Un seul regard

Joan Reeves · Chapitre 6 sur 15

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Un seul regard

Chapitre 6

 

Jennifer crut que son cœur allait exploser. Il battait si fort que Matt devait l’entendre.

— Tu n’as rien entendu ? demanda-t-il soudain, un doigt hésitant suspendu au-dessus de l’ombre de son décolleté.

Quoi ? Jennifer s’humecta les lèvres, s’apprêtant à lui dire qu’il ne s’agissait que des battements déchaînés de son cœur, mais elle ne put prononcer un mot. Toute son attention était concentrée sur la main de Matt. Certaines parties de son corps n’en pouvaient plus d’attendre qu’il poursuive son exploration.

— Jennifer ? Jennifer ? appela une voix féminine.

Puis une cloche sonna. Étrange ! Allait-elle ensuite entendre des chants d’oiseaux ?

— Jennifer ? Jennifer Monroe, ouvre cette porte ! cria la femme.

Les coups sur le panneau de bois semblaient presque assez forts pour le briser, mais entamèrent à peine l’envoûtement sensuel qui enveloppait Jennifer.

Quand elle comprit enfin que le battement qu’elle entendait ne provenait pas de son cœur mais de son amie qui frappait à la porte d’entrée, elle chuchota :

— C’est Alva.

— Ouvre-moi, Jennifer, qu’est-ce qui se passe ? cria Alva.

— Elle va partir, murmura Matt, le regard trouble de désir.

— Qui ça ? demanda Jennifer, toute vibrante de l’envie de lui prendre la main pour la presser sur sa poitrine.

— Alva.

— Ah, oui.

Elle étranglerait Alva si elle ne partait pas. Immédiatement.

Les coups redoublèrent, et Matt soupira.

— Tu devrais peut-être aller voir.

Il remonta les doigts le long de sa gorge et lui caressa les lèvres. Il lui glissa la main derrière la nuque, l’attira doucement à lui et l’embrassa. Puis il s’écarta et se renfonça dans le canapé.

— Tu crois que tu pourrais te débarrasser d’elle ? demanda-t-il d’une voix basse et prometteuse de plaisirs à venir.

— Oui.

Mais elle ne bougea pas, toujours enveloppée dans la sensualité de l’instant qui venait de s’envoler. Elle secoua la tête, comme pour se libérer des effets d’une anesthésie.

Alva frappait toujours avec la même violence.

— Jennifer ? Jennifer, tu es là ?

Puis le portable de Jennifer se mit à sonner. Elle l’ignora également.

— Elle a l’air complètement paniquée. Tu devrais peut-être lui ouvrir, suggéra Matt avec un petit sourire.

— Très bien. Ouvrir la porte. D’accord.

Jennifer inspira un bon coup, soupira et se leva en chancelant. Elle se retint au dossier du canapé, qu’elle contourna pour aller ouvrir.

— Je vais peut-être réussir à la faire partir.

Et si elle ne part pas, j’engage un tueur, se dit-elle avec aigreur. Elle avait les jambes en coton. Aucun jury au monde ne pourrait la déclarer coupable.

Le regard brûlant, Matt suivit sa progression mal assurée. Les effets du sort qu’elle lui avait jeté étaient longs à disparaître. Son érection était toujours assez dure pour planter des clous, estima-t-il en se remettant à l’exercice mental de chanter la seule chanson française qu’il connaissait. Cette fois, sans la présence troublante de Jennifer à ses côtés, il parvint au moins à se souvenir de la première ligne.

Il regarda les livres étalés sur la table basse, et se demanda comment les choses avaient pu déraper aussi vite. D’accord, il n’avait pas eu de relation intime avec une femme depuis un certain temps, mais ce n’était pas une excuse. Quelque chose chez Jennifer avait éveillé en lui une fièvre qu’elle seule avait le pouvoir d’apaiser.

Grâce à cette interruption, il allait avoir le temps de prendre du recul et de revenir dans un terrain plus neutre. Le problème, comprit-il en se levant pour regarder par la fenêtre, c’était qu’il ne voulait pas d’une relation professionnelle. Il voulait terminer ce qu’ils avaient commencé.

Il l’entendait parler à voix basse avec son amie à la porte, mais ne comprenait pas ce qu’elles disaient. Il ferma les yeux et se laissa bercer par son timbre un peu rauque. Le son de sa voix le faisait frémir jusqu’au bout des doigts et attisait son désir.

