Un seul regard

Joan Reeves · Chapitre 1 sur 15

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Un seul regard

Chapitre premier

 

Jennifer Monroe frissonna et se frotta les bras pour faire passer la chair de poule. On se croirait dans une chambre froide, pas dans un cabinet médical, songea-t-elle. Et encore, il ferait meilleur dans une chambre froide. Pourquoi diable chauffaient-ils aussi peu ? Comme si les gens n’avaient rien d’autre à faire que de rester assis à attendre, avec un simple morceau de papier pour dissimuler leur nudité.

Elle pianota sur la table d’examen avec nervosité. Le bruit de papier froissé résonnait étonnamment fort dans la pièce silencieuse. Brusquement, Jennifer cessa ce petit jeu pour regarder sa montre. Génial ! Nous voilà bien ! se dit-elle en croisant les jambes.

Elle balançait le pied d’avant en arrière d’un geste vif et impatient. Quand elle serait libérée, il ne lui resterait plus qu’à appeler Alva pour annuler leur déjeuner. À cause d’un médecin incapable d’être ponctuel, elle n’aurait pas le temps d’aller en ville retrouver son amie au Dallas Epicurean.

Jennifer s’entendit pousser un soupir résigné. Alva allait lui passer un savon si elle annulait encore. Mais qu’y pouvait-elle ? Cette fois, au moins, ce n’était pas sa faute.

Un autre soupir douloureux s’échappa de ses lèvres. Les vieilles copines sont parfois de vraies plaies, songea-t-elle avec aigreur. Surtout quand elles pensent avoir pour mission de vous protéger contre vous-même. C’était le cas d’Alva Hernandez, sa meilleure amie.

Dans un grognement irrité, elle jeta un nouveau coup d’œil à sa montre en argent. J’étais à l’heure, moi, se dit-elle, grincheuse. Pourquoi pas lui ?

Jennifer avait déjà patienté une demi-heure avant d’être introduite en salle d’examen. Elle parcourut du regard la pièce exiguë. Si elle n’avait pas été de si mauvaise humeur, elle aurait sans doute éclaté de rire en voyant la décoration. On aurait dit qu’un fou furieux était passé par là avec un flacon d’éosine. Tout dans la pièce était rose jusqu’à l’écœurement. Même la jeune assistante, qu’elle entendait rire bêtement dans le couloir, était habillée en rose.

Cette dernière, qui semblait avoir reçu son diplôme la veille, avait donné à Jennifer une blouse en papier. Le coup de grâce, se dit-elle en jetant un regard noir à l’outrageant vêtement jetable. La jeune femme lui avait assuré que le docteur Penrose s’occuperait d’elle dans un instant.

« Un instant ? » Elles ne devaient pas avoir la même définition du mot « instant », s’exaspéra Jennifer. Elle était assise sur cette table tendue de papier depuis une bonne demi-heure. Une heure entière de perdue, sans compter le trajet entre son bureau de Forest Central et ce cabinet, au nord de Dallas. Ce docteur ne savait-il pas qu’elle aussi, elle avait des patients ? Des gens qui attendaient pour lui parler ? Des adolescents qui voulaient – non, qui devaient – exprimer leurs angoisses. Les rendez-vous qu’elle avait programmés pour l’après-midi lui revinrent en mémoire, et elle soupira une fois de plus. Tous ces gosses. Tous ces problèmes.

Récemment, ses pensées s’égaraient trop souvent dans cette direction. Alva lui reprochait d’être devenue un bourreau de travail et d’avoir oublié ce que c’était de s’amuser. Quand son amie lui avait demandé depuis quand elle n’était pas sortie avec un homme, Jennifer avait été incapable de s’en souvenir.

« Tu sais ce qu’on dit, Jen : trop de travail tue », avait fait remarquer Alva en hochant la tête, faisant danser ses longues boucles brunes.

Alva, elle, n’avait jamais de mal à se souvenir de son dernier rendez-vous. En vérité, son unique souci était de s’y retrouver parmi tous les hommes qui lui tournaient autour. Jennifer soupçonnait son amie, informaticienne, d’en tenir une liste détaillée sur un classeur Excel.

— Tu as peut-être raison, Alva, dit Jennifer à voix haute.

Elle s’étira et chercha une position plus confortable. Elle essaya d’écouter la musique douce qui sortait d’un haut-parleur pendu au plafond, mais les bruissements du papier s’imposaient à ses oreilles, lui rappelant où elle était.

La porte s’ouvrit brusquement, et l’assistante gazouilla :

— Le docteur va arriver.

