Un enfant, t. 3/3

Ernest Desprez · Chapitre 4 sur 10

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Un enfant, t. 3/3

Chapitre III.

 

Nous ne suivrons pas Louise lieue par lieue, tantôt montant pour quelque menue monnaie sur la voiture d’un maraîcher, tantôt seule, à pied, traînant avec peine ses jambes débiles; quelquefois n’interrompant pas sa route, même la nuit; d’autres fois se couchant sous les hangars ou dans les granges, afin d’économiser le loyer d’un lit d’auberge; avare du peu qu’elle a, car son argent doit servir moins à elle qu’à sa fille, lorsqu’elle sera rentrée dans la possession de cette fille, soit par ruse, soit par force.

Cependant quelle que soit son économie, le petit trésor qu’elle garde pour son enfant diminue de jour en jour. De la barrière Saint-Martin à Landrecies, le chemin est long et coûteux à qui voyage comme elle. Dans les rares villages, dispersés sur sa route, elle a pu trouver nourriture et gîte à bon compte; mais à Senlis, Compiègne, Noyon, Ham, Saint-Quentin, le peu de repos et d’alimens qu’elle a pris lui a été vendu cher... Arrivée à Landrecies, après quatre jours de marche, il lui reste tout au plus quelques francs.

Sa chaussure est usée, ses vêtemens tombent en lambeaux. Elle s’afflige à l’aspect de cette misère que va partager sa fille. Pourtant elle est à Landrecies, cette ville dont elle a demandé tant de fois le chemin aux voituriers, aux piétons des grandes routes; la voilà tout près de son enfant... Dans quelques heures elle la pressera sur ses lèvres... Mais cette pensée, tout heureuse qu’elle est, ne peut la distraire de cette autre pensée: je suis misérable, et quand ma fille aura faim, qu’est-ce que je lui donnerai à manger?

—N’importe, dit-elle, je veux la voir, et Dieu n’abandonnera sans doute ni la fille ni la mère!

Elle était entrée dans une pauvre auberge du faubourg; et là, présentant à regret le prix du morceau de pain et de la triboulette de bière qu’on l’avait obligé de boire sous prétexte que l’eau manque en Flandres, elle s’informait à quelle distance de la ville est le château de Baroy.

L’hôtesse commença par lui faire signe de garder son argent, puis elle ajouta:

—Les mendiantes ne paient jamais rien chez nous, tant s’en faut; mais, voyons, qu’est-ce que vous demandez?

—Le château de Baroy?

—Je ne connais pas ça. A moins que ce ne soit du côté d’Avesne?

Un enfant de douze ans, qui fumait gravement sa pipe, assis devant un énorme feu de charbon de terre, dit, sans détourner la tête:

—Le château de Baroy? ça doit être au-delà de Floyon.

—Et... est-ce loin d’ici, demanda Louise?

—Environ quatre lieues et demie, répondit l’immobile fumeur: il faut passer par Beaurepaire, le Rétiau, ensuite Floyon... A Floyon, on vous enseignera le château.

—Merci, dit Louise, merci, mes braves gens!... Mais, par où m’en aller?

—Par le Favril; attendez, je vais vous mettre dans votre chemin.

L’enfant se leva sans jeter un seul coup d’œil sur Louise, sans avoir l’air de se douter qu’il lui rendît service. Il la précéda d’un pas tranquille, pendant l’espace d’un demi-quart de lieue.

—Maintenant, lui dit-il en s’arrêtant, vous allez prendre ce sentier; au bout, vous trouverez une cache; après cela, vous suivrez les pâtures, toujours tout droit, il n’y a pas moyen de se tromper.

Louise, habituée à ne pas quitter la grande route, laissa voir à l’enfant qu’elle craignait de s’égarer.

—Puisque c’est comme ça, lui dit-il, je vais vous conduire jusqu’au Favril.

