Un enfant, t. 3/3
Chapitre V.
La plupart des villages de Flandre s’allongent des deux côtés d’un grand chemin qui va tout droit l’espace d’une demi-lieue, d’une lieue quelquefois. Chaque maison est plantée entre un petit jardin potager et une prairie; celle-ci derrière, celui-là devant, de façon que vous ne pouvez interroger les habitans du logis sans faire un long détour. C’est un retard continuel pour l’étranger qui, cherchant quelqu’un en ce pays, veut épier les commensaux de chaque maison, les uns après les autres. Cet inconvénient ne compense pas l’avantage de n’avoir à parcourir qu’une seule rue.
Etrœung, bourg plutôt que village, ne présentait pas à l’impatience de Louise le même obstacle. Mais en revanche, la multiplicité de ses rues, toutes fuyant on ne sait où, tantôt dans la vallée, tantôt sur la montagne; ici, cachées sous des haies, là, perdues sous le roc, opposait à ses recherches des empêchemens plus grands peut-être que n’aurait pu le faire la disposition de maisons situées entre jardin et pâture.
Encore, si elle connaissait quelque personne de ce bourg, ou du moins si elle habitait la Flandre depuis un temps plus long, elle saurait que, pendant la ducasse surtout, chaque maison est la sienne, qu’elle peut y entrer librement, s’y asseoir, y manger, y dormir, sans que personne lui dise: Va chercher gîte et nourriture ailleurs! Sa qualité d’étrangère lui ouvre toutes les portes, notamment aujourd’hui, fête patronale. Mais elle ne sait rien de tout cela, et c’est parmi les rues, les places publiques, qu’elle traîne sa misère et son amour.
Pas un recoin du bourg n’a échappé à son inquiétude maternelle. Elle a visité l’église, elle a long-temps attendu sur la pelouse où l’on danse, elle s’est arrêtée devant tous les marchands de jouets d’enfant, dans l’espoir que sa fille passera de ce côté.... elle n’a rien vu.
Un moment elle se frappe de l’idée que ce bourg pourrait n’être pas Etrœung. Elle n’ose interroger les passans, de peur d’exciter leur méfiance.... car elle continue de croire que se dire étrangère, ce serait presque dire son secret. Elle appréhende de prononcer le plus petit mot qui la trahisse, et cependant ne faut-il pas qu’elle sache enfin où est sa fille?
En ce moment un vieil homme cause sur la porte d’un cabaret. Louise a reconnu ce vieillard; c’est son guide de Floyon, le père du jardinier sans doute... Son enfant ne peut être loin; elle s’approche furtivement, regarde à travers les vitres du cabaret: les musiciens accordent leurs violons, les jeunes garçons vont prendre leurs danseuses; on se met en place. Louise pousse un cri... voilà sa fille!
Le bruit des violons a étouffé ce cri de la pauvre mère; mais il lui a semblé que son enfant avait jeté les yeux de son côté et que ses yeux avaient témoigné de la crainte... Elle se souvient alors d’avoir entendu dire à sa fille, dans les Champs-Élysées: Papa, cette femme me fait peur!
—Malheureuse que je suis, pensa Louise, je lui fais peur!...
Cette réflexion la reporta tout entière à la scène des Champs-Élysées, et elle trembla que son enfant ne vînt à retrouver en elle la femme que Gustave avait insultée du nom de folle, qu’il avait fait contenir et presque maltraiter par la main de ses valets...
Un frisson lui courut par tout le corps.
—Oh, s’écria-t-elle, ma fille ne voudra jamais venir avec moi, elle se débattra, elle me repoussera, elle m’appellera folle!...
L’infortunée pleurait en disant: elle m’appellera folle!
—Pourtant, pensa-t-elle, le voyage a dû bien me changer. Je dois être bien changée, surtout depuis mon séjour en Flandre... D’ailleurs, elle ne m’a vue que le soir, à Paris, dans l’ombre; elle ne peut m’avoir reconnue à travers ces vitres, et je serais près d’elle que sans doute elle ne me reconnaîtrait pas non plus... Dieu le veuille!
