Un enfant, t. 3/3

Ernest Desprez · Chapitre 8 sur 10

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Un enfant, t. 3/3

Chapitre VII.

 

 

On touchait à la fin de septembre. Tout à coup, le bruit se répandit au château que le seigneur se disposait à venir. L’époque de son arrivée fut fixée par Célestin lui-même du dimanche prochain au dimanche qui devait suivre. Pourquoi le dimanche? sur quelle certitude était fondé le retour si inattendu de Gustave? Personne n’en savait rien; mais on disait: Bien sûr, il arrivera l’autre dimanche.

C’était le mercredi. Louise calcule avec effroi qu’il lui reste à peine douze jours, elle qui comptait encore sur un mois ou deux de sécurité. Cette nouvelle vraie ou fausse lui fait prendre la résolution de ne plus apporter à sa fuite que le retard rigoureusement nécessaire pour y faire consentir sa fille, en lui révélant peu à peu qu’elle est sa mère.

Dans l’intervalle des demi-confidences qu’elle se promet de faire à son enfant, elle a dessein de chercher parmi les bourgs ou villages dont elle n’est pas connue des secours nouveaux et plus abondans sans doute que ceux obtenus jusqu’alors. Elle récapitule ses quêtes à Plouy, à Floyon, au Rétiau, dans tous les lieux environnans, et elle voit qu’elle possède quarante et quelques francs, y compris le paiement de son travail à Baroy. Cette somme lui semble bien misérable pour s’en aller jusqu’à Bordeaux, où est la famille de son père. Ma fille est trop faible et trop jeune, se dit-elle, pour faire la route à pied; il nous faudra prendre des voitures: nous n’arriverons jamais. Mendier ma fille à la main, c’est à quoi je ne pourrais pas me résoudre. Je veux bien mendier pour elle, mais non avec elle..... et puis si, par malheur, les passans des grandes routes n’avaient pitié ni d’elle ni de moi!

Persuadée qu’en tout cas elle trouverait plus de commisération dans les petits villages de la Flandre que sur les chemins qui aboutissent aux grandes villes, Louise se décide à compléter dans les villages un peu éloignés de ses quêtes habituelles la somme dont elle croit avoir besoin pour se rendre à Bordeaux. Une fois là, dans la famille de son père, au milieu de ses amies d’enfance, elle espère d’être sauvée. En disant que je mendie pour nourrir ma fille, pense Louise, ils ne me refuseront pas leurs aumônes, et j’obtiendrai peut-être assez d’argent pour aider à notre voyage.

Avant de quitter le château jusqu’au soir, Louise voulut jeter dans l’ame de Julie les premières pensées d’un départ dont l’exécution devait assurément rencontrer de vifs obstacles. Elle n’était pas femme à se dissimuler les difficultés d’une pareille entreprise, mais, ne les supposant pas insurmontables, elle se flattait de les aplanir.

Seule, dans le jardin, avec sa fille, elle l’attira doucement sur ses genoux, et elle lui dit:

—Julie, est-ce que tu te plais beaucoup dans ce vilain château?

—Non, ma bonne Louise, non.... Je n’ai personne avec qui jouer, je m’amuse mieux à Paris; papa m’emmène au spectacle. Connais-tu le spectacle, toi?

—Je l’ai connu, Julie, quand j’étais riche...

—Tiens! tu as été riche?..... Ah bien, c’est drôle, ça!... Si tu l’as été, pourquoi donc ne l’es-tu plus?

—Des malheurs, des malheurs affreux..... qui m’ont troublé la raison.....

—Allons, ne pleure pas, ma bonne Louise, je t’en prie bien... tu me fais de la peine.

Julie, avec ses petites mains, essuyait les larmes de sa mère, qui se laissait pleurer, heureuse de sentir passer sur ses joues les doigts de son enfant.... Elle les baisait en passant.

—Dis-moi, Julie, penses-tu quelquefois à celle dont je t’ai parlé si souvent?...

—Je ne me rappelle plus...

—Ta mère?...

—Laquelle? maman Léocadie?

—Non, ta véritable mère, celle qui t’a donné naissance?

—Puisqu’elle est morte!

—Mais si elle ne l’était pas?

—Comment veux-tu donc qu’elle ne le soit pas, puisqu’elle l’est?

—Mais, je suppose, si tout d’un coup tu apprenais qu’elle existe? qu’est-ce que tu lui dirais?

—Je ne peux rien lui dire: je ne la connais pas.

—Mais si tu la connaissais..... Julie?...

—Je ne l’ai jamais vue, et puis, d’ailleurs, je te dis qu’elle est morte.

—Ton père te l’a dit?

—Oui, ma bonne Louise.

—Et... jamais il ne te parlait d’elle que pour te dire..... qu’elle était morte?

—Non, jamais...

—L’aimerais-tu bien ta mère, si elle vivait?...

—Oui, si elle était bonne...

—Si elle te caressait comme je te caresse?...

—Oui.

—Si elle t’aimait comme je t’aime?...

—Oui.

