier répondit qu’elle ne l’avait pas laissée en partant; mais, à force d’instances, Louise obtint de lui cette réponse: Je crois qu’elle demeure rue Chauchat, nº 13 ou 15; je n’en suis pas bien sûr.
Par hasard, Louise frappa tout d’abord à la porte de la maison nº 15, et c’était là vraiment le domicile de la Lefebvre, qui pour l’instant était sortie. Je reviendrai dans la journée, dit Louise. En effet, elle revint, mais inutilement. La Lefebvre ne rentra que fort avant dans la nuit.
Le lendemain, lundi, de bonne heure, Louise était rue Chauchat. La Lefebvre était absente depuis quelques minutes; mais elle avait donné ordre au portier de dire qu’elle serait de retour à deux heures précises. Louise attendit dans les environs, et enfin elle rencontra son ancienne femme de chambre. L’étonnement de celle-ci fut grand à voir Louise flétrie comme si elle était vieille, mal vêtue comme si elle était dans une extrême misère.
—Ah! mon Dieu! s’écria la Lefebvre, c’est vous, ma chère petite dame! Qu’est-ce que vous êtes donc devenue depuis le temps? C’est cette Valery qui vous a réduite là, je m’en doute.... Si vous m’aviez écoutée.... mais vous n’avez jamais voulu.... Je parie qu’elle vous a mangé toutes vos pauvres rentes?... N’est-ce pas? Ah! ces coquines de femmes, je vous avais bien dit de vous en méfier...
Louise n’osait lever les yeux, une vive rougeur colorait les pommettes amaigries de ses joues.
—Et que faites-vous maintenant? demanda la Lefebvre.
—Je travaille, répondit Louise.
—Elle travaille! pauvre cher trésor! j’avais toujours pensé que vous en reviendriez là: vous n’étiez pas faite pour la coquetterie, vous, ça ne vous allait pas. Enfin, je conçois, vous avez voulu vous étourdir... Mais cette Valery, vous en a-t-elle mangé, de l’argent?... Hé! vous n’avez rien à me reprocher, toujours! je vous ai donné de bons conseils; je vous ai dit: Restez avec moi, madame; vivons ensemble, ne nous quittons jamais.. mais, bah! les jeunes filles n’écoutent que leur tête!
—Madame Lefebvre, interrompit Louise, en faisant un effort sur elle-même, je viens vous demander ce qu’est devenu.....
—Monsieur Gustave? je n’en ai jamais entendu parler depuis vous, madame. Seulement, je reçois de sa part, de temps en temps, de petits secours... mais peu de chose.
—Ah! il ne vous a donc pas oubliée, vous?
—Et pourquoi m’aurait-il oubliée? répondit la Lefebvre; moi, je n’ai jamais été sa maîtresse.
—Il ne s’agit pas de M. Gustave, que je méprise et qui sans doute me méprise aussi, répliqua Louise d’une voix altérée par l’émotion. Ce que je veux savoir, madame Lefebvre, et ce que vous allez me dire tout de suite, ou je saurai bien vous y contraindre, c’est en quel endroit on a mis mon enfant.—Qu’est devenue ma fille?
Louise tremblait de tout son corps, et ses lèvres agitées, quoique muettes, disaient l’exaltation douloureuse de son ame.
La Lefebvre resta un moment interdite.
—Votre fille? répondit-elle. Mais, vous le savez bien, elle est morte.
—Où l’a-t-on enterrée?
—Au Père-Lachaise.... mon Dieu, mais calmez-vous. Est-ce que vous n’avez plus votre raison?... Quoi! vous ne vous souvenez pas du jour où je vous ai conduite à ce petit tombeau de marbre?
—Eh bien?
—Eh bien! madame, ce petit tombeau, c’était celui...
—D’un jeune homme que je ne connais pas! s’écria Louise, la face ruisselante de larmes. J’ai vu le père de ce jeune homme, de cet étranger, que je croyais être ma fille... Vous m’avez fait prier et pleurer sur un tombeau vide, jeter des fleurs sur l’enfant d’un autre... Ah! c’est horrible! c’est horrible!.. Madame Lefebvre, ajouta-t-elle d’une voix suppliante, je vous en conjure, où a-t-on mis ma pauvre fille? où est enterrée mon enfant? —Car elle est morte, ma fille, vous ne me trompez pas, elle est bien morte?
—Si elle est morte?... Ah! par exemple, je le crois bien qu’elle l’est, la pauvre petite! Eh bien! voilà une idée!... Ce n’est pas l’embarras, qui est-ce qui aurait jamais cru ça d’un enfant si fort et si beau?
—Vous l’avez vue, vous.... n’est-ce pas qu’elle était belle?
—Superbe! madame. Mais n’en parlons plus... ça me fait trop de mal et à vous aussi... Une petite fille charmante, quoi!
