Un seul regard

Joan Reeves · Chapitre 10 sur 15

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Un seul regard

Chapitre 10

 

Matt avait connu ces derniers jours un véritable calvaire. Il avait fini par faire seul la route vers la maison au bord du lac. Il craignait d’avoir poussé la vengeance un peu loin. Jennifer se montrait froide et hostile, et ne lui avait pas adressé plus de dix mots depuis qu’il était arrivé pour le petit déjeuner. Alva et son ami Bill Dixon étaient déjà là, installés à la table de la cuisine.

Matt prit place en face d’eux. Il huma l’air avec gourmandise en s’asseyant à côté de Jennifer. Veronica, au moins, ne le boudait pas. Elle avait tenu sa promesse de lui faire ses fameuses gaufres, accompagnées d’un délicieux jambon fumé. C’était le meilleur petit déjeuner qu’il ait pris depuis la dernière fois que sa mère le lui avait préparé. Sur la grande table rectangulaire étaient disposés des plats fumants et une cafetière. Aux délicieux arômes qui s’en échappaient, il se rendit compte à quel point il avait faim.

— Alors dites-moi, Matt, demanda Bill Dixon, quel type de pêche pratiquiez-vous sur la côte ?

— J’ai fait un peu de tout. Pêche au popper, wading, pêche en eau peu profonde, pêche en haute mer… Sur une jetée, en bateau à moteur, sur des bateaux plus gros dans le golfe… Tout me plaît.

— Au popper ? Qu’est-ce que c’est ? Tu donnes du poppers aux poissons ? demanda Alva en passant à Matt l’assiette de jambon fumé.

Matt sourit.

— Pas tout à fait. On se sert de ce qu’on appelle un leurre popper, et on pêche depuis une jetée ou un bateau. On secoue la canne pour que l’appât s’agite de haut en bas dans l’eau en faisant des petits « pop ». C’est censé attirer l’attention du poisson.

Matt se servit en jambon et passa l’assiette à Bill. Quand le plat de gaufres arriva à lui, il en prit une et l’inonda de sirop d’érable.

Pendant quelques minutes, Ed et Bill, découvrant qu’ils s’étaient déjà rencontrés l’an passé lors d’un tournoi, parlèrent de descendre sur la côte au printemps et de s’essayer à la pêche en mer, ce dont ni l’un ni l’autre n’avait encore fait l’expérience.

En se coupant une tranche du gros jambon posé devant lui, Matt se dit qu’il était peut-être allé trop loin. Il posa son regard sur Jennifer, dans l’espoir qu’elle cesse de faire comme s’il n’était pas là. Puis il baissa les yeux sur son assiette. La faim l’avait quitté et il se mit à mastiquer son jambon machinalement.

Il avait dû faire preuve d’une volonté surhumaine pour se retenir de voir Jennifer ces derniers jours. Après leur dernière rencontre, il avait compris qu’il n’était pas question de se retrouver seul avec elle. Il s’étrangla en repensant à la manière dont elle l’avait accueilli ce soir-là. C’était la plus belle femme qu’il lui avait été donné de voir. Il aurait bien déchiré ce déshabillé de soie dorée qui voilait son corps voluptueux.

Dès lors, il avait su qu’il ne pourrait plus mettre son désir de côté, d’autant plus qu’elle avait manifestement décidé de le séduire. Il avait abandonné les douches froides, qui ne lui faisaient plus aucun effet. Il ne pouvait s’empêcher de penser à elle, de fantasmer sur elle. De regretter ce qu’il avait manqué ce soir-là. Il espérait seulement qu’elle lui accorderait une autre chance.

S’arranger pour être appelé dans la soirée avait peut-être été un peu vache de sa part. Mais il s’était fait avoir à son propre jeu. En rentrant chez lui, il avait décidé qu’il en avait assez. Il était temps d’arrêter cette comédie.

Il avait envie d’elle. Dans un lit, un canapé, n’importe où. Et, vu son attitude, elle devait le désirer tout autant. Du moins, c’était ce qu’il croyait jusqu’à son arrivée au lac. À présent, il n’en était plus si sûr.

La veille au soir, l’inquiétude avait germé dans son esprit lorsqu’il l’avait appelée pour lui demander si elle ferait route avec lui. Il aurait même pris sa Jaguar si elle avait voulu. Elle avait refusé, prétendant qu’Alva et Bill devaient passer la prendre. Mais, en arrivant au lac, il avait vu la Lexus de Jennifer à côté de la voiture de ses parents. Il s’était dit que le pick-up noir devait être à Dixon.