Les excellentes gens que ces Flamands! pensait Louise, en marchant à côté de son jeune conducteur; leur bon accueil m’est d’un heureux augure pour le succès de mon voyage! Et puis, ajouta-t-elle tout bas et les larmes aux yeux, Dieu, sans doute, laisse éclater ses desseins dans le choix de mon guide; c’est un enfant qu’il me donne pour me conduire à la recherche de ma fille!

Tout près du Favril, avant de continuer seule le reste de sa route, Louise embrassa le petit garçon, fort étonné de cette vive étreinte, et plus surpris encore de sentir la main de Louise qui glissait dans la sienne quelques gros sous.

Il porta le poing à son bonnet de laine bigarrée, et, après ce geste incomplet de politesse, il quitta, sans mot dire, celle qu’il avait prise jusque-là pour une pauvre mendiante.

La partie de la Flandre, où Louise se trouvait alors, est coupée par d’innombrables prairies ouvertes au piéton en hiver, fermées en été. Dans cette dernière saison, le passage des prairies ou pâtures est abandonné pour les sentiers qui les côtoient; sentiers boueux, ombreux, bordés de haies odorantes qui se rejoignent par le faîte, et que les Flamands nomment des caches, sans doute parce que ce sont autant d’étroites et sombres voûtes que l’œil et le soleil ne peuvent percer.

Louise, qui suivait depuis plus d’une heure le chemin mystérieux et parfumé des caches, avait hâte d’arriver en pleine campagne; car il ne lui semblait pas qu’au terme de ces allées, elle dût jamais rencontrer un village. Elle cherchait une issue, quand, à sa grande joie, elle reconnut qu’elle était au sein même d’un lieu habité qu’elle longeait alors sans le savoir.

Quelques jeunes paysannes, coquettement vêtues et coiffées en cheveux, se livraient devant la porte d’une ferme aux travaux les plus grossiers de la campagne. Louise s’approcha d’elles avec timidité.

—Pouvez-vous me dire, mesdemoiselles, la route du château de Baroy?

Les jeunes Flamandes se regardèrent, comme pour s’assurer si quelqu’une d’entre elles ne savait pas où est ce château. Du moins Louise en jugea ainsi, et leur silence à sa question la confirma dans l’idée que ce château leur était inconnu.

—Mais, ajouta-t-elle, n’y a-t-il personne dans ce village qui puisse me dire où est situé Baroy?

Les taciturnes Flamandes reprirent leur besogne sans répondre. A la fin Louise entendit l’une d’elles qui disait à ses compagnes:

—Elle le sait aussi bien que nous où est le château de Baroy.

—Comment ne le saurait-elle pas, répondit une autre, puisque la voilà justement sur le chemin!

Louise, satisfaite de ce renseignement, reprit courage. Quelques champs passés, elle chemina, d’un pied leste, à travers un petit bois tapissé de verdure, au bout duquel se montra un frais hameau tout parfumé de prairies, de haies en fleurs et d’arbres fruitiers. C’était le Rétiau, où depuis elle revint bien souvent, attirée par l’accueil hospitalier des bons cultivateurs. Pour l’instant, nul intérêt possible ne la retenait là: elle n’y voyait pas de château. Elle continua donc d’aller droit devant elle. Après une petite lieue de marche à travers la campagne la plus riche et la plus suave qui soit en Flandre, Louise, dépassant Fontenelle, entra dans le village de Floyon. Quoiqu’elle n’aperçût pas de château, elle pensa que les arbres le cachaient. Elle crut être à Baroy. Cette erreur la fit s’arrêter à la première maison du village. C’était une auberge. Plusieurs hommes fumaient et buvaient dans une salle fort propre et en apparence sablée. La vue de ces hommes la déconcerta un peu; elle chercha des yeux si quelque femme ne viendrait pas à son secours: elle n’en découvrit aucune. L’aubergiste, qui buvait à une table, la voyant s’approcher d’une fenêtre, d’où elle regardait dans la cour, se leva, et planta tranquillement devant elle, sur le bord de la fenêtre, une mesure de bière et un verre. Après quoi il retourna prendre place à côté des buveurs, ses amis.

