Un Parisien à Madagascar
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Après la traversée d’une rivière aux eaux claires et babil-lardes – au sein de laquelle bouillonnent, par endroits, des sources thermales, – nous arrivons, pour y passer la nuit, au poste de Bedara, merveilleusement tenu, et dont les moindres cases sont d’une propreté qui contraste le plus heureusement du monde avec nos logis coutumiers.
La marche du lendemain se passe en ascensions et en dé-gringolades successives qui, après nous avoir fait gravir maté-riellement la valeur de quatre ou cinq mille mètres, nous élèvent
– 75 – seulement à 520 mètres au-dessus du niveau de la mer : les Malgaches, dont nous suivons l’ancien sentier, ayant la coutume constante de longer les crêtes, au lieu de décrire au flanc des coteaux ou des montagnes un tracé de pente moyenne, comme on l’a fait le plus possible pour la route muletière. Cela con-damne nos bourjanes à un perpétuel travail de Sisyphe, dont chacun de nous figure le vivant rocher. Il est vrai de dire que le véritable ascensionnisme ne commencera que le lendemain, après le joli poste de Beforona (prononcez Béfourne) où nous arrivons de bonne heure, au milieu d’une riante vallée. On nous loge dans un des baraquements qui servent d’hôpital en cas de besoin ; espérons que ce n’est pas en nous jugeant sur la mine que l’on nous a signifié cette affectation, car, jusqu’à présent, la santé va le mieux du monde et un seul d’entre nous a eu un ac-cès de fièvre, d’ailleurs insignifiant.
C’est là que nous rencontrons, descendant avec le comte de Poix, venu à Madagascar pour étudier une grande exploitation agricole, le commissaire général Boucard qui nous apprend que le convoi précédent – malgré une forte escorte à laquelle est venue se joindre celle d’un convoi montant – a été attaqué, près d’Antanatakel, par des fahavalos établis de chaque côté de la route dans des retranchements dont ils n’ont été délogés qu’à la suite d’une vigoureuse charge à la baïonnette d’un jeune sous-lieutenant accouru à la tête de son détachement de tirailleurs algériens. Le capitaine Delcroix avait eu le bras traversé par une balle de Sniders ; un tirailleur avait été tué par une balle Lebel en plein front ; les autres blessures étaient sans gravité, mais l’ennemi avait arrêté les convois pendant près de trois heures.
Nous entrons dans la zone de l’insurrection, et il est décidé que le lendemain chacun de nous prendra le fusil ; en n’en dîne que de meilleur appétit et au dessert nous entonnons ce refrain guerrier qui fait vibrer tous les cœurs :
Irmao ! Irmao ! Irmao !
Qu’on m’apporte mes armes !
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Cette veillée des armes ne se prolonge guère au delà de neuf heures et demie, car on devra partir de grand matin pour entamer la partie véritablement alpiniste de l’expédition. Il faut en effet, pour arriver au plateau de l’Émyrne, franchir deux rampes montagneuses qui s’élèvent d’une façon assez brusque, parallèlement au littoral, recouvertes par la grande forêt téné-breuse qui forme un anneau sans fin autour de Madagascar et dont le grand roi Radama, vers le commencement du siècle, di-sait à des Européens le menaçant d’une guerre :
« J’ai pour me défendre deux généraux qui en valent bien d’autres : Hazo et Tazo, la forêt et la fièvre ! »
Hier nous avons traversé la forêt de Madilo : elle n’est pas bien terrible. Ce matin, nous longeons, pour atteindre le col, élevé de mille mètres, des gorges d’un pittoresque avec lequel rivaliseraient difficilement nos plus beaux paysages alpestres ; le chemin y est en fort bon état et nous rencontrons un impor-tant convoi de mulets, dirigé par des conducteurs kabyles et des Somalis. Toutes les races du globe sont représentées sur cette route qui monte apparemment à la Tour de Babel.
Au creux d’un raidillon de traverse, que quelques-uns d’entre nous passent à pied pour couper au court, je me ren-contre avec un grand serpent rouge cerise dont la physionomie n’est pas celle d’un philanthrope, bien que la plupart des ou-vrages spéciaux nous assurent que le reptile est bénin à Mada-gascar ; en tout cas il y abonde ; j’en ai aperçu plusieurs dans un court espace de temps, et le marais qui avoisine la rivière où nous avons pirogué regorge de boas inoffensifs et somnolents.
La traversée de la région forestière où nous nous enga-geons est assurément la partie la plus curieuse en même temps que la plus pénible du voyage : à chaque instant, le sentier tra-verse des fondrières d’argile boueuse où le bourjane, quand les pluies ont été fortes, enfonce jusqu’à mi-corps. Le reste du temps, il est exposé à de perpétuelles glissades, inquiétantes pour l’équilibre du voyageur, dont les tribulations s’aggravent d’une quantité de branchages et de quelques arbres entiers jetés
– 77 – en travers du passage. Les porteurs ont bien autre chose à faire que de vous en prévenir, en sorte que les gens distraits sont ex-posés aux renfoncements les plus fâcheux pour leur casque et pour les saillies de leur visage.
