Un enfant, t. 3/3

Ernest Desprez · Chapitre 5 sur 10

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Un enfant, t. 3/3

Chapitre IV.

 

Louise passait les nuits dans l’auberge de Floyon, et le jour elle se tenait parmi les sentiers qui avoisinent le château. Souvent on la rencontrait au pied du jardin, par-delà le ruisseau, cachée derrière la haie vive; mais, le plus souvent, c’était le petit bois qu’elle choisissait pour centre de ses observations. Protégée par l’épaisseur des arbres, elle pouvait, sans être vue, voir tout ce qui se mouvait autour d’elle. Du haut de la petite montagne boisée elle plongeait sur les environs, et pas un seul habitant du château ne sortait ou ne rentrait qu’elle ne le distinguât parfaitement, qu’elle ne le suivît de l’œil, même un peu loin.

Jusqu’à présent elle n’avait compté comme habitans du château que cinq personnes: sa fille, le vieillard avec qui elle était venue de Floyon, une femme âgée, une femme de trente ans environ, et un homme à peu près du même âge que cette dernière. Gustave n’avait pas encore paru.

Sa fille, la tête ombragée d’un grand chapeau de paille, courait presque tout le jour dans le jardin, mais jamais seule; c’était tantôt la jeune femme, tantôt l’homme de trente ans qui la surveillaient, jouant avec elle ou l’aidant à remuer la terre où elle se plaisait à faire de petites plantations. Louise finit par croire à l’absence de Gustave, et par reconnaître dans cet homme, assez proprement vêtu, celui-là même qui était accouru avec sa fille aux cris du vieillard. Ce soir-là, l’obscurité et la crainte avaient aisément pu lui faire prendre le change. Maintenant elle est certaine de s’être effrayée sans cause: Gustave n’est pas au château.

Pour ne pas éveiller les soupçons, elle n’avait encore osé questionner personne à ce sujet; d’ailleurs, l’aubergiste de Floyon, son hôte, était peu communicatif; rarement se voyaient-ils le soir quand elle rentrait, et rarement aussi le matin quand elle s’en allait, emportant avec elle un peu de pain pour se nourrir dans les champs. Si l’on considère en outre que la peur de laisser lire sur son visage l’objet de ses inquiétudes, le motif de son séjour, la faisait se cacher à l’approche de tout être humain, on concevra facilement l’ignorance où elle resta de la présence ou de l’absence de Gustave.

Le jour où ses seules observations lui montrèrent Gustave absent, elle se sentit hardie, forte; ses yeux éclatèrent d’espérance, son ame grandit de bonheur. Enfin, une porte assurée lui était ouverte pour aller à sa fille et la reprendre! mais ce jour-là aussi, par une fatalité déplorable, il se trouva qu’elle avait épuisé ses ressources pécuniaires. Le jour où elle eut tant de bonheur, elle n’avait plus de pain...

Tout entière à l’idée de reconquérir sa fille, son unique trésor, elle ne songeait à rien moins qu’à sa misère, lorsqu’une circonstance humiliante vint la lui rappeler. Elle s’était glissée timidement dans la cour du château, avec l’intention de demander à quelque domestique si son maître était là, quoiqu’elle fût certaine du contraire; mais cette question devait servir d’excuse à sa démarche. La première personne qu’elle vit fut le compagnon habituel des jeux de sa fille, cet homme que le soir de son arrivée elle prit pour Gustave.

—Le maître du château est-il ici? demanda-t-elle en tremblant.

—Non, ma brave femme; non, il est à Paris, mais c’est égal, quand le maître n’y est pas, le jardinier s’y trouve.

En disant cela, il rentra bien vite dans la maison, d’où il sortit avec un morceau de pain et quelques liards qu’il tendit à Louise. Elle ne se hâtait pas d’accepter.

—Eh bien, prenez donc! dit-il.

—Mais je ne suis pas une mendiante, répondit Louise, la tête penchée sur sa poitrine.

—Pas une mendiante! répéta le jardinier d’un ton de doute. Qu’est-ce que vous êtes donc?

—Je cherche... du travail, reprit-elle. Pouvez-vous m’employer à quelque ouvrage dans ce château? Alors, je vivrai de ce que je gagnerai et non d’aumônes...