—Souriait-elle, madame Lefebvre? demanda Louise, dont la figure était alors un incroyable mélange de douleur et de joie. Ses petits yeux étaient-ils ouverts? Ses cheveux, avez-vous vu ses cheveux?... Et sa petite bouche, madame Lefebvre, ses petites mains?... chère enfant!
La Lefebvre voulut reporter les idées de Louise sur un sujet moins triste, mais Louise s’obstinait à parler de sa fille, à demander surtout en quel lieu elle était enterrée, et pour quelle raison, par quel raffinement de cruauté on l’avait conduite, elle malheureuse mère, sur un tombeau qui n’était pas celui de son enfant.
La Lefebvre, d’abord un peu embarrassée de répondre, finit par assurer Louise que ce malentendu avait pour unique cause la douleur de Gustave; qu’il n’avait pu venir à l’enterrement, tant son désespoir était affreux; et que, elle madame Lefebvre, elle s’en était fiée à sa mémoire qui l’avait égarée aisément au milieu de tous les petits chemins, et de toutes les petites tombes dont est parsemé le Père-Lachaise. Cependant, si vous y tenez beaucoup, madame, ajouta-t-elle, demain, ou un autre jour, je vous conduirai au cimetière, et j’ai tout lieu de croire que nous serons plus heureuses.
Louise accueillit cette proposition avec transport. Elle insista pour emmener tout de suite madame Lefebvre, mais celle-ci, tout en feignant de se rendre à ses vœux, lui dit de l’air le plus triste qu’elle put se donner:
—Je ne demande pas mieux que de vous accompagner, madame, certainement... Mais au bout de six ans, comment voulez-vous que je me rappelle?... Si nous allions nous tromper comme la première fois, je me le reprocherais toute ma vie. Vous concevez? un tombeau où l’on n’a mis ni inscription, ni rien qui le fasse reconnaître..... M. Gustave devait faire graver dessus le nom de votre fille, son âge, le jour où elle est morte, mais M. Gustave est parti si vite... Il était si chagrin, si troublé!..... C’est égal, madame, nous chercherons une petite tombe toute simple, sans nom, et ce sera peut-être celle-là.
Ce mot peut-être, que madame Lefebvre n’avait pas dit sans intention, frappa douloureusement le cœur de Louise. Elle tressaillit d’horreur à la pensée de prier pour la seconde fois sur une tombe étrangère et vide...... Elle vit là un châtiment de Dieu, qui lui refusait la consolation même de pleurer sur les cendres de sa fille. Tout bonheur lui était donc ôté! Après six ans de désordre ou d’illusion, seule, pauvre, flétrie dans son ame et dans sa beauté, au moment où elle demandait au passé quelques ressouvenirs d’amour qui lui fissent oublier le présent, le passé devenait stérile, impitoyable. Elle ne pouvait retrouver le tombeau de son enfant, et sa mère, sa vieille mère dont elle avait causé la mort, avait été jetée dans la fosse commune..... Elle était sans passé, sans présent, sans avenir! D’amis, elle n’en avait plus: les vivans l’avaient abandonnée, et elle ne savait où étaient les morts....
—Adieu, madame Lefebvre, dit Louise, adieu pour toujours!
La Lefebvre essaya de la retenir, de lui faire comprendre que le désespoir ne remédie à rien; mais Louise, sans l’écouter et sans l’entendre, ouvrit violemment la porte et s’enfuit.
Elle achevait de descendre l’escalier, et l’éclat de ses sanglots venait encore frapper l’oreille de madame Lefebvre.
—La pauvre fille! murmura piteusement la femme de chambre. Si elle était restée avec moi, si elle n’avait pas écouté cette Valery, elle serait moins malheureuse, elle aurait plus d’argent qu’elle ne paraît en avoir, et moi j’aurais fait de meilleures affaires. Cependant, pensa-t-elle, au cas où M. Gustave serait à Paris, je ne veux pas perdre l’occasion de lui dire que son ancienne maîtresse est revenue et qu’elle est misérable. Il fera quelque chose pour elle, s’il en a envie; mais pour moi je suis bien certaine qu’il ne m’oubliera pas. C’est un service que je lui rends: il se tiendra sur ses gardes. Comme il disait: Cette femme-là est capable de tout.
Laissons madame Lefebvre allant s’informer si Gustave est à Paris ou à la campagne, en Angleterre ou en Suisse, et suivons Louise autant que la rapidité de sa course nous le permet.
Elle longe la rue du faubourg Montmartre, traverse les boulevards, la rue Vivienne, le Palais-Royal, et se dirige vers les quais.
