Un seul regard
Chapitre 3
Deux jours plus tard, Jennifer trouva une bonne raison à la réapparition de Matt dans son existence. Cela tenait en un seul mot : le Destin. C’est la seule explication, songeait-elle, dissimulée derrière un grand palmier en pot dans un coin de la salle de bal de l’Hôtel Renaissance. Quelque mystérieuse force cosmique avait dû décréter qu’elle avait besoin d’un peu d’adversité dans sa vie. Sinon, comment expliquer qu’elle soit de nouveau tombée sur lui, ce soir-là ?
Pendant deux jours, elle avait ignoré ses appels et fait de son mieux pour l’écarter de ses pensées ; ce qui était loin d’être évident, puisqu’il semblait avoir choisi « obstination » comme spécialité en faculté de médecine.
Jennifer écarta les branches de son palmier pour avoir une meilleure vue sur lui et sur la blonde anorexique qui le couvait jalousement des yeux. Fort heureusement, il était déjà très occupé à lui parler au moment où Jennifer l’avait aperçu.
D’une certaine façon, se dit-elle, il était injuste qu’elle soit là, à se cacher derrière une plante verte, alors qu’il était la raison même pour laquelle elle était venue – sans compter Alva, qui lui avait un peu forcé la main. Son amie, maudite soit-elle, avait presque réussi à la convaincre qu’elle allait s’amuser.
— Allez, Jen, ce gala, c’est l’occasion rêvée d’oublier tes problèmes, avait-elle insisté lorsqu’elles s’étaient enfin retrouvées, quelques heures auparavant, pour ce fameux déjeuner.
— Alva, tu vas arrêter avec ça ? Je n’ai aucun problème. Vraiment.
Jennifer posa sa fourchette, agacée. Elle n’avait pas parlé de Matt à son amie, et n’en avait pas l’intention. Matt était son petit secret.
— Alors, tu es stressée. Ou bien surmenée, je ne sais pas. À toi de voir, c’est toi la psy !
— Continue, et je ne déjeunerai plus jamais avec toi, rétorqua Jennifer en croisant les bras, exaspérée.
Alva trempa une crevette grillée dans un petit pot de beurre clarifié. Comment pouvait-elle manger si gras sans jamais prendre un gramme ? La jeune femme glissa la crevette dans sa bouche, fermant de plaisir ses yeux bruns et rieurs.
— Jen, chérie, tu t’es regardée dans un miroir dernièrement ? demanda-t-elle lorsqu’elle eut avalé.
— Bien sûr. Il y a une demi-heure, en retouchant mon rouge à lèvres.
— Non, je veux dire vraiment regarder. On dirait que tu ne sais même plus sourire. Tu es beaucoup trop sérieuse. Tu travailles tout le temps. La dernière fois que tu t’es envoyée en l’air, c’était quand ?
— Chut ! (Jennifer jeta un regard autour d’elle.) Et mêle-toi de tes affaires !
— Si tu veux… (Alva baissa la voix.) Mais ce que je veux dire, c’est que tu ne sais plus t’amuser. Tu n’as pas eu un seul rencard depuis des mois. Un peu plus, et il me fallait un mandat d’amener pour te forcer à déjeuner avec moi.
— Tu exagères, comme d’habitude.
Jennifer s’agitait sur sa chaise, mal à l’aise.
— Ah oui ? Alors dites-moi, docteur Monroe, qu’est-ce que vous faites ce soir ? On est samedi, jour de sortie pour les célibataires. Tu as prévu une soirée de folie ?
Jennifer pinça les lèvres et fusilla son amie du regard.
— Alors, on ne dit plus rien, hein ?
Alva se tamponna les lèvres avec sa serviette bleu pâle avant de reprendre :
— Laisse-moi deviner. Tu vas rentrer, faire le ménage, prendre une douche et préparer le dîner. Probablement une salade, peut-être un bol de céréales. Ensuite, tu te changeras pour mettre quelque chose de confortable comme cet ignoble pyjama en pilou que ta mère t’a offert à Noël. Tu vas te faire du pop-corn et te blottir sur le canapé pour regarder un de ces vieux films que tu aimes tant.
— Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? répliqua Jennifer, un peu gênée.
— Rien, si tu le fais seulement de temps en temps… Mais tous les samedis soir ? Et les vendredis soir ? En fait, tu fais la même chose presque tous les soirs de la semaine.
Jennifer ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire, Alva avait raison.
— Quel est le programme de ce soir, Jen ? Laisse-moi deviner. New York-Miami ? Non, attends, ne dis rien. Tu vas encore pleurer devant Casablanca. Ou peut-être quelque chose d’un peu plus contemporain, comme ce vieux film avec Christopher Reeve, Quelque part dans le temps ?
Jennifer repoussa son assiette. Elle avait perdu l’appétit.
— Ce soir, c’est Les Enchaînés, si tu veux tout savoir.
— Ah, je l’aime bien celui-là. Cary Grant est trop beau pour être vrai. Je ne lui aurais pas dit « non », à celui-là.
— Bon, alors tu m’autorises à le regarder ? demanda Jennifer d’un ton aigre.
— Non. Jen, tu dois vivre un peu. Tu as abandonné la guerre des sexes avant même que la bataille ait vraiment commencé. Il faut se jeter dans la mêlée et être impitoyable.
— Alva, je ne suis pas comme toi. Les hommes ne se cognent pas dans des poteaux quand ils me croisent dans la rue. Tu sais très bien que je n’aime pas sortir en boîte. Si c’est là que je dois aller pour trouver quelqu’un, je passe mon tour. Et puis je suis trop fatiguée à la fin de la journée pour jouer à ce petit jeu.
— Mais tu ne ressens jamais le besoin d’avoir un homme dans ta vie ? Quelqu’un qui te tiendrait la main dans la rue ou te masserait les pieds après une longue journée ? (Elle sourit d’un air vicieux.) Ou n’importe quelle autre partie de ton corps…
— Bien sûr que si.
— Et qu’est-ce que tu fais quand tu ressens ce besoin ?
— Eh bien, je lis des revues spécialisées, je déplace les meubles… N’importe quoi, tant que ça m’occupe l’esprit.
— Allez, Jen ! Reviens sur terre ! Amuse-toi un peu. Oublie les revues médicales. Lis un roman érotique. Secoue-toi !
— Écoute, si tu essayais de me convaincre d’aller à ce gala, c’est bon, tu as gagné, grommela Jennifer.
Le visage d’Alva s’éclaira. Deux hommes qui passaient par là se rentrèrent dedans, distraits à la vue de la charmante jeune femme. Jennifer ne put s’empêcher de sourire à cette réaction qu’Alva provoquait plus souvent qu’à son tour, avec son visage en cœur et ses traits parfaits, sans parler de la masse de boucles brunes qui tombaient en cascade le long de son dos.
— Super. Ça a été plus facile que prévu.
— Tu es cruelle et mesquine, Alva Hernandez, râla Jennifer.
— Allez, Jen. Ne sois pas mauvaise joueuse. De toute façon, tu devais y aller. Tu soutiens le foyer pour femmes. Bon sang, tu passes presque tous tes mercredis soir là-bas. Si ça peut faire passer la pilule, n’y pense pas comme à un plaisir, ajouta-t-elle d’un ton sarcastique. Considère que ça fait partie du travail.
Jennifer lui fit une grimace.
— Merci bien…
— Hé, je serai avec toi. On va s’amuser. Ça fait des siècles qu’on n’est pas allées à une soirée. Euh, au fait, est-ce que tu comptes porter ce truc gris que tu mets toujours pour les événements officiels ?
Jennifer leva les yeux au ciel.
— Et maintenant, tu t’en prends à mes vêtements… Elle est très bien, cette petite robe en soie grise.
— Mais un peu de teinture rouge ne lui ferait pas de mal, murmura Alva.
— Alva, tu ne voudrais pas attraper une laryngite, des fois ?
— Bon, d’accord. La robe ne serait pas mal du tout si tu ne mettais pas la veste. Mais je ne dis plus rien. Je suis juste contente que tu viennes. Je t’arrangerai même un rendez-vous pour ce soir, si tu veux.
— Oh, non ! Là, c’est la limite à ne pas dépasser. Je te l’ai dit après la Saint-Sylvestre : plus de rendez-vous arrangés !