Elle courut tout proche de là, vers une boutique en plein vent, où elle se rappelait avoir vu tout-à-l’heure de petits miroirs encadrés dans leur bois rouge. Elle en prit un, comme pour s’assurer s’il était bon. En se voyant telle que le malheur et la fatigue l’avaient faite, en se voyant souillée de poussière, les yeux caves, les lèvres flétries, les joues ternes et creuses, elle rejeta le miroir avec épouvante, et elle se dit:—Non, non, elle ne me reconnaîtra pas.... mais hélas! m’aimera-t-elle?... je suis si laide!
La certitude de n’être pas reconnue la contentait moins que ne l’affligeait la perte de sa beauté:—Elle me repoussera, elle ne voudra pas m’embrasser, je lui ferai peur!.. s’écriait la pauvre mère.
Elle ne s’approcha qu’avec crainte du cabaret où n’avait pas encore cessé la danse. Après être demeurée long-temps derrière les vitres à contempler sa fille, sa fille, qui dansait et qui paraissait heureuse; après avoir hésité beaucoup, elle entra, parce que les violons s’étaient tu soudainement, que le tumulte était dans la salle, et que personne ne pouvait faire attention à elle.
Sa fille, qu’un petit garçon tenait par la main, vint reprendre place et s’asseoir entre deux femmes, une jeune et une vieille, celle-ci la mère, celle-là la femme du jardinier du château.
Toutes deux, chacune à leur tour, déposèrent un baiser sur le front de l’enfant, qui leur sourit avec joie. Louise, heureuse de voir caresser son enfant, malheureuse de ne pas le caresser, ouvrait les lèvres et les agitait, en les poussant vers sa fille...
Dans ce baiser factice, elle ne recueillit que de grosses larmes, qui lui coulèrent des yeux dans la bouche...
Le bal recommença. La joyeuse enfant se leva de nouveau pour danser. Louise courut au-devant d’elle pour toucher sa robe ou sa main en passant... mais elle ne le put, emportée par la foule. Les bancs s’étaient dégarnis de jeunes filles. La vieille et la jeune femme du château restaient à leur place, et tout le long d’elles était un grand espace vide. Louise se glissa de ce côté et s’assit à la gauche de la plus jeune gardienne de son enfant.
Les violons criaient depuis environ cinq minutes; la danse était animée et bruyante.
—Regardez donc la jolie petite fille, madame... dit Louise à sa voisine.
La voix de Louise était à demi étouffée par l’émotion.
—Laquelle? demanda vivement la femme du jardinier.
—Celle qui est si jolie, là-bas..... dit Louise, qui ne trouvait pas alors d’autre expression pour désigner son enfant.
—Ah! celle qui a des brodequins rouges?
—Oui, celle qui a une si jolie figure, madame.
—Eh bien! c’est ma fille, répondit la jeune femme.
—Votre fille!... répéta Louise dont tout le sang se glaça d’effroi.
—Sans doute, ma fille.
—Celle qui a des cheveux blonds bouclés, une robe lilas, une écharpe rose et un petit mouchoir brodé à la main?
—Justement; celle qui a la robe lilas, l’écharpe rose... la plus belle du bal enfin, c’est celle-là qui est ma fille.
Louise fit un haut-le-corps, un feu brûlant lui monta à la poitrine, ses joues pâles se colorèrent aux pommettes, ses yeux devinrent brillans et fixes; elle n’osait plus penser, il lui sembla que toute sa vie n’était qu’un rêve horrible.
—Sa fille! murmura-t-elle avec un son de voix sourd et plaintif.
—Eh bien! oui, qu’est-ce que vous trouvez donc d’étonnant à cela? demanda la jeune femme, en se tournant pour la première fois du côté de
Louise; parce que c’est l’enfant de notre seigneur[1], est-ce que vous vous imaginez que je ne peux pas bien l’appeler ma fille? le seigneur n’y voit pas de mal, au contraire. Tiens, quand on a gardé un enfant cinq ans, et qu’on l’a nourri.....
[1] Le mot seigneur appliqué aux propriétaires de petits castels est encore
en usage parmi quelques paysans et fermiers de la Flandre française.