Cette forêt demi-vierge retentit perpétuellement du cri fa-rouche des singes, amboanales ou babakoutes, et des farouches abois du chien sauvage, ainsi que du vacarme d’une infinité d’oiseaux dont je ne songe même pas à vous dire les noms. Au-trefois le babakoute, espèce de grand maque, soit dit sans l’offenser, était un animal sacré, dont les bourjanes envisa-geaient le meurtre comme une profanation ; ils sont aujourd’hui plus sceptiques ; – malheur à une nation qui perd le respect de ses singes ! – et nos porteurs ont l’air ravi de voir le comman-dant Gérard descendre à balle franche un maque et une maque… Au fait, je ne sais pas comment s’écrit le nom de la fe-melle.
Ce que je sais bien, c’est que le mot babakoute, qui veut dire « singe », dérive du mot baba, qui veut dire « père » en malgache, et cela donne, par le témoignage de ces peuples pri-mitifs, une singulière portée aux doctrines de feu Littré.
Après cette journée fantastique dans la forêt pleine de bourjanes en fleurs, car voici le printemps, nous arrivons pour la nuit au poste d’Analamazoatra – si j’ose m’exprimer ainsi, – important groupe de cases sur un monticule, au-dessus d’une rivière, dont l’esprit industrieux du lieutenant Argaud utilise pour des cultures variées les eaux parcimonieusement élevées à la hauteur voulue par une roue de noria, aussi primitive qu’ingénieuse.
Notre paillote est adossée à une plantation de café qui m’a semblé d’une belle venue, mais je manquais un peu de points de comparaison, car, il faut vous l’avouer, c’était la première fois de ma vie que je rencontrais du café en branches. Je m’attendais presque à trouver dans le voisinage une plantation de billards, mais rien de semblable ne m’est apparu.
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Le poste d’Analamazoutre (c’est ainsi que l’on prononce) est occupé par une compagnie de Haoussas ou tirailleurs daho-méens, qui sont de drôles de types, mais de rudes soldats ; on peut seulement leur reprocher une extrême férocité dans le combat, mais, franchement, il n’y a pas à se gêner avec les faha-valos, dont les procédés à l’endroit de leurs captifs sont dénués de toute courtoisie.
Comme le tirailleur sénégalais, qui abonde également dans ces parages, le Haoussa marche d’une allure très militaire, et il a beaucoup de chic avec sa chéchia, son veston bleu et sa culotte blanche tombant sur une paire de guêtres et de godillots du plus beau noir, qui n’ont pas besoin de cirage et ne coûtent pas un centime au gouvernement. C’est le bataillon de la Moselle en sabots des pays chauds, – sans le sabot.
Le Sénégalais et le Haoussa sont des hommes de ménage, de par l’autorisation de M. le Ministre de la guerre qui a recon-nu l’avantage de ce régime ; ils font campagne avec leurs dames, qui trottinent à la suite des colonnes en portant sur leur tête une partie du bagage de leur époux et souvent même son sac ; il faut bien que les femmes servent à quelque chose.
Le Haoussa, comme le Sénégalais, est arrogant et fier, et, volontiers, il traite le Malgache avec un souverain mépris, qui se traduit par les expressions les plus malsonnantes.
Ce sont eux qui nous fournissent une escorte de vingt-cinq hommes, lorsque nous repartons le lendemain au petit jour. Nous voilà dans la zone dangereuse ; l’ordre de marche est fixé comme suit : le commandement de la colonne est confié au ca-pitaine Lucciardi, qui marche à la tête d’un détachement de six hommes, en avant de l’état-major : le lieutenant Boucabeille prend l’avant-garde avec cinq hommes ; l’arrière-garde est for-mée par un détachement de dix hommes sous le lieutenant Mar-tin ; les adjudants et le maréchal des logis de Bernis sont espa-cés dans le convoi, dont, malheureusement, la longueur rend toute cohésion impossible dans le sentier de la forêt où tout le monde est à la queue leu leu.
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Nous nous y engageons au petit jour. Vers sept heures, on cheminait le plus tranquillement du monde, quand, tout à coup, des cris perçants courent de l’arrière à l’avant de la colonne : « Fahavalos ! fahavalos ! » crient éperdument les bourjanes, pris d’un trac abominable. Nous mettons tous pied à terre, je dirai même qu’ils se chargent de nous y mettre. Nous sautons sur nos fusils, accrochés au filanzane, et, tandis que nos Haous-sas, sans attendre les ordres de leur chef, filent comme des zèbres dans la direction d’où partent les premiers cris, et que les officiers vont s’enquérir de ce qui se passe, nous restons quelques-uns l’arme au bras près du général, persuadés qu’après une diversion sur l’arrière-garde les fahavalos allaient nous tomber dessus par devant ou par le travers. Le fait est qu’il eût été bien tentant de risquer un coup de main contre le géné-ral, dont l’arrivée était connue de loin et que l’on savait si peu gardé, les insurgés ayant un service de renseignements comme nous n’en aurons pas avant longtemps, il faut bien le dire.
Quelques coups de feu retentissent ; les bourjanes se tai-sent bientôt ; nous apprenons de bouche en bouche qu’une tren-taine de bandits s’étaient jetés sur l’arrière du convoi et qu’ils avaient blessé plusieurs porteurs, dont l’un nous est amené avec une épaule traversée de part en part. On avait poursuivi les as-saillants à travers la forêt, mais il avait été impossible de les at-teindre. Ils laissaient toutefois entre nos mains une quinzaine de sagaies.
L’affaire n’avait guère duré qu’une demi-heure.