— Qu’est-ce que tu veux, Alva ? interrogea Jennifer d’une voix sifflante.

— Qu’est-ce que je veux ? C’est la meilleure ! C’est toi qui m’as dit de passer à 19 heures, tu te souviens ? répliqua Alva. (Elle se mit sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l’épaule de Jennifer.) Qu’est-ce qui se passe, là-dedans ? C’est qui ?

Jennifer se déplaça pour l’empêcher de voir.

— Rien. J’ai de la visite. C’est seulement quelqu’un qui est venu pour un… pour un bilan psychologique.

Alva dressa la tête et considéra Jennifer d’un air pénétrant. Puis elle pouffa.

— C’est comme ça que tu appelles ça ! (Elle gloussa de nouveau.) Une bretelle de ta robe est descendue, et tu es coiffée comme si tu venais de faire une partie de catch sur le canapé de ton salon.

Jennifer rougit. Elle rajusta sa robe et aplatit ses cheveux.

— Bon, merci d’être passée, Alva, dit-elle assez fort pour que Matt puisse l’entendre.

Alva sourit mais fit mine de ne pas avoir saisi le message, cette traîtresse.

— Il n’y a pas de quoi, répondit-elle tout aussi fort.

Puis elle baissa la voix et ajouta dans un murmure de conspirateur :

— Maintenant, raconte-moi ce qui se passe. Qu’est-ce que tu fais ? T’as intérêt de me le dire, parce que je ne vais pas partir avant de savoir. Et puis, tu m’as demandé de t’aider. Alors accouche.

Jennifer soupira.

— S’il te plaît, Alva, rentre chez toi. Je te dirai tout. Peut-être. Demain.

— Ce n’est pas assez, Jen, chantonna Alva.

— Eh bien, tu devras t’en contenter pour l’instant, siffla-t-elle. Va-t’en.

Sans crier gare, Alva plongea sous le bras de Jennifer et entra dans le salon.

— Docteur Penrose, quelle surprise !

Il n’y avait aucune surprise dans le ton de sa voix, mais il y en avait dans le regard qu’elle jeta à Jennifer.

Matt fit un signe de tête et s’avança vers elle.

— Mademoiselle Hernandez.

Alva fit un petit signe de la main :

— Oh, pas de formalités, dit-elle d’un ton léger. Appelez-moi Alva. (Elle lui fit un large sourire.) Et je vous appellerai docteur Beau Gosse.

Il rit, et Jennifer se renfrogna devant l’attitude charmeuse d’Alva.

— Et pourquoi pas Matt ? suggéra-t-il.

Alva acquiesça.

— Je ne savais pas que vous et Jennifer vous connaissiez si bien.

Son regard s’éclaira quand elle vit les verres de vin sur la table basse.

— Oh, du vin ! Il a l’air bon. Je crois que je vais me servir un petit verre. Je bois toujours un verre avant le dîner.

Elle sourit et quitta la pièce, puis reprit depuis la porte de la cuisine :

— Ah, au fait, Jen, qu’est-ce que tu vas me faire de bon ? J’attends ce repas depuis ce matin.

Elle allait lui faire payer, se promit Jennifer. Elle obligerait Alva à venir à la pêche avec elle et la forcerait à empaler un ver sur un hameçon, ou peut-être même à vider un poisson. D’une façon ou d’une autre, elle se vengerait.

Jennifer posa son regard sur Matt, qui sortait de sa poche les clés de sa voiture.

— Tu t’en vas ?

Elle ne put dissimuler la déception dans sa voix.

Il haussa les épaules.

— Ben oui, puisque vous avez prévu un dîner.

Jennifer se serait donné des gifles pour se punir d’avoir fomenté une conspiration aussi ridicule.

— Je suis désolée, dit-elle sincèrement, j’avais complètement oublié.

Matt esquissa un sourire forcé.

— Pas de souci. C’est peut-être mieux comme ça.

— Je vous ressers un verre ? proposa Alva depuis la cuisine.

— Non, merci, répondit Jennifer en serrant les dents.

Matt l’attira contre lui. Jennifer était contrariée de le voir partir. Elle fit glisser ses mains sur ses bras. Elle l’inviterait le lendemain soir pour dîner.