Il était temps pour Louise que cette explication vînt, car déjà sa tête s’égarait; mais aux dernières paroles de la nourrice de sa fille, son cœur se dilata, sa vue s’éclaircit, ses idées devinrent plus nettes. Elle regardait la jeune femme avec amour.
—C’est vous qui l’avez nourrie, madame?.. Ah! que vous êtes heureuse!
La femme du jardinier ne répondit rien: elle parlait bas à sa belle-mère, qui disait en penchant la tête et en regardant Louise de travers:
—Quand on vient dans un bal, on se costume mieux que ça, et on ne fait pas d’avanie au monde.
—Mais elle ne m’a pas dit de malhonnêtetés, ma mère, répondit la femme du jardinier.
—C’est égal, Léocadie, on ne se présente pas à une danse quand on n’a pas de souliers à mettre. Si on veut absolument danser, eh bien! on danse dans la rue ou dans la pâture.
Louise ne savait trop comment renouer la conversation avec la nourrice de sa fille, quoiqu’elle eût le plus vif désir d’ôter à cette femme tout sujet d’étonnement et de plainte, en lui expliquant, d’une manière à peu près naturelle, les diverses exclamations qui lui étaient échappées.
La nourrice, ou mieux, pour l’appeler par son nom de demoiselle, Léocadie venait de se ranger un peu du côté de sa belle-mère, qui continuait à murmurer contre Louise, tandis que celle-ci, se rapprochant timidement de sa voisine, lui dit bien bas:
—Madame, pardonnez-moi; ma pauvre tête est malade. J’ai un enfant, je craignais de l’avoir perdu... Je ne l’ai embrassé qu’une fois dans ma vie... je ne l’ai pas nourri... Et voilà pourquoi je vous disais tout à l’heure que vous êtes bien heureuse, vous qui avez nourri votre... cette jolie petite fille!... Je suis mère, madame, et je n’ai pas mon enfant... Pardonnez-moi.
—Qu’est-ce qu’elle te dit donc encore? demanda la vieille femme.
—Elle me dit qu’elle a perdu son enfant, répondit Léocadie avec bonté. Pauvre malheureuse!
—Quand on a perdu son enfant, répliqua la vieille avec humeur, on ne vient pas dans un bal, surtout si on n’a pas d’habits propres. Je n’ai jamais vu ça de ma vie.
Léocadie, qui avait été flattée des éloges donnés par Louise à sa fille, et qui, en outre, avait eu le malheur de perdre deux de ses enfans, à quelques mois de distance, se sentit touchée de pitié, et, malgré les coups de genou significatifs que lui donnait sa belle-mère, elle se tourna un peu vers Louise, à qui elle dit:
—Vous la trouvez donc bien jolie, ma fille?
—Oh! charmante, soupira Louise; je ne suis entrée ici que pour elle, pour la voir; elle me rappelle la mienne... mon enfant aurait son âge et sa beauté...
La contredanse finit. Danseurs et danseuses accouraient pour s’asseoir; Louise vit l’instant où il lui faudrait quitter son banc. Elle ne pouvait s’y résoudre, car sa fille venait droit à elle...
Elle se pencha à l’oreille de Léocadie.
—Voulez-vous me permettre de l’embrasser, madame?...
—Si ça vous fait plaisir, je ne demande pas mieux, répondit la nourrice.
Louise ouvrait les bras, mais son enfant, qui n’avait pas même fait attention à ce geste, reprit vivement sa place entre les deux femmes du château.
—Tiens, ma fille, dit Léocadie, voilà une pauvre femme qui te demande la permission de t’embrasser. Veux-tu?
Louise s’était levée, le corps tremblant, les bras étendus... L’enfant, soit vague souvenir des traits de Louise, soit dégoût des misérables vêtemens dont elle était à peine couverte, fit une petite mine maussade, et murmura:
—Non, maman; je ne veux pas embrasser cette pauvresse... Si elle a besoin de quelque chose, je vais lui donner un sou; mais l’embrasser... pourquoi faire?
—Otez-vous donc de là, la femme! dirent quelques jeunes garçons en poussant Louise.
—Faites-la sortir du bal! s’écria la vieille belle-mère de Léocadie; ce n’est pas ici sa place.