Après une brève discussion avec Bill, il comprit que Jennifer n’avait jamais eu l’intention de faire la route avec eux. Elle ne voulait pas faire la route avec lui, se dit-il, dépité.

À présent, elle était assise à ses côtés mais ne lui parlait pas. Elle se comportait comme si elle ne le connaissait pas plus intimement que la perche noire de deux kilos qu’ils avaient remontée dans la matinée.

— Et ce petit poisson, c’est tout ce que vous avez attrapé ce matin ? demanda-t-il, l’asticotant un peu pour qu’elle daigne au moins le regarder.

Jennifer se hérissa.

— Deux kilos, ce n’est pas exactement ce qu’on appelle un petit poisson.

Il hocha la tête.

— Tu as raison. Ce n’est pas mal. Pour une fille.

Alva et Veronica protestèrent à grand bruit, accompagnées des éclats de rire de Bill et Ed. Jennifer ne dit pas un mot. Elle se contenta de lui jeter un regard méprisant.

Matt se sentit un peu mieux. Au moins avait-elle cessé de faire l’autruche.

— Vero, ce sont les meilleures gaufres que j’aie jamais mangées.

— Merci. En vérité, la recette est de Jennifer. C’est une très bonne cuisinière.

Jennifer ne savait plus où se mettre. Le week-end allait déjà être suffisamment compliqué sans les manigances matrimoniales de sa mère. Elle aurait bien voulu se trouver une excuse pour rester à la maison, mais elle n’avait pas pu décevoir son père. Voilà près d’un an qu’il préparait leur participation au tournoi.

Si elle parvenait à contrôler ses émotions, ces deux jours se dérouleraient peut-être sans effusion de sang. Après la dernière soirée passée avec Matt, elle avait été constamment sur les nerfs. Sa frustration avait transformé son agacement en une colère sourde. Toujours blessée par son dédain, elle avait décrété qu’elle ne coucherait avec Matt Penrose que s’il la suppliait à genoux.

Elle prit son couteau et sa fourchette, et entreprit de découper sa tranche de jambon. Elle s’acharna dessus jusqu’à avoir dans son assiette un tas de petits cubes d’un demi-centimètre de côté. Cet homme était insupportable. Comment la situation avait-elle pu se retourner si vite ? Elle le tenait à sa merci, il bavait littéralement devant elle et, l’instant d’après, c’était lui qui l’avait séduite et la narguait en exposant son corps à moitié nu.

— Toutes ces histoires de pêche, ça a l’air assommant, dit Alva. Vous devez passer des heures à jeter vos lignes et à les secouer, tout ça pour attraper une bestiole qui a un cerveau de la taille d’une cacahouète. Et après, il faut encore faire tout un tas de manœuvres compliquées pour enfoncer un crochet dans sa pauvre petite bouche et la tirer hors de l’eau.

— Pas forcément.

Jennifer posa sa fourchette et prit sa grande tasse à café. Elle lança un sourire mielleux à Matt.

— Certains pêcheurs préparent leur appât et s’amusent à attirer un poisson et à le taquiner sans jamais lui donner ce qu’il veut. Ensuite, ils se lassent de leur petit jeu et s’en vont.

Matt lui rendit son sourire.

— Mais tous les pêcheurs n’aiment pas les jeux puérils.

— En tout cas, dit Alva, si j’avais envie de faire du sport, j’irais en salle de gym. Au moins, les tapis de course ne puent pas le poisson. Je vous laisse vous amuser, moi je suis venue pour me reposer.

— Je suis d’accord avec toi, Alva. (Veronica servit du café dans toutes les tasses.) Ma technique de pêche préférée, c’est de m’asseoir au bord du lac. (Elle désigna d’un grand geste la jetée qu’on apercevait par la fenêtre de derrière.) Donnez-moi une chaise confortable, une canne en bambou et un grand verre de limonade, et je suis installée pour la journée.

— Elle est tellement gentille avec les poissons qu’elle ne met même pas d’appât sur son hameçon, s’esclaffa Ed.

Jennifer repoussa son assiette. Elle défia Matt du regard.

— Moi, je ne joue pas. Pas quand je pêche.

— Oh, vraiment ? Je croyais que les petits jeux étaient ta spécialité, répliqua Matt en se levant.

Les autres se turent, et tous les regards se tournèrent vers Matt et Jennifer.

