Un seul regard

Joan Reeves · Chapitre 2 sur 15

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Un seul regard

Chapitre 2

 

Matt Penrose dissimula son agacement devant la présentation ronflante de son assistante. Après une semaine de collaboration avec Whitney Anders, récemment embauchée par Sylvia, il avait vite appris à passer outre à son manque de professionnalisme. Sylvia n’avait certainement pas remarqué cette facette de son assistante. Sans quoi, en femme pleine de bon sens, elle aurait renvoyé aussi sec la jeune écervelée ou l’aurait contrainte à se former en diplomatie féminine.

Matt avait récemment quitté son cabinet, situé dans une zone rurale en périphérie de Conroe, pour venir s’installer à Dallas. Et chaque gloussement de l’assistante lui faisait regretter un peu plus sa décision. S’associer avec Sylvia lui avait semblé une excellente idée quand il avait voulu se rapprocher de ses parents, installés à Plano, en banlieue de Dallas. Mais quand Sylvia reviendrait, il leur faudrait parler sérieusement du cas Whitney Anders. S’il tenait jusque-là sans étrangler l’insupportable jeune femme.

Plus qu’une semaine avant son retour, se dit-il en levant les yeux au ciel lorsque Whitney lui frôla le bras par inadvertance et s’y attarda. Le sein rond pressé sur son biceps lui fit l’effet d’une pierre. Silicone, devina-t-il sans surprise.

L’assistante gloussa.

— Oh pardon, docteur.

Elle émit un petit rire de gorge semblable au gargouillis de la petite fontaine à eau du hall d’entrée. Une fontaine qui débiterait des flots d’inepties, se dit-il. Il ne savait pas ce qui l’énervait le plus : son bavardage ou ses airs suffisants.

Il reporta son attention sur sa patiente. Si son assistante ressemblait à une fontaine en ébullition, la femme assise sur la table était un volcan sous-marin sur le point d’entrer en éruption. À l’exception de ses joues marbrées de taches rouges, elle avait le visage livide et s’agrippait aux bords de la table comme si sa vie en dépendait. Jamais il n’avait vu une personne aussi tendue.

— Bonjour, je suis Matt Penrose.

Il sourit aimablement pour apaiser cette patiente visiblement stressée et lui tendit la main.

Elle recula comme s’il venait de brandir un serpent à sonnette. Elle lâcha les bords de la table pour plaquer une main de chaque côté de la blouse en papier trop large pour elle. Elle en serra les pans si fort qu’il entendit le papier se déchirer. Le sourire de Matt se dissipa. Quel était donc son problème ?

Matt recula et sortit de la poche de sa chemise une paire de lunettes cerclées d’or. Il les mettait toujours lorsqu’il désirait se donner des airs de sollicitude paternelle. Elles lui donnaient l’air plus âgé, plus sage. Du moins, c’était ce que Patricia lui disait. Et sa sœur avait toujours été de bon conseil en matière d’apparences. Vu l’état de panique de sa patiente, il espérait que le coup des lunettes fonctionnerait.

Mais, en la regardant de plus près, il comprit que même s’il se changeait en Bisounours, il aurait du mal à convaincre cette femme qu’il n’était pas un danger pour elle.

— Tout va bien, docteur Monroe ? s’inquiéta-t-il.

Elle hocha la tête d’un geste mécanique, comme une marionnette. Avec ses pupilles dilatées, elle lui rappelait ces enfants de dessin animé, ceux qui ont une grosse tête et d’immenses yeux ronds emplis de larmes, et qui serrent dans leurs bras des chatons à l’air tout aussi affligé.

Matt fronça les sourcils. Cette femme avait un problème. De toute sa carrière, jamais il n’avait rencontré une personne terrorisée à ce point à la perspective d’un banal examen gynécologique. Bien sûr, certaines étaient légèrement crispées ou inquiètes, mais aucune n’avait véritablement peur de lui.

Il tira un tabouret à pivot et s’assit devant elle. Embarrassé, il essaya de se montrer aussi neutre que possible :

— D’après votre dossier, docteur Monroe, le docteur Haddad vous suit depuis quatre ans ?

Il marqua une pause, attendant une réponse. Face à son silence, il fronça les sourcils. Sa posture défensive et hostile ne s’était pas détendue depuis qu’il était entré dans la pièce. Elle s’était même accentuée.