— Tu m’as dit que Frank Vidor était très gentil, protesta Alva.
— Certes. Une fois que je l’ai fait sortir de la piste de danse. Bon Dieu, Alva, quand tu m’as dit que j’avais rendez-vous avec un athlète professionnel, je n’aurais jamais imaginé que ce serait un joueur de basket de deux mètres dix. Et qui aimait les slows ! C’était un cauchemar !
— Bon, il était un peu grand.
— « Un peu grand » ? J’avais l’impression d’être un Munchkin dans Le Magicien d’Oz. (Elle sourit.) C’est vraiment dommage, il avait un sacré sens de l’humour. Et c’est quelque chose qui me plaît toujours. Si seulement il n’avait pas été si grand…
— Tu es trop difficile, Jen.
Alva s’était alors esclaffée, son rire mélodieux attirant sans doute l’attention de toute personne de sexe masculin présente dans la salle. Puis Jennifer avait vu l’homme qui déjeunait à la table voisine se retourner et donner à Alva son numéro de téléphone après avoir échangé quelques mots.
Jennifer soupira et écarta encore un peu les branches de son palmier. C’était toujours comme ça quand elle sortait avec Alva. Son amie ne semblait jamais avoir de mal à rencontrer des hommes, ni à savoir ce qu’elle allait en faire ensuite. En fait, Alva n’avait jamais de problèmes. Du moins, pas les mêmes que Jennifer.
Pour le moment, le souci numéro un de Jennifer s’appelait Matt Penrose. L’homme semblait avoir assiégé ses pensées. Elle devait se libérer de son emprise. Le long soupir qu’elle poussa fit remuer les feuilles légères du palmier. Il était difficile de le chasser de ses pensées alors qu’il était là, à l’autre bout de la pièce.
Pourquoi n’avait-elle pas suivi son premier instinct en restant à la maison ? À l’heure qu’il était, elle serait bien installée sur son confortable canapé bien rembourré, un grand bol de pop-corn salé posé à côté d’elle. Qu’y aurait-il eu de mal à ça ? Et puis zut. Ce n’était pas juste. Après la semaine qu’elle avait eue, elle méritait de passer du bon temps, comme Alva le lui avait promis. La blonde à côté de Matt avait l’air de bien s’amuser. Elle semblait suspendue à ses lèvres.
Certains hommes ne devraient pas avoir le droit de porter un smoking, maugréa Jennifer en son for intérieur. Il était bien trop séduisant dans son sobre costume noir. En y réfléchissant, il était aussi beau que Cary Grant dans Les Enchaînés. Raffiné, élégant, désirable.
Désirable ? Non, sûrement pas ! Qu’est-ce qui te prend, Jennifer Monroe ? Elle ne pouvait pas baver devant le serpent. Si ? Son mal de tête, latent depuis qu’elle avait commencé à s’habiller pour le gala de charité, se réveilla subitement.
Elle avait peut-être besoin d’un autre congé, se dit-elle en massant ses tempes douloureuses. Oui, des vacances sous les tropiques, dans la même station balnéaire que l’été précédent, où elle n’avait que deux choses à faire : s’allonger au soleil en sirotant des margaritas et reluquer les petits animateurs en maillot de bain qui forçaient les vacanciers à participer à des concours stupides. Cette semaine-là, elle n’avait pas eu à se plaindre de maux de tête.
Bien sûr, les coups de téléphone répétés de Matt à son cabinet auraient filé mal au crâne à n’importe qui. Cet homme était insupportable, et rien ne semblait le dissuader d’essayer de lui parler. Jennifer le soupçonnait d’avoir fait de son cas un défi personnel. Même le pire des abrutis aurait saisi le message : elle ne voulait pas qu’il l’examine.
À cet instant, Matt tourna brusquement la tête dans sa direction. Jennifer relâcha les branches et fit un bond en arrière. Les feuilles frémirent dans un léger bruissement. Le cœur battant, Jennifer pria le ciel pour qu’il ne la voie pas. Il ne pouvait pas savoir qu’elle était là. N’est-ce pas ?