—Si elle te disait: Julie, il faut me suivre, ma fille, quitter pour moi le château; le ferais-tu?

—Oui, pourvu qu’elle me remmène dans notre maison de Paris..... Mais, qu’est-ce que tu as donc encore? tu pleures toujours.

—C’est que j’ai eu une fille comme toi.....

—Je sais bien; et c’est ça qui t’a rendue innocente?

—Oui, Julie.

—Est-ce qu’elle est morte, ta fille?

—Oh! non, elle n’est pas morte, s’écria Louise en serrant son enfant avec amour... Non, elle n’est pas morte, Julie... Mais quand je lui ai dit de quitter son père pour me suivre... elle n’a pas voulu.

Louise regardait sa fille avec un trouble extrême; elle attendait sa réponse comme un arrêt de mort.

—Elle n’a pas voulu s’en aller avec toi? reprit l’enfant... Ah!

—Cela t’étonne, n’est-il pas vrai? Tu aurais tout quitté pour suivre ta mère, toi?

—Oui, tout le monde, excepté mon papa.

—Ton papa, Julie, pense donc qu’il te laisse ici toute seule, qu’il t’y a laissée cinq ans, qu’il t’oublie, qu’il ne prend pas soin de toi; au lieu que ta mère...

Louise s’arrêta effrayée. Son secret était près de lui échapper: elle garda un long silence... mais son cœur était plein de bonheur. Elle pensa que sa chère enfant, préparée doucement à ce qu’elle voulait lui apprendre, le jour d’une entière confidence venu, n’hésiterait pas de croire qu’elle fût sa mère; et qu’alors, au moyen d’un conte adroitement ménagé, sous prétexte qu’elles allaient rejoindre Gustave, il serait possible de lui faire quitter le château. Toutes les combinaisons qui devaient amener ce résultat n’étaient pas encore bien nettement arrêtées dans l’esprit de Louise, mais enfin elle espérait assez en la force de son amour, en l’aide de Dieu; elle connaissait assez le bon naturel de sa fille, pour être maintenant à peu près certaine de la réussite.

Elle s’éloigna donc avec la presque assurance de voir bientôt finir tous ses malheurs.

Elle marchait depuis une demi-journée, tendant la main à toutes les portes, et assez satisfaite du produit de ses quêtes. Déjà elle songeait à reprendre le chemin du château d’où elle était éloignée d’environ quatre lieues. Un sentier étroit serpentait devant elle, sur la lisière d’une forêt. Elle suivait ce sentier, haletante de lassitude et de chaleur; un homme l’aborda, c’était un garde-champêtre.

—Où allez-vous?

—Je cherche mon pain, répondit Louise avec une sorte de crainte.

—Est-ce que vous êtes de ce pays-ci?

—Non, monsieur.

—Vous faites la contrebande, n’est-ce pas?

—La contrebande! répéta Louise toute troublée.

—Vous sentez bien que ça m’est égal. Je ne suis pas douanier. Je vous demande ça pour savoir.

—Non, monsieur, je vous assure que je cherche mon pain.

—Oui, oui, une vagabonde..... avez-vous des papiers?

—Est-ce qu’on a besoin de papiers pour vivre d’aumônes?.....

Louise était tremblante. Le garde-champêtre la saisit par le bras.

—Je vous arrête, dit-il, suivez-moi chez M. le maire. Vous m’avez la mine d’une voleuse.

Louise se jeta aux pieds du garde.

—Par pitié, lui dit-elle, monsieur, ne me menez pas en prison, ma fille m’attend..... monsieur, ma fille.....

—Allons, avancez, lui dit brutalement le garde, vous n’êtes pas de ce pays-ci, vous n’avez pas de papiers, je vous emmène, et d’ailleurs, si vous étiez une brave femme, vous ne trembleriez pas comme vous faites.

—Je vous dis, monsieur, s’écriait Louise poussée rudement par le garde, je vous dis que je suis une mendiante, que je cherche mon pain pour nourrir ma fille!....

—Si c’était vrai, votre fille serait avec vous!

—C’est un enfant, monsieur, elle ne peut pas marcher.....

Le garde parut frappé de cette observation, il cessa de chasser Louise devant lui.

—Ah! elle est trop petite pour marcher? c’est possible, eh bien! nous allons voir; où l’avez-vous laissée votre fille?

Louise balbutia, rougit, pencha la tête en pleurant, elle n’osait dire:

—Ma fille est au château de Baroy.

—Vous voyez bien que vous êtes une menteuse, reprit le garde.

Et malgré toutes les prières, tous les efforts de Louise, il l’entraîna vers un petit village voisin.

—Vous vous expliquerez devant monsieur le maire, lui dit-il.

M. le maire n’était pas revenu des champs. Le garde, qui voulait déposer sa capture en lieu de sûreté jusqu’au retour du chef municipal, la conduisit près de l’église, à laquelle était attenante une petite chambre, chapelle autrefois, maintenant prison ou grenier, selon qu’on y mettait des vagabonds ou du fourrage. Louise, en voyant l’asile honteux qu’on lui destinait, mais surtout en pensant à sa fille qu’elle ne verrait ni ce soir-là, ni peut-être le lendemain, lutta de toute son énergie avec le garde, lorsqu’il voulut la pousser dans cette espèce de prison. Mais convaincu, par la résistance de Louise, que réellement il avait affaire à quelque voleuse, cet homme, robuste d’ailleurs, se débarrassa aisément d’elle et l’enferma sous clef.

