Un enfant, t. 3/3

Ernest Desprez · Chapitre 3 sur 10

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Un enfant, t. 3/3

Chapitre II.

 

Le soir même de cet événement, le docteur Thévenot reçut la lettre qui suit:

«Je pars et je ne puis vous aller voir, mon cher et bon docteur. Ma fuite (car c’en est une) est si précipitée que mon désir de vous dire adieu cède à la nécessité de quitter Paris au plus vite. Je ne prends pas même le temps de faire une malle, pas même le temps d’emporter les chiffons et joujoux de ma fille, qui se désole, parce que tout cela ne doit être mis à la diligence que demain.

»A propos, brûlez ma lettre.

»Cette femme, dont je n’ai pas le courage d’écrire le nom, a reparu. Je l’ai rencontrée; elle a vu ma fille; il y a eu une scène horrible; mais elle ne sait ni où je demeure, ni où prendre des renseignemens sur moi. Sans doute elle viendra vous trouver: dites-lui que vous m’avez perdu de vue depuis des années. En tout cas, persuadez-lui que j’ai un enfant naturel, une fille de l’âge que devrait avoir la sienne; que je lui étais infidèle, et qu’à peu près dans le même temps, mes deux maîtresses m’ont rendu père. Son enfant, à elle, est mort, l’enfant de l’autre vit: c’est celui-là qu’elle a rencontré sans doute avec moi. La Lefebvre est avertie, vos deux versions ne se démentiront pas; la Lefebvre est trop bien payée pour me trahir; mais vous, docteur, comment paierai-je, comment reconnaîtrai-je jamais votre discrétion et votre dévouement?

»Vous seriez bien aimable de me débarrasser de cette petite galerie de tableaux dont la mort de mon père me fait l’héritier indigne: ils sont tous dans le salon, je ne les en ai pas encore retirés; car vraiment je ne sais qu’en faire; je n’entends rien à la peinture. Vous qui êtes amateur, délivrez-en un profane comme moi. C’est un trésor qui, dans mes mains, serait perdu. Acceptez, sinon par amitié pour moi, du moins par pitié pour les arts.

»Je vous avoue qu’il m’est bien désagréable de quitter Paris en ce moment. Cette succession de mon père est tellement embrouillée, elle me laisse tant d’argent à payer, tant d’argent à recevoir, que mon absence ne peut manquer d’être préjudiciable à mes intérêts. Que voulez-vous? Mon plus grand soin ne doit-il pas être de veiller à ce que cette femme ne puisse pas troubler mon repos, mon bonheur et celui de ma fille?

»Je vous demande un peu ce que ma fille deviendrait entre les mains de cette folle? Vous savez quelle vie elle a menée, bon Dieu. Comment se fait-il qu’elle ait quitté Londres? N’est-ce pas à Londres qu’elle était allée avec la Valery? Je n’en sais plus rien. L’essentiel, c’est que je puisse m’affranchir de ses persécutions. J’espère beaucoup en vous et en madame Lefebvre. Ce que vous lui direz la calmera sans doute.

»D’ailleurs, rien ne prouve que j’aie sa fille. L’acte de naissance ne porte pas le nom de L** D**. Que peut-elle faire? rien... Mais c’est égal, avec une tête comme la sienne, on se moque des lois. Qu’est-ce que je dis? elle m’attaquerait en faux, elle m’accuserait de supposition d’enfant, que sais-je? Elle perdrait, je n’en doute pas. Mais un procès, les cris de cette femme, tout cela m’épouvante, rien que d’y penser. Je ne crains pas qu’elle reprenne ma fille, je l’en défie. Ce que je crains, ce sont toutes les démarches qu’elle ferait dans l’espoir de la reprendre. Elle remuerait ciel et terre. Je ne me soucie nullement d’un éclat.

»Elle a été mise sur la voie de la vérité par les précautions mêmes que nous avions prises pour entretenir son erreur. La Lefebvre vous contera cela. Elles se sont déjà vues. Pour comble de malheur, elle rencontre ma petite qui lui dit son âge! c’est une fatalité.

»Je serai de retour à la fin de la semaine. J’emmène ma fille à la campagne, où elle restera toute la belle saison, toute l’année s’il le faut. Il m’en coûte de me séparer ainsi de cette chère petite, qui m’aime tant et qui pleure de toute son ame, parce que je lui ai dit que j’allais la conduire en province, où je la laisserais toute seule... rien que six jours. Elle ne veut pas entendre parler de cela. Six jours sans moi lui font jeter les hauts cris.