— Pas du tout, mais je peux m’y mettre si j’en ai envie.

Jennifer se leva, sa poitrine se soulevant et s’abaissant au rythme de son souffle saccadé.

— Vous parlez toujours de pêche ? demanda Alva, les yeux écarquillés.

— Bien sûr, rétorqua Jennifer.

Comment osait-il lui parler sur ce ton ? Il avait un de ces culots !

Tout avait commencé à aller de travers le soir de l’exposition. Jusque-là, tout s’était déroulé comme prévu. Du moins, selon son plan revu et corrigé. Celui qui disait qu’ils devaient finir ensemble dans son lit.

— Certains pêcheurs sont incapables d’admettre la défaite quand le jeu est terminé, dit Matt en croisant les bras, sans la quitter des yeux. Ils continuent de se battre alors qu’ils devraient abandonner avec élégance et admettre leurs erreurs.

— Le jeu n’est peut-être pas encore terminé, répliqua Jennifer avec un regard venimeux.

Elle repassa dans sa tête la soirée de l’exposition. Il était sincèrement désolé jusqu’à ce qu’ils échangent ce baiser torride dans la voiture.

— Peut-être même qu’il ne fait que commencer, dit-elle en tentant de se remémorer tous les détails de ce qui s’était passé ce soir-là.

— Bon, c’est bientôt l’heure du tournoi, l’interrompit Ed. Il faut y aller.

Il se leva et s’approcha de Veronica.

— Souhaite-nous bonne chance, chérie, dit-il en lui déposant un baiser sur la joue.

— Rapporte-nous cette grosse bête de six kilos, Ed.

— Prête à relever le défi ? demanda Matt avec un grand sourire.

— Plus que prête, marmonna Jennifer en serrant les dents.

Comment osait-il être aussi condescendant ? Elle avait eu le dessus jusqu’à ce fameux soir dans le parking, quand il l’avait embrassée à lui faire perdre la tête. Ils avaient évoqué son premier baiser sur le siège avant de sa vieille Camaro, se souvint-elle.

Soudain, elle revit toute la scène. Il l’avait appelée Jenny, et elle l’avait appelé Matthew. C’était une exacte reconstitution de la première fois qu’il l’avait embrassée, après ce fameux bal de Noël. Jusqu’à sa mère frappant à la fenêtre.

Il savait. Ce sale rat savait. Elle chercha à rencontrer son regard. L’enfoiré, il devait forcément savoir. Il avait tout compris. Son identité. Son envie de l’embarrasser. Tout. Et il avait décidé de la prendre à son propre piège.

— Je vais aider Vero à nettoyer tout ce bazar, annonça Alva. Vous, les pêcheurs, allez retrouver le vent froid du lac et ses poissons puants.

Quand Jennifer repensa à tout ce qu’il lui avait dit sur les moyens de surmonter son problème, elle fulmina. Et la façon dont il avait exhibé son corps, dont il l’avait excitée, pour ensuite l’abandonner, frustrée, son désir inassouvi. Elle vit rouge. Comment avait-il pu se moquer d’elle de cette façon ? Ils allaient être deux à jouer à ce petit jeu.

Soudain, elle décrocha à Matt un sourire radieux et se glissa auprès de lui.

— Tu viens jouir… euh, jouer ? demanda-t-elle à voix basse.

— Pas encore, dit-il, juste assez fort pour qu’elle l’entende. Mais on a le temps.

Jennifer rougit. Elle regarda autour d’eux, espérant que ses parents n’avaient rien entendu. Ils étaient trop loin pour entendre, mais Alva, elle, les écoutait. Elle ricana et attrapa le bras de Bill pour lui murmurer quelque chose à l’oreille.

Jennifer se força à sourire.

— Le temps file, alors allons pêcher. Tu veux toujours faire ça avec moi ?

Avant la fin du week-end, Matt allait connaître le sens profond du mot « frustration », pensa-t-elle en se frottant délibérément contre lui.

Matt sentit chaque centimètre carré de son corps s’éveiller à son contact. Il adorerait faire ça avec elle, se dit-il en observant l’ondulation de ses hanches tandis qu’elle sortait de la cuisine. Son jean délavé qui la moulait comme une seconde peau donnait envie de passer la main sur ses fesses rebondies.

— Les poissons t’attendent, l’appela Jennifer par-dessus son épaule. Tu en as envie ?

— Tu penses bien que j’en ai envie, murmura-t-il, sachant pertinemment qu’elle jouait avec les mots.

