Un enfant, t. 3/3
Chapitre VI.
Célestin, le jardinier du château, était accouru très-inquiet de voir arriver tout son monde; il ne les attendait pas avant la fin du jour. Léocadie augmenta l’inquiétude de son mari en lui montrant leur vieux père malade et si faible, qu’ils furent obligés de l’aider à descendre de carriole.
—Notre père voulait revenir seul, dit-elle; mais je n’ai pas voulu, et moi revenant avec lui, il a bien fallu partir tous. Il n’y a que ma fille qui n’en a pas été trop contente. Tiens, regarde quelle grosse moue elle fait encore!
Célestin regarda l’enfant, qui paraissait fort mal à l’aise sur les genoux de Louise, qui l’entourait étroitement de ses bras, et la retenait serrée contre elle, quoique les autres voyageurs eussent quitté la voiture.
—Lâchez-la donc! criait la vieille belle-mère.
—Lâchez-moi! répéta Julie en pleurant et en se débattant.
Célestin reconnut Louise.
—Eh! mais, dit-il c’est l’innocente! Vous l’avez donc ramenée d’Étrœung?
—Une innocente! dit la vieille belle-mère.
—Une innocente! redirent Léocadie et l’enfant.
Dès ce jour-là Louise fut traitée avec une sorte de respect par les
habitans du château[2]. La vieille belle-mère elle-même ne lui parlait plus qu’avec bonté. Léocadie lui montrait une pitié affectueuse et tendre. Célestin pensait que sa présence à Baroy devait porter bonheur à tous. Julie la considérait avec une crainte superstitieuse. Chacun lui témoignait de la compassion. On la laissait librement agir dans l’intérieur du château.
Louise, sans savoir au juste le sens du mot innocent, devina, à la conduite que tinrent ses hôtes envers elle, qu’ils la regardaient presque comme une insensée; elle en fut contente, parce que cela facilitait l’exécution de ses desseins; mais, d’un autre côté, elle en était attristée, parce que sa fille aurait plus de pitié que d’amour pour elle.
[2] Il n’est pas un village de la Flandre française qui ne compte deux ou
trois innocens. Au cou de quelques-uns de ces malheureux pendent des goîtres énormes, tels qu’on en supposait jadis aux cagots des Pyrénées-Occidentales. Du reste, l’attitude immobile de leur face annonce plus de
niaiserie que de méchanceté. Le mot innocent (qui ne nuit pas) exprime parfaitement la nature de leur folie. Les habitans ont pour ces êtres imbéciles les mêmes égards que le Valais témoigne à ses crétins, l’Inde à ses mediroub, etc., etc.
La maladie du vieillard ne fit qu’augmenter encore l’intérêt que Louise avait inspiré à ses nouveaux amis. Elle se dévoua entièrement à soigner le vieux malade: sa fille occupait une petite chambre à côté de celle du bon homme. Les habitans du château, qui ne soupçonnaient pas que Louise fût mère, ne pouvaient assez admirer le dévouement de cette pauvre femme, qui, après avoir passé tout le jour dans la chambre du malade, s’obstinait encore à y passer la nuit: ils ne savaient pas que la nuit, Louise allait embrasser sa fille...
Deux motifs s’étaient opposés à ce que Louise effectuât tout de suite les projets d’enlèvement qu’elle avait eus d’abord: le premier, c’était l’absence de Gustave, qui avait dit, en partant, que sans doute il ne reviendrait pas au château avant six mois; le second, c’était sa propre misère, à elle, malheureuse mère, qui vivait de la pitié d’autrui, et qui, une fois hors du château, manquerait de pain pour elle et son enfant, mais surtout pour son enfant. Elle la voyait bien vêtue, bien logée, ayant tout en abondance, et elle ne se sentait pas la force de l’arracher aux aisances de la vie, de lui faire échanger ce bien-être pour les aumônes des passans. D’ailleurs, elle voulait peu à peu se faire aimer de Julie, peu à peu lui faire comprendre qu’elle est sa mère; elle voulait, en outre, ne pas l’emmener avant d’avoir amassé un petit trésor avec quoi elle pût la nourrir quelques mois. Pour les mois, pour les années qui devaient suivre, elle s’en fiait à son amour et à la Providence. Le temps de liberté que lui laisse l’absence de Gustave, Louise l’emploiera à travailler la nuit, à mendier le jour. Ce projet elle lui donnera suite dès que le vieillard sera mieux portant.
L’indisposition du bon homme traîna quinze jours. Louise, redevenant libre de son temps, n’était cependant pas sans craindre l’arrivée subite de Gustave au château, quoiqu’on lui eût dit et répété que le seigneur ne reviendrait pas chercher Julie avant l’hiver; elle redoutait quelque malheur; elle avait peine à se défendre d’un pressentiment funeste. Son esprit ne commença à retrouver un peu de calme que quand Célestin l’eut assurée que Gustave les prévenait toujours de son départ de Paris, soit au moyen d’une lettre, soit par un domestique qui le précédait au château, afin de faire tout disposer pour le recevoir.