»Adieu, en voilà bien long pour un homme pressé de fuir. Au revoir, jusqu’à la fin de la semaine. Brûlez ma lettre, et n’oubliez aucune de mes instructions. Votre tout dévoué pour la vie.

 

Ce 16 juin 183...

»G .

 

»P. S. Si j’en juge par sa mise, elle est tombée dans la plus profonde misère. Dites-lui qu’à titre d’ami, j’ajoutai autrefois au revenu que je lui avais assuré un revenu nouveau de deux mille francs dont vous deviez lui servir la rente. Donnez-lui telle somme qu’elle voudra, mais en lui faisant observer que si je m’engageai autrefois, par devant vous, à doubler presque sa pension, ce fut à la condition seule qu’elle quitterait la France, et ne chercherait jamais à me revoir. Le besoin d’argent et le désir que sa nouvelle rente de deux mille francs lui soit continuée la fera, j’espère, consentir à me laisser en repos, surtout si vous lui persuadez que la fille dont je suis le père est l’enfant d’une autre femme. Adieu, derechef, je vous laisse le soin de mon bonheur à venir.»

Le lendemain, le docteur Thévenot, qui attendait Louise, reçut la visite de la Lefebvre, qui, de son coté, montra quelque étonnement de n’avoir pas encore revu l’ancienne maîtresse de Gustave. Tous deux ils pensèrent que Louise ne pouvait tarder long-temps à venir les fatiguer de questions et de reproches. Ils se distribuèrent leurs rôles en conséquence; mais ce fut peine perdue, Louise ne vint pas. Après trois ou quatre jours ils demeurèrent convaincus que la pauvre femme avait renoncé à faire d’inutiles démarches, ou bien qu’il lui était arrivé quelque malheur.

Voici la vérité. Par suite de sa chute, Louise s’était fait à la tête une blessure assez grave pour garder la chambre et même le lit. Mais son courage, né de son désespoir, lui fit surmonter un mal auquel sans doute elle eût cédé en toute autre circonstance. Aujourd’hui c’est à peine si elle se ressent de sa blessure. Il n’est pas une douleur physique, quelque grande qu’elle soit, qui ne se taise lorsque vient à éclater une violente passion de l’ame.

Toutefois, au sang qui se coagulait dans ses cheveux, Louise vit bien qu’elle était blessée; et, par un instinct de conservation, par ce besoin de vivre, devenu plus fort du moment où elle avait retrouvé sa fille, elle étancha sa plaie avec de l’eau fraîche, se serra la tête de linges, puis, après avoir caché le tout sous son bonnet, dès le matin du jour suivant, elle sortit pour chercher son enfant au milieu des rues.

Son projet fut d’abord de retourner aux Champs-Élysées; mais, avec un peu de réflexion, elle reconnut que ce serait perdre son temps; que Gustave ne ramènerait pas sa fille précisément là où ils s’étaient rencontrés la veille, et que c’était ailleurs qu’il lui fallait porter ses pas. Mais où?

Interroger madame Lefebvre fut une des pensées auxquelles son esprit s’attacha le plus fortement. Mais cette pensée, où elle avait vu luire quelque espoir de bonheur, elle la rejeta bientôt avec effroi. Il me serait impossible, se dit-elle, de me retrouver en présence de cette méchante femme sans oublier toute retenue. D’ailleurs elle qui m’a trompée déjà, que lui en coûterait-il de me tromper de nouveau? Son premier mensonge ne lui fait-il pas une nécessité de me cacher la demeure de Gustave? Elle me soutiendra toujours que mon enfant est mort.

S’adresser au docteur Thévenot lui parut tout aussi impossible, tout aussi inutile que d’essayer une démarche auprès de madame Lefebvre. La conviction où elle était d’avoir été la victime de leur faiblesse ou de leur cruauté lui rendait méprisable, odieux le souvenir même de cet homme et de cette femme. A plus forte raison rejetait-elle avec horreur l’idée de les regarder en face. Elle ne put se résoudre à leur aller demander des nouvelles de sa fille.

Une autre pensée, il est vrai, lui donna l’espoir qu’elle pourrait, sans leur aide menteur, découvrir la véritable retraite où Gustave cachait son enfant; espoir qui devait se réaliser, suivant elle, en allant frapper tout droit à la porte de M. Charrière. M. Charrière, pensait-elle, me dira le lieu où est son fils, et quand je le saurai, il faudra bien qu’on me rende ma fille.

Nous savons déjà, nous, que depuis sept mois M. Charrière n’existe plus.