Jennifer leva les yeux au ciel, dépitée. Cette dinde n’avait cessé de lui glousser la même rengaine depuis plus d’une heure. Elle s’apprêtait à demander une couverture, un oreiller et un réveil par téléphone, mais la jeune femme ferma la porte sans laisser le temps à Jennifer de lancer ses sarcasmes.

J’aurais dû me contenter d’annuler le rendez-vous quand j’ai appris que Sylvia n’était pas là, se dit-elle. Sylvia Haddad, sa gynécologue depuis quatre ans, ne l’avait jamais fait attendre aussi longtemps. Mais, ce jour-là, elle était coincée avec un nouveau médecin.

Manifestement, le remplaçant de Sylvia, qui venait de s’établir en ville, n’avait pas le même respect pour l’emploi du temps de ses patientes. Le docteur Joseph Penrose était aussi long à arriver que l’automne à chasser la chaleur estivale. C’était son premier grief contre lui.

Deuxième grief : son nom. Penrose. Jennifer fit la grimace. Elle avait connu une seule personne qui s’appelait ainsi, et ce n’était pas son histoire avec Matt Penrose qui allait lui faire apprécier le patronyme.

L’espace d’un instant, Jennifer s’autorisa à songer au roi du lycée de Lake Grayson, un grand brun aux yeux bleus… Elle se remémora la première fois qu’elle avait vu ce beau gosse de terminale. Au premier regard, elle était tombée amoureuse.

Malheureusement, elle se souvenait aussi, et très clairement, de la dernière fois qu’elle avait vu ce sale serpent. Au dernier regard, elle était tombée des nues. Il s’était révélé pire que tous les garçons qu’elle avait dû supporter depuis que sa poitrine était passée de plate à plantureuse en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour apprendre à se raser les jambes sans se blesser.

Aucun de ces lycéens niais n’aurait su dire de quelle couleur étaient ses cheveux ou ses yeux, même planté juste en face d’elle, parce que ces andouilles ne regardaient jamais plus haut que sa poitrine. Aucun d’entre eux ne l’avait blessée aussi profondément que Matt.

Dieu merci, toute cette histoire avait eu lieu dans une vie antérieure. Elle n’avait pas vu Matt Penrose depuis ce fameux soir de décembre, quinze ans auparavant. Pendant les vacances de Noël, sa mère, qui n’arrivait pas à joindre les deux bouts dans le Michigan, l’avait emmenée s’installer à Saint Louis, dans le Missouri. Elles avaient déjà déménagé pour suivre des opportunités d’embauche, mais là, pour la première fois, Jennifer était plutôt contente. En vérité, partir à Saint Louis avait été la meilleure chose qui leur soit jamais arrivée, à sa mère et à elle.

Bizarrement, cela faisait des lustres qu’elle n’avait plus songé à son adolescence agitée – et encore moins à Matt Penrose, son premier amour. Elle essaya d’imaginer la tête qu’il aurait aujourd’hui. Voyons, il devait avoir une petite trentaine d’années…

Pour la première fois depuis deux heures, Jennifer sourit. Matt, la coqueluche du lycée, devait commencer à perdre ses cheveux. Et il avait sûrement du bide. Pauvre mec. Il devait toujours être coincé à Lake Grayson, à moins qu’il n’ait dû partir travailler à la chaîne dans l’industrie automobile. Avec la crise, il devait bien galérer, le pauvre. Jennifer haussa les épaules. Elle avait eu la chance de ne pas le revoir, alors pourquoi perdre son temps et son énergie à essayer de l’imaginer ?

Alors qu’elle commençait à se dire que le docteur avait oublié son existence, la porte s’ouvrit. Des effluves d’après-rasage vinrent lui chatouiller les narines, lui rappelant ses dernières vacances sous les tropiques. Crème solaire et corps musclés se faisant dorer dans la chaleur de l’été. Hum. Elle inspira profondément, et vit entrer un homme de haute stature.

Le sourire cordial de Jennifer se figea sur ses lèvres. L’homme avait les cheveux bruns et frisés, comme Matt Penrose. Elle en oublia de respirer. Il avait aussi les yeux bleus et rêveurs de Matt. Et le visage de Matt. En avait-elle invoqué une version adulte par le seul pouvoir de son imagination débordante ?

Jennifer secoua la tête pour s’éclaircir les idées, ferma les yeux très fort et les rouvrit. L’homme ressemblait toujours à une version plus âgée de Matt Penrose. Elle finit par poser les yeux sur sa blouse blanche. Pour la première fois de son existence, ou plutôt la deuxième, elle pensa s’évanouir. Ou vomir. Curieusement, les deux malaises avaient pour origine l’homme qui se tenait devant elle.

Malgré le bourdonnement dans ses oreilles, elle entendit la dinde annoncer dans un souffle :

— Docteur Monroe, voici le docteur Joseph Matthew Penrose.

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