Louise se versa à boire, moins parce qu’elle avait soif, que pour ôter au cabaretier tout prétexte de la mettre dehors. Elle espérait sans cesse voir arriver la maîtresse de l’auberge, à qui du moins elle pourrait adresser quelques adroites questions sur Gustave, sa fille, le château. D’ailleurs, il lui fallait un asile, et mieux valait encore cette maison que toute autre: celle-ci, la première du village, isolée même des habitations, lui paraissait un abri sûr, un lieu où elle pourrait aisément éviter les regards de Gustave et des domestiques, jusqu’à ce qu’elle trouvât un instant favorable pour s’emparer de sa fille.

Le soir venait, et Louise, qui n’avait encore osé s’informer à personne du château de Baroy, crut entendre prononcer ce nom par un des hommes qui buvaient et causaient non loin d’elle. Toute son attention se porta sur cet homme: il était debout et semblait prêt à partir.

—Qu’est-ce que c’est, disait-il, qu’un quart de lieue d’ici Baroy? je serai au château avant dix minutes.

Là-dessus, il souhaita le bonsoir à l’aubergiste, et, sa pipe allumée, il s’en alla. Louise, sans tarder davantage, déposa sur la table le prix de sa mesure de bière, et, pressant le pas, elle ne tarda point à rejoindre le vieillard, car c’était un vieil homme, à la mine jaune, aux jambes peu assurées, qui avait l’air maladif et presque aveugle.

Son premier mouvement avait été d’accoster le vieillard, d’entrer en conversation avec lui, mais ensuite la réflexion lui faisant craindre qu’il ne soit un des domestiques du château, elle se tient à distance, de façon à n’être pas même remarquée du bonhomme. Son seul désir pour le moment est de connaître la retraite où Gustave cache sa fille. Avec quelle ardeur elle suit son guide! comme le cœur lui bat vite! comme elle est bien aise de vivre! chaque pas qui la rapproche de son enfant double pour elle le prix de l’existence...

Il lui fallut marcher environ une demi-heure avant de découvrir, non loin devant elle, une grande et belle maison, encaissée entre des prairies et un petit bois. Le sentier qui conduisait à cette espèce de château, descendait en pente douce à travers les pâtures; le bois était derrière la maison, qu’il dominait de toute la hauteur de ses arbres. Un jardin vaste, bien planté, séparait les pâtures du château, où l’on n’arrivait qu’après avoir traversé un ruisseau assez large pour qu’on eût jugé utile d’y jeter un pont formé de deux mauvaises planches.

Louise n’avançait plus qu’avec une extrême circonspection, elle regardait de toutes parts, craintive, heureuse, le cœur ému, le visage inquiet. Elle se levait sur la pointe des pieds, pour chercher au loin si elle n’apercevrait pas sa fille, et bien vite elle se faisait petite, elle se cachait derrière le vieillard, dans la peur d’être aperçue de Gustave...

Ils venaient de quitter les pâtures, nouvellement fauchées, et déjà le bonhomme passait le frêle pont de bois, au bout duquel s’étend le jardin du château.... Louise, debout sur la rive, où les prairies finissent, n’osait ni avancer ni retourner en arrière. Mais tout à coup voilà le vieillard qui vacille et qui tombe; lui porter secours fut un sentiment auquel tout autre céda. Oubliant même les précautions que lui commandait la plus simple prudence, et voyant que ses forces étaient insuffisantes pour tirer le pauvre homme de l’eau, elle se mit à crier, elle appela à son aide.

A ses cris, à ceux du vieillard, quelques personnes accoururent du château. Parmi ces personnes, Louise distingua sa fille, sa chère petite fille, qui se pendait à la main d’un homme, tous deux empressés, hors d’haleine... Ils n’étaient plus qu’à une très-courte distance d’elle, ils allaient assurément la voir et la reconnaître....

La peur d’être reconnue, d’être poursuivie par Gustave ou ses domestiques lui enleva tout son courage de mère.

Elle se glissa le long de la haie des prairies, et, le dos courbé, elle remonta, en fuyant et en pleurant, le chemin qu’elle avait descendu si heureuse tout à l’heure.