Louise, pleine de confiance dans la réussite de son dessein, se dirigeait en toute hâte vers la maison de M. Charrière, là, où six années auparavant, sa jalousie l’avait entraînée sur les pas de Gustave. Sa course était rapide; elle se jetait dans les rues avec l’imprévoyance et les précipitations hardies du désespoir ou du bonheur.

Elle s’égara de son chemin, et après avoir fait de nombreux détours, elle sentit son courage s’abattre sous le poids de la fatigue de son corps.

Déjà elle se voyait humiliée par M. Charrière, reniée par Gustave, méconnue par sa fille, chassée par leurs laquais... Elle regarda tout autour d’elle, comme pour chercher un protecteur parmi cette foule qui passait indifférente à ses côtés.

En ce moment, Louise crut s’apercevoir qu’elle était en face du Palais de Justice. Dans la peur de se tromper, elle s’adressa au premier passant venu, qui l’assura qu’en effet c’était bien là le Palais. Des avocats en robe, errant au loin sous le péristyle, ne lui laissèrent plus aucun doute sur le lieu où le hasard l’avait conduite. Son cœur s’échauffa d’une foi plus vive. Il lui parut que la justice s’offrait à elle pour faire reconnaître et valoir ses droits comme mère.

Elle monta les degrés l’ame remplie d’une joie noble et sainte.

—Ils me feront rendre ma fille, dit-elle.

D’abord le costume sévère et la mine froide des avocats lui imposèrent de la crainte. Elle les regardait tous les uns après les autres, surprise de son peu de hardiesse, surprise aussi qu’aucun d’eux ne devinât, pour ainsi dire, quelle était sa peine, et n’accourût lui offrir généreusement ses services.

Lasse de regarder et de se promener inutilement sous les galeries, elle entra dans la vaste salle des Pas-Perdus, décidée cette fois à demander justice. Pour se donner de la force, elle se représenta, par la pensée, sa fille lui tendant les mains, l’appelant sa mère, tandis que Gustave fuyait avec l’enfant....

Il ne fallut rien moins que cette image pour lui remettre quelque hardiesse au cœur; car, seule parmi tous ces hommes vêtus de noir, elle hésitait à parler....

Un vieillard en robe se promenait rêveur dans un coin de la salle. Elle courut à ce vieillard.

—Monsieur, lui dit-elle, j’ai une fille....

Le vieil avocat l’interrompit.

—Je ne donne pas mes consultations ici, madame. Je n’ai pas le temps de vous entendre. Venez me trouver demain dans mon cabinet. Vous voyez bien que je vais plaider devant la Cour.

Cela dit, le vieil avocat poussa une porte derrière laquelle il disparut.

Louise, anéantie, remontait lentement la salle, lorsqu’un autre homme noir, plus jeune que le premier, lui dit avec douceur:

—Vous cherchez quelqu’un pour vous défendre, madame?

—Oh! oui, monsieur, s’écria Louise, quelqu’un qui me défende! Ah! monsieur, prenez pitié de moi.

—Qu’est-ce que c’est que votre affaire, madame?

Louise, interrompue vingt fois par ses larmes, conta son histoire le plus clairement qu’il lui fut possible. L’avocat l’écoutait avec beaucoup d’attention:

—Quelle preuve avez-vous, lui demanda-t-il, que votre enfant soit celui-là même que ce M. Gustave possède?

—Elle a six ans, monsieur, et il me l’ont prise!

—Mais, encore une fois, comment prouverez-vous que cette fille soit la fille dont vous êtes accouchée il y a six ans? Avez-vous l’acte de naissance de votre enfant? quel nom porte-t-il?

—Son nom? mais je ne sais pas, monsieur.... ils lui en auront sans doute donné un autre...

—Il faudrait pouvoir constater l’identité de l’enfant... ce sera difficile... vous n’avez pas l’acte de naissance?...

—Non, monsieur.

—Mais, au moins, vous avez des témoins pour affirmer comme quoi vous êtes accouchée tel jour, dans telle maison, de tel enfant...

—Certainement, monsieur, mais ce sont toutes des personnes dévouées à M. Gustave... elles ne conviendront de rien...

L’avocat tira un crayon de sa poche, et il écrivit son nom et son adresse sur un lambeau de papier qu’il remit à Louise:

—Passez chez moi demain, de neuf à dix heures, madame. Nous causerons plus amplement de votre affaire. Il n’est pas impossible de réussir.

—Ah! monsieur, que de remerciemens!..

—Mais je ne vous cache pas que ce peut être un procès fort long, fort dispendieux... et vous ne paraissez pas riche?