La voilà parvenue sur le quai du Louvre. Il fait un soleil doux. La foule des promeneurs est grande. A mesure qu’elle approche du bord de l’eau, son pas devient lent, son courage faiblit: elle regarde timidement par-dessus le parapet, comme pour mesurer la hauteur de sa chute. Des enfans sont là qui jouent sous le pont; des bateliers suivent le courant. Elle détourne la tête et aperçoit différentes personnes qui se sont arrêtées près d’elle et qui l’examinent.
Elle s’éloigne du parapet et se dit:
—Je reviendrai ce soir, à la nuit. On ne me verra pas et j’aurai peut-être plus de courage.
En marchant au hasard, elle est arrivée en face du Pont-Royal, vis-à-vis de la grille des Tuileries. Elle a été près d’entrer dans le jardin; mais à la vue de tout ce monde qui est là, joyeux, et qui se promène, Louise continue sa marche tout le long du quai devenu plus solitaire.
Elle a passé la place Louis XVI, et bientôt elle se glisse sous les arbres sombres des Champs-Élysées.
Une allée lui paraît plus sombre encore que les autres: c’est celle-là qu’elle choisit. Quelques rares piétons la rencontrent; les uns l’accostent et lui sourient; les autres l’accueillent d’un geste effronté. Elle fuit de sentiers en sentiers, se jette au milieu de la foule, se rejette dans la solitude, perd son chemin et le retrouve à peine parmi ce labyrinthe d’allées désertes ou passantes.
Voilà plusieurs heures qu’elle marche. Le jour commence à baisser.
Au détour d’une allée, Louise aperçoit tout à coup, à vingt-cinq pas devant elle, une petite fille courant après un cerceau que bien vite l’enfant rattrape et chasse dans les jambes d’un homme qui le lui renvoie en riant.
Les joues de la petite fille sont éclatantes de joie et de santé. Sous son grand chapeau de paille coule une blonde chevelure qui tombe en longues boucles sur ses épaules. Ses jambes sont à l’aise sous un large pantalon blanc, et sa robe large et blanche aussi flotte et descend à la hauteur du jarret; sa taille est élancée, ses mouvemens sont gracieux et souples.
Le cerceau qu’elle chasse à l’aide d’une badine dévie du but où elle le pousse, et, fuyant à côté de l’homme qui l’attendait au passage, il arrive jusqu’à Louise, involontairement distraite par ce jeu.
Louise s’est emparée du cerceau, et, sans le vouloir, comme par un ressouvenir machinal d’enfance, elle pousse légèrement le jouet vers l’enfant, qui le lui renvoie à son tour.
Cette fois, Louise garde le cerceau et laisse venir la petite fille jusqu’à elle.
—Que vous êtes jolie, mon enfant! lui dit Louise; laissez-moi vous embrasser, voulez-vous?
La petite fille tend son front, où Louise dépose un baiser, puis deux.
—L’heureux âge! dit-elle en soupirant.
L’enfant comprit sans doute qu’on lui demandait son âge, car elle dit:
—J’ai six ans, madame.
—Six ans! répète Louise en la regardant avec amour et douleur.
Elle a passé ses bras autour du cou de la petite fille, elle lui baise les yeux, elle roule dans ses doigts les soyeux anneaux de sa blonde chevelure.
—Six ans! répète-t-elle, ce serait l’âge de la mienne...
Et des larmes de tristesse lui viennent en pensant à l’heureuse mère de cette enfant.
Elle continuait à se tenir penchée sur la petite fille indifférente à ses caresses, impatiente même de quitter Louise, et de reprendre sa volée avec sa badine et son cerceau. Mais plus l’enfant témoignait l’envie de s’en aller, plus Louise la pressait contre elle. A la fin, surprise et honteuse de la retenir presque par violence, Louise ouvrait lentement ses bras pour lui donner passage, lorsque en relevant la tête elle aperçut un homme à ses côtés. Il tenait dans sa main la main de la petite fille, qu’il attirait doucement à lui.
Cet homme sourit à Louise comme ferait un père dont on vient de caresser l’enfant; mais tout à coup ses lèvres, qui souriaient, tremblèrent, et il détourna son visage pâle de stupeur.
Louise, qui était encore à demi accroupie, se dressa d’un bond.
—Ah!... cria-t-elle.
Cette exclamation fut suivie d’un long silence et d’une immobilité complète; cependant la petite fille et l’homme s’éloignaient avec vitesse. Louise poussa de nouveau des sons étouffés et se mit à courir. Elle rejoignit l’homme et l’enfant au moment où l’un et l’autre quittaient l’ombre du bois pour passer sur la chaussée. Là, une voiture les attendait sans doute, car ils n’eurent pas plus tôt paru qu’un domestique s’empressa d’abattre le marchepied devant eux.
Louise, avec ses deux mains, saisit l’homme par les basques de son habit.
—Qu’est-ce là? dit-il, que demande cette femme?...
—Pardon, monsieur, répondit Louise, fortement émue, n’êtes-vous pas M. Gustave Charrière?