Lorsqu’à ces détails favorables pour son repos, se joignit la certitude qu’aucun habitant de Baroy ou des environs ne correspondait avec Gustave, et que par conséquent rien ne pouvait lui donner l’éveil sur l’innocente qui habitait le château, Louise résolut de mettre à exécution ses petits projets de fortune. Elle pria Léocadie de lui fournir du travail.
—Et qu’avez-vous besoin de travailler? lui demanda Léocadie. Vous êtes faible, infirme; restez tranquille. On vous nourrit, vous êtes logée; que voulez-vous de mieux? A quoi bon vous fatiguer? et au surplus, que savez-vous faire?
—Je sais coudre, répondit Louise; donnez-moi le linge de la maison à raccommoder; et pour ma peine, je vous demande...
—Quoi? d’être nourrie? vous l’êtes; logée? vous l’êtes; vêtue? je vous ai déjà dit de choisir dans toutes mes robes.
—Je voudrais de l’argent, répondit Louise.
—De l’argent! s’écria la vieille belle-mère; et Jésus mon Dieu! qu’est-ce que vous ferez de votre argent?
—Ce qu’elle voudra, ma mère, ce qu’elle voudra; il faut contenter cette pauvre innocente.
Ce mot produisit sur la vieille flamande un effet presque magique.
—C’est vrai, dit-elle, je n’y pensais plus; il ne faut pas la contrarier, cette innocente; mais au moins, si on lui donne de l’argent, est-il juste qu’elle le gagne par son travail.
—Soyez sûre que je le gagnerai, dit Louise.
La nuit suivante, elle dormit quelques heures sur une chaise, près du lit de son enfant, et les heures passées sans sommeil, elle les utilisa à travailler pour ses hôtes. Le jour, elle quitta le château et s’en alla mendier quelques sous à travers la campagne.
Toutes les nuits et tous les jours elle continua ce fatigant métier. Le château était le centre de ses excursions. A diverses heures de la journée, elle venait y embrasser sa fille, ou y prendre un peu de nourriture; car aux passans, elle ne demandait pas du pain, mais un sou.
Les habitans du château la laissaient faire, bien que ses nouvelles habitudes de mendicité leur fussent pénibles, à eux chez qui elle logeait.
Nous avons vu que Léocadie lui avait offert de suppléer à ses vêtemens en lambeaux par quelques hardes un peu plus convenables; cette proposition, Louise l’accueillit avec joie, puis après elle ne l’accepta point sans réserve; elle craignit que d’être trop bien mise ne détournât d’elle les regards du riche; elle eut peur de faire diminuer les aumônes, et malgré toute l’envie qu’elle aurait eu de se vêtir avec propreté, avec élégance même, elle rejeta les offres de Léocadie, quant aux robes, qui, pour la plupart étaient de soie; elle lui demanda seulement quelques autres objets de toilette, mais vieux, mais usés. Les plus méchans lui servaient à solliciter la pitié des gens de la campagne; les moins mauvais elle les gardait pour briller au château.
Aux yeux d’autres personnes que les habitans de Baroy, il eût été remarquable que Louise, près de sa fille, arrangeait ses haillons avec une sorte de coquetterie; tantôt, c’était un schall troué dont elle cachait soigneusement les déchirures; un bonnet dont elle venait de relever elle-même les tuyaux, et dont elle laissait flotter les rubans avec grâce; tantôt, elle accommodait artistement sa coiffure ou bien elle arrondissait l’extrémité brillante de ses ongles.
Un jour, passant à Avesnes, elle découvrit sous une fenêtre le contenant, à peu près vide, d’une liqueur odorante; elle serra la fiole précieusement, et lorsqu’elle fut près d’entrer au château, elle répandit la liqueur sur ses mains, elle en arrosa sa tête, et, ainsi parfumée, elle courut embrasser sa fille. Si au lieu de cette liqueur, la fiole eût contenu du carmin, Louise en aurait coloré à l’instant même ses joues, ses joues que son enfant trouvait laides parce qu’elles étaient pâles et flétries; Louise se serait mis du rouge, car sur toutes choses elle voulait plaire à sa fille..... La pauvre mère eut donné de grand cœur la moitié de sa vie, pour que son enfant lui dît:—Tu es belle!