Matt Penrose avait immédiatement reconnu la femme qui se dissimulait derrière un palmier en pot de trois mètres de haut dans un coin de la salle. Il n’avait pas encore trouvé le moyen de l’approcher. Il avait déduit de son obstination à ne pas répondre à ses appels qu’elle avait véritablement un problème avec les hommes médecins.
Cela, il pouvait l’accepter. En fait, il lui avait déjà fixé un rendez-vous pour qu’elle puisse voir Sylvia. Il voulait juste lui parler pour l’en informer.
— Matthew, vous m’écoutez ?
La belle blonde à ses côtés fronça les sourcils, mais très légèrement, de peur, sans doute, de creuser des rides sur son front parfait.
— Excusez-moi, Deirdre. Vous parliez de l’Italie ?
Dès qu’elle eut repris son bavardage sur sa recherche d’un ambre parfait pour un pendentif – ou une autre futilité du même genre –, il cessa de l’écouter. Il ne savait même pas pourquoi il avait laissé sa sœur le convaincre de venir. On devrait pourtant pouvoir soutenir une cause aussi essentielle que le foyer pour femmes sans être obligé de porter un costume de pingouin, songeait-il en passant un doigt sous son nœud papillon bordeaux.
Il essaya d’étudier Jennifer Monroe sans que celle-ci s’en aperçoive. La pauvre femme était décidément perturbée. Mais comment dire à une psy qu’elle a besoin d’un psy ?
Peut-être devrait-il faire des recherches et dresser une liste des médecins qui pouvaient l’aider. Et quand il la rencontrerait de nouveau, il lui donnerait ces contacts en lui suggérant discrètement de parler à quelqu’un.
Entre-temps, il devait lui dire de revenir au cabinet la semaine suivante pour voir Sylvia. Et ce serait une excellente excuse pour échapper aux jacasseries de Deirdre Machin-Chose, qui lui avait mis le grappin dessus dès qu’il avait posé un pied dans la salle.
— Excusez-moi, Deirdre, mais je viens d’apercevoir une collègue avec qui je dois m’entretenir. Ce fut un plaisir.
Il lui adressa un sourire qu’elle ne lui rendit pas : elle avait l’air passablement dépitée. Il fit signe à l’un des serveurs qui ne cessaient de remplir de champagne les verres des invités.
Jennifer risqua un coup d’œil à travers le feuillage toujours frémissant, et retint sa respiration. Matt avait arrêté un serveur et prenait deux flûtes sur son plateau. Elle resta aux aguets. Oh, non ! Il venait dans sa direction. Précipitamment, elle lui tourna le dos et fit mine d’être absorbée dans la contemplation du tableau accroché derrière elle.
— Il me semblait bien vous avoir reconnue derrière la verdure.
Jennifer tourna la tête aussi négligemment que le lui permettait son rythme cardiaque.
— Oh, docteur… Penrose, c’était bien ça ?
Matt sourit.
— C’était bien ça, et ça l’est toujours. Tenez. (Il lui tendit un verre.) Vous avez l’air d’avoir soif.
Jennifer, souriante, accepta avec reconnaissance.
— Merci.
Au moins, tenir un verre empêcherait ses mains de trembler.
— Il n’y a pas de quoi.
Matt but à petites gorgées en l’observant par-dessus le bord de sa flûte. Elle semblait bien souffrir d’un blocage. La plupart des femmes présentes étaient vêtues de robes chères qui dévoilaient leurs bras, leurs épaules, leur dos, voire leur poitrine. Mais pas Jennifer Monroe. Elle portait une sorte de tube de soie grise qui frôlait le sol. Par-dessus, elle avait enfilé une veste droite assortie, ornée de plusieurs dizaines de petits boutons.
Il n’y avait rien à redire à cette tenue, se dit-il. Elle ne méritait tout simplement pas qu’on en parle. C’était l’ensemble parfait pour une femme qui ne voulait pas attirer l’attention sur ses attributs féminins.
Jennifer se tourna de nouveau vers le mur, espérant lui faire croire qu’elle s’était retirée dans ce coin pour étudier le tableau, une toile noire maculée d’atroces traînées de peinture à l’huile. Elle pencha la tête de côté. Quand il reprit la parole, elle put déceler de l’amusement dans sa voix :
— Quel est le message de l’artiste, à votre avis ?