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un vif accent de tristesse.

—Prenez toujours, dit le jardinier, si l’on ne peut pas vous donner de travail, ce n’est pas une raison pour mourir de faim. Mangez en attendant mieux.

—Je n’ai pas faim, mais j’ai soif, dit Louise, qui cherchait un prétexte pour entrer dans le château.

—A la bonne heure, répondit le jardinier, suivez-moi, je vais vous donner à boire...

Louise, avant d’entrer, jeta un coup d’œil sur le jardin, où elle n’aperçut pas sa fille, qui tout à l’heure y jouait encore.

—Où peut-elle être? se demanda-elle avec inquiétude.

Le jardinier lui servit de la bière, du pain et du beurre.

—Tenez, lui dit-il, restaurez-vous, ma brave femme... Puisque vous ne mendiez pas, on verra à vous donner quelque chose à faire. Eh bien! vous ne buvez pas votre bière? Aimez-vous mieux du café?

—De l’eau, dit Louise, un peu d’eau seulement.

Elle ajouta:

—Est-ce que vous habitez seul cette grande maison?

—Seul? non pas; j’ai mon père, ma mère, ma femme et notre demoiselle. Ils viennent de partir tous quatre pour la ducasse d’Étrœung. Mais mangez donc, buvez donc; qu’est-ce que vous faites?

—Elle est partie! murmura Louise.

—C’est une innocente, pensa le jardinier, pour qui le mot innocent était le synonyme flamand d’hébété, de fou tranquille.

Il reprit haut:

—Est-ce que vous n’allez pas à la ducasse d’Étrœung, vous?

—Je ne vous comprends pas, répondit Louise avec trouble.

—Innocente! se dit le jardinier en hochant la tête.

Sur quelques réponses de Louise aux questions nouvelles qu’il lui fit, le jardinier jugea que la pauvre femme joignait à une innocence complète la plus complète absence de mémoire. A force de lui répéter les mots ducasse et Étrœung, il crut pouvoir la redresser dans son bon sens. A la fin Louise comprit qu’Étrœung était le nom d’un village ou bourg voisin, et que ducasse signifiait apport, fête patronale. Une fois cette connaissance acquise, elle demanda combien de jours durait la fête.

—Trois jours, dit le jardinier, mais tout notre monde reviendra demain soir, j’espère.

Louise s’alarma de penser qu’il lui faudrait rester près de deux jours sans voir son enfant, et, tourmentée de cette crainte, elle pria son hôte de la mettre promptement sur le chemin d’Étrœung. Il y consentit, mais seulement après avoir exigé de Louise qu’elle prît un peu de nourriture. Cela fait, il lui indiqua le chemin à suivre, précisément du côté opposé à la porte par où elle était entrée dans le château.

Elle reconnut alors que, pendant qu’elle descendait le bois sur la gauche, sa fille et ses compagnons de plaisir tournaient le bois à droite, et fuyaient en carriole sur la grande route.

Arrivée en plaine, Louise s’imagina voir la carriole qui roulait tout au loin, et elle se mit à courir.

—Pauvre innocente! répéta le jardinier.

Une file de lourdes charrettes et de petites voitures d’osier venait rapidement derrière elle, toutes chargées d’hommes, de femmes et d’enfans qui allaient à la ducasse.

Louise, à chaque voiture qui passe, tend les bras en suppliant... Elle veut dire: Emmenez-moi donc aussi! Mais ce muet langage n’est entendu de personne. Qui peut se douter, à voir Louise, la face pâle et les vêtemens usés, qu’elle se rend, comme eux tous, à une fête? Ils lui jettent quelques gâteaux, quelques gros sous, et puis la voiture les emporte au bruit des éclats de rire et des chansons.

Elle croyait être encore bien éloignée d’Étrœung, lorsque l’aiguille d’un clocher, le cri des instrumens de musique, le mouvement moins rapide des voitures, l’apparition de jeunes filles et de jeunes garçons qui dansaient dans une pâture, lui apportèrent l’espérance d’embrasser bientôt sa fille, à la faveur de la confusion et de la joie publique.