Matt, qui n’était pas homme à abandonner si facilement, tenta de lancer la conversation ; mais même d’inoffensives réflexions sur la météo, fort clémente pour un mois d’octobre, ne parvinrent à entamer l’angoisse de sa patiente.

— J’ai cru comprendre que vous étiez psychologue, docteur Monroe.

Il s’efforça de prendre une voix aussi apaisante que possible.

Elle fit un mouvement brusque de la tête. Elle n’avait pas cillé depuis son entrée dans la pièce, remarqua-t-il, scrutant les superbes iris gris pâle qui entouraient ses immenses pupilles dilatées. Il fronça les sourcils et regarda de plus près. Ces yeux. Il les connaissait. Il ôta les fausses lunettes et regarda de nouveau.

— Nous sommes-nous déjà rencontrés ? demanda-t-il en la dévisageant, la tête penchée sur le côté.

Il tapota la branche de ses lunettes contre ses dents blanches et régulières.

Les yeux gris de sa patiente s’élargirent encore. Ses pupilles se dilatèrent jusqu’à faire disparaître la prunelle. Elle ressemblait à une biche prise dans les phares d’une voiture.

Jennifer fit « non » de la tête, si vivement que ses cheveux blond cendré, courts et raides, se dressèrent sur son crâne. Elle aurait souhaité pouvoir ramper dans un trou et disparaître. Chaque centimètre carré de sa peau, nue sous la fine blouse de papier, semblait se consumer de honte. Elle n’avait qu’une idée en tête : sortir d’ici avant que Matt ne la reconnaisse.

— C’est bizarre. Vous me rappelez quelqu’un.

Il faut que je dise quelque chose, songea Jennifer, terrifiée à l’idée qu’il se souvienne brusquement d’elle. Je n’ai qu’à leur demander, à lui et à sa dinde d’assistante, de quitter la pièce pour que je puisse me rhabiller.

Mais elle tremblait à l’idée d’avouer qu’il avait raison. Qu’ils se connaissaient, et même très bien. Son premier baiser, c’était de lui qu’elle l’avait reçu, de ces lèvres bien dessinées qui, à présent, étaient pincées en un rictus pensif tandis qu’il l’observait. De ces lèvres qui étaient encore plus tentantes, plus séduisantes, que lorsqu’elle avait quatorze ans.

Prise d’un spasme nerveux, elle déchira un peu plus le papier serré entre ses poings. Le bruit lui parut incroyablement fort dans la pièce silencieuse. Jennifer remarqua que l’assistante la regardait d’un air amusé et condescendant. Elle grogna intérieurement, et son regard glissa vers son tailleur gris anthracite, soigneusement accroché à une patère dans un coin de la pièce. L’espace d’un instant, elle envisagea de sauter de la table, d’attraper ses vêtements et de tenter une course folle vers la liberté.

Mais elle imagina aussitôt les gros titres : « Une psychologue de Dallas divague en tenue d’Ève dans les couloirs d’un immeuble. »

Matt fit un mouvement de la tête : il était persuadé de connaître cette femme. Mais il ne parvenait pas à la situer, ni à comprendre pourquoi elle avait peur de lui. Il remit ses lunettes et décida de faire comme si de rien n’était. Après tout, c’était une psychologue expérimentée, elle devait donc être en mesure de contrôler ses angoisses.

— Bien, dites-moi, docteur Monroe, avez-vous eu des soucis depuis votre dernier examen ?

De nouveau, Jennifer fit « non », si fort qu’elle crut se faire un torticolis. Elle ne parvenait plus à parler. Elle se sentait comme piégée dans un film d’horreur, au moment où le psychopathe à la tronçonneuse poursuit la femme à forte poitrine qui, bien sûr, glisse et se tord la cheville. Et, comme toujours dans ce genre de film, la victime a si peur qu’elle n’a plus de voix pour crier. Jennifer se sentit humiliée de se retrouver dans le même panier qu’une mauviette incapable de foutre un coup de pied dans les bijoux de famille d’un taré de série B.