La brume du matin s’était dissipée sur le lac lorsqu’ils atteignirent le coin secret d’Ed. Il manœuvra l’embarcation entre des souches de bois mort et des branches brisées où des serpents prenaient le soleil.

Jennifer s’étira sur le banc à l’arrière du bateau. Matt était assis en face d’elle, et elle savait qu’il l’observait malgré les lunettes de soleil qui dissimulaient son regard. Elle voyait bien qu’il cogitait dur.

Le soleil lui réchauffait le visage. Elle ôta ses lunettes noires et ferma les yeux. Penchée en arrière, appuyée sur les coudes, elle profitait de ce matin d’octobre. Le regard insistant de Matt lui donnait des frissons et elle s’en amusait, sachant très bien qu’il avait les yeux braqués sur sa poitrine. Ses tétons se durcirent, réclamant des caresses, et elle sentait battre son pouls entre ses jambes.

Dieu merci, son père parlait à Bill de ces fameux coins où les poissons mordent toujours, et il était trop occupé pour prêter attention à ce qu’elle faisait.

Elle s’était assez amusée à se laisser regarder, se dit-elle en remettant ses lunettes. Il était temps de le faire souffrir. Elle étendit les bras de chaque côté, sur le dossier du banc. Sa chemise de flanelle rouge, rétrécie par les lavages, se tendit à craquer sur sa poitrine. Le bouton du haut s’ouvrit.

Elle savait que, de cet angle, seul Matt pouvait le remarquer. Et il le remarqua. Elle devinait, à la bosse qui se formait sous son jean, qu’il avait parfaitement conscience du moindre de ses mouvements. Elle fit courir ses mains le long de ses hanches, sur son ventre et ses cuisses, comme pour masser ses muscles tendus. Puis elle les glissa derrière sa nuque et les passa dans ses cheveux, les emmêlant d’une façon qu’elle espérait sensuelle. Elle appuya ses bras l’un contre l’autre comme si elle s’étirait, compressant sa poitrine pour faire remonter ses seins. Puis elle relâcha les bras, les laissa retomber sur les côtés et s’appuya de nouveau en arrière. Prudemment, elle épia Matt. Il ne l’avait pas quittée des yeux. Il se trémoussait sur son siège, comme si son jean était trop serré pour lui.

Matt envisagea de plonger dans le lac pour refroidir son imagination enflammée, mais cela impliquait de détacher son regard de Jennifer. Il décida de rester. C’était un tel régal de la voir qu’il ne voulait pas en rater une miette. Sa chemise s’était légèrement ouverte, juste assez pour lui donner un aperçu de la rondeur de ses seins. Il se souvint de la douceur de sa peau sous ses doigts quand il les avait caressés.

Pendant quelques minutes, il se contenta d’observer les mouvements de sa poitrine quand elle respirait. Ainsi étendue, les jambes légèrement écartées, elle le rendait fou. Son corps était une invitation qu’il voulait mais ne pouvait accepter. Du moins, pas avant qu’ils ne se retrouvent seuls.

Il entendit Bill déclarer :

— Je vais prendre mon nécessaire à l’arrière du bateau.

Brusquement, Matt se pencha pour reboutonner la chemise de Jennifer. Il se fichait que son père le voie faire. Il ne voulait pas qu’un autre homme regarde ce qui lui appartenait.

— Tu es venue pour pêcher ou pour te prélasser ? lui demanda-t-il d’un ton bourru.

Jennifer retira ses lunettes et le regarda bien en face.

— Pêcher, évidemment. (Elle sourit d’un air mielleux.) Et je compte bien attraper quelque chose d’énorme.

Il vit ses yeux descendre vers son entrejambe, s’y attacher un moment puis remonter vers son visage d’un air provocateur.

Matt ignorait par quel miracle il avait pu rougir, sachant que tout son sang semblait concentré en dessous de sa ceinture. Cela expliquait d’ailleurs peut-être la lenteur de son esprit. Il n’y avait plus assez de sang pour irriguer son cerveau.

— Bon, les enfants, c’est chacun pour soi, annonça Ed en jetant sa ligne vers une souche déchiquetée, à quelques mètres de là.

À midi, seuls Ed et Bill avaient des prises dignes d’être conservées. Jennifer avait remonté quelques petites perches et un ou deux crapets, qu’elle avait rejetés.

Matt lui fit un commentaire désobligeant à chaque prise, qu’elle lui rendit avec les intérêts quand elle s’aperçut que lui non plus n’avait rien attrapé.