Après avoir rétabli l’ordre dans la colonne, on se remet en route et, sortis de la forêt, nous atteignons vers onze heures le village d’Ampasipotsy, entièrement détruit par les rebelles, le matin même. Nous rencontrons un peu plus loin, au-dessus d’un profond ravin, où le croisement des deux troupes met une note infiniment pittoresque, la compagnie d’Haoussas du capi-taine Legrand, qui vient prendre position sur les débris de ce village, dont on emporte une impression de tristesse avec la-
– 80 – quelle nous allons être bientôt familiarisés par la fréquence de ce genre de spectacle.
On déjeune à Moramanga, village important défendu par un grand blockhaus contre les invasions fahavéliques, au seuil d’une plaine mamelonnée, que nous traversons sous les feux d’un soleil dont l’ardeur s’aggrave d’un grand incendie de brousse le long duquel nous passons en courant. Une nuée de vautours, en quête de toutes les bestioles dont ce genre d’événements détermine la mobilisation en masse, tournoie fré-nétiquement parmi les flammes qui s’élèvent sur les pentes du ravin au bord duquel nous défilons. Ce ne sera pas fameux, si messieurs les vautours n’aiment pas la viande trop cuite.
Andakane, où nous allons coucher, est huchée au sommet d’une falaise sur le Mangoro, large et importante rivière que nous traversons à la tombée de la nuit, dans des pirogues cou-plées.
Les officiers du poste nous donnent de graves nouvelles sur la situation du pays et semblent considérer comme certain que nous échangerons des coups de fusil avec les rebelles du côté d’Antanatakel.
Le lendemain, c’est l’alpinisme dans toute la force du terme : nous nous élevons le long d’une crête abrupte, entre deux précipices, au-dessus d’une brume épaisse, qui bientôt s’étale au-dessous de nous, formant jusqu’à l’infini un océan de nuages comme je ne me souviens d’en avoir vu qu’en gravissant le mont Blanc. C’est la montée du Fody, qui forme avec celle de l’Angavo, dont elle est séparée seulement par la vallée de la Mandraga, le second mur de montagnes sur lequel s’appuie le plateau d’Émyrne. Malgré le voisinage des fahavalos – dont la présence nous est signalée notamment par le cadavre, encore assez frais, ma foi ! d’un pauvre diable de bourjane, près d’un petit pont de branches du plus ravissant effet, – on trouve dans cette vallée quelques tentatives de cultures dans les rizières et nous voyons même un troupeau de bœufs que l’on pousse dans
– 81 – l’une d’elles pour défoncer le terrain, selon le procédé de labou-rage le plus répandu à Madagascar.
Un peu plus loin, nous assistons à une pêche au mulet des plus émouvantes. Un sergent du génie ayant essayé de faire pas-ser sa monture sur un tronc d’arbre, au-dessus de la Mandraga, l’animal (c’est le mulet) est tombé de trois mètres à pic dans la rivière, où, d’ailleurs, il n’a pas l’air de se trouver mal à l’aise, mais il semble refuser obstinément d’en sortir.
Sabotsy, où nous cassons la croûte, est dans la pleine effer-vescence d’un marché que ne gêne en rien le voisinage des re-belles, et cela tranche singulièrement sur la désolation de tous les villages d’alentour.
Je vous recommande, après le déjeuner, par un soleil comme celui dont nous jouissons, la montée des lacets de l’Angavo, fameuse contre l’embonpoint ; d’en haut, le coup d’œil est superbe sur le défilé du convoi qui s’élève en zigzag tout le long de la haute montagne. Encore un brin de forêt, où il fait une chaleur des cinq cents diables, puis, après une dernière tra-versée de la Mandraga dans un site merveilleux, mais sur un pont qui défie l’imagination, nous sommes à Ankeramadinika, village dont on nous dit la population affiliée aux fahavalos, malgré sa garnison et le blockhaus dont on est en train de le for-tifier.
Là encore les officieux nous donneront pour la journée de demain des nouvelles alarmistes, que nous écoutons tout en croquant des écrevisses absolument délicieuses.
De grand matin, notre colonne, escortée par les Sénégalais, s’avance à travers les collines nues et rougeâtres de l’Émyrne ou Imérina, flanquée de chaque côté par trois ou quatre tirailleurs qui se déploient en éclairant les abords du chemin. C’est d’un très joli effet, ces hommes de grande allure se détachant au loin sur le bleu du ciel ; la scène a plus de couleur encore et plus de relief avec les spahis qu’on charge de ce service dans les pays où
– 82 – les circonstances le permettent. Mais, nous n’avons point de spahis : on ne peut pas tout avoir !
Un détachement de tirailleurs algériens nous attend sur un col où nos Sénégalais prennent congé de nous, et nous mar-chons, avec la même tactique, vers Manjakandriana, où pas mal de maisons – elles sont en terre dans ce haut pays – ne tiennent plus debout. Nous entrons dans une manière de large défilé dont le décor est tout à fait grandiose, quoiqu’on prétende que l’Émyrne soit une affreuse contrée : elle est d’une couleur étrange et d’un aspect désolé, mais point banal assurément, cette terre rougeoyante dont le formidable bouleversement est enserré par les mailles de la verte résille des rizières, dévalant au pied des rochers. Ici les fahavalos font rage, et voilà le petit village d’Antanatakel entièrement détruit, près duquel fut blessé le capitaine Delcroix. Au moment où nous approchons, quelques fahavalos se montrent à notre droite sur les crêtes, près de deux énormes rochers qui, paraît-il, en abritent quelques centaines. Mais allez donc les dénicher, ces bipèdes, agiles et rusés comme des quadrumanes.