—Hélas! non, monsieur; je suis pauvre, très-pauvre... Mais c’est égal, monsieur; je travaille, et j’aurai toujours de quoi nourrir mon enfant.

L’avocat parut réfléchir un instant.

—Plus j’y songe, dit-il, et plus cette affaire me semble embarrassante. Vous ne pouvez pas vous constituer partie civile (il lui expliqua le sens de cette expression); c’est le ministère public qui, sur votre plainte, doit poursuivre d’office..... alors qu’arrivera-t-il?

—Ah! monsieur, lui dit Louise en l’interrompant, qu’on me rende mon enfant; c’est tout ce que je demande.

—Fort bien, reprit l’avocat. Mais faites attention: si la justice ordonne que votre fille vous soit remise, ce M. Gustave est par cela seul convaincu de supposition de part, de substitution d’état, de faux en acte authentique sur les registres de la mairie..... il y va de la réclusion ou des galères.

Louise pâlit d’effroi.

—Le père de ma fille aux galères, monsieur, et par moi!..... Ah! non, non, jamais je ne ferai cela! j’aimerais mieux mourir toute seule dans un coin comme une malheureuse!

L’avocat lui dit que, selon toute apparence, tel ne serait pas l’arrêt de la justice, qui prendrait en considération les circonstances, la position du prévenu; il ajouta que, tout interdite que peut être la recherche de la paternité, le tribunal ne saurait se défendre de voir dans Gustave un père qui a cru pouvoir disposer de son enfant. Moi juge, continua-t-il, je n’aurais pas, je vous l’avoue, la force de condamner ce jeune homme.

—C’est que vous êtes homme, vous monsieur! répondit Louise avec amertume.

—Il ne s’agit pas de cela, madame, répondit l’homme de loi: je vous parle justice et raison. En tout cas, ce M. Gustave a pris sans doute les précautions nécessaires pour n’être pas inquiété dans sa fille.

—Mais on lui demandera d’où elle lui vient, cette fille?

—Il l’a trouvée un soir, au coin d’une borne, et il l’élève.

—Mais, mon enfant, à moi, ne faut-il pas qu’il dise ce qu’il en a fait, ce qu’elle est devenue?

—Il l’a mise aux Enfans trouvés... Croyez-moi, madame, je vous le dis dans votre intérêt: ce que vous avez de mieux à faire, c’est de décider Gustave à vous rendre votre fille par amour pour vous..... S’il résiste, eh bien! en désespoir de cause, vous le menacerez d’un procès peu honorable.

—C’était là mon intention d’abord, répondit Louise; quand j’ai passé près d’ici, j’allais trouver lui ou son père.

L’avocat l’affermit dans ce projet, en lui disant qu’au pis-aller les lois lui pourraient être de quelque secours,—mais, ajouta-t-il, d’un secours si douteux, madame, que je vous conseille de tenter un arrangement à l’amiable. Vous êtes plus certaine de réussir par la douceur que par la violence; plus certaine aussi de réussir par la peur que vous lui ferez de la justice, que par l’arrêt que prononcerait la justice elle-même.

Il l’engagea très-fortement à lui venir rendre compte, le lendemain, du succès de sa démarche, et Louise le quitta après l’avoir remercié de bouche, mais non de cœur: car dans les paroles de cet avocat elle n’avait puisé ni plus de confiance, ni plus de courage; loin de là peut-être. Le corps débile et l’ame abattue, elle eut grand’peine à se traîner jusqu’à la porte de M. Charrière. Une femme, la portière sans doute, était dans la loge lorsque Louise y entra toute tremblante.

—M. Charrière demeure-t-il toujours ici, madame?

La portière répondit froidement:

—Si c’est M. Charrière père que vous demandez, il est mort depuis sept mois; si c’est le fils, il ne demeure pas dans cette maison.

—Mort! répéta Louise avec stupeur. Il est mort! et son fils?...

—Je vous dis qu’il ne demeure pas ici... D’ailleurs, il est parti ce matin avec sa demoiselle pour la campagne.

—Partir!... Et ils reviendront?...

—Oh! ma foi, je n’en sais rien, moi: je ne suis pas sa portière. Adressez-vous où il demeure, dans la maison en face: elle lui appartient.

—Son père mort, et lui parti avec mon enfant! murmura Louise... Je n’ai plus d’espoir qu’en Dieu!

Elle traversa la rue avec crainte, regardant timidement aux fenêtres de l’hôtel qui lui faisait face.

Quoiqu’elle fût certaine de ne rencontrer ni Gustave ni son enfant, elle ne put maîtriser sa vive émotion en mettant le pied dans cette maison, où ce matin encore était sa fille...