Puis Ed se mit à crier :

— Je l’ai. Je l’ai !

Jennifer hurla des instructions en même temps que Bill et Matt. Chacun pensait avoir la meilleure technique pour remonter le poisson.

— Oh, il est superbe ! s’écria Jennifer, percevant un éclair sous la surface de l’eau.

Matt s’empara du filet avant elle. Il se pencha sur le bord du bateau et fit passer le filet sous le poisson. Avec précaution, lui et Ed remontèrent leur prise.

— Tu l’as eu, papa ! s’exclama Jennifer. Il doit bien faire six kilos.

— Peut-être même sept, sourit Matt. On dirait bien que tu l’as gagné, cet acompte sur ton camping-car.

Ed souriait jusqu’aux oreilles.

— Et attends que je le montre à Vero.

— Ouais, dit Bill, mais il faut d’abord le montrer aux juges.

Il s’assura que le second panier, réservé au poisson de concours, était correctement fixé, puis Ed y plaça sa prise, à l’écart des poissons qu’ils avaient pêchés pour le repas.

Quarante-cinq minutes plus tard, ils avaient inscrit et fait photographier leur prise. Ed avait même été interviewé par un journaliste de l’hebdomadaire local. Tout le monde semblait convaincu que personne ne ferait mieux.

— Celui-là, je le fais empailler et je l’accroche au mur, déclara Ed.

Au moins une bonne chose dans cette journée maudite, se dit Jennifer, souriant à la joie de son père.

— Je propose qu’on rentre à la maison voir ce qu’il y a pour le déjeuner, dit Ed en lançant le moteur, qui hoqueta, s’éteignit, puis repartit.

Ed fronça les sourcils.

— On dirait que ce moteur fait encore des siennes.

— Ça va aller, dit Bill en détachant le ver de sa ligne.

— Je suppose que ce n’était pas mon jour, dit Matt.

— La chance va peut-être tourner, dit Jennifer. Ce sera peut-être ta nuit.

Elle était devenue assez experte dans l’art de le faire frétiller au bout de son hameçon. Elle sourit à son père, qui accélérait sur une zone d’eau dégagée. Le vent était agréable sur son visage. Étonnamment, Matt n’avait plus rien dit depuis sa dernière pique. En avait-il assez de jouer ?

Quand ils eurent rejoint le ponton, Bill sauta à terre et amarra l’embarcation. Matt aida Ed à hisser le lourd panier hors de l’eau. Ils portèrent leur prise à la bassine qu’Ed avait installée sur le ponton. Au-dessus, il avait fixé un tuyau d’arrosage.

— C’est une bonne installation pour nettoyer les prises, remarqua Matt.

Ed s’esclaffa.

— Merci. J’ai dû improviser parce que Vero n’aime pas que je vide les poissons dans la maison. (Il secoua la tête, mimant le désespoir.) Ce qu’il ne faut pas faire pour satisfaire les femmes…

Matt hocha la tête.

— Ouais, c’est incroyable tout ce qu’on est prêts à endurer.

Jennifer fronça les sourcils.

— Papa, pourquoi n’irais-tu pas annoncer à maman pour le poisson ? Je m’occupe du sale boulot, dit-elle en sautant sur le quai. Vu ce qu’on a attrapé, ça ne devrait pas me prendre plus de vingt minutes.

— Non, Jenny. Toi et Matt, vous allez à la maison. C’est Bill et moi qui les avons pris, c’est à nous de les nettoyer.

— Alors je vais rester vous aider, proposa Jennifer, peu désireuse de rentrer seule avec Matt, loin de leurs chaperons.

— Non, vas-y, Jenny, insista Ed.

Elle savait qu’il était inutile de discuter avec son père. Elle les quitta sans tarder.

— Vous êtes sûrs que vous n’avez pas besoin d’aide ? demanda Matt.

Ils lui assurèrent que non, et Matt se hâta à la suite de Jennifer.

— Ça me surprend que tu veuilles nettoyer le poisson, dit-il en la rattrapant.

— Pourquoi ? Préparer les prises fait partie de la pêche.

— Ce serait une première. Une femme qui a envie d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle entreprend.

— Je vais toujours jusqu’au bout, répliqua-t-elle sèchement.

— Ah oui ? Prouve-le.

Il l’attrapa par le bras et l’entraîna derrière un chêne, hors de vue depuis la maison.

— Prouver quoi ?