Ils nous épient un instant, disparaissent, puis reparaissent, et nous les verrons comme cela deux ou trois fois, jusqu’à l’heure de notre déjeuner qu’ils semblent décidés à ne point re-tarder : on n’est pas plus aimable ! Somme toute, on ne braque sur eux que des jumelles, parmi lesquelles s’avance, au premier rang, mon appareil de photographie. C’est peut-être bien cela qui leur a donné à réfléchir.
Halte rapide à Maharidaza pour le déjeuner, excellent ma foi, et nous voilà partis, sous bonne escorte.
Brusquement s’étale devant nos yeux le panorama de la ville la plus fantastique qu’il m’ait été donné de voir. C’est Ta-nanarive, dont le profil aux arêtes menues, le long des crêtes vives qui dominent l’Émyrne, se découpe avec une netteté pro-digieuse entre le bleu sombre du ciel et la terre toute rouge.
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VII
LE RETOUR DE M. LAROCHE
Le résident à cheval. – Tout le monde sur la route
d’étapes. – Le fahavalisme aux portes de Tananarive.
– La condamnation des ministres. – Une explosion. –
Projet de massacre général. – Ranavalo mal
conseillée. – Sa déposition imminente. – Amenez le
pavillon hova !
Tananarive, 10 octobre 1896.
J’arrive d’une tournée aux avant-postes d’où l’on me rap-porte assez malade, juste à temps pour assister au départ de M. Laroche, rappelé télégraphiquement.
La ville a un air de fête : le canon tonne ; les troupes sont échelonnées sur tout le parcours : une batterie d’artillerie est en ligne sur la place d’Andohalo, au pied des bâtiments de l’État-major ; tambours et clairons battent aux champs, une musique malgache attaque la Marseillaise, et des lèvres européennes fredonnent discrètement : « Bon voyage, monsieur Dumollet ! »
Le cortège passe à toute volée sous nos fenêtres : une ky-rielle de filanzanes dont les porteurs trottent à perdre haleine derrière le cheval du résident général qui caracole, saluant de droite et de gauche, avec une autorité souriante, – un peu cirque.
Ancien officier de marine, M. Laroche a pour l’équitation un penchant, qui va jusqu’à la chute ; il n’admet pas d’autre moyen de locomotion que le cheval, même dans cette île escar-
– 84 – pée où toutes les races s’accordent à reconnaître que la plus noble conquête de l’homme, c’est le « bourjane ». Il a fait son entrée dans Tananarive, il y a quelques mois, sur un pur-sang, dont le train a laissé poussifs une demi-douzaine de chevaux des chasseurs d’Afrique qui lui faisaient cortège ; à tout instant, il parcourt au galop de charge, parmi les populations affolées, la grande (et unique) rue qui monte – à quelle pente ! – de la Ré-sidence au palais. C’est le résident monté ; il réside à cheval ; il colonise aux grandes allures ; il n’administre pas : il piaffe ; il a innové un régime : la caracolonisation !
Le général l’a accompagné au sortir de la ville pendant une demi-douzaine de kilomètres en filanzane et, à moins que la route muletière n’ait fait bien des progrès depuis que nous y passâmes, M. Laroche en sera souvent réduit à user du bourjane comme le commun des mortels ; quant à son généreux coursier, il descendra comme il pourra, probablement à dos d’hommes.
Toutes les précautions sont assurées pour que le voyage ré-sidentiel ne soit pas interrompu par une de ces attaques de fa-havalos dont nous fûmes honorés dans la forêt, ni par un épi-sode militaire comme celui qui a, dit-on, troublé le sommeil du général Voyron, descendant à Tamatave avec le dernier cour-rier : le poste attaqué la nuit et la moitié du village incendiée.
Certes, il eût été piquant que M. Laroche se fût trouvé nez à nez avec ces bons fahavalos qu’il affectait de ne pas prendre au sérieux ; mais l’autorité militaire ne s’est pas laissé tenter par cette plaisanterie facile et elle a couvert de troupes les abords de la route d’étapes dans toute la zone dangereuse, c’est-à-dire sur un parcours de plus de 300 kilomètres.
De chaque côté, les crêtes sont garnies de postes et de flancs-gardes fournis par l’infanterie de marine, la légion et les tirailleurs algériens, sans compter les détachements de Sénéga-lais et d’Haoussas qui l’escorteront en chemin ; d’innombrables patrouilles sillonnent la région forestière. Tout est tranquille ;
– 85 – habitants de Confolens, dormez ! M. Laroche vous reviendra sain et sauf.
Il a même, assure-t-on, déclaré, en quittant la résidence, qu’il y reviendrait « plus fort » ; ce serait toujours cela de gagné, mais ce fonctionnaire intelligent, disert, vaillant et cultivé, manque évidemment de clairvoyance : il est aveuglé par un op-timisme que ne saurait ébranler aucune catastrophe.
Si, malgré tant de précautions prises, les fahavalos ve-naient à s’emparer de lui et à le traiter comme les Bulgares fi-rent de Pangloss, je vous parie qu’il proclamerait encore, et de la meilleure foi du monde, que tout est pour le mieux dans la meil-leure des Madagascars.
*
Les méchantes langues insinuent que ce déploiement de troupes inusité a surtout pour objet d’empêcher notre ancien résident général de fraterniser avec les fahavalos, parmi lesquels on assure qu’il jouit d’une extrême popularité ; d’après ces ratsi-fana (c’est un terme malgache qui signifie : mauvais plaisants), le portrait de M. Laroche en chromolithographie est pendu dans toutes les grottes où vivent les rebelles, avec cette touchante inscription qui reproduit une formule courante : « Il est notre père et notre mère ». Peut-être n’ont-ils pas tant de reconnais-sance, mais, qu’ils le sachent ou non, ils perdent beaucoup à ce départ.
Le fait est qu’encouragés par le spectacle de son inépui-sable grandeur d’âme, messieurs les fahavalos ont gagné d’audace au point qu’il ne se passe guère de jour sans qu’ils viennent harceler la route de Tamatave : avant-hier, presque aux portes de la capitale, une compagnie de tirailleurs est atta-quée de nuit au village d’Ambohimalaza ; dimanche, en arrivant au poste de Maharidaza avec le commandant La Lubin, qui ve-
– 86 – nait prendre le commandement de la première section de la route d’étapes, nous voyons brûler dix villages par une bande, à laquelle on envoie quelques coups de canon pour la faire profi-ter d’une pièce de montagne que le lieutenant Devaux ramène à Tananarive. Le lendemain, on surprend, dans les grottes presque inaccessibles des rochers du voisinage, un groupe im-portant des rebelles les plus dangereux, parmi lesquels le com-mandant du cercle, le colonel Bobral-Combret, se voit obligé de faire un exemple : le meneur de la bande aura le cou coupé !
Nonchalamment accroupi sur le sol poudreux, le condam-né se prête à cette opération avec la résignation un peu renfro-gnée du monsieur auquel on va tailler les cheveux, et je vous assure que sa physionomie n’exprime pas une contrariété supé-rieure à celle que laisse percer le visage d’un boulevardier au-quel son « artiste » propose une friction capillaire ou des tuyaux pour les courses.
J’en ai vu fusiller : ça leur fait moins encore. On se décide à leur trancher la tête, parce que c’est à leurs yeux le châtiment le plus terrible, celui qu’emploient les gouverneurs hovas contre les voleurs de bœufs, qui sont la plaie du pays : ils jettent le corps à la rivière et plantent la tête au bout d’une perche ; j’ai vu, sur une hauteur, près de l’entrée d’un village, douze têtes qui séchaient ainsi sous l’implacable soleil et, la nuit, au clair de lune, tous les chiens sauvages de la contrée venaient hurler alentour.
Bien qu’en vertu des vieilles superstitions polynésiennes la décapitation soit le supplice le plus redouté de ces gens, qui ont pourtant inventé des raffinements de tortures inimaginables – et ils ne les épargnent pas aux malheureux prisonniers qu’ils nous font ! – cette perspective est elle-même impuissante contre leur fanatisme et, bien souvent, la seule réponse qu’ils daignent faire aux questions qu’on leur pose est un : « Prends ma tête », qu’ils accompagnent d’une pantomime tragique en saisissant eux-mêmes à pleine main une touffe de leurs cheveux et en ten-dant le col au sabre ; le geste est moins mélo que le mouvement
– 87 – d’épaules de Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon, mais je vous jure que ça fait tout de même un certain effet dans la brousse.
Leur état d’esprit est depuis quelque temps surexcité par une violente réaction fétichiste, dont le germe se développe à la faveur de la lutte déplorable qui divise les missionnaires protes-tants et catholiques : le vernis de christianisme qu’on avait rapi-dement étalé sur le front de ces populations d’un paganisme enfantin, craque de toutes parts, et les sampis ou mpysikis, les sorciers, grands dispensateurs des amulettes, s’en donnent à cœur joie pendant que le clergyman et le jésuite en viennent aux mains. On aperçoit dans les combats, au milieu des coups de fusil, ces sampis se livrant à des danses étranges qui fanatisent leurs guerriers, et ce n’est pas un spectacle sans philosophie que celui où l’on voit les gris-gris des fahavalos aux prises avec ceux de nos Sénégalais et de nos Haoussas. Dieu reconnaîtra les siens. Admirable sujet de méditation pour votre lord Hyland, n’est-ce pas, mon cher Robert de Bonnières ?
Chaque soir, nous voyons la brousse s’allumer autour de nous et il ne se fait pas un mouvement de troupe qui ne soit si-gnalé de crête en crête par ce procédé de la télégraphie sans fil.
Le malheur c’est que, jusqu’à présent, les rencontres avec les fahavalos se sont bornées à des échanges de coups de fusil, à la suite desquels les deux adversaires se retiraient chacun de son côté, en échangeant des saluts comme après un duel cour-tois ; ou bien on lançait contre les rebelles des colonnes devant lesquelles ils détalaient avec cette vélocité qui est la faculté guerrière dominante chez cette race aux pieds infiniment plus rapides que ceux du divin Achille.
Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on tente contre eux de véritables mouvements combinés ; le lieutenant-colonel Gonard vient cependant d’y procéder, et, dans une seule affaire, il a tué
– 88 – cent trente hommes, fait quarante prisonniers et enlevé un as-sez grand nombre de fusils.