Elle ravala un éclat de rire. Ça, c’était de l’art ? Plus que tout, Jennifer avait envie de lui répondre qu’elle avait vu des œuvres plus inspirées à l’école maternelle. Au moins, les peintres de cinq ans et demi mettaient de l’émotion dans leurs travaux.
— Je ne sais pas.
Elle observa un instant le cercle vert moisi, avec le point noir au milieu.
— Qu’en pensez-vous ?
Matt but une gorgée.
— Je dirais qu’il faisait une critique du commerce de l’art en Amérique.
— Vraiment ? demanda Jennifer, impressionnée malgré elle. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Je connais l’artiste. On lui a commandé un tableau à 5 000 dollars. (Il fit un geste de la main.) Celui-ci.
— Non, docteur Penrose !
— Si, docteur Monroe.
Le silence retomba entre eux. Jennifer se surprit à boire son champagne exactement en même temps que lui. Leurs regards se croisèrent un moment. Elle rougit.
— Je ne savais pas que vous souteniez le foyer, docteur Penrose, dit-elle.
Sa voix tremblotait et elle en avait conscience.
— J’ai soutenu un projet similaire à Houston, quand je travaillais du côté de Conroe. Je suis ravi d’y participer. Vous aussi, je suppose.
Elle hocha la tête, espérant qu’il s’en irait avant qu’elle se mette à l’admirer. Sa présence avait une étrange influence sur sa respiration.
Un silence gêné s’installa. Elle chercha un sujet de conversation.
— Et, euh, qu’est-ce qui vous a fait venir à Dallas ?
— Mes parents habitent à Plano, ainsi que ma sœur, Patricia. Mon père a fait un infarctus l’année dernière, alors j’ai préféré me rapprocher.
— Oh, c’est terrible. Est-ce qu’il va mieux, maintenant ?
— Oui, merci. Je pense qu’il va se rétablir complètement. Mais, quand c’est arrivé, je me suis rendu compte que je ne les voyais presque plus depuis quelques années, même si nous n’étions qu’à quelques centaines de kilomètres. Et puis, ils commencent à se faire vieux. Je réfléchissais donc à tout ça quand est survenue une série d’événements que je pourrais qualifier de fortuits et inespérés.
— « Fortuits et inespérés ? » Voilà qui semble intéressant.
Il sourit.
— Eh bien, c’est comme ça que j’ai décidé de voir les choses. Mon cabinet se trouvait près de Conroe, dans un village qui se désertifiait. J’avais choisi d’être un de ces médecins de campagne qui s’occupent de tout, depuis les accouchements jusqu’au fermier blessé par sa vache.
— Mais ce n’est pas du gâchis quand on est spécialisé en obstétrique et gynécologie ?
Il haussa les épaules.
— Ce n’était pas ce que je pensais à l’époque. Je faisais ce que j’avais toujours voulu faire. En fait, mon grand-père était médecin de campagne. Malheureusement, j’ai vite compris qu’avec un métier pareil, on est toujours de garde. Je ne voyais jamais mes parents. La seule chose qui m’ait poussé à rester si longtemps, c’est que je ne voulais pas laisser le village complètement démuni.
— Mais Conroe doit avoir un bon hôpital, et Houston n’est pas très loin, non ?
— Bien sûr, mais même Conroe peut sembler très loin à un fermier de quatre-vingts ans dans une camionnette à trois vitesses presque aussi vieille que lui.
Elle acquiesça.
— Je n’avais pas vu le problème sous cet angle. Et comment avez-vous trouvé le moyen de partir ?
— Ça été plus simple que prévu. L’État a fait construire une nouvelle clinique à la sortie du village, avec pour personnel des gens qui cherchaient à échapper aux grandes villes. La décision a été difficile, mais j’ai rejeté une proposition d’embauche. Sylvia et moi étions bons amis à la faculté de médecine, et nous sommes restés en contact. Nous avions souvent évoqué l’idée de nous associer. Elle est mariée et a besoin de plus de temps libre. Alors j’ai fini par me dire « just do it », comme dans la pub.