Sirotant un verre de vin, Alva sortit de la cuisine. Jennifer et Matt se séparèrent en hâte. Jennifer croisa les bras.

— Très bon vin. (Alva leur sourit avec malice.) Je n’ai rien interrompu, au moins ?

Elle s’assit dans un des fauteuils vert foncé.

— Non, vous n’avez rien interrompu, répondit Matt d’une voix qui dissimulait mal sa déception.

Non, tu avais déjà tout gâché, rumina Jennifer. Et je suis sûre que ça t’amuse, en plus.

Alva retira ses chaussures d’un coup de pied.

— Ah, ça fait du bien. J’ai passé tout l’après-midi à un défilé de mode au centre commercial, et je suis allée faire les boutiques pour acheter des vêtements que j’avais repérés.

Jennifer s’assit sur le bord de l’autre fauteuil. Bien sûr, tout était sa faute. C’était elle qui avait demandé à Alva de passer. Mais son amie ne comprenait-elle pas que la situation avait changé ? Pourquoi n’avait-elle pas saisi les signaux pourtant peu subtils que Jennifer lui avait envoyés ? Mais non, Alva avait l’air bien décidée à rester. Matt joua avec ses clés, ce qui l’incita à agir :

— Alva, est-ce que je peux te voir dans la cuisine une minute ?

— Bien sûr, voyons ce que tu m’as préparé pour le dîner.

Matt semblait hésiter à partir. Peut-être espérait-il lui aussi qu’Alva allait disparaître comme par miracle.

— Je pense que je vais y aller, répéta-t-il sans joindre le geste à la parole.

— Je suis sûre que Jennifer ne verra pas d’inconvénient à ce que vous restiez, dit Alva. On avait prévu de discuter entre filles toute la soirée. Elle ne vous a pas prévenu ?

— Non, elle a dû oublier, répondit Matt. Dans ce cas, je vais vous laisser passer la soirée entre vous.

Jennifer fit un bond.

— Non, non, ce n’est pas la peine, Alva a sûrement eu un changement de programme de dernière minute. N’est-ce pas, Alva ?

— Mais non, Jen. Ça va être super, ce soir. J’adorerais que Matt se joigne à nous. On pourrait tous faire connaissance.

— Non, je ne vais pas pouvoir rester. Mais je vous remercie. Ce fut un plaisir de vous revoir, Alva.

Jennifer se précipita à ses côtés.

— Je vais te raccompagner.

Elle aurait dû être soulagée de l’interruption, mais ce n’était pas le cas. Au contraire, elle était très énervée. Et incroyablement en colère contre Alva. Parfois, le sens de l’humour de son amie était à la limite de la perversité.

Si elle n’était pas venue, qui sait ce qu’elle et Matt auraient fait ? La déception se fit plus vive encore. Aurait-elle un jour l’occasion de le découvrir ?

Sur le pas de la porte, ils se regardèrent d’un air gêné. Finalement, Matt se décida à parler.

— Je t’appelle, d’accord ?

Jennifer hocha la tête.

— Oui, s’il te plaît. On n’a même pas eu le temps de parler des livres, ajouta-t-elle, cherchant désespérément à trouver une bonne raison de le faire revenir.

— Non. (Il rougit.) Peut-être la prochaine fois.

— Bien sûr.

Jennifer avait l’impression d’être la plus grosse truffe de l’univers.

Après son départ, elle ferma la porte et s’appuya contre le battant, rassemblant ses forces pour la confrontation avec Alva. Cette fouineuse ne serait pas satisfaite avant de lui avoir soutiré les plus petits détails.

— OK, alors qu’est-ce qui se passe entre toi et le docteur Beau Gosse ? demanda Alva dès que Jennifer posa un pied dans le salon.

— C’est une longue histoire, mais d’abord laisse-moi te dire que je t’égorgerais avec joie.

— Voyons, docteur Monroe, une psychologue telle que vous… (Alva sourit.) J’ai tout mon temps. Crache le morceau.

— Très bien, grommela Jennifer. Mais avant, je vais me resservir un verre et nous faire quelques sandwichs, puisque tu tiens tant à ce que je te nourrisse. Je n’ai pas la force de faire la cuisine.

— Ouais, je m’en doute bien.