Louise, jetée de côté et d’autre par de lourds walseurs, se trouvait alors lancée près de la porte. Elle s’enfuyait pour cacher son désespoir à tous les regards, lorsque sa fille, entraînée par Léocadie, la rejoignit dans la rue.
—Eh bien! embrassez-moi donc, lui dit l’enfant en lui tendant sa joue.
La petite fille était rouge de honte. Louise jeta sur elle des yeux pleins de tristesse.
—Si vous m’embrassez, c’est parce qu’on vous l’ordonne?... Non, quand vous m’aimerez...
La nourrice la regardait avec compassion, sa fille avec étonnement. Elle eut peur d’en avoir trop dit, quoique l’altération de son visage en dit plus encore... et elle s’éloigna bien vite.
—Mon Dieu! mon Dieu! s’écriait Louise en s’enfonçant dans les rues les plus désertes du bourg, elle me méconnaît, elle ne m’aime pas, et c’est à une autre qu’elle donne le nom de mère!
Peu de temps après, elle se repentit de n’avoir pas embrassé sa fille; elle s’en étonna surtout, ne comprenant pas qui lui avait donné cet horrible courage. Elle s’accusa de folie, et, dans la crainte que sa fille ne quittât promptement le bal et qu’il lui fût difficile de la retrouver, elle se dépêcha de revenir à la salle de danse. Ce ne fut pas sans peine qu’elle put reconnaître, parmi tous les cabarets du bourg, celui où elle avait laissé son enfant. Elle regarda du dehors à travers les vitres, puis elle se glissa près de la porte, puis elle entra dans le bal... Sa fille n’y était plus.
Léocadie et sa belle-mère l’avaient emmenée chez monsieur le mayeur, où ils dînaient tous. Si Louise avait su cela, il lui eût été facile de s’introduire dans la maison du maire, d’y voir sa fille à la faveur de l’hospitalité des jours de ducasse; mais, faute de savoir précisément où était son enfant, elle dépensa en d’inutiles recherches un temps qu’elle eût employé si bien au profit de son bonheur.
Mais il était possible que les habitans du château de Baroy se rendissent à la prairie, où elle avait vu des danses, à son arrivée dans le bourg. Cette espérance la fit se diriger de ce côté. Il était déjà tard.
Louise ne vit personne sur la pelouse, si vivante, si bruyante tantôt. Elle s’assit au bord du chemin en se disant:
—Du moins, lorsqu’elle s’en ira, je la verrai passer.
La soirée était calme, chaude; la nuit fut douce. Louise resta là toute la nuit.
Réveillée de bonne heure par la faim, elle trouva sur sa robe une dizaine de sous dont elle était redevable à la pitié de quelques passans. Elle remercia Dieu de ce bien, qu’elle prit sans honte cette fois, car elle n’avait pas vu la main qui lui en avait fait aumône. Elle se traîna vers le bourg, mais sans quitter la rue qui aboutit à la grande route.
Déjà plusieurs portes étaient ouvertes. Quelques marchands étendaient leurs boutiques en plein air; de petits garçons à moitié vêtus se montraient aux fenêtres. Louise cherchait un boulanger. En promenant ses yeux de toutes parts, un objet la frappa, à cause de la circonstance que je vais dire.
Sa fille, dans le bal, avait perdu une de ses boucles d’oreilles, et elle s’en était désolée un moment, pendant que Louise était encore là; cet accident, au reste, avait eu lieu avant que Louise ne parût à la danse.
Parmi les objets de peu de valeur, épars sur la boutique portative d’un marchand de verroterie, la pauvre mère aperçut cette boucle seule, dépareillée, et elle crut la reconnaître pour être le pendant de celle dont sa fille avait si fort déploré la perte.
Elle s’approcha du marchand.
—Combien vendez-vous cette boucle?
Le marchand prit un air fin:—Ah! ce que je la vends? ça dépend de ce qu’elle vaut. Si c’est de l’or, quatre francs; si c’est du chrysocale, dix sous. Ainsi, ma brave femme, avez-vous quatre francs? je vous la donne.
—Mais, répliqua Louise en rougissant (car elle faisait presque sciemment un mensonge), cette boucle n’est pas en or...