Jennifer aurait préféré ne pas tant admirer son courage.
— Ce n’est pas facile d’oser un tel changement. Vous avez des regrets ?
— Un seul.
— Lequel ?
— J’ai fait fuir l’une des patientes de Sylvia.
— Oh, je suis sûre que ce n’est pas vrai. (Jennifer avait peur de ce qui allait suivre.) Enfin, ce fut un vrai plaisir de vous revoir, dit-elle en commençant doucement à s’éloigner.
— J’en suis ravi, docteur Monroe. D’autant plus que je n’ai pas arrêté d’essayer de vous joindre depuis votre départ, disons, précipité, de l’autre jour.
— Je m’en excuse, j’ai eu une semaine très chargée. Je n’ai pas eu un moment de libre pour vous rappeler. (En vérité, ses rendez-vous de la semaine avaient été moins nombreux que d’ordinaire.) Maintenant, pardonnez-moi, mais il faut que j’aille retrouver une amie.
Désespérée, Jennifer chercha Alva du regard.
— Il faut qu’on parle sérieusement, docteur Monroe.
Jennifer remarqua les petites pattes d’oie au coin de ses yeux lorsqu’il souriait.
— Oh non, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, vous êtes accompagné.
Il fit « non » de la tête.
— Je suis venu seul.
— Mais la femme blonde avec qui vous parliez tout à l’heure ?
La voix de Jennifer se brisa. Oups. Elle se sentit rougir.
— Oh, alors vous m’aviez déjà vu dans la soirée ! (Il sourit.) Je l’ai rencontrée en arrivant ici. Je n’ai pas d’attaches. Et vous ?
Jennifer envisagea de mentir, puis se dit que ce serait peu prudent vu son manque de chance du moment.
— Moi non plus.
— Ça m’étonne. Et si nous cherchions un coin tranquille où nous pourrions discuter ?
Il la prit par le bras.
— Euh, je crois qu’il faut que j’aille me rafraîchir un peu avant, dit-elle.
— Docteur Monroe… Vous n’êtes pas en train d’essayer de m’échapper une nouvelle fois, n’est-ce pas ?
— Non, bien sûr que non, répliqua-t-elle, indignée. Je peux bien attendre un peu pour me repoudrer le nez, grommela-t-elle en se laissant guider vers l’une des petites tables installées à côté de la piste de danse.
Matt tira une chaise et resta debout derrière elle pendant qu’elle s’asseyait. Il l’observa un court instant. Il avait du mal à croire qu’une psychologue de sa réputation puisse souffrir de telles inhibitions sexuelles. Mais comment expliquer autrement son comportement aberrant ? Il tira l’autre chaise et s’assit près d’elle.
— Docteur Monroe, soyons francs l’un envers l’autre. Je pense savoir quel est votre problème.
— Vraiment ? demanda Jennifer d’une voix éteinte.
Il se souvenait d’elle !
— Oui. Il n’y a pas de quoi avoir honte, beaucoup d’autres femmes sont dans votre cas. Je suis sûr que vous pourriez me donner des chiffres. Mais le fait est que je veux vous aider.
Mais de quoi parle-t-il, enfin ? s’interrogea-t-elle, soulagée qu’il ne se soit pas souvenu du lycée.
— Vous savez mieux que personne qu’il faut d’abord admettre que l’on a un problème avant de pouvoir se faire aider. Ce n’est pas vrai ?
Prudente, Jennifer hocha la tête, attendant la suite.
— Bon, je veux que vous gardiez en tête que je suis médecin. Je m’inquiète pour votre santé, rien d’autre. Si vous faites des blocages d’ordre sexuel lors des examens médicaux, vous devez en parler avec un professionnel.
— Quoi ?
Jennifer se raidit, comme frappée par la foudre, abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre.
— Il n’y a pas de quoi avoir honte, répéta-t-il. Si vous êtes extrêmement pudique ou que vous avez des complexes qui font que vous ne voulez pas d’un homme comme médecin, ça ne me pose pas de problème. Ce qui est important, c’est que vous ne négligiez pas votre santé pour autant.
Jennifer lui aurait volontiers jeté son champagne à la figure, si elle ne l’avait pas déjà bu.