Pourquoi Matt Penrose n’avait-il pas eu le bon goût d’avoir du bide ? se lamenta-t-elle en son for intérieur. Elle parcourut rapidement son corps du regard. Pas même un petit peu de ventre, constata-t-elle, dépitée. Ni de calvitie. Elle l’aurait reconnu n’importe où. Il n’avait pas changé d’un trait. Non, ce n’était pas tout à fait vrai. Il avait mûri. Ses muscles étaient plus puissants, et quelques rides donnaient du caractère à son visage. C’était malheureux, mais il n’avait fait que devenir plus beau, plus attirant. Heureusement pour elle, il ne l’avait pas reconnue.

Elle redoutait tellement qu’il se souvienne d’elle et de ce désastreux bal de Noël, qu’elle ne songea pas à s’offusquer de l’avoir apparemment si peu marqué. Jennifer se sentait aussi peu sûre d’elle qu’à l’adolescence. Ressaisis-toi, s’exhorta-t-elle, dis quelque chose ! Sans quoi, dans moins d’une minute, elle allait se retrouver sur le dos, les pieds dans les étriers. Et plus honteuse que jamais. Elle ne pouvait le laisser continuer.

— Examinez-vous votre poitrine régulièrement ? demanda-t-il en lisant son dossier.

— Quoi ? croassa Jennifer.

Il sourit d’un air rassurant.

— Jetons-y un œil, si vous voulez bien.

Quand il se leva, elle retrouva enfin sa voix.

— N’y jetons rien !

Son quasi-hurlement l’arrêta net.

— Enfin, docteur Monroe, en tant que médecin, vous comprenez l’importance de ces examens, n’est-ce pas ?

— Évidemment, bafouilla-t-elle.

Elle sentait qu’elle allait bientôt se liquéfier de honte et dégouliner sur les mocassins de cuir bien cirés de Matt. Elle avait tellement chaud qu’elle se sentait fondre pour de vrai, consciente d’avoir rougi jusqu’à la racine des cheveux.

— Alors, où est le problème ?

Il sourit patiemment, se rassit et se mit à se balancer doucement d’avant en arrière, comme s’il avait tout son temps.

— Le problème ? répéta Jennifer d’une voix sourde, jetant un coup d’œil à l’assistante qui semblait captivée par la scène.

— Oui. Le problème. Même la pudeur ne devrait pas vous empêcher de procéder aux examens médicaux dont vous avez besoin. Vous n’êtes pas d’accord ?

Réticente, elle acquiesça. Son cerveau était si englué qu’elle ne pouvait imaginer un moyen de se sortir de ce cauchemar surgi du passé. Quand il se releva, elle recula sur la table pour se retrouver littéralement dos au mur.

— Non ! cria-t-elle.

— Doucement, docteur Monroe. Jennifer, essayez de vous détendre. Respirez un bon coup et calmez-vous. Nous allons en parler.

— Nous n’allons parler de rien du tout, répliqua Jennifer entre ses dents.

Follement, elle parcourut la pièce des yeux en quête d’une échappatoire. Enfin, elle dit la première chose qui lui vint à l’esprit :

— Il faut que j’aille aux toilettes.

— Très bien. Je vais vous donner quelques minutes pour vous remettre, dit-il en lui jetant un regard suspicieux.

Il se retourna et ouvrit la porte. L’assistante le précéda à l’extérieur. Il referma doucement derrière lui. Aussitôt, Jennifer entendit un éclat de rire dans le couloir. Nul besoin de voir la scène pour deviner que la dinde se délectait de cette situation.

Pleine d’amertume, elle descendit de la table et arracha sa blouse. Si seulement elle avait pu se mettre un sac sur la tête pour que personne ne la reconnaisse pendant son évasion. Elle ne pourrait jamais plus revenir ici. Tant pis. Elle aimait bien Sylvia Haddad, mais elle ne pourrait plus être à l’aise avec elle en sachant que Matt Penrose se trouvait dans le bâtiment.

Quand la secrétaire de Sylvia l’avait appelée pour la prévenir qu’un autre médecin allait l’examiner, un gynécologue-obstétricien de bonne réputation qui venait de s’associer avec Sylvia, Jennifer ne s’était pas méfiée.

Dommage que je n’aie pas deviné que le docteur Joseph Penrose fraîchement arrivé de Conroe était mon Matt Penrose, se dit-elle. J’aurais pu m’éviter ce cauchemar.