Malgré tout le soin qu’elle apportait à grossir son petit trésor, sans cesse augmenté par les aumônes, Louise, de temps à autre, en étournait quelques sous pour faire des cadeaux à Julie. Elle lui achetait de ces riens qui causent tant de plaisir aux enfans. C’étaient là de grandes joies pour toutes deux. Lorsque sa quête avait été abondante, Louise arrivait au château fière, heureuse du bonheur qu’elle préparait à sa fille. L’enfant sautait d’aise de voir tous ces futiles présens dont la pauvre femme la comblait une ou deux fois par semaine. Alors elle l’embrassait, et Louise se flattait tout bas d’être aimée. Il est certain que Julie commençait à montrer quelque attachement pour la pauvresse. Elle causait, elle se promenait volontiers avec elle, volontiers même elle la laissait lui baiser les lèvres.
Léocadie, toujours affectueuse pour Louise, toujours disposée à ne rien faire qui pût la chagriner, lui facilitait les occasions d’être seule avec l’enfant, parce que l’innocente ne paraissait vraiment joyeuse que dans ces momens-là. Louise, à qui on donnait la liberté de s’en aller seule avec Julie, jusque dans le petit bois, là où elle cachait son argent au pied d’un arbre, Louise avait donc eu déjà toute possibilité d’emporter sa fille, après lui avoir dit: Je suis ta mère! Mais les raisons qui l’avaient détournée de ce dessein existaient encore en partie: son petit trésor n’était pas suffisant pour les nourrir même pendant un court voyage; Gustave ne devait pas arriver avant quelques mois, et Julie n’était pas assez déshabituée du luxe pour entrer, sans peine, dans la nouvelle existence de leur misère.
Chaque fois qu’on achetait à son enfant quelques vêtemens un peu riches, Louise, avec un gros soupir, disait à Léocadie que parer Julie de toutes ces belles choses, c’était lui donner le goût de la coquetterie, c’était la rendre vaine. Elle ajoutait tristement:
—Pourquoi l’accoutumer à la richesse? on ne sait pas ce qui peut arriver.
Léocadie souriait des observations de l’innocente.
Par une singulière fatalité, la petite fille s’obstinait à faire résonner les touches d’un mauvais piano que Gustave avait fait placer dans la salle basse du château. Le bruit qu’elle tirait de cet instrument lui plaisait sans doute: elle passait des heures entières à promener ses doigts sur le clavier. Louise, à qui la vue de ce piano rendait présente l’histoire de tous ses malheurs, suppliait en vain sa fille de s’occuper plus sérieusement. Elle l’engageait à coudre, elle l’entretenait de Dieu, elle essayait d’attacher sa jeune ame à la lecture de quelques livres de morale. Mais l’enfant détournait la tête avec distraction, et c’était de musique qu’elle parlait. Louise, un jour, emportée par la violence de ses souvenirs, effrayée pour l’avenir de sa fille, brisa les touches du piano. Julie pleura beaucoup: il fallut plusieurs semaines avant qu’elle pardonnât à Louise cette mauvaise action. Quant aux habitans de Baroy, ils disaient:
—Qu’y faire? c’est une innocente.
Ainsi vécut Louise l’espace de quelques mois, son temps partagé entre des occupations diverses, mais qui toutes avaient l’avenir de sa fille pour but: mendier une partie du jour, travailler une partie de la nuit, préparer doucement Julie aux privations de la pauvreté.
Quand elle cessait ou de mendier, ou de travailler, ou de surveiller Julie, elle allait trouver la nourrice et la suppliait de lui redire pour la centième fois, et dans les moindres détails, la vie du premier âge de son enfant.
Alors, Léocadie, pour faire plaisir à l’innocente raconte de nouveau comment Julie lui a été confiée dès le premier mois de sa naissance; comment elle a gardé cet enfant cinq années de suite, Gustave les venant voir toutes deux de loin en loin, à cause des longs voyages qu’il faisait hors de la France. A cela elle ajoute l’expression de sa douleur le jour où Gustave lui reprit Julie. Depuis plus de quinze mois, on n’avait reçu aucune nouvelle du jeune seigneur, non plus que de M. Charrière père, qui, du reste, avait cessé de venir en ce château, la propriété de Gustave, dont la mère était une demoiselle de Baroy. Léocadie n’entendait parler de personne, et elle élevait l’héritière de Baroy comme son propre enfant, lorsque, tout à coup, Gustave arrivant, on ne sait de quel pays, parut un soir au château, et repartit le lendemain au matin avec Julie...
Chaque fois que Léocadie en est là de son récit, elle sanglote, et l’innocente mêle abondamment ses pleurs aux pleurs de la bonne flamande. Après quoi Louise supplie la nourrice de reprendre, pour se consoler, l’histoire heureuse des premières années de son enfant.
On dirait que cette histoire, Louise ne la connaît pas encore. Avec quelle attention elle écoute l’excellente Léocadie! de quelle ame elle la remercie de son amour et de ses soins! de quelles vives caresses elle paie la complaisante nourrice! et pourtant comme elle envie à cette femme le bonheur d’avoir reçu le premier sourire de sa fille!