Devant l’air renfrogné de Jennifer, elle ajouta :

— Hé, je n’ai fait que suivre tes instructions, je te signale.

— Je ne me souviens pas t’avoir demandé de jouer les chaperons.

— Et qu’est-ce qui me disait que tu n’étais pas prise en otage ? (Alva se leva.) Je vais te donner un coup de main. On pourra en parler pendant que tu fais la popote.

Elle s’arrêta et ramassa le livre que Matt avait fait tomber par terre. Jennifer retint son souffle, espérant qu’elle allait le reposer sans en regarder le titre.

— Jennifer, je suppose que ça ne me regarde pas…, commença Alva.

— Mais ce genre de considération ne t’a jamais arrêtée, grogna Jennifer.

Alva s’assit au bord du canapé et passa en revue les livres posés sur la table, écarquillant un peu plus les yeux à chaque titre qu’elle lisait.

— OK, alors, qu’est-ce qui se passe ? Et ne me raconte pas que tu donnais des conseils au docteur Penrose pour des questions de sexualité. Primo, il est un peu plus vieux que ta clientèle habituelle d’adolescents, et secundo, tu ne vas pas me faire croire qu’un mec comme lui puisse avoir des problèmes sexuels.

Elle prit un livre de textes érotiques et le feuilleta, s’arrêtant en plein milieu pour y lire quelques phrases.

— Il y a quelque chose de pas net, là-dedans. Qu’est-ce qui se passe entre toi et le gentil docteur ?

Jennifer alluma la lumière, et la cuisine plongée dans l’obscurité sembla revenir à la vie. Elle reboucha la bouteille de vin avant de la ranger, puis sortit du réfrigérateur une laitue croquante, des tomates fraîches, des tranches de blanc de dinde, du fromage et une miche de pain complet.

Alva se laissa tomber sur un tabouret de bar, devant le comptoir de la cuisine, et posa les coudes sur le plan de travail de granit vert. Elle regarda Jennifer s’activer pendant quelques secondes, puis lâcha une nouvelle salve de questions :

— C’est quel genre de docteur, ce Matt Penrose ? Depuis combien de temps vous vous connaissez ? Qu’est-ce que vous faisiez quand je suis arrivée ?

Jennifer poussa un profond soupir en coupant ses tomates. Quand elle eut terminé les sandwichs, elle tenta d’expliquer à Alva ce qui s’était passé.

— Il est vraiment gynéco ? (Alva éclata de rire.) Tu rigoles ? Et tu as monté toute cette histoire parce que je me suis moquée de ta vie sexuelle ?

— Mais non, pas du tout, protesta Jennifer. (Elle rinça la cafetière.) Tu veux du déca ou du vrai ?

— Du vrai, s’il te plaît. La caféine va peut-être m’aider à réfléchir. Parce que, pour l’instant, je n’y comprends rien.

— Je sais. J’ai le même problème, murmura Jennifer.

— Mais pourquoi tu ne lui as pas dit qui tu étais, l’autre jour, à son cabinet ? demanda Alva, prenant dans un tiroir deux sets de table en paille tressée.

Jennifer posa les assiettes sur la table. Alva plaça les serviettes à côté et s’affala sur une chaise au revêtement bordeaux.

— J’ai perdu mes moyens, Alva. D’un seul coup, je n’étais plus une psychologue réputée, mais je redevenais la fille de quatorze ans, timide et maladroite, que j’étais quand j’ai connu Matt au lycée.

Jennifer prit des tasses et des soucoupes dans le buffet. L’arôme du café envahit la pièce. Pour gagner du temps, elle attendit devant la cafetière, essayant de maîtriser ses émotions. Quand le café eut fini de couler, elle remplit les tasses et les apporta à table.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je l’ai regardé, et je ne savais plus comment je m’appelais. Comme la première fois que je l’ai rencontré. (Elle leva la tête et croisa brièvement les yeux de son amie.) Alva, à quatorze ans, je savais que c’était l’homme de ma vie.

— Et qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi n’as-tu pas toute une portée de mini-Penrose pour te casser les pieds ?

Jennifer soupira.

— Oh, le seul problème, c’est qu’il ne savait pas que j’existais. Au début. Après, j’ai découvert que mon colosse avait des pieds d’argile.

— Arrête de débiter des clichés et raconte-moi, s’exaspéra Alva.