En hâte, Jennifer chiffonna sa blouse et la jeta dans la corbeille, comme si elle lui brûlait les doigts. Elle battit tous les records de vitesse pour s’habiller, bien décidée à s’évader avant que ce sale serpent de médecin et sa dinde gloussante ne reviennent. Elle ne prit même pas le temps d’enfiler ses fins collants noirs. Elle les envoya rejoindre la blouse, mais ne remarqua pas qu’un des pieds de nylon était resté accroché au bord de la poubelle.

Elle mit son sac à main en bandoulière et colla une oreille à la porte, l’espace de quelques battements de cœur. Puis, avec précaution, elle ouvrit. Un rapide coup d’œil dans le petit vestibule : la dinde était occupée à peser une femme enceinte jusqu’aux yeux.

Matt n’était pas en vue, mais elle entendait le doux ronronnement de sa voix. Il devait se trouver dans une autre salle d’examen et pouvait surgir à tout moment.

Jennifer ne perdit pas de temps. Elle quitta la pièce et se glissa sur la pointe des pieds vers la porte qui donnait sur la réception. Oh non, se dit-elle en avisant le comptoir, où elle devait payer avant de partir. La secrétaire était assise derrière, au téléphone.

Deux options s’offraient à elle : ramper et s’enfuir discrètement, ou y aller au culot. Jennifer prit une grande inspiration, se dressa sur toute la hauteur de son mètre soixante et s’avança à grands pas vers le comptoir. Avec un grand sourire, elle improvisa :

— On vient de m’appeler pour une urgence. Désolée, mais je ne peux pas rester plus longtemps. S’il y a une facture, envoyez-la à mon bureau, je ferai en sorte qu’elle soit réglée. Merci beaucoup.

Elle s’apprêtait à sortir quand la secrétaire s’écria :

— Docteur Monroe ? Attendez ! Vous ne pouvez pas partir comme ça !

— Bien sûr que si. Vous n’avez pas le droit de me retenir ici, répliqua-t-elle en serrant les dents.

La lanière de son sac bien serrée dans une main, sa veste grise dans l’autre, elle se dirigea vers la porte.

— Non, madame. Non, bien sûr. Mais attendez !

— Faites comme j’ai dit, ordonna-t-elle sèchement.

Elle refusait de rester une minute de plus dans cet endroit, de peur que Matt ne vienne voir ce qui causait tout ce bruit. Elle avait eu assez d’ennuis pour la matinée. Encore une complication et elle devrait suivre une psychothérapie pour s’en remettre, songea-t-elle en ouvrant vivement la porte.

— Mais, docteur ! cria la secrétaire. Attendez…

— Je dois y aller.

Jennifer se rua par la porte ouverte et la claqua derrière elle.

Triomphante, elle traversa le couloir au pas de charge, le dos bien droit, l’étiquette blanche de son chemisier – enfilé à l’envers – bien en vue.

Elle ne ralentit l’allure qu’une fois arrivée à sa voiture. Elle prit une grande inspiration, s’emplit les poumons de l’air doux et tiède du mois d’octobre, et se glissa au volant de sa Lexus beige métallisé.

Matt Penrose aperçut le petit bout de nylon qui dépassait de la poubelle. Il tira dessus et sortit une paire de fins collants noirs, qu’il étudia avec attention. Jennifer Monroe avait beau être cinglée, elle avait bon goût en matière de lingerie. Elle était si pressée de partir qu’elle avait préféré jeter ses beaux collants, devina-t-il, plutôt que d’essayer de les enfiler en vitesse.

Matt huma l’air de la pièce. Beautiful, d’Estée Lauder. Le même que sa sœur. Bon goût en matière de parfum également. Il secoua la tête, incrédule. Il avait du mal à croire que cette femme ait une si bonne réputation de psychologue de famille. S’il y avait un médecin qui avait besoin de se faire soigner, c’était bien elle. Elle souffrait de complexes graves, probablement de nature sexuelle. Mais ses problèmes personnels ne devaient pas l’empêcher de passer son examen annuel.