C’est dans cet ordre d’idées que le général Gallieni paraît décidé à mener les choses et à les mener très rondement, mais il a été plus particulièrement occupé jusqu’ici par le soin d’assurer la protection de la ligne d’étapes et l’organisation des convois pour le ravitaillement ; il était temps. Le commandant La Lubin est en train d’installer sur les crêtes qui dominent le passage de Maharidaza, du haut duquel partaient journellement des coups de fusil, des blockhaus dont l’ensemble va fournir à la route une sorte de gaine protectrice. Le commandant Noël qui commande à Moramanga, dans la vallée du Mangoro, prend des mesures non moins sages et non moins énergiques, en même temps que du côté d’Analamazoatra où nous avons été attaqués et où le général Voyron a été enfumé, on prépare un coup de main contre le camp que les rebelles ont au cœur de la forêt mysté-rieuse, nid d’où s’élance toute une volée de ces vilains oiseaux.
En même temps que ces préparatifs militaires se poursui-vaient activement, le général menait avec le palais des négocia-tions qui aboutissaient assez rapidement à préciser la nature des relations de la reine avec le gouvernement de la République française, le seul qui désormais existe à Madagascar. Le lundi 28, à trois heures, Ranavalo Manjaka se rendait en cortège so-lennel, avec le drapeau tricolore déployé devant elle, chez le gé-néral commandant supérieur des troupes, qui l’accueillait par un discours dont l’effet a été très grand.
Le lendemain à trois heures, le général, entouré de son état-major, s’est rendu au palais, sur lequel, en vertu d’une en-tente formellement établie, le pavillon français flotte seul depuis ce matin – et il a neuf mètres de long sur cinq de haut. Quant au drapeau hova, il n’en sera plus question.
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J’ai assisté depuis mon arrivée à quatre cérémonies offi-cielles : la première en date fut la réception de Ranavalo Manja-ka et de ses proches par le général Gallieni, chez qui la reine s’était rendue en grand cortège, drapeau tricolore en tête ; la dernière, c’est l’exécution de l’un des principaux personnages de ce défilé, l’oncle Ratsimamanga, fusillé ce matin en compagnie de Rainiandriamanpandry, ministre de l’intérieur et le plus bril-lant chef militaire des Hovas.
Les deux autres cérémonies n’ont été que des formalités de pure convenance : la visite rendue à la reine par le général et la brève audience du conseil de guerre appelé à statuer sur la cul-pabilité des deux hommes auxquels la clameur publique impu-tait la plus grave responsabilité dans les malheurs du pays. Jus-qu’alors ils avaient été protégés par l’aveugle mansuétude de M. Laroche, dont la prévenance pour le parti de la cour alla jus-qu’à lui inspirer à la veille de son départ la délicate pensée d’envoyer à la Réunion, afin de le soustraire, sous couleur de proscription, à une répression plus énergique, l’autre oncle de la reine, le prince universellement reconnu comme l’un de nos ennemis les plus redoutables.
Dans la candeur de son respect pour l’aristocratie hova, l’ex-résident général s’attendrissait sur le dévouement de tous ces messieurs et de toutes ces dames à nos moindres intérêts, et quand ils venaient, débordant de condoléances sur l’assassinat d’un colon, verser dans son gilet blanc des larmes de crocodile, il n’apercevait pas les formidables mâchoires dont le claque-ment affolait l’Émyrne dès qu’il avait le dos tourné. Les colons continuaient à être assassinés, les troupes à recevoir des coups de fusil, les villages à brûler et les oncles à condoléer.
L’insurrection gagnait chaque jour en audace ; chaque jour on tirait des coups de feu sur la ligne d’étapes, presque aux portes de la capitale, et la veille même de l’arrestation nous avons eu une alerte assez vive.
Il était onze heures du soir ; on dormait – car il y a peu de noctambules à Tananarive, du moins en ce moment ; – une dé-
– 90 – tonation formidable ébranla toutes les maisons ; c’était d’autant plus inquiétant que la population civile et militaire est officiel-lement informée qu’en cas de surprise l’alarme sera donnée par un coup de canon tiré du palais du premier ministre où est ca-serné un bataillon d’infanterie de marine.
On sursaute ; on prend fusils et revolvers, nous en avons tous ; on se consulte entre voisins ; on entend dans la ville haute un piétinement de troupes, mais point les sonneries qui doivent suivre le coup de canon, en cas d’appel aux armes. Les plus im-patients vont aux informations, et nous apprenons enfin qu’il y a eu non pas un coup de canon, mais l’explosion d’un baril de poudre dans un baraquement du génie près d’une forteresse en construction à trois ou quatre cents mètres du quartier général ; les hommes surpris par l’incendie allumé sur plusieurs points n’ont eu que le temps de s’échapper en toute hâte ; tous ont été renversés par le choc ; un seul a été blessé. En dépit d’une af-fiche destinée à rassurer les esprits, nous tenons de bonne source que l’enquête a démontré comme quoi ce sinistre n’était pas dû à la bienveillance.
Le jour suivant – sans corrélation apparente entre ces deux faits, – Rainiandriamanpandry, le prince Ratsimamanga et sa sœur la princesse Ramasindrazana étaient mis sous les verrous, et, vingt-quatre heures plus tard, le conseil de guerre condam-nait les deux hommes à mort après une procédure sommaire ; aussi bien il y avait beau temps que cette affaire était instruite par l’opinion publique.
Quant à la princesse, qui fut de tout temps notre ennemie déclarée – en toute franchise, celle-là, – elle sera transportée dans une île du voisinage, et le capitaine de Fitz-James, qui s’en retourne en Europe, a reçu la galante mission de l’accompagner jusqu’à Tamatave.
La confiscation des biens a été prononcée ; on a trouvé dans ceux de la princesse de bien étranges choses, dont la dé-couverte va sans doute modifier la respectueuse appréciation d’un pasteur français, fort digne, homme d’une réelle intelli-
– 91 – gence et pavé de bonnes intentions, qui, en intercédant auprès du général, rassurait avec une éclatante conviction que Rama-sindrazana était « une sainte ». Ce serait vraiment à croire qu’il n’y en a pas à Madagascar ; le climat leur est contraire.
Le frère de cette grande et honnête dame était d’ailleurs un vieux coquin dont la condamnation a été accueillie avec un véri-table soulagement par la population indigène qu’il avait cons-tamment pressurée et opprimée de mille façons. À ce point de vue, et à bien d’autres, le général Gallieni apparaît comme un libérateur au bon peuple de la ville et des campagnes, qui ne demande qu’à être protégé contre les fahavalos de palais et de grands chemins le terrorisant chacun à sa manière, et déjà, sur plusieurs points, on signale des villages où reparaissent les ha-bitants, naguère entraînés à leur corps défendant par les bandes d’insurgés contre lesquels le régime précédent ne leur assurait aucune protection efficace ; on se remet à la culture des rizières, dont l’abandon faisait craindre une famine qui n’était pas pour améliorer la situation.
Ce prince Ratsimamanga était un homme de proie, malgré son aspect de vieille ganache et les airs d’ahurissement dont il tirait grand parti dans les moments difficiles ; il a eu à l’audience un mot qui a fait éclater de rire, malgré le tragique de la circonstance. Le président du conseil de guerre s’époumonnait à lui faire reconnaître comme quoi sa responsa-bilité se trouvait gravement engagée dans les troubles du Voni-zongo, dont il était le chef tout-puissant et dans lequel se sont commises quelques-unes des pires atrocités de cette insurrec-tion de sauvages, notamment le martyre du jeune Garnier, ef-froyablement torturé par les ménakels du prince, qui n’aurait eu qu’un signe à faire pour que tout rentrât dans l’ordre.
Après avoir longuement opposé à cette argumentation une inertie aussi déconcertante que celle du client de maître Pathe-lin, Ratsimamanga se dresse tout d’un coup, comme frappé d’une inspiration, et, faisant mine de fausser compagnie aux tirailleurs algériens qui le gardaient, baïonnette au canon :
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« Vous avez raison, dit-il : je ferais bien d’y aller ! »
C’était s’y prendre un peu tard ; néanmoins, on a eu toutes les peines du monde à le retenir.
À côté de ce personnage dramatiquement falot, la figure de Rainiandriamanpandry, qui fut un politicien éminent et un sol-dat victorieux, a paru tout à fait intéressante, et je dirais presque respectable, si ce mot était de mise pour un homme qui, à force de rançonner les populations confiées à son gouverne-ment, est parvenu à édifier une des fortunes les plus considé-rables de ce pays où la politique a été jusqu’à présent la seule industrie florissante.
La froide et hautaine dignité de sa défense devant le conseil de guerre – où le poursuivait de ses dépositions accablantes, l’implacable rancune d’un homme dont le destin faisait son suc-cesseur, le ministre Rasanjy, qui avait été parfois son complice et toujours son ennemi, – et, devant le poteau d’exécution, la sereine impassibilité d’un visage sans autre contraction qu’au coin des lèvres l’imperceptible plissement du sourire un peu méprisant d’un condamné pour le bourreau, tout montrait un caractère d’une élévation si manifeste que chacun de nous se découvrit, ému, pendant un instant, d’une réelle admiration et d’une sorte d’estime pour ce général de bandits.
Ce fut lui qui par deux fois – en 1883 et l’an dernier – tint tête à nos troupes dans la citadelle de Farafate jusqu’à la paix conclue : il poussa même le goût de la lutte à outrance jusqu’à tirer le canon sur Tamatave après la signature des traités, et c’est un des griefs invoqués contre lui ; mais il y en a bien d’autres et de plus récents.
J’ai vu, du temps de M. Laroche, fusiller pas mal de fahava-los sur ce terre-plein de la résidence où se font à l’aube nais-sante les exécutions capitales, au flanc d’une côte escarpée de-vant laquelle s’étagent en amphithéâtre les ruelles d’un fau-bourg que, ces matins-là, blanchissent les lambas de toute une population immobile et silencieuse ; j’ai vu trois ou quatre fois,
– 93 – dans la brousse, les Haoussas faire tomber des têtes comme on abat du bois et sur le cadavre pantelant se livrer à de sanglantes pratiques, évidemment inspirées par les traditions fétichistes d’une race à peine sortie du cannibalisme, mais dans aucun de ces spectacles de mort je n’ai rencontré une sensation aussi poi-gnante que celle de la minute où, les clairons se taisant et les aumôniers s’étant éloignés des condamnés liés à leurs poteaux, les pasteurs détournant la tête et le père jésuite tombant à ge-noux sous l’auréole dont le soleil du matin embrasait son large chapeau blanc de missionnaire, un sous-officier commanda le feu sur les deux hommes qui, l’avant-veille encore, occupaient les plus grandes situations de ce pays.