Elle se dégagea.

— Que tu sais aller jusqu’au bout. Tu m’as chauffé toute la matinée, à me montrer tes seins et tes hanches. C’est de la provocation. Voyons si tu es capable d’aller jusqu’à la conclusion logique.

Sans crier gare, elle lui sauta dessus, jetant ses bras autour de son cou. Elle pressa son corps contre le sien et ses lèvres sur les siennes. Elle l’embrassa comme si elle avait toute la journée devant elle pour perfectionner l’art du baiser. Quand il eut suffisamment surmonté le choc pour poser ses mains sur ses hanches, elle recula.

— Ça te va ? demanda-t-elle sèchement.

Puis elle se retourna et reprit sa marche vers la maison en essayant de dissimuler le tremblement de ses jambes.

Matt reprit son souffle et lui courut après. Elle grimpait déjà les marches du perron quand il la rattrapa.

— Ce n’était pas mal, dit-il. Pour une fille.

Jennifer se retourna vivement.

— Je ne suis pas une petite fille à peine entrée au lycée. Je suis une femme.

— Prouve-le, la provoqua-t-il doucement, le regard brillant.

— Comment s’est passée la pêche ? s’enquit Alva depuis le hamac, à trois mètres de là.

Jennifer et Matt firent un bond.

— Holà ! Qu’est-ce qui se mijote entre vous deux ?

Alva s’assit avec précaution dans le hamac.

— Tu dis n’importe quoi, Alva, répliqua Jennifer.

— Oh, je ne suis pas aveugle. Contrairement à certaines personnes que je ne nommerai pas, dit-elle en les observant tour à tour. Où sont Bill et Ed ?

— Ils vident le poisson, répondit Matt.

— Berk ! fit Alva avec un gracieux tressaillement. Je crois que je vais devenir végétarienne.

— Pas moi, dit Matt. J’adore le poisson, sans parler du steak.

— Évidemment. J’ai lu dans un article que le besoin de manger du bœuf chez les hommes provenait de la testostérone, alors que les hormones des femmes leur permettaient de se contenter de légumes, dit Alva.

— Oui, moi aussi j’ai lu ça, renchérit Jennifer. Et c’est vrai que, sauf si je suis vraiment affamée, une salade suffit à me rassasier.

— Ah oui, tu en es bien sûre ? lui murmura Matt à l’oreille.

Jennifer le fusilla du regard.

— Dommage qu’il n’y ait pas un morceau de viande crue à proximité pour calmer tes hormones.

— Allons, les enfants, jouez gentiment ou je vais devoir vous séparer, intervint Alva.

Veronica ouvrit la porte et passa la tête à l’extérieur.

— Je me disais bien que j’avais entendu des voix. Venez vous laver les mains.

Jennifer préféra d’abord s’isoler. Dans la salle de bains, elle essaya de mettre au point un plan d’attaque, mais les émotions qui la submergeaient affectaient ses capacités de raisonnement. Elle semblait répondre par réflexe à tout ce que Matt faisait ou disait, et saisir la moindre opportunité pour lui cracher symboliquement au visage. Elle posa les doigts sur ses lèvres et ferma les yeux, regrettant d’avoir été bouleversée par ce baiser. Combien de temps pourrait-elle encore supporter cette situation ?

Elle entendit sa mère crier de joie. Quand elle sortit de la salle de bains, elle la vit sautiller d’excitation.

— Oh, Jenny, pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda-t-elle.

Jennifer marmonna une réponse, inventant qu’elle avait voulu que son père annonce la bonne nouvelle en personne. Elle regarda ses parents s’embrasser fébrilement et se demanda ce que ça faisait d’avoir quelqu’un avec qui partager ses joies. Quelqu’un qui la serrerait contre lui quand elle serait malheureuse.

Durant le repas, Jennifer fut aussi silencieuse que Matt. Elle semblait absorbée par son bol de chili. Quand personne ne la regardait, elle en profitait pour observer Matt. Il était vraiment obtus. Pourquoi ne voyait-il pas qu’elle l’aimait ? À cette pensée, elle faillit lâcher son verre de thé glacé.

— Tu en veux encore ? (Jennifer se passa la langue sur la lèvre supérieure et regarda Matt.) Du chili ?

Matt regarda le petit bout rose de sa langue et se demanda s’il y avait un endroit où ils pourraient se retrouver seuls. Alors, il lui montrerait ce qu’elle pouvait faire avec cette jolie langue.

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