—Je ne m’y connais pas trop, à vous dire vrai. Un petit garçon me la vendit hier au soir.... Il l’avait trouvée, et ma foi!... Allons, je vous la vends dix sous.
Louise sollicitait une diminution de prix dans l’espoir qu’il lui resterait quelque chose pour acheter du pain; mais le marchand s’en tint invariablement à la somme fixée. Elle abandonna le peu d’argent qu’elle possédait. Puis, s’excitant à pleurer de joie pour faire taire les douleurs de la faim, couvrant de baisers cette petite boucle qui avait touché les joues de sa fille, riche de ce seul trésor, elle remonta la rue avec la pensée d’aller s’asseoir de nouveau sur la route, par où devait s’en retourner son enfant.
Mais son courage était plus grand que ses forces; elle sentit la tête qui lui tournait, ses jambes qui fuyaient sous elle, et, de peur de tomber, elle s’appuya rudement contre une porte qui s’ouvrit...
—Entrez! lui dit une voix, entrez et mangez, la femme: il y en a ici pour tout le monde.
Dans les villages de cette partie de la Flandre, durant les ducasses, une table, chargée de mets, reste dressée trois jours de suite. Des jambons, de lourdes pâtisseries, des viandes froides s’offrent sans relâche à l’appétit des convives dont l’estomac se repose à peine la nuit.
On déjeunait. Louise, à qui la vue d’une table bien servie avait rendu des forces, n’osait cependant prendre place à côté de tous ces hommes, de toutes ces femmes, dont pas une seule figure ne lui était connue.
—Asseyez-vous et mangez, répéta le maître de la maison.
Après quoi on cessa de s’occuper d’elle. Surprise de cette hospitalité, qui, pour une Parisienne, tenait presque du roman, Louise hésitait encore, quand ses yeux se portèrent sur le rebord d’un buffet, où on avait abandonné quelques débris de pain et de jambon. Elle se glissa de ce côté, comme une coupable, et tournant le dos à la table, elle usa timidement de la liberté qu’on lui laissait de se nourrir.
Sa provision à peu près faite, elle salua les convives, qui ne la regardèrent pas, et voulut adresser des remerciemens au maître de la maison, qui lui dit sans l’écouter:
—A votre service, tant qu’il vous plaira! c’est encore aujourd’hui et demain fête!
Louise regagna promptement le lieu où elle avait passé la nuit, car elle n’oubliait pas que sa fille et les autres habitans du château de Baroy devaient partir ce jour-là même. Toutefois, comme il était encore matin, elle pensa que leur départ n’était pas si proche qu’ils ne pussent venir faire une promenade sur le pré. Elle quitta donc la route pour pénétrer dans la pâture, où commençaient à paraître quelques musiciens et quelques jeunes filles.
Une demi-heure à peine écoulée, Louise entendit derrière elle le bruit d’une voiture. Elle détourna la tête; quatre personnes étaient dans une petite carriole découverte. Entre ces quatre personnes, elle distingua sa fille. La voiture allait à peine au trot du cheval, mais, à cause de l’avance qu’ils avaient sur Louise, il était à craindre que celle-ci ne pût rejoindre que très-difficilement les voyageurs.
Sans réflexion aucune, sans songer ni à ce que penseraient d’elle les habitans de Baroy, ni aux explications embarrassantes qu’il lui faudrait donner sur un emportement si extraordinaire, Louise, ne voyant qu’une chose, la voiture qui fuyait, qu’une personne, sa fille qui partait sans elle, se mit à courir et à crier tant qu’elle eut d’haleine. La petite carriole n’en allait que plus vite; car l’enfant était effrayé, et la vieille belle-mère, conductrice de l’équipage, fouettait le cheval de toute la vigueur de son bras.
Dans sa douleur, Louise se ressouvint, par miracle, de la petite boucle d’oreille, et, comme s’il eût été possible à sa fille ou à Léocadie de voir luire de loin ce petit bijou d’or, elle le leur tendait en redoublant ses cris.
A la fin, la voiture s’arrêta. Léocadie l’avait exigé, en apparence pour son beau-père qu’ils amenaient malade, mais en réalité pour Louise qui lui faisait compassion.