Jennifer prit son sandwich et le reposa.

— Ma mère et moi, on a emménagé à Lake Grayson l’été où j’allais entrer au lycée. J’ai vu Matt au supermarché, il travaillait au rayon fruits et légumes. (Elle triturait son sandwich en parlant.) Quand les cours ont commencé, je le croisais souvent dans les couloirs. Il était en terminale, quarterback de l’équipe de football, et c’était le M. Parfait du lycée. Je retirais mes lunettes chaque fois que je le croisais, pour être plus jolie. Mais j’étais myope comme une taupe et je n’y voyais rien sans mes lunettes. Un jour, j’ai fait ça alors que je courais après le bus et je suis tombée sur lui. Au sens propre. (Ce souvenir la fit sourire.) Toutes nos affaires se sont envolées dans tous les sens. Le temps qu’on ramasse tout, j’avais raté le bus.

— Laisse-moi deviner. Il t’a raccompagnée, il a compris que tu étais une personne formidable et il t’a proposé un rencard.

— Pas vraiment. Il m’a effectivement ramenée chez moi. On a commencé à parler, et… je ne sais pas, il y a eu comme un déclic. C’était comme si j’aimais tout ce qu’il aimait, et vice versa. On se parlait régulièrement. Il m’appelait le soir et on discutait pendant des heures. C’était différent de ce que j’avais connu avec les autres garçons. Tout ce qu’ils m’avaient apporté jusque-là, c’étaient des déceptions. Et ce, depuis mes douze ans, depuis que ces deux-là ont commencé à gonfler, fulmina-t-elle en désignant ses seins.

— Je comprends. Il y a une fille comme toi dans chaque lycée, fit remarquer Alva. On en avait une, nous aussi. À peine un mètre cinquante, et elle faisait au moins du 95C en seconde.

— Eh bien, c’était mon cas. C’était comme si on m’avait gonflée à l’hélium pendant la nuit. Enfin bref, les garçons ne me laissaient pas de répit. À quatorze ans, j’avais eu mon compte de moqueries, de regards libidineux et de pelotages prétendument accidentels.

— Ma pauvre petite. Je n’avais jamais vu les choses sous cet angle-là. J’enviais les filles comme toi.

— Matt n’a rien fait de tout ça, poursuivit Jennifer d’une voix douce. Il me parlait et m’écoutait, comme s’il pensait que j’avais quelque chose d’intéressant à dire. Il me regardait dans les yeux, pas plus bas, et j’avais l’impression d’être une vraie personne, pas juste une paire de seins.

— C’est pour ça que tu t’es spécialisée dans la psychologie des adolescents ?

— Ouaip. Je connais bien les difficultés des ados. Même au lycée, je savais déjà que je voulais être psychiatre ou psychologue. Pour aider les gens. Matt voulait devenir médecin, il me l’avait dit. Sa tante, qui apparemment était presque une sœur pour lui, est morte d’un cancer. Ça l’a profondément marqué. Et j’ai appris récemment que son grand-père était médecin.

— S’il était si génial, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Juste avant le bal de Noël, la grande soirée du lycée, il a rompu avec sa copine. À ma grande surprise et pour mon plus grand bonheur, il m’a demandé d’être sa cavalière.

Alva applaudit.

— Un rêve de jeune fille qui devient réalité.

— Plutôt un cauchemar. Ma mère était fauchée. On a dû aller jusqu’à Detroit pour faire les magasins. On a trouvé une magnifique robe noire à bretelles fines. Je me souviens, il y avait une orchidée brodée au fil de soie qui s’étendait sur toute la hauteur de la robe.

— Tu comptes manger ton sandwich ? demanda Alva, interrompant le fil de ses pensées.

— Non, vas-y.

Jennifer poussa son assiette vers son amie, qui se servit.

— Continue, l’encouragea-t-elle. Qu’est-ce qui s’est passé au bal ?

— Matt est passé me prendre et il avait l’air très mal à l’aise. Je ne le reconnaissais pas. Je me souviens que j’ai pensé que c’était peut-être parce que je portais mon manteau habituel par-dessus ma robe. Je trouvais que j’avais l’air complètement naze et j’avais peur qu’il soit du même avis. Mais, quand j’ai enlevé mon manteau, je me suis sentie belle. J’avais même laissé mes lunettes à la maison. On est allés au bal et on a mis nos manteaux au vestiaire. Quand on est entrés dans la salle, tous ses potes de l’équipe et leurs copines nous attendaient, alignés en rang d’oignons.