— Mais de quoi parlez-vous ?
— De la raison pour laquelle vous vous êtes enfuie l’autre jour. Vous pouvez jouer franc jeu avec moi.
— Je ne me suis pas enfuie, mentit-elle. J’avais, euh… des rendez-vous. Je ne pouvais pas vous attendre plus longtemps.
Elle voyait bien dans ses yeux qu’il n’en croyait pas un mot.
— C’est vrai, insista-t-elle, les joues aussi brûlantes que si elle avait pris le coup de soleil du siècle.
Comment osait-il ! Elle se leva.
— Docteur Penrose, je suis une psychologue respectée. Je n’en suis pas arrivée là en racontant des mensonges. Et je ne suis pas une vieille fille coincée.
— Écoutez, docteur Monroe… Jennifer. Au risque de vous offenser, laissez-moi vous dire que votre attitude, vos vêtements, et même cette coiffure si stricte, disent le contraire.
— Mais qu’est-ce que vous racontez ?
Elle croisa fermement les bras pour se retenir de gifler son visage condescendant.
— Regardez-vous, debout, les bras croisés… Tout votre corps ne dit qu’une chose : « Ne me touchez pas ! »
Jennifer décroisa les bras. Elle resta debout, figée, et serra les poings. Entre ses dents, elle persifla :
— Donc, d’après vous, une coiffure sobre est un indice de frigidité ? Et préférer un ensemble classique à une robe de cocktail sans bretelles montre à tout le monde que je suis sexuellement inhibée ?
— C’est vous qui le dites.
S’il s’était montré dédaigneux, s’il avait ne serait-ce qu’esquissé le moindre sourire, elle lui aurait arraché les yeux. Mais il la regardait avec l’air sérieux de quelqu’un qui se faisait du souci pour elle. Pour elle en tant que patiente ! Il n’avait pas la moindre idée de qui elle était, et elle en était outrée autant que soulagée.
— Jennifer, s’il vous plaît, ne le prenez pas mal. Je voulais juste vous dire que j’avais reporté votre rendez-vous pour que vous puissiez voir Sylvia à son retour. Et je voudrais que vous pensiez sérieusement à vous faire aider. En tant que psy, vous seriez la première à conseiller à une femme souffrant du même problème d’en parler à quelqu’un.
Ooooh ! Il la voyait donc vraiment comme une vieille fille frigide qui avait si peur des hommes qu’elle ne pouvait même pas se soumettre à un examen médical ? Jennifer serra les dents. Elle allait lui montrer à quel point il se trompait. Les mains tremblantes, elle commença à défaire les petits boutons de sa veste grise.
Enfin, triomphante, elle l’ôta d’un coup sec. La veste à la main, elle lui fit face, sa poitrine plantureuse se soulevant au rythme de sa respiration sous le bustier de sa robe sans bretelles.
Si elle n’avait pas été si en colère, elle aurait ri de son air stupéfait.
— Et que diriez-vous de prendre votre psychanalyse et de… (Elle ne parvint pas à trouver quelque chose d’original.) … de vous la mettre où je pense ?
Elle se retourna brusquement, puis le regarda et ajouta d’une voix sifflante :
— Et au fait, docteur Penrose, vous n’êtes pas mon médecin. Alors laissez tomber.
Matt la regarda s’éloigner au pas de charge. Mais, pour la première fois, il la voyait comme un homme voit une femme. La veste grise dissimulait un corps voluptueux, avec des rondeurs juste là où il fallait. Et quel corps ! Jamais il ne l’aurait imaginée comme ça ! Il se souvint du collant transparent qu’elle avait abandonné dans son cabinet. Comme beaucoup d’hommes, il raffolait de ce genre de lingerie. Il aimait surtout les enlever. Portait-elle ce soir une autre paire de collants fins ?
Elle n’était pas sa patiente ? Tant mieux. Un sourire se dessina sur son visage. Peut-être était-il allé trop loin. En tout cas, elle avait l’air de le penser. Mais alors, comment expliquer sa réaction de l’autre jour ? Jennifer Monroe était une énigme. Une énigme qu’il se ferait un plaisir d’élucider. Et elