Un Parisien à Madagascar

Etienne Grosclaude · Chapitre 1 sur 6 · partie 2/4

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Un Parisien à Madagascar

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

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Après quatre jours passés dans cette mer Rouge d’été dont je vous ai chanté toutes les joies, Djibouti était attendu de nous tous comme la terre promise. J’ai le regret d’ajouter qu’elle ne répond pas du tout à l’image que je me fais du Paradis ter-restre ; une ligne de sable jaune, avivée d’un pointillé de pail-lotes et d’une tache blanche qui figure le palais du gouverneur, telle est l’impression d’ensemble que nous donne, à l’arrivée, ce petit trou pas cher qui se recommande aux familles par une plage de sable fin, ainsi que par la simplicité de la vie qu’on y mène. Ce n’est pas une de ces stations balnéaires où l’on est obligé de faire quatre ou cinq toilettes par jour. J’ai cru même observer qu’on n’en faisait pas du tout, et qu’à part le personnel de la résidence, représenté à nos yeux par l’aimable docteur Laf-fon, la population djiboutienne, en dehors de quelques mercan-tis grecs, arabes ou hindous, se contente d’un rien pour les con-venances et ne porte pas d’autre habit noir que celui dont l’a pourvu la nature ; encore est-il généralement tout couturé d’accrocs, profondes estafilades patiemment séchées au soleil et qui proviennent de cette fameuse sagaie dont Somalis et Dana-kils, qui ne s’en séparent jamais, échangent des coups à tout propos, jusque sous les fenêtres du gouverneur.

À part cela, ils excellent à plonger au sein de l’Océan pour y ramasser des gros sous, et à conduire des embarcations, dans lesquelles ils jettent pêle-mêle, avec un fracas inimaginable, les voyageurs assez aventureux pour tenir à se rendre à terre en pareille société. Nous arrivons tout de même et – après avoir débarqué à un de ces wharfs comme on nous en promet tant et comme on nous en donne si rarement – nous admirons le palais du gouverneur, étrange construction qui participe à la fois de l’architecture mauresque et du style de Levallois-Perret : son principal ornement est, devant l’entrée, une paire de palmiers, qui disparaissent sous une épaisse couche sablonneuse, et qui, tout époussetés, vaudraient bien quatre francs soixante-quinze, l’un dans l’autre, au marché de la Madeleine. La voilà bien, la végétation luxuriante de l’Afrique !

 

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Je dois dire que, par les soins de M. Lagarde, Djibouti pos-sède un véritable jardin que l’on dit merveilleux ; on s’y rend à dos de chameau ; mais comme c’est fort loin, nous avons mieux aimé le croire que d’y aller voir.

On ne s’imagine pas l’initiative et l’énergie que M. Lagarde a déployées pour établir l’influence française dans ce pays qui, malgré son aspect fruste et peu engageant, offre des avantages précieux par son voisinage avec le Harrar et le Choa, dont il est appelé à devenir le débouché le plus important, quoi que fassent et quoi que disent les Anglais à Zeïlah.

Signe particulier : cette plage de famille n’a pas de petits chevaux ; ils sont remplacés avantageusement par les méhara de M. Lagarde, chargés de faire en trois jours le service du courrier avec le Harrar, – ce qui établit, croyons-nous, le record du cha-meau-coureur.

Peu de temps avant notre passage, un fait assez significatif s’était produit : l’arrivée d’un important convoi de prisonniers italiens, sous la conduite d’un détachement des troupes de Mé-nélik, qui n’avait consenti à les livrer qu’entre les mains des Français.

Notre séjour à Djibouti fut de peu de durée. Après une ra-pide promenade sur la place du Palais – ensoleillée faut voir comme ! – et une courte visite faite à la cité indigène, qui nous fournit notre première sensation d’exotisme, tout le monde se réfugie dans une vague auberge où l’on se rafraîchit avec de la limonade à la température d’ébullition. La salle, blanchie à la chaux, n’a pour agrément des yeux qu’un unique objet d’art : c’est une chromolithographie qui représente « une chasse à l’ours blanc dans les glaces polaires » ; ah ! combien plus rafraî-chissant, ce spectacle, que la limonade du cru !

Tout de même, on était mieux reçu à Obock, où je me suis laissé dire que la première maison qui frappait le regard du voyageur était une brasserie avec cette enseigne empreinte de

 

– 30 – bonhomie autant que de couleur locale : « Obock bien tiré sans faux-col ».

Après une nuit de mer encore trop chaude, nous allons prendre le frais à Aden ; c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire : la matité grise du rocher nu, qui constitue tout le paysage de l’endroit, fait une réverbération moins pénible que celle du sable de Djibouti. Il faut tout de même admirer l’audacieuse entreprise des Anglais établissant sur cette pointe de l’Arabie Pétrée un énorme camp retranché, étendu fort loin dans les terres et qui est aujourd’hui le grand relais de leurs troupes co-loniales. Ils sont d’ailleurs en train d’en établir un autre à l’île Maurice, où se rend, par le même bateau que nous, sous la con-duite d’un des gros bonnets de l’Amirauté, une escouade de jeunes ingénieurs qui s’en vont là-bas faire les études d’un grand port militaire, avec arsenal et vastes cantonnements pour les troupes.

L’établissement d’un « point d’appui » de ce genre était un des motifs qui commandaient à la France l’occupation de Mada-gascar, en raison du développement de nos intérêts dans l’Extrême-Orient ; il s’agissait de gagner de vitesse les Anglais qui laissaient voir les mêmes desseins que nous sur la grande île, et l’installation à Maurice de leur nouveau relais colonial doit être envisagée comme le signe matériel de l’abandon défini-tif des prétentions britanniques sur la terre malgache.

 

*

 

Aden est un chapelet de petites villes, dont la plus an-cienne, celle des Arabes, est installée dans un cratère mis en non-disponibilité par retrait d’emploi ; on a même poussé le manque d’égards pour ce vieux débris jusqu’à lui infliger l’humiliation de voir remplacer ses feux de jadis par de l’eau potable, du moins par des citernes appelées à en contenir, appe-lées, mais peu élues : elles sont là gigantesques, prodigieuses,

 

– 31 – ayant coûté des sommes inimaginables, mais ce luxe fantastique ne parvient pas à y attirer une goutte d’eau ; des plaques gravées dans le roc nous apprennent qu’elles peuvent contenir je ne sais plus combien de gallons ; on n’en saurait trop prendre ; mais encore faut-il savoir où les prendre ; or il ne pleut guère à Aden que tous les huit ou dix ans. Cela n’empêche pas la classique visite aux citernes d’être fort intéressante : elles représentent un travail colossal, merveilleusement exécuté : au fond d’une gorge, encaissée dans la roche éruptive, ces citernes superposées des-cendent vers la ville en une sorte de cascade, malheureusement sèche. Et ne croyez pas que j’exagère à plaisir cette sécheresse : lors de notre visite, ainsi qu’à l’ordinaire, on n’apercevait pas trace d’humidité dans un seul des réservoirs. Cependant je me fais un devoir de reconnaître que non loin de là, sous l’arbre unique de l’endroit, s’égoutte une petite source qui, à force de temps et de persévérance, arrive à remplir un verre, qu’un groupe de naturels offre au visiteur assez riche pour le payer au poids de la roupie.

À vrai dire, Aden ne manque pas d’eau pour sa consomma-tion ; mais d’où la fait-on venir ? Peut-être est-elle apportée de la région fertile par les innombrables caravanes de chameaux rencontrées le long de la route qui se termine en grande rue.

La promenade des citernes se fait dans des voitures d’un modèle insolite, dont les quatre roues, hautes et grêles, affectent les unes vis-à-vis des autres une indépendance déconcertante. Un grand nombre de haquets, attelés de chameaux, se recom-mandent également par le pittoresque et l’imprévu de leur al-lure.

Tout ce mouvement de véhicules et de bêtes de trait, avec le grouillement incessant des Arabes, des Hindous et des Somalis, entremêlés de militaires anglais, raides et bien astiqués, qui sor-tent des camps pour s’en aller jouer au cricket ou au polo, donne un aspect très vivant et très particulier à cette ville d’escale dans laquelle nous avons passé quelques heures agréables, durant qu’on encharbonnait le navire pour un bon bout de temps, car le

 

– 32 – bruit court que nous allons passer une huitaine sans toucher terre.

Ce bruit n’était que trop fondé ! Nous quittons Aden le 21 août dans l’après-midi et nous n’arriverons devant Zanzibar que le 28 après déjeuner ; la traversée se fait habituellement plus vite, mais le gros temps, qui nous accompagne jusque-là, va nous retarder de près de deux jours. Trente-six heures de moins et nous arrivions en rade juste pour assister à un bombarde-ment qui n’était pas dans le programme de notre excursion.

Aux approches du cap Guardafui, l’on commence à danser ferme. Les garçons de service replacent les violons sur la table et arriment solidement tout ce qui est mobilisable sur le pont : c’est mauvais signe. La soirée est fâcheuse, la nuit pire encore, et les jours qui viennent se suivent en se ressemblant. L’appétit se décourage, et quoique la cuisine du Yang-Tsé soit excellente, la salle à manger est morne ; on n’y va pas de bon cœur, comme à un devoir pénible et gonflé d’inquiétudes. Le général dévore, mais, à part un petit nombre d’officiers de l’état-major et le groupe des Anglais, la plupart d’entre nous laissent percer une certaine mélancolie aux heures des repas : ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient « flapis », comme on dit à la Légion. Mon extrême souci de la vérité historique m’oblige à confesser comme quoi je n’ai point échappé à la dépression commune, mais, je tiens à honneur de le faire connaître, je n’ai pas eu l’humiliation d’incliner mon auguste front devant Neptune.

Ces quelques jours de marasme ont été entrecoupés de peu de distractions. Je citerai seulement un assez grand nombre de poissons volants : c’est un spectacle agréable, mais dont on se lasse vite. Nous avons eu aussi le passage de la Ligne, qui était autrefois marqué par d’interminables réjouissances ; on s’est contenté d’un coup de canon, mais le soir nous avons eu un concert donné par les soldats de la Légion étrangère et par quelques sous-officiers d’infanterie de marine. Un ancien élève de Worms – il y a de tout dans la légion – nous a dit la Bénédic-tion de Coppée et la Grève des forgerons ; un autre légionnaire

 

– 33 – a récité une poésie sur les morts du Yen-Té, cette forêt du Ton-kin où tant de marsouins et de légionnaires ont trouvé une mort obscure et sublime : c’était assez empoignant devant cette assis-tance composée en majorité d’hommes qui avaient partagé leurs dangers et qui allaient en chercher de semblables ; pour qu’on ne s’attendrît pas trop, la note gaie est intervenue grâce à deux merveilleux farceurs qui vous détaillent la chansonnette comme personne : Un franc par cavalier et Maclou au bataillon ont mis tout le monde en joie jusqu’au lendemain matin ; mais le succès de la soirée a été pour un ténor, excellent, ma foi, l’adjudant Cassier, attaché à l’état-major. La fête s’est terminée assez tôt pour que l’on pût prendre « la dernière omnibus » et chacun est rentré dans ses foyers.

 

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II

 

 

LE BOMBARDEMENT DE ZANZIBAR

 

Les deux sultans. – Quinze cents coups de canon en

trois quarts d’heure. – La Tour du Cadran. – Exactitude britannique. – Ce que c’est qu’un

protectorat.

 

25 août 1896.

Nous avons à bord depuis Suez M. Labosse, consul de France, rejoignant son poste à Zanzibar, après un congé de dix mois.

Maigre sa profonde expérience des choses de ces contrées – où il a fait toute sa carrière et où son prestige est tel que, d’après l’amiral anglais, lui seul aurait pu amener les choses à une solution pacifique, – M. Labosse lui-même était loin de s’attendre à de pareils événements.

Nous étions sur le pont, en train de causer avec le général, tout en jetant des coups de lorgnette sur la côte, où nous savou-rions un panorama – le premier spectacle de végétation tropi-cale qui nous fût offert, après le rocher gris d’Aden et le sable aveuglant de Djibouti, – quand le pilote vint à bord ; presque aussitôt un matelot présentait au général un bout de papier sur lequel l’officier de quart avait crayonné ces mots : « Le Sultan est mort avant-hier ; il en est résulté des troubles et l’escadre anglaise, appelée en toute hâte, vient de bombarder Zanzibar ».

En ce moment même, la ville, encore éloignée, se décou-vrait à nos yeux dans l’apparence d’une sérénité qui rendait

 

– 35 – cette information tellement invraisemblable que, si son destina-taire n’eût pas été le général, dont la physionomie n’est pas en-courageante aux mauvais plaisants, nous aurions vu là simple-ment une de ces petites farces à l’aide desquelles le navigateur trompe les lenteurs de la traversée aux environs du passage de la Ligne.

Le pilote, un Comorien – ils sont loquaces, – fournissait de nombreux détails, et cependant le Yang-Tsé continuait sa route en dépit de ces interviews. Bientôt nos jumelles marines nous montraient des palais en ruines et les mâts d’un bâtiment coulé sur rade, devant le front d’une escadre en ligne de combat.

C’était le Glasgow, le croiseur qui composait à lui seul toute la flotte sultanesque ; il avait, disait-on, ouvert le feu, et l’avait continué jusqu’au moment où une torpille le réduisit au silence ; en réalité, cette œuvre de destruction a été le résultat de cinq coups de canon de 14, pas un de plus ; l’amiral Rawson me l’a affirmé ; quant au fait des premiers coups de feu tirés par les marins du sultan, les Anglais acceptent volontiers cette ver-sion, qui leur permet d’affirmer une fois de plus que c’est le la-pin qui a commencé. Ce qui est reconnu par tout le monde c’est que, après la sélection due au premier coup de canon, qui a fait sauter à l’eau comme des grenouilles un certain nombre de fuyards, l’équipage du Glasgow s’est défendu jusqu’à la dernière minute avec l’héroïsme désespéré que promettait cette folle at-taque d’une escadre anglaise par une coquille de noix barba-resque.

 

Nous voici en rade à quelque distance de la ligne des ba-teaux anglais : le Saint-George, battant pavillon amiral ; le Ra-coon, le Swallow, le Truth et le Philomel ; non loin sont un bâ-timent de guerre allemand, un portugais, puis le croiseur italien le Volturno, où les quelques Français amenés à bord par le chancelier du consulat ont trouvé le meilleur accueil, il importe de le dire.

 

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Peut-être le chancelier aurait-il mieux fait de demeurer au consulat, dont trois de nos compatriotes, M. Poussel, représen-tant de la Compagnie havraise péninsulaire, et ses employés, ont gardé les abords sans être inquiétés ; apparemment il a craint la situation embarrassante qui lui serait faite si le jeune sultan venait chercher un refuge sur ce coin de France qu’abrite le pavillon du consulat, comme c’était à prévoir, puisque aux quatre coins du monde le territoire français est un lieu d’asile traditionnel ; une pareille éventualité dépassait la mesure de l’initiative personnelle du jeune chancelier, et il s’est malencon-treusement dérobé devant les responsabilités, – cent fois plus redoutables que les projectiles les plus détonants au regard d’un fonctionnaire subalterne.

Tout autre eût été certainement la posture de son chef, M. Labosse, s’il était arrivé trente-six heures plus tôt, comme cela se fût produit sans la mousson exceptionnellement forte qui nous a retardés depuis le cap Guardafui, et tout autre a été l’attitude du consul d’Allemagne qui a largement ouvert ses portes au fugitif, autour duquel les matelots du See Adler mon-tent la garde, face à face avec les soldats de l’infanterie de ma-rine anglaise qui cernent le consulat pour s’opposer à l’évasion de Saïd Khaled ben Bargash ; ils sont encore en présence à l’heure où nous quittons le pays, deux jours après le bombar-dement, réduits aux conjectures sur les suites diplomatiques de ce gros événement. Malgré le télégraphe, les nouvelles d’Europe ne parviennent pas vite dans l’océan Indien1.

Au moment où nous nous préparons à débarquer, un va-peur est signalé ; c’est un paquebot du Deutsch Ost African qui vient mouiller auprès de nous et dont ce soir l’équipage va jouer et chanter la Marseillaise avec une insistance bien significative ;

 

1 Quelques semaines plus tard, à la faveur d’une marée assez forte pour porter une embarcation jusqu’au consulat germanique situé sur la grève, le jeune sultan se réfugiait à bord d’un bâtiment allemand, qui le mettait hors d’atteinte des représailles anglaises.

 

– 37 – c’est un Anglais, un grand Anglais qui l’a dit, sir Drummont Wolff : « À partir du canal de Suez, les Français et les Allemands n’ont qu’à marcher côte à côte ». C’est aujourd’hui l’avis des Al-lemands ; reste à savoir si ce sera le nôtre.

Malgré l’avis placardé à la coupée par les soins du com-mandant pour informer les passagers que, « vu les circons-tances, il est imprudent d’aller à terre », nous nous précipitons dans les premières embarcations qui se présentent pour aller examiner de près le spectacle de désolation dont le panorama s’étale devant nos yeux depuis un moment.

Le wharf étant détruit de fond en comble, nous débarquons sur des pierres ébranlées, au fronton de la place où s’amoncellent les ruines des trois palais ; c’est là qu’a porté tout l’effort du bombardement. Au premier plan, à droite, une tour carrée assez haute, portant l’horloge de la ville, est éventrée, mais malgré diverses autres écorniflures, elle reste debout : même la pendule marche encore, ce qui fait le plus grand hon-neur à l’horlogerie arabe. Mais, derrière, tout est en ruines : c’est, à droite, le grand palais du sultan, vaste bâtiment cubique, à toiture débordante, à larges balcons réunis par des colonnades en fonte creuse ; les quatre murs tiennent encore, malgré des encognures défoncées et des colonnes réduites en miettes ; mais des appartements il n’est plus question ; quant aux ameuble-ments, ils ne subsistent qu’à l’état de souvenirs – souvenirs sans regrets, d’ailleurs, pour qui en examine les débris avec une préoccupation d’art ou simplement de goût ; quelques lustres pendent, plus somptueux peut-être, mais non plus décoratifs que ceux des salles où se donnent les bals de société, et d’innombrables potiches, du choix le plus désolant, demeurent accrochées à tous les murs ; on frémit en songeant que tous les vases de Sèvres offerts par nos gouvernements successifs ont peut-être, eux aussi, échappé aux horreurs de ce bombardement qui a fait tant de victimes, car, à dire le vrai, tout cela est na-vrant et nous serre le cœur.

 

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Le grand palais, délabré, mais debout, ne donne point l’impression du désastre dans toute son horreur ; ce qui de-meure dans l’esprit de ceux qui l’ont vu comme nous le vîmes, c’est le spectacle du harem, incendié de fond en comble et dont les ruines fument encore, et c’est, dans le fond du tableau, le Petit Palais, totalement effondré, sur un amas de cadavres dont on voit émerger un bras, une jambe, une tête, que l’on retire avec peine ; cela va fort lentement, malgré l’entrain, j’oserais presque dire la verve, qu’apportent à cette opération les équipes de forçats qui procèdent au déblaiement, sous la direction des policiers anglais. Ces forçats sont enchaînés quatre à quatre par le cou, comme nos galériens d’antan, mais ni cette contrainte matérielle, ni cette besogne douloureusement répugnante, en outre fort dangereuse, à laquelle ils sont employés, n’altèrent la bonne humeur exubérante qui éclate dans leurs physionomies et dans les cris vaguement articulés qui leur tiennent lieu de langage ; la joie visiblement sincère qu’ils manifestent en ce lieu de désolation permet de supposer que leur existence journalière n’est pas semée de divertissements. « Il n’a pas tant d’agrément, cet enfant ! » disait la femme de Jean Hiroux en annonçant à son mari qu’elle « amènerait le moutard » sur la place de la Ro-quette pour l’exécution de son père.

Si je vous transmets cette impression macabre, ressentie par mes compagnons de voyage et moi, c’est que nous avons tous été profondément frappés de la légèreté d’humeur avec laquelle, en dehors même du cas particulier de ces galériens, la population de Zanzibar a accepté un événement d’une atrocité aussi imprévue.

Il va sans dire que les premiers coups de canon provoquè-rent un affolement indescriptible, mais aussitôt que les pièces anglaises eurent fait silence, la vie a bien vite repris dans cette fourmilière qu’est la cité commerçante de Zanzibar, et au mo-ment où nous y débarquons, la place autour de laquelle s’effondrent encore les ruines fumantes présente une animation chatoyante et un empressement de bonne humeur qui ne con-cordent pas le moins du monde avec l’image qu’on se fait géné-

 

– 39 – ralement d’une ville bombardée. À côté de nos forçats joviaux, une population alertement affairée va et vient parmi les curieux de diverses provenances, gens de toutes les nuances et de tous les costumes, voire de tous les uniformes : arabes, hindous, per-sans, comoriens, malgaches, somalis, marins anglais et portu-gais à turbans et chéchias, officiers français, anglais, allemands à casques coloniaux et portugais à grands chapeaux de feutre gris, comme les portent cette année les gigolos de Paris.

Et dans cette foule bariolée, le service d’ordre est fait, et le mieux du monde, sous la direction des officiers de police an-glais, par la milice comorienne armée de fusils Martiny. La ville est gardée militairement, et, toute la nuit, devant les portes des maisons, surtout les plus mal famées, les Comoriens montent la garde, arrêtant impitoyablement le passant par un qui-vive ? indigène, duquel l’étranger ne perçoit pas toujours bien exacte-ment les termes, mais dont le clic-clac d’un fusil qu’on arme fait immédiatement saisir toute la portée.

L’émotion a été de plus longue durée chez les gens de la campagne que chez ceux de la cité ; ils ne se sont pas montrés durant quarante-huit heures, effrayés par les coups de canon et par les troupes disposées aux abords de la ville, et il en est résul-té quelques difficultés sous le rapport du ravitaillement ; les fruits et les légumes ont manqué ; la glace aussi fait défaut, ce qui est fort désagréable dans ce climat tropical, et l’on ne s’explique pas comment il se fait que les officiers anglais aient eu assez peu le souci de leurs cocktails pour bombarder la gla-cière, qui est détruite de fond en comble.

Ils ont pourtant, à part cette faute grossière, merveilleuse-ment localisé leur tir de façon à porter le minimum de préjudice aux habitations particulières ; le groupement des palais sur le rivage leur facilitait d’ailleurs cette tâche, et je dois reconnaître qu’ils s’en sont acquittés fort habilement.

 

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On est renseigné depuis longtemps sur les circonstances dans lesquelles se sont produits ces événements ; je crois ce-pendant utile d’en donner un résumé précis : le sultan Ahmed ben Twaini, qui régnait sous le protectorat anglais, étant mort après quelques jours de maladie, Saïd Khaled ben Bargash, fils légitime du Bargash qui régna longtemps à Zanzibar, a revendi-qué le pouvoir ; il avait fait, il y a trois ans, une tentative vio-lente, promptement réprimée par les Anglais.

Ses partisans, deux ou trois jours avant la mort de Twaini, envahirent le palais pour s’opposer à l’avènement de Saïd Ha-moud, investi de la faveur du gouvernement anglais.

L’amiral Rawson, dont l’escadre croisait devant le Mozam-bique, a été appelé en toute hâte ; il est arrivé à Zanzibar le soir même du jour où Khaled ben Bargash s’était emparé du trône et il lui a immédiatement envoyé un ultimatum, lui signifiant que, s’il ne venait pas faire sa soumission à bord du vaisseau amiral, la ville serait bombardée, et que le premier coup de canon serait tiré le lendemain matin quand neuf heures sonneraient à l’horloge de la tour du palais.

Une solution toute simple s’offrait à Khaled Bargash : c’était d’arrêter la pendule à neuf heures moins le quart ; il n’y a pas songé ; … persuadé que l’amiral anglais ne donnerait pas suite à ses menaces, il a répondu par une proclamation invitant ses concitoyens à massacrer les Européens si un seul coup de canon était tiré.

Le lendemain à huit heures, l’amiral, de qui je tiens ces dé-tails, a envoyé au palais un parlementaire chargé de confirmer à Khaled les termes de l’ultimatum : il a vu alors une embarcation indigène prendre la mer ; sa conviction, bien naturelle, fut qu’elle apportait la soumission du sultan, mais, contre toute attente, elle se dirigea vers le croiseur zanzibarien, auquel elle apportait l’ordre d’ouvrir le feu sur la flotte anglaise, – ce qui fut fait quelques instants plus tard.

 

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Le bombardement commença aussitôt : le Glasgow fut coulé presque immédiatement, puis le tir fut dirigé sur les pa-lais ; il dura trois quarts d’heure ; cinquante coups de canon ont été tirés avec des pièces de 14, douze cents coups avec les pièces de 45 millimètres et trois mille avec les canons-revolvers Nor-denfeld. Trois des navires anglais ont pris part au combat ; le Saint-George n’a pas tiré. Il n’a pas été envoyé de mélinite.

Le premier soin de l’amiral en arrivant avait été de faire débarquer deux compagnies d’infanterie de marine aux extrémi-tés de la ville, pour en garder les issues, afin de couper la re-traite à Khaled, qui pouvait, en soulevant la campagne, mettre les Anglais dans l’obligation de lui faire une guerre en règle.

L’amiral donne comme raison de la violence avec laquelle a été mené le bombardement la nécessité d’exercer une action rapide en vue de ménager l’existence de ses troupes. Le fait est qu’il y a eu peu de victimes parmi les Anglais ; il m’a parlé seu-lement de deux blessés, mais on affirme en ville que le nombre est plus grand, et je tiens de bonne source qu’avant notre départ cinq matelots avaient succombé à leurs blessures.

Quant au nombre des victimes indigènes, on l’évalue à trois cents, mais le déblaiement n’est pas encore terminé. Les morts et les blessés sont tous des belligérants et j’ai hâte d’ajouter que les belles sultanes ont été mises en sûreté avant le bombarde-ment.

À chaque instant passent, dans le train-train de la ville af-fairée, des enterrements arabes, hindous ou persans ; nous en avons rencontré plusieurs dans un cimetière d’un pittoresque extravagant où les cocotiers tiennent lieu de cyprès et de saules pleureurs, avec, au fond, l’admirable décor de la mer infiniment bleue.

Plus loin, nous croisons quatre hommes qui s’en vont tout courants et sans la moindre expression de tristesse, avec, sur les épaules, quelque chose de vaguement enveloppé : ce sont des parsis qui portent un de leurs coreligionnaires sur le bûcher ;

 

– 42 – c’est plus poétique que la crémation industrielle dont on a doté nos nécropoles, et il n’y a pas de discours.

Encore quelques obsèques à la galopade et quelques es-couades de forçats pour reconstruire les palais, et Zanzibar ne se souviendra point d’avoir été bombardée.

 

*

 

Il n’y a rien de tel que le canon pour établir la tranquillité chez les nations exotiques, affirme l’amiral Rawson ; et il com-plète sa pensée par cet aphorisme, dont on ne paraît pas avoir tenu suffisamment compte dans les affaires de Madagascar :

« J’ai bombardé Zanzibar à neuf heures précises, parce que j’en avais donné ma parole au Sultan ; il est très important de tenir les promesses que l’on fait aux Orientaux. »

Les circonstances ne me laissent pas le loisir de m’étendre en commentaires sur ces faits et sur ces propos ; cela fera l’objet d’un grand ouvrage que je me propose d’écrire à mon retour chez les peuples civilisés, et qui sera publié sous ce titre bien parisien :

« Du rôle du verbe protéger dans la formation du mot pro-tectorat. »

 

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III

 

 

AUTOUR DE MADAGASCAR

 

Une élégante à Mayotte. – Les tristesses de Majunga.

– Nossi-Bé. – Feux de brousse sur la côte. –

L’hémicycle d’Antsirane. – Les requins de Sainte-

Marie. – Ça mord !

 

8 septembre 1896.

En sortant de Zanzibar, vous prenez la première à gauche et vous arrivez à Mayotte ; c’est l’affaire de trente-six heures : une côte hospitalière, où la plus plantureuse végétation tropi-cale s’émaille de quelques villas, qui vous ont le petit air le plus engageant du monde ; ce ne sont pas des palais, mais c’est mieux que des chaumières et l’on y devine des cœurs à haute température. Chasse, pêche et lawn-tennis, pas l’ombre d’un casino, et du bleu partout, dans le ciel, dans la mer rassérénée et dans nos âmes épanouies devant cette oasis, après les fureurs de l’océan Indien et les horreurs de la ville bombardée.

C’est la Grande-Terre de Mayotte, où, sous des chapeaux blancs aux dimensions d’ombrelles, des planteurs, comme je n’en avais encore vu que sur les enveloppes des tablettes de cho-colat, coulent une vie molle et parfumée, sans autre souci que de faire attacher le toit de leur maison avec des cordages gréés en haubans à l’approche des cyclones, si communs en ces parages.

Le port et la résidence sont dans un îlot nommé Zaoudzi, où les navires trouvent l’abri le plus tutélaire, mais il faut pour gagner la passe faire un détour qui n’en finit pas le long des ré-

 

– 44 – cifs de corail, où la mer déferlante forme une barre infranchis-sable.

On mouille tout près de la terre, ce qui nous permet d’y al-ler faire un tour malgré la brièveté de l’escale. La cité euro-péenne se réduit à la résidence et à quelques maisonnettes pro-prettes et pittoresques, parmi les cocotiers, les gigantesques aloès et les manguiers au tegme aussi pattu que celui des hêtres de notre Virgile. Une manière de digue à travers le marais salé nous conduit à deux agglomérations de cases très primitives qui forment le village comorien et le village malgache ; dans celui-ci de jeunes dames négresses sont en train de se livrer aux occupa-tions de leur sexe, telles que de se coiffer les unes les autres, et – je sais bien que vous allez me traiter de mauvais plaisant – de se fourrer de la poudre de riz ; oui, mesdames : une blanche velou-tine qui fait plâtre au suintement de leurs peaux grasses sur les-quelles elle produit les dessins les plus étranges.

Interloqués devant la première qui nous apparut attifée de cette sorte, nous croyions être en présence de quelque horrible maladie de peau spéciale à la contrée, et nous échangions à ce propos des appréciations que, pour ne pas froisser la malheu-reuse victime, nous nous abstenions scrupuleusement de for-muler dans sa langue natale ; par malheur elle savait tout juste assez de français pour comprendre ce qu’il y avait de désobli-geant dans notre interprétation, et il fallait voir de quel ton elle nous envoya :

« Ça pas maladie : ça y en a faire joli, même chose les dames ! »

Sous quelque latitude que l’on soit, il ne faut jamais risquer des critiques sur la toilette d’une élégante.

Quant à la coiffure, elle exige chez la moindre des Mal-gaches des soins plus compliqués que chez la Parisienne la plus ondulée : la cliente s’étend tout de son long sur le ventre, la tête entre les genoux d’une de ses compagnes qui y tortille des tresses menues et nombreuses avec une dextérité comparable à

 

– 45 – celle des dentellières d’Alençon opérant sur leur coussin. Les Comoriennes, comme les Malgaches, sont de mœurs générale-ment faciles ; il ne faudrait cependant pas tomber, à ce propos, dans la confusion grossière de ce publiciste allemand qui, pro-fessant sur la Grande-Comore, dont le sol est volcanique, il est vrai, comme celui de toutes les îles de la région, prétendait y retrouver les traces de la mémorable catastrophe où le feu du ciel détruisit Sodome et Comore.

Nous quittons Mayotte, salués par les clairons du station-naire le La Pérouse, et nous voilà en route pour Majunga où nous arrivons le lendemain dans la matinée : voici le wharf, ce fameux wharf dont les dimensions ne sont vraiment pas propor-tionnées à sa gloire ; les petites embarcations peuvent seules y accoster et le moindre navire à voile ou à vapeur n’en approche pas au delà de quelques encâblures ; ce fut même un des gros ennuis de la campagne, et il y eut un moment où l’on paya jus-qu’à vingt francs par tête la place dans un canot pour aller à terre.

Le service de la batellerie est d’ailleurs en train de s’organiser par les soins d’une maison française, mais on a déjà, outre les chalands métalliques pour le débarquement des troupes et des marchandises, un ou deux canots à vapeur à l’intention des personnes de qualité ; l’un d’eux nous amène le lieutenant Mizon, résident à Majunga, qui, par suite de la rareté des communications avec Tananarive, se trouve être le roi de toute cette côte : j’oserai même dire qu’il a un petit peu l’air d’un roi nègre : c’est sans doute à force d’exposer son visage, popula-risé par tant de gravures, aux coups du soleil tropical, dont il brave les atteintes avec une affectation soutenue, racontant à tout le monde qu’il a constamment fait ses explorations tête nue, et prétendant prouver par son exemple que c’est une me-sure d’hygiène tout à fait recommandable : « Vous voyez bien que je n’en suis pas mort ! » fait-il triomphalement ; personne, espérons-le, n’aurait le mauvais goût de dire que cela fait songer au mot célèbre sur la fièvre typhoïde.

 

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Certes il est resté alerte et vigoureux, notre vaillant explo-rateur, mais ce n’est pas impunément que dans ces régions on expose son crâne aux ardeurs de l’astre dont la caresse fait venir à point les melons ; notre sympathique résident général, M. Hippolyte Laroche, professe un semblable mépris pour les traits du divin archer auxquels il s’expose à plaisir dans le noble dessein d’impressionner les populations indigènes par le spec-tacle de sa témérité : tandis que tout le monde se garantit avec le plus grand soin, Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros, brave les flèches d’Apollon, et les mauvaises langues prétendent que cela rend parfois un peu bouillonnante son incontestable activité.

Le cas est bénin chez M. Mizon, sans doute à cause de l’accoutumance progressive ; s’il est un tantinet devenu roi nègre par la fantaisie de son costume, par une certaine hâblerie de langage et par le ton cassant de ses affirmations, parfois un peu risquées, au dire des gens de l’endroit, il est assurément demeuré officier français par sa bravoure, son énergie et sa con-fiance au succès. En somme, une figure intéressante et que, malgré les coups de soleil, il ne serait pas juste de trop pousser au noir.

 

On débarque ; nous en avons jusqu’au soir ; voici rangées sur deux files les canonnières à fond plat qui remontent la Be-tsiboka en toute saison, et l’on aperçoit justement, de l’autre côté de la baie, l’une d’elles qui redescend.

Notre embarcation passe auprès de l’Ambohimanga, l’aviso de la reine Ranavalo, capturé dès le début des hostilités, et qui est au mouillage sous pavillon français ; nous débarquons sur le fameux wharf, et nous voici dans ce Majunga qui a dû aux circonstances d’une expédition providentiellement terminée, mais infernalement menée, le triste privilège de disputer à Ta-matave son vieux renom de cimetière des Européens : ici ce sont tous des Français ; leur nécropole, qu’on nous avait montrée du large avant tout le reste, est un carré de brousse au flanc de la

 

– 47 – côte mamelonnée ; c’est là que nous portons notre première vi-site : cimetière de village, sans murs ; un simple entourage en fil de fer, deux ou trois pierres tombales, et des croix noires à perte de vue, dont beaucoup sont déjà renversées et dont la plupart ont perdu leurs inscriptions, effacées par les grandes pluies : nous saluons la place où repose le colonel Gillon, du malheu-reux 200e, et celle du commandant Barre, mort lieutenant-colonel dans le même régiment.

On n’enterre plus dans ce cimetière, faute de place, et il a fallu en créer un second sur l’autre versant du promontoire ; les cimetières vont vite à Majunga. Il est vrai de dire que bien des gens sont enterrés là qui furent évacués sur la côte juste à temps pour y mourir, victimes des fatigues de la campagne et des fièvres de la vallée de la Betsiboka, transportés en toute hâte à la tête de ligne, qui porte le poids de plus de cadavres qu’elle n’en a faits.

Le climat de Majunga est effectivement moins meurtrier qu’on ne le représente, et, sous la sauvegarde d’une prudente hygiène, on peut s’y maintenir assez longtemps ; mais l’endroit n’a rien de commun avec ce qu’on est convenu d’appeler un bien joli port de mer et l’on m’étonnerait bien en me disant que les vieux militaires rêvent d’y manger leur retraite. De la brousse sablonneuse, sous un soleil torréfiant ; des maisons aux toits en tôle ondulée, et quelques cafés dont les plus élégants s’élèvent presque au luxe de ces baraquements où, à la sortie des chan-tiers, s’abreuvent les terrassiers, tel est l’aspect général de cette place de guerre à laquelle la campagne a donné une importance éphémère dont il n’est guère demeuré qu’une sinistre légende. Cette suractivité d’un instant a eu pour conséquence une éléva-tion anormale des prix de la vie dans cette cité de mort. La bâ-tisse – oh, combien rudimentaire ! – atteint des prix invraisem-blables, quoique, sinon parce que, la demande pour l’instant y est bien rare : le minuscule chalet où se réunit le cercle des offi-ciers, a coûté vingt-cinq mille francs à édifier, et la construction du bureau du câble, qui d’ailleurs ne servira pas à grand’chose

 

– 48 – tant qu’on ne prendra pas le parti de le relier à Tananarive d’une façon durable, a dépassé le coût de quatre-vingt mille francs.

Il est certain que cette ville morte – morte après quelques semaines d’une existence lugubre – s’animerait d’une vie in-tense le jour où l’on se déciderait à lui donner une ligne de che-min de fer, rejoignant à Tananarive la voie ferrée de la côte est, qu’une mission, composée du colonel Marinier et de MM. Duportal et Vieutemps, est en train d’étudier à travers les périls et les difficultés d’un pays troublé par le fahavalisme en pleine effervescence : notre nouvelle colonie tiendra ses pro-messes, et elles sont considérables, dès que se trouveront réso-lues ces grandes questions de travaux publics, en première ligne desquelles il faut inscrire la route appelée à mettre la capitale en communication avec le fertile Betsiléo, qui, pour parler le lan-gage biblique mis en honneur ici par les missionnaires angli-cans, sera le Chanaan malgache dont Rainilaiarivony fut le Moïse.

La plage de Majunga ne se recommande ni par son élé-gance ni par sa tenue : encombrée de bric-à-brac de toutes sortes, vieilles ferrailles et vieux cuirs, débris d’équipements et fonds de voitures Lefèvre, elle est encore attristée par le tour-noiement perpétuel d’une infinité de ces oiseaux que la zoologie locale désigne avec plus d’exactitude que de distinction sous le nom de « charognards » ; ils sont chargés du service de la voirie et s’en acquittent avec zèle ; ce sont les moins coûteux, mais non les moins dévoués de nos fonctionnaires coloniaux.

Les principales curiosités de Majunga sont le fortin qui domine la ville et où sont casernées deux compagnies d’Haoussas, tirailleurs dahoméens, avec leurs épouses (ces mes-sieurs ayant l’habitude, comme les Sénégalais, de faire cam-pagne en famille), et le rova (prononcez : rouve, et lisez : fort malgache) : c’est, au bout d’un promontoire, une redoute circu-laire, sur laquelle comptaient beaucoup les Hovas (prononcez « houves »), mais qui n’a pas donné grand mal aux assaillants ; le pavillon tricolore y flotte aujourd’hui sur des tessons de bou-

 

– 49 – teilles, infiniment plus nombreux que les éclats d’obus en ce champ de carnage.

Je me suis laissé aller à vous représenter Majunga comme une cité dont l’activité était suspendue, au moins momentané-ment ; l’impartialité me fait cependant un devoir de constater que les transactions n’y sont pas complètement arrêtées, à en juger d’après cette annonce légale que je vous affirme avoir lue, parmi les avis divers, sur les murs de la résidence :

« Entre les soussignés (ici trois noms que je couvre du voile de l’anonyme), il a été conclu un acte de société pour l’exploitation des mines d’or et de toutes autres entreprises à Madagascar, au capital de 767 francs, dont 7 francs en es-pèces. » Vous voyez qu’il n’est pas besoin de capitaux considé-rables pour mettre en valeur les ressources de notre nouvelle colonie.

 

*

 

Nous quittons dans la soirée Majunga et ses délices ; le lendemain nous sommes à Nossi-Bé, l’île exquise et perfide, où sous les plus engageantes floraisons, l’affreux microbe, aussi funeste que celui qui sévit sur la côte désolée (il y a de quoi), guette le visiteur extasié. Autour de la célèbre avenue des Man-guiers, agrémentée d’un jet d’eau, ma parole d’honneur ! de co-quettes maisonnettes en bambous, aux toits chiffonnés comme des chapeaux de Parisiennes, ont l’aspect un peu bibelot des quelques cités chinoises que j’ai visitées sur des paravents ou dans de vieilles assiettes, et mes compagnons de route, pour qui la Chine ouverte n’a pas de secrets depuis l’expédition du Ton-kin, ratifient pleinement cette assimilation.

Notre promenade charmante, mais courte, est assombrie par une déception : nous n’avons pas eu la bonne fortune de rencontrer la petite reine Binao, la gracieuse souveraine

 

– 50 – d’Ambadimadiro, qui s’est réfugiée à Nossi-Bé, après avoir té-moigné à tant d’officiers de notre marine son attachement pour la France. Je rentre à bord dans une de ces frêles pirogues à ba-lanciers qui, malgré leur faux air de périssoires, filent en toute sécurité parmi des requins plus gros qu’elles.

Ils abondent à Diego-Suarez, où nous touchons le jour sui-vant ; ce point de cristallisation autour duquel s’est formée notre colonie de Madagascar a donné lieu à des descriptions trop nombreuses et trop étendues pour qu’il soit utile de m’y attarder. La ville de Diego n’est plus aujourd’hui qu’un canton-nement consacré aux disciplinaires, et la cité vivante est de l’autre côté de la baie, à Antsirane, qui se développe assez régu-lièrement sur un vaste amphithéâtre dont la scène est figurée par le petit bras de mer où les navires, petits et grands, jouent une pantomime ininterrompue. Quelques wagonnets, traînés par un mulet indolent le long d’une paire de rails qui monte aux dernières galeries jusqu’à la caserne des Haoussas, constituent, avec une demi-douzaine de voitures Lefèvre en service à Tama-tave, tout le matériel roulant de la grande île. C’est la plus re-marquable curiosité de l’endroit, dont le principal mérite est un rideau de fond merveilleusement dessiné par trois massifs mon-tagneux derrière lesquels s’abrite la célèbre redoute d’Ambohimarina.

La nuit vient ; elle est très sombre et cela rend la passe dif-ficile ; on ne la franchit ordinairement qu’en plein jour, mais le commandant Chaboud est un marin aussi audacieux qu’expérimenté ; nous sortons le mieux du monde et nous che-minons le long des côtes, dont la présence nous est longtemps signalée par les feux de brousse allumés sur les montagnes, tan-tôt par les cultivateurs et tantôt par les Fahavalos, dont c’est le télégraphe optique. Nous en reverrons souvent.

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