Il pensa tout d’abord laisser simplement un message à Sylvia pour lui signaler l’incident, mais sa conscience professionnelle ne lui permettait pas de s’en tirer si facilement. Et puis, il était un peu gêné d’avouer à son associée qu’une cliente terrorisée s’était enfuie du cabinet. Sylvia n’avait pas changé depuis la fac de médecine : elle n’allait pas hésiter à lui passer un savon.

— Appelez le cabinet du docteur Monroe et laissez-lui un message pour qu’elle me rappelle, s’il vous plaît, dit-il à l’assistante en prenant soin de dissimuler son dépit.

— J’ai déjà entendu parler de femmes qui avaient peur des gynécos, mais je croyais qu’il s’agissait de gens comme ma mère. Tous les ans, je dois la forcer à prendre rendez-vous. Maman a presque quarante ans. À son âge, on pourrait croire qu’elle a dépassé ça, vous ne croyez pas ?

Matt serra les dents devant l’indélicatesse de son assistante. Cette femme était insupportable. Mais puisque Mlle Anders semblait croire que quiconque ayant dépassé trente-cinq ans n’était plus bon qu’à sucrer les fraises, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de lui dire qu’il franchirait bientôt lui-même ce cap fatidique.

Énervé, il cessa d’écouter ses jacasseries et songea à sa patiente en cavale. Il était bien décidé à convaincre Jennifer Monroe qu’une fausse pudeur ne devait pas s’interposer entre une femme et sa santé. Si c’était bien cela qui clochait chez elle.

Machinalement, il fit tourner entre ses doigts le collant soyeux. Il avait du mal à croire qu’une femme puisse réagir comme cela, de nos jours. Elle ne pensait tout de même pas qu’il y avait quoi que ce soit de sexuel dans un examen gynécologique ?

En haussant les épaules, il fourra le collant dans la poche de sa blouse et partit s’occuper de la patiente suivante. Si c’était ce qu’elle pensait, il n’aurait qu’à lui prouver le contraire.

La main de Jennifer tremblait tellement qu’elle ne parvenait pas à insérer la clé dans le contact. Elle posa le front sur le volant, inspira un bon coup et réessaya, cette fois avec succès.

Une fois en route, elle mit la climatisation. Le souffle d’air froid rafraîchit ses joues brûlantes. Mais pourquoi diable s’était-elle comportée de la sorte ?

Comment le seul homme au monde qu’elle ne voulait plus jamais voir avait-il pu devenir le nouvel associé de Sylvia ? Qu’est-ce que Matt pouvait bien faire au Texas alors qu’il vivait dans le Michigan ? Combien y avait-il de risques qu’un truc aussi bizarre lui tombe dessus ? Jennifer n’avait de réponse à aucune de ces questions, et n’était pas sûre d’en vouloir.

En vérité, la présence de Matt au Texas n’était pas plus surprenante que la sienne. Dallas était une des plus grandes villes des États-Unis, en partie grâce aux habitants des campagnes glaciales du nord du pays, qui déménageaient vers des cieux plus cléments. Mais, tout de même, elle aurait pensé avoir plus de chances de gagner au loto que de tomber ainsi sur son premier amour.

Elle conduisait machinalement, s’attirant les foudres des autres conducteurs qui manifestaient leur colère à grands coups de klaxon. Par miracle, elle parvint à atteindre la voie rapide sans causer d’accident. Comme d’habitude, les véhicules se suivaient pare-chocs contre pare-chocs.

— Tu ferais mieux d’arrêter de penser à ce désastre et de te concentrer sur la route, ou tu vas finir encastrée dans un lampadaire, se sermonna-t-elle à voix haute, s’obligeant à relâcher l’accélérateur et à respecter les limitations de vitesse.

Après une matinée pareille, ce n’était pas le moment de cabosser sa Lexus toute neuve par-dessus le marché.

Bon sang ! De toutes les choses qui auraient pu lui arriver aujourd’hui, elle n’aurait jamais imaginé tomber sur Matt Penrose. C’était tellement surréaliste ! Avec un peu de chance et quelques verres de vin, elle arriverait à oublier la honte de ce matin. Alva rigolerait bien en entendant l’histoire. Non, à la réflexion, Jennifer ne lui raconterait pas. La blessure était trop fraîche.

Sur le chemin de son cabinet, l’incident continua à se rejouer dans sa tête comme une vidéo tournant en boucle sur YouTube. Avec un soupir de soulagement, elle se gara derrière le bâtiment aux vitres noires où étaient installés ses bureaux.

Attrapant prestement sa veste et son sac à main sur le siège passager, elle ouvrit le coffre et y récupéra sa mallette de cuir noir. Puis elle entra et traversa le hall à la hâte, pressée de retrouver la sécurité familière de son bureau.

En traversant le rez-de-chaussée au sol dallé de marbre, elle remarqua que le vigile la regardait, ainsi que deux hommes qui discutaient non loin de la porte à tambour. En fait, chaque personne qu’elle croisait semblait l’observer.

En sortant de l’ascenseur, elle commençait à croire que son expérience humiliante était inscrite en lettres rouges sur son front. Jamais on ne l’avait autant dévisagée. Elle était sûre d’entendre un rire étouffé chaque fois qu’elle croisait quelqu’un. Qu’est-ce qu’ils avaient donc tous ?

C’étaient peut-être ses cheveux. Machinalement, elle leva la main pour remettre en ordre les courtes mèches ébouriffées. Elle devait être complètement décoiffée. Elle n’avait pas eu le temps de se peigner pour retrouver la coiffure neutre, presque sévère, qu’elle portait habituellement. Elle s’était trop précipitée. C’était la première fois qu’elle remarquait la distance qui séparait l’ascenseur de son bureau, mais elle finit tout de même par en franchir le seuil.

— Bonjour, Cathy.

Elle tenta de sourire à sa secrétaire, comme un jour ordinaire. Elle posa sa mallette à côté du bureau.

La femme aux allures de matrone, qui travaillait pour elle depuis qu’elle s’était établie, lui rendit son sourire.

— Votre courrier est sur votre bureau, et je viens de faire du café. Voulez-vous que…

Elle s’interrompit et fronça les sourcils.

Cathy Zelig fit glisser ses lunettes de lecture au bout de son nez et scruta Jennifer de haut en bas.

— Jen, savez-vous que votre chemisier est à l’envers ?

— Quoi ?

Jennifer laissa tomber sa veste et son sac à main, et se tourna vers le miroir au cadre doré fixé au mur derrière elle.

— Oh, non !

Cette fois, l’humiliation était totale.

La sonnerie feutrée du téléphone l’interrompit dans sa déconfiture.

— Cabinet du docteur Monroe, j’écoute.

Le visage ordinairement jovial de Cathy s’assombrit.

— Un instant, je vais voir si elle est arrivée.

Cathy pressa la touche de mise en attente.

— C’est le docteur Penrose. Sa secrétaire a déjà appelé tout à l’heure. Maintenant, c’est lui en personne.

— Non ! Oh, non !

Jennifer recula devant le combiné que Cathy lui tendait.

— Je ne suis pas là.

Faisant fermement « non » de la tête, elle ramassa son sac et sa veste et amorça une retraite.

— Jen, qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne vous ai jamais vue dans un état pareil.

— Rien. Ça va. Je serai dans mon bureau tout l’après-midi. Sauf pour lui. Dites-lui… dites-lui que j’ai eu une urgence.

Elle tourna les talons et se dirigea précipitamment vers son bureau.

— Mais Jen, quel genre d’urgence ?

— Je ne sais pas. N’importe quoi. Une réunion. Un problème familial. Peu importe. Improvisez.

Elle ignora le marmonnement inquiet de sa secrétaire et claqua derrière elle l’épaisse porte de noyer qui fermait son bureau.

Jennifer s’appuya contre le panneau de bois et ferma les yeux. Un soupir, ou plutôt un grognement, s’échappa de ses lèvres serrées. Pourquoi la poursuivait-il ? Ne voyait-il pas qu’elle ne voulait plus rien avoir à faire avec lui ?

Au bout d’une minute, elle se raffermit. Tu te conduis comme une enfant, se morigéna-t-elle en silence. Ressaisis-toi, ma fille.

Relevant la tête, elle se décolla de la porte et entra dans son petit cabinet de toilette. Elle passa sa veste à un cintre qu’elle suspendit avec son sac au crochet fixé au mur.