La première personne qu’elle y trouva fut le même domestique qui, la veille, aux Champs-Élysées, lui avait tenu les bras pendant que la voiture s’enfuyait.

Ils se reconnurent au premier coup d’œil.

Le domestique portait à la main une petite cassette en bois jaune, qu’il déposa bien vite sur d’autres petits paquets épars dans la cour de l’hôtel, et, courant à Louise, il lui cria d’une voix rude:

—Que demandez-vous?

Dans son trouble, Louise, au lieu de gagner la porte de la rue, remonta la cour de l’hôtel. Le domestique la poursuivit avec colère:

—Qu’est-ce que c’est que cette folle? Voulez-vous sortir d’ici tout de suite!

Elle se débattait timidement entre les mains de cet homme. Il lui fallut bientôt céder à la force. Le domestique la poussait et la traînait vers la rue.

Louise n’avait pas encore prononcé une seule parole, lorsqu’en passant à côté des paquets où le domestique venait de déposer la petite cassette en bois jaune, elle lut sur un carton:

«A M. Gustave Charrière, au château de Baroy, par Landrecies (Nord).»

—Ah! mon Dieu! s’écria-t-elle.

Le domestique, qui alors la tirait par le bras, et non sans résistance de la part de Louise, crut qu’il l’avait blessée; et prenant un ton plus doux:

—Sortez de bonne volonté, je ne vous ferai pas de mal.

Elle ne se le fit pas redire, et cette fois elle s’élança vers la rue.

Le concierge et plusieurs gens de l’hôtel étaient accourus à ce débat.

—Vous voyez bien cette femme, dit le domestique en la désignant du doigt; si jamais elle se présente ici, chassez-la comme une coquine: c’est une voleuse ou une folle.

Dans un jour moins agité, moins plein de sa fille, les injures du valet eussent fait une douloureuse impression sur le cœur de la pauvre mère; mais, à cette heure, que lui importait d’être insultée, battue même? Elle savait en quel lieu Gustave avait emmené son enfant!... et insensible à tout ce qui se passait autour d’elle, elle répétait tout bas, avec ardeur, et comme si elle eût craint de ne plus s’en ressouvenir: «Le château de Baroy, par Landrecies (Nord).»

Tout le long de la rue, qu’elle descendait précipitamment, elle n’eut que des pensées de bonheur. Plus loin, l’inquiétude la prit: comment aller là? qui lui indiquera son chemin? qui donc, dans le fond de cette province où elle ne connaît personne, la défendra contre Gustave, si Gustave refuse de lui rendre sa fille?

Elle pensa que le jeune avocat, dont elle avait éprouvé la bienveillance au Palais de Justice, l’aiderait une seconde fois de ses conseils. Elle chercha le bout de papier sur quoi il lui avait écrit son adresse; mais ce papier, elle ne le trouva point: il était perdu. Peut-être lui était-il échappé pendant sa lutte avec le domestique.

Cet accident ne la désespéra point: au contraire. L’impossibilité d’être secourue doubla son énergie. Sans guide et sans conseil, réduite à ses propres forces, elle se sentit tout autre que si elle eût compté sur une protection étrangère. Elle fut presque contente d’être seule, elle qui, une minute auparavant, s’inquiétait de n’avoir pas d’appui. Je suis mère, se dit-elle, ma fille est à moi: je la prendrai partout où elle sera. Puisqu’on m’a dit que les lois peuvent me la refuser, eh bien! je me passerai des lois. Je sais où est mon enfant, il ne me reste plus qu’à demander mon chemin.

Par malheur pour l’impatiente mère, l’argent nécessaire au voyage lui manquait; et puis, son corps usé de fatigues et de privations avait besoin de forces avant d’entreprendre ce voyage. La nature épuisée lui en fit une impérieuse loi.

Elle resta deux jours entiers sans pouvoir quitter sa petite chambre de la rue des Fossés-Saint-Victor. Outre la faiblesse de son corps, la pénurie d’argent était un empêchement à son départ. Les meubles de sa chambre lui appartenaient; mais ils étaient si rares et si chétifs, qu’à peine un miroitier, son voisin, lui en offrit trente-cinq francs. Avec cette somme, il lui fallait payer le loyer courant et faire sa route. Elle se désespérait.

Enfin, possédée du désir d’aller chercher sa fille, elle vendit à vil prix tout ce qu’elle possédait, paya vingt francs pour trois mois de loyer, pas même échus, et, après avoir demandé à Dieu de ne point l’abandonner, elle se mit en voyage avec quinze francs pour toute fortune.