En toute autre occasion, Gustave eût renié son nom, mais la présence de ses domestiques lui ôtait toute possibilité de faire un mensonge. Je suis M. Charrière, en effet, reprit-il, que me voulez-vous? Je ne vous connais pas.
Louise jeta un long regard sur l’enfant, puis un autre regard, mais plus rapide, sur Gustave.
—Vous ne me connaissez pas? dit-elle... C’est possible. Six ans de malheur m’ont bien vieillie... Mais, ajouta-t-elle tout bas, et comme si elle se parlait à elle-même, mes idées se confondent... je ne sais plus ce que je veux lui demander.
Cependant elle se penchait sur la petite fille avec un œil si étrange, si craintif à la fois et si avide, que l’enfant alarmé se serra contre Gustave et lui dit:—Papa, cette femme me fait peur!...
—Papa! dit Louise d’une voix éclatante... Vous êtes son père?...
Gustave arracha violemment sa fille des mains de Louise, et, s’adressant à la foule qui s’amassait:
—Je ne sais quelle est cette femme? il faut qu’elle soit folle. Baptiste, dit-il à un de ses domestiques, retenez cette insensée, mais ne lui faites pas de mal.
Suivant les ordres de son maître, le laquais saisit Louise par les bras, tandis que Gustave et sa fille montaient en voiture. Louise pleurait, criait, suppliait:
—S’il est son père, c’est mon enfant! Six ans, c’est cela, elle est à moi... Ils ne l’ont pas enterrée!... Ils me l’ont prise... Monsieur, disait-elle au laquais, je vous en conjure, je ne suis pas une méchante femme, lâchez-moi, je veux seulement embrasser ma fille... Messieurs, disait-elle à la foule, c’est mon enfant qu’ils m’ont volée!
—C’est une pauvre femme folle, répondait froidement le laquais.
—Non, messieurs, je ne suis pas folle, au contraire. C’est ma fille, ma fille, ma chère fille qu’ils m’ont prise, messieurs!... Vous voyez bien que c’est ma fille, puisqu’ils l’emmènent et que je pleure... Est-ce que je pleurerais pour la fille d’une autre?...
—Mais pourtant, si c’est sa fille, dit un homme du peuple en rudoyant le laquais, il faut qu’on la rende à cette femme...
—Oui, monsieur, dit Louise en tombant à genoux devant l’homme en casquette, oui, monsieur, faites-moi rendre ma fille... Elle est à moi, monsieur... Ils ne me l’ont montrée ni vivante, ni morte!
Ce dernier cri que lui avait arraché la scène du cimetière, elle le répéta cette fois avec une expression de douleur plus vive, car elle trouvait aujourd’hui dans l’idée que ces mots lui rappelaient la preuve certaine de l’existence de son enfant.
Quelques personnes paraissaient disposées à la croire, quand le laquais, empressé de rejoindre la voiture, qui s’éloignait avec rapidité, lâcha les mains de Louise, et dit en fuyant:
—Vous autres, ne vous donnez pas la peine de la ramener à Charenton ce soir, entendez-vous?... Elle vous fatiguerait les jambes: regardez-la courir...
Louise, en effet, ne se sentit pas plus tôt libre qu’elle se précipita sur les pas du domestique, en appelant et criant:
—Ma fille, ma fille!
Les curieux restèrent convaincus que Louise était en démence, surtout après cette réflexion faite tout haut par un gamin:
—Sont-ils bêtes, ceux-là, de croire qu’une femme qui est à pied est la mère d’un enfant dont le père roule carrosse! Elle aurait au moins un cabriolet ou un fiacre, farceurs que vous êtes!
Un éclat de rire accueillit cette logique des rues, et les hommes graves qui avaient été témoins de la douleur de Louise cessèrent d’y prendre même un intérêt de curiosité. Il n’en fut pas ainsi des enfans: ils s’élancèrent après Louise, qui ne discontinuait pas sa course, et ils criaient derrière elle:
—Oh, la folle! la folle, Ohé!
Louise, le visage inondé de larmes, se tournait fréquemment vers eux, et leur disait à travers ses sanglots:
—C’est ma fille, c’est ma fille, mes bons petits amis... ne m’appelez pas folle!... je vous dis que c’est mon enfant!.. courez après cette voiture... dites qu’on l’arrête, qu’on l’arrête... ils m’emportent ma fille!
Et, désespérée, haletante, sans force, elle s’épuisait à vouloir suivre la voiture; et les petits garçons, moqueurs et audacieux, sautaient autour d’elle et répétaient en riant:
—Oh, la folle, la folle! Ohé!
Un d’eux la tira violemment par sa robe, et la fit tomber... Sa tête porta contre une des bornes qui séparent les Champs-Élysées de la place Louis XVI.