—Sa boucle d’oreille, s’écriait Louise, je vous rapporte sa boucle d’oreille!
L’effroi de la petite fille se changea en un vif plaisir à la vue de sa chère boucle tant pleurée. La vieille belle-mère murmura tout bas que Louise avait volé ce bijou; Léocadie répondit doucement que d’ordinaire les voleurs ne prennent pas pour rendre; Louise en balbutiant conta comment cet objet avait passé dans ses mains; la vieille belle-mère hocha la tête; Léocadie parut autant surprise qu’attendrie; l’enfant remercia beaucoup la pauvresse; le vieux beau-père, fort souffrant, ne disait mot. Louise côtoyait péniblement la voiture, qui allait au pas.
Montez donc dans notre carriole, dit Léocadie, vous ne pouvez plus marcher.
—Monter! murmura la vieille mère, et où veux-tu donc qu’elle se place? nous sommes déjà si à l’étroit que j’en étouffe.
—Je mettrai ma fille sur mes genoux, répondit la bonne nourrice.
—Oh! non, non, madame, je vous en prie, je la mettrai sur les miens... je ne veux pas que vous vous fatiguiez pour moi,.. et puis, ajouta Louise avec une voix tremblante de bonheur, c’est une grâce que je vous demande.. Venez, ma chère petite, venez sur mes genoux...
Louise avait pris place dans la voiture, et sa fille hésitait encore entre elle et sa nourrice. Celle-ci dit tout bas à l’enfant:
—Mets-toi sur ses genoux... fais-lui ce plaisir-là: elle t’a rapporté ta boucle d’oreille.
Le cheval repartit au trot sous les coups de fouet redoublés de la vieille belle-mère, et Louise, dont toutes les peines s’effaçaient en ce moment, pressait, serrait dans ses bras sa fille assise sur elle. Les épaules, les cheveux, les vêtemens de sa fille, elle baisait tout avec une ardeur que ne pouvait modérer la crainte de se trahir. Les soubresauts de la carriole lui offraient à toute minute un prétexte pour étreindre son enfant, pour appliquer ses lèvres sur son cou, sur sa chevelure, sur sa robe... et elle pleurait doucement.
Un instant, elle passa la main sous l’écharpe de sa fille, glissa les doigts vers sa poitrine, les arrêta sur son jeune cœur, et le sentant battre avec force, elle crut que ce cœur battait pour elle, elle crut que son enfant devinait que la pauvresse qui la tenait dans ses bras c’était sa mère.....
Louise, à aucune époque de sa vie, n’avait ressenti une joie plus grande. Léocadie la regardait de côté, de temps en temps, de manière à ne pas gêner son bonheur, et elle se disait, la bonne nourrice:
—Pauvre femme! apparemment que son enfant ressemblait bien à notre demoiselle!
Il arriva, dans un moment où Louise murmurait timidement quelques mots de tendresse à sa fille, distraite par les cahots de la voiture, il arriva que Louise se troubla tout à coup, frappée qu’elle fut par une réflexion pénible.
—Madame, dit-elle à Léocadie, quel est le nom de..... quel est son nom?
—Julie.
—Julie!..... Ah! se dit Louise, ce n’est pas mon nom qu’il lui aurait donné!
—Julie, répéta Louise en glissant ce nom à l’oreille de sa fille, Julie...
L’enfant se retourna.....
Louise la regarda avec ivresse.....
—Julie..... où est votre mère?.....
La petite fille tendit les bras à sa nourrice.
—N’en avez-vous pas eu une autre? dit Louise, dont la tête s’égarait..... dites, Julie, où est votre mère?.....
—Hélas! répondit la nourrice, ma bonne petite fille n’a jamais connu d’autre mère que moi..... Sa mère est morte en la mettant au monde.
—Morte! s’écria Louise!.... ils lui ont dit que sa mère est morte!
—Mais qu’est-ce qu’elle a donc à crier cette femme? s’écria à son tour la vieille belle-mère; voilà le cheval qui s’arrête de frayeur!
Le cheval s’arrêta par la raison que la voiture entrait dans la cour du château.
—Les malheureux! pensa Louise, ils m’ont dit à moi: Ta fille est morte; et à ma fille: Tu n’as plus de mère!