» Ils m’ont tous scrutée de la tête aux pieds, et j’ai eu droit aux sifflements habituels, et tout ce qui va avec. Les filles m’ont regardée comme si elles mouraient d’envie de verser du poison dans mon verre de punch. Matt est devenu aussi rouge que les rubans de Noël accrochés à la porte. Un mec s’est mis à chanter : « Jenny déborde de sa robe ! » J’aurais voulu ramper dans un trou de souris et y rester pour toujours. J’ai essayé de faire comme si de rien n’était. Même quand ils se sont mis à féliciter Matt avec de grandes tapes sur l’épaule, je n’ai rien dit.

— Pardonne-moi de te demander ça, mais pourquoi est-ce qu’ils le félicitaient ?

— Matt m’a entraînée à l’écart. Je me suis dit qu’il devait avoir honte de moi. Je suis restée pétrifiée et j’ai fait la tête toute la soirée. Plus tard, aux toilettes, j’ai pris sur moi et j’ai demandé à la copine de l’entraîneur de quoi il s’agissait. Elle m’a dit que l’équipe avait fait un pari pour savoir si tout ça m’appartenait ou si je mettais des chaussettes dans mon soutien-gorge. Matt avait été choisi pour avoir la preuve.

— Quels crétins. Le mâle de l’espèce humaine est vraiment odieux.

— J’ai essayé de ne pas montrer que j’étais au courant de tout. Je ne leur aurais pas donné la satisfaction de savoir à quel point j’étais blessée. Inutile de dire que ni Matt ni moi n’avons passé une bonne soirée. Quand il m’a ramenée à la maison, il m’a embrassée, et je lui ai rendu son baiser. Je ne sais pas ce qui m’a pris, dans cette voiture devant chez moi, mais j’aurais été une femme perdue de quatorze ans si ma mère n’avait pas ouvert la porte.

— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? demanda Alva avec curiosité.

— La suite, tu la devines facilement. Le lendemain matin, le téléphone a sonné. C’était un pote de Matt qui voulait m’inviter au cinéma. Il a eu le culot de me dire qu’on lui avait raconté que j’étais un bon coup.

— Tu veux dire que Matt était un de ces abrutis qui raconte à tout le monde qu’il a couché avec toi après un vulgaire bisou ?

— Apparemment.

— Et qu’est-ce qu’il a dit pour se justifier ?

— Je ne lui ai plus jamais adressé la parole. Fin de l’histoire.

Jennifer se leva et commença à débarrasser la table.

— Ma mère a eu une offre d’emploi la semaine suivante, et on est parties à Saint Louis avant la rentrée de janvier. Je n’ai plus jamais revu Matt. Jusqu’à l’autre jour.

— Waouh ! Alors Matt a abusé de toi et de ta confiance, et tu veux lui rendre la pareille. Avec les intérêts.

— Quelque chose comme ça, répondit Jennifer d’un air grave.

— Alors à quoi tu jouais, à le bécoter sur le canapé ?

— Je n’en sais rien.

— Allez, Jennifer, tu peux faire mieux que ça !

En remplissant le lave-vaisselle, elle raconta à Alva que Matt croyait qu’elle avait peur des hommes médecins.

— Quand j’ai vu Matt discuter avec mon cher voisin Wyman, j’ai tout de suite su qu’ils parlaient de moi. Ou au moins d’une partie de ma personne.

Alva hocha la tête.

— C’est le seul sujet de conversation de Lucas Wyman. Il ne voit jamais les femmes comme des personnes. Pour lui, elles se résument à des portions d’anatomie.

— J’ai vu rouge. J’étais si énervée que j’ai décidé, pour une fois, de montrer à un homme ce que ça fait d’être un objet sexuel.

— Et quel meilleur choix que l’homme que tu as aimé et qui t’a trahie ? Après ce que tu m’as raconté, je dois admettre qu’il l’a bien mérité. Et, pour couronner le tout, il est canon. (Elle gloussa.) Et comment est-ce que tu comptais lui donner cette bonne leçon ?

— Je lui ai fait croire que j’avais des complexes, et je lui ai demandé de m’aider à surmonter mes inhibitions sexuelles.