Cet instant solennel inaugurait un régime appelé de tous les vœux des Français de Madagascar, et dont la doctrine était depuis longtemps formulée par tout le monde, mais qui jamais encore ne s’était élevé jusqu’aux actes : la politique de la justice répressive égale pour tous, atteignant les grands criminels épargnés jusqu’à présent par une diplomatie administrative qui réservait toutes ses rigueurs aux humbles, tandis que les puis-sants se jouaient de ses menaces, tant de fois renouvelées et ja-mais réalisées. « Il importe de bien faire savoir aux indigènes que nos déclarations comminatoires aboutiront promptement à des actes ! » disait, en faisant une allusion évidente à l’inertie de notre politique malgache, l’amiral anglais Rawson, après avoir bombardé Zanzibar, exactement à l’heure fixée par son ultima-tum.
Depuis ce matin, les Hovas stupéfiés se rendent compte qu’on les a grossièrement trompés quand, pour les encourager à la résistance occulte, on leur disait que la France « n’oserait pas » frapper certains coupables haut placés, parce que l’Angleterre ne le tolérerait point. On ne lui a pas demandé son avis, et elle aura bien soin de ne pas le donner, ayant autre chose à faire que de nous créer des ennuis à Madagascar, où elle n’est pas enchantée de voir quelques-uns de ses fils et quelques-unes de ses filles, de ses vieilles filles, s’attarder dans des in-trigues beaucoup moins inspirées par l’élan du patriotisme que
– 94 – par celui d’une propagande évangélique qui ne connaît pas de mesure et dont les effets auront finalement été désastreux pour le Hova, comme pour le peuple des villes et des campagnes.
C’est dans ce milieu que les trois accusés puisaient leurs inspirations : elles ont été malheureuses.
En conclusion, l’énergique détermination qui a fait tomber dès l’abord deux des têtes les plus en vue a produit un effet con-sidérable ; il n’en a pas fallu davantage pour amener à résipis-cence un grand nombre de coupables moins bien situés ; bref, cette mesure de rigueur a épargné beaucoup de sang malgache et encore plus de sang français.
Il était de toute justice que le châtiment frappât les chefs, respectés jusqu’alors tandis qu’on fusillait une infinité de pauvres diables, moralement irresponsables ; c’est chose inique que de chercher un exemple par la punition des petits ; « les petits arbres ne portent pas d’ombre », dit dans sa correspon-dance Richelieu, qui est, grâce à M. Hanotaux, le politique à la mode.
Au lendemain de l’exécution, on a mis la main sur les preuves d’un vaste complot qui devait produire à coup sûr un soulèvement général de l’Émyrne et du Betsiléo ; encore quelques jours de marivaudage et notre flirt aboutissait au mas-sacre de tous les Français de l’île.
Il a suffi d’abattre deux des principales têtes de la conspira-tion pour faire rentrer sous terre les agitateurs et pour inspirer au peuple malgache la confiance en un gouvernement qui se décidait enfin à châtier les coupables et à protéger les braves gens. Ils sont en majorité, les braves gens, dans ce peuple comme dans tous les peuples du monde, et ils ne demandent qu’à être défendus contre les meneurs, qui sont leurs tyrans in-times. C’est ce qu’a tout de suite compris notre nouveau rési-dent général, et la population des campagnes, entraînée par les rebelles, est revenue en foule quand elle a su que les Français
– 95 – n’étaient pas des massacreurs, et que, malgré le dire des révé-rends, c’était en libérateurs qu’ils venaient à Madagascar.
Cependant les agitateurs n’avaient pas perdu tout espoir et s’en allaient partout disant qu’il y aurait encore à faire tant que les Français laisseraient là-haut, installée dans son palais, cette reine que sa pusillanimité de race n’empêchait pas de laisser paraître à chaque instant ses véritables sentiments et parfois ses secrets desseins.
Un jour même il lui est arrivé, dans une conférence avec le chef de l’état-major, le commandant Gérard, de lui laisser en-tendre qu’on allait tenter de l’empoisonner. Quel était cet on ? La reine ne le disait point, et le commandant répondit avec le plus grand calme à ce propos envoyé en sondeur, qu’un tel dan-ger était sans conséquence, vu que si le chef d’état-major était empoisonné, un autre officier poursuivrait son œuvre.
Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger. Tant va la Ranavalo qu’à la fin elle se casse.
Pourquoi donc les Français conservaient-ils cette reine en-nemie, puisqu’ils étaient les maîtres ? – Mais c’était bien simple : parce que l’Angleterre avait dit : « Ne touchez pas à la reine ». Telle était l’opinion que les agents des missions répan-daient parmi les Malgaches ; il est vrai que naguère les mêmes gens avaient dit aux mêmes Malgaches : « Vos ministres ne se-ront pas exécutés parce que l’Angleterre ne le veut pas ». Les Malgaches l’avaient cru, comme ils ont cru longtemps que la reine demeurerait la souveraine maîtresse de leurs destinées. Ils avaient été trompés sur la volonté de l’Angleterre et sur ses moyens d’action ; on le leur fera bien voir, et il est incontestable que la déposition de Ranavalo sera le dernier coup porté au prestige britannique.
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