Les cris de la malheureuse mère se faisaient entendre d’un bout du village à l’autre. Sa prison avait une petite fenêtre, protégée par deux barreaux de fer, le tout donnant sur une ruelle. Suspendue à ces barreaux, Louise appelait du secours, implorait la pitié publique, mais en vain; personne ne venait. Vers le soir, elle redoubla ses cris, et bientôt une foule d’habitans de tout sexe accourut pour savoir quelle était cette femme et quel pouvait être son crime.

Le maire arriva, suivi du garde-champêtre qui portait du pain et un peu d’eau à la prisonnière.

M. le maire commença l’interrogatoire. Louise pressée de questions sur son nom, sur sa famille, sur son pays, finit par dire:

—Je me nomme Louise Drouart, je n’ai pour toute famille qu’un enfant et j’habite le château de Baroy.

—Et à quel titre, demanda le maire, habitez-vous le château de Baroy? Vous avez dit au garde que vous êtes mendiante.

—C’est vrai, répondit Louise. Les jardiniers de Baroy me logent la nuit, et je mendie le jour.

—Et votre fille, où est-elle? habite-t-elle le château comme vous?

—Non, monsieur...... ma fille est à.... Floyon.

—Chez qui?

—Chez un de ses parens.

—Le nom de ce parent?

—...Drouart.

—Je prendrai des informations là-dessus.

—M. le maire, fit observer le garde, vous savez qu’elle m’a dit à moi qu’elle n’est pas de ce pays-ci, et voilà maintenant qu’elle est de Floyon!

—J’enverrai à Floyon et au château de Baroy, répondit le maire; et si elle nous a fait des mensonges, nous l’expédierons pour Avesnes dimanche, jour où viennent les gendarmes. Elle tâchera de s’entendre avec les tribunaux.

Le maire et le garde-champêtre sortaient; Louise les poursuivit de ses pleurs et de ses prières.

—Laissez-moi m’en aller! s’écriait-elle; je ne vous ai pas menti. Donnez-moi quelqu’un pour me conduire jusqu’au château de Baroy, vous verrez que je ne suis pas une voleuse!

—A propos, dit le garde, M. le maire, est-ce que nous ne la fouillons pas?

—Je le veux bien, répliqua Louise, fouillez-moi; mais du moins, si vous reconnaissez que je ne suis pas une malhonnête femme, si vous ne trouvez rien sur moi que les misérables sous que j’ai quêtés sur ma route, rendez-moi la liberté, rendez-moi la vie; laissez-moi aller embrasser mon enfant!

Ce fut le garde-champêtre qui fit les recherches. Dans une des poches de Louise, il trouva le menu produit de sa quête du jour; dans l’autre, quelques débris de pain.

—Je crois bien, dit-il, que si elle a volé quelque chose, elle ne l’a pas mis dans sa poche.

En disant cela, il porta vivement la main sur le haut de la robe de Louise.

Celle-ci recula indignée: Monsieur!... s’écria-t-elle...

—Qu’est-ce que vous faites donc? demanda le maire au garde.

—Je sais ce que je fais, reprit-il en introduisant les doigts avec force sous le corset de Louise.

Louise se débattait, demandait grâce... Le garde triomphant tira du sein de Louise un petit mouchoir brodé en dentelles: à un des coins il portait pour marque les lettres J. C.

La pauvre femme, qui se voyait ravir ce trésor, ce petit mouchoir que sa fille tenait à la main, pendant la danse, le jour de la ducasse d’Étrœung, ne se sentait pas le courage de le réclamer comme étant à son enfant. Elle le lui avait dérobé, le lundi matin, en route, dans la voiture, et elle avait appliqué sur ses lèvres, serré sur son cœur, ce précieux tissu encore tout mouillé de la sueur qui coulait du visage de sa chère Julie. Depuis lors elle l’avait gardé comme une relique. Maintenant qu’on le lui reprenait, pouvait-elle dire: Je ne l’ai pas volé, il est à moi, car il est à ma fille! Quelle apparence, d’ailleurs, qu’un mouchoir brodé appartînt à la fille d’une misérable mendiante? On ne le croirait pas, et si on le croyait, n’était-ce pas publier un secret dont la révélation inopportune pouvait ruiner toutes ses espérances, tout son bonheur!

Seulement elle se traînait aux pieds du mayeur et de son garde, en leur criant à mains jointes:

—Je ne suis pas coupable, messieurs, je suis une pauvre mère; rendez-moi la liberté!

Mais quelles que fussent ses supplications, Louise, vagabonde, mendiante et soupçonnée de vol, devait être remise, le dimanche suivant, entre les mains des gendarmes d’Avesnes.