Jennifer détourna les yeux et acheva dans un murmure indistinct :

— En gros, je l’ai supplié d’être mon mentor sexuel.

Alva éclata de rire.

— Il faut bien être un homme pour tomber dans le panneau. Donc, tu as décidé de l’allumer, de l’embrouiller, et de le mettre à la porte dès que j’arriverais pour interrompre la séance de tutorat intime. C’est ça ?

— Oui, à peu de choses près.

— Mais ça n’explique pas les galipettes sur le canapé de ton salon. Vous en étiez où, quand je suis venue à la rescousse ?

— On s’est juste embrassés, marmonna Jennifer, peu désireuse de discuter avec Alva des événements de la soirée.

Parler d’histoires anciennes était une chose, mais celle-ci était trop récente.

— Tu files un mauvais coton, Jen. Si j’avais eu cinq minutes de retard, je t’aurais trouvée les fesses à l’air.

— Je sais, grogna Jennifer. Je ne sais pas à quel moment les choses ont dérapé. Je l’excitais tranquillement, et l’instant d’après je le désirais tellement que j’en avais mal. Je n’avais jamais ressenti ça, Alva.

— Tu es complètement à l’ouest. On dirait que ton amour d’ado s’est transformé en amour d’adulte, avec une bonne dose de libido pour assaisonner le tout.

Jennifer avait peur de réfléchir à ce qu’Alva venait de dire. L’idée était trop effrayante.

— Alors qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?

Jennifer traversa la pièce et regarda à travers les portes-fenêtres qui donnaient sur le balcon.

— Me tenir à carreau, j’imagine.

— Tu sais, le peu que j’aie vu de Matt, il ne me semble pas être le genre à se vanter auprès d’un type comme Wyman.

— Je dois admettre que tu marques un point, mais au lycée, je n’aurais jamais pensé qu’il était le genre à faire un pari sur mes seins et à faire courir des calomnies à mon sujet.

— Les gens changent. Ce n’était qu’un gamin, à l’époque, et les gamins peuvent être vraiment très bêtes. Surtout quand ils ont les hormones qui les titillent. (Alva poussa un soupir.) Mais, même si tu veux le revoir, tu courras toujours le risque qu’il te reconnaisse. Tu devras faire attention dès que tu feras la moindre référence à ta jeunesse. Si tu le présentes à ta mère, tu devras lui faire promettre de ne rien dire. Tu ne pourras pas lui dire dans quel lycée tu es allée. Tsssss ! Tu t’es mise dans de beaux draps en décidant de te venger !

— Tu m’en diras tant…

Jennifer était plus déprimée que jamais après le petit discours de son amie.

— Bon, il faut que j’y aille, Jen. (Elle la serra dans ses bras.) Ne t’en fais pas trop. Peut-être qu’il ne te reconnaîtra jamais.

Jennifer éclata de rire pour la première fois.

— Parfois, je m’étonne que ma propre mère me reconnaisse. Si tu m’avais connue au lycée, tu comprendrais. Des lunettes, des cheveux longs et une frange jusqu’aux yeux. Le seul point commun, c’est mon tour de poitrine.

— Ce doit être un élément assez mémorable si c’est tout ce qui l’intéressait.

— Il faut croire que non.

— Pourquoi ne l’appelles-tu pas pour tout lui expliquer ? Présente les choses avec humour, comme une blague. Je suis sûre qu’il comprendra.

— Tu comprendrais, toi, si quelqu’un te faisait un coup pareil ?

— Non, mais je ne suis pas un homme en rut qui en a après ton corps. Tu sais quoi, je me suis souvent demandé… est-ce que les gynécos connaissent des trucs spéciaux pour faire jouir une femme ?

Jennifer ne savait pas ce que Matt valait au lit. Elle ne voulait surtout pas y penser. Mais elle savait qu’en matière de baisers, cet homme était un maître.

— Alva, tu n’es pas sortable. Rentre chez toi.

— Eh bien, dans le pire des cas, tu pourras toujours te servir des techniques décrites dans ce bouquin érotique. Si je me souviens bien, tu devrais trouver un bon truc au chapitre dix-neuf. (Elle lui fit un clin d’œil.) D’abord tu avoues tout, puis tu sors la crème chantilly.

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