Devant le miroir, elle s’adressa à son reflet :

— Tu t’es comportée comme une andouille, Jennifer Louise Thornhill Monroe. Tu te rends compte de ce qu’il doit penser de toi ?

Oh, et puis, après tout, elle s’en fichait. Elle avait été amoureuse de lui. Un béguin d’adolescente, avait diagnostiqué sa mère. Mais Jennifer, particulièrement mûre pour son âge, savait que ses sentiments étaient bien plus profonds. Matt lui avait parlé comme à une vraie personne, pas une paire de seins sur pattes. Voilà pourquoi sa trahison du bal de Noël l’avait tant blessée.

Jennifer refoula ses larmes et pria pour que ce souvenir disparaisse à jamais. En se voyant dans le miroir comme l’avaient vue Cathy, le vigile et la secrétaire de Sylvia Haddad, elle partit d’un rire nerveux. Le gloussement qu’elle laissa échapper lui rappela l’assistante de Matt. Où Sylvia avait-elle bien pu trouver cette dinde ? Et pourquoi ne l’avait-elle pas encore virée ?

Un gloussement en entraîna un autre, puis Jennifer se prit à rire comme une hystérique en pensant à l’image qu’elle avait dû donner, les mains crispées sur sa blouse de papier, essayant d’échapper à un docteur Penrose tout sérieux, avec ses beaux yeux bleus.

Elle riait si fort qu’elle dut s’asseoir sur la cuvette des toilettes et essuyer ses larmes. Enfin, avec un profond soupir, elle ôta son chemisier de soie grise et le remit à l’endroit.

Quelques instants plus tard, le miroir lui renvoyait son image habituelle, celle d’une femme sérieuse et pondérée. Elle écarta quelques mèches de cheveux de son visage, qui avait repris une couleur normale, puis les aspergea d’un léger voile de laque.

En quelques minutes, elle avait retrouvé son allure professionnelle. Voilà qui est mieux, se dit-elle. Elle se sentait de nouveau en pleine possession de ses moyens. Elle étudia son reflet. Elle avait l’air parfaitement calme. Finie, la crise d’hystérie.

Après une tasse de café et un sandwich, tout rentrerait dans l’ordre, se rassura-t-elle. La faim avait certainement affecté son jugement. Elle n’avait pas pris de petit déjeuner, sachant qu’elle devait manger tôt avec Alva.

Alva ! Bon Dieu ! Elle avait complètement oublié son amie.

Jennifer regarda sa montre et grimaça. Elle avait une heure de retard. Elle repêcha son portable dans son sac et appela Alva, mais tomba sur sa messagerie. Le téléphone de son bureau sonna.

— Oui, Cathy ?

— Alva a appelé un peu plus tôt. Je lui ai dit que vous deviez être en retard à cause de votre rendez-vous chez le médecin. Elle a dit qu’elle remettait à une autre fois, et que ce serait à vous de payer l’addition pour vous faire pardonner de lui avoir posé un lapin.

Jennifer sourit.

— Si c’est là mon seul châtiment, je suppose que je m’en tire bien.

Cathy éclata de rire.

— Ça va mieux, Jen ?

— Ça ira encore mieux quand j’aurai mangé quelque chose. Pourriez-vous me commander un sandwich club au grill d’en bas ? Et un Coca, s’il vous plaît. Un peu de sucre et de caféine, c’est exactement ce qu’il me faut.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé, ce matin ?

— Oh, rien du tout. J’en ai juste eu assez d’attendre, mentit Jennifer. Prévenez-moi quand mon repas sera là.

— Très bien. Mais, Jen, le docteur Penrose avait l’air très inquiet. Vous ne pensez pas que vous devriez l’appeler ? Il a laissé tous ses numéros de téléphone au cas où vous voudriez le joindre personnellement.

— Ce ne sera pas nécessaire, Cathy. Vous pouvez jeter les numéros.

Elle raccrocha et ouvrit le dossier de son rendez-vous de l’après-midi, décidée à oublier les péripéties de la matinée.

Avec un peu de chance, elle parviendrait à enterrer l’incident dans le coin poussiéreux de son esprit où elle avait relégué les souvenirs de son adolescence compliquée.

Elle ne l’avait pas vu depuis quinze ans. Dallas était une grande ville. Il pouvait se passer encore quinze ans avant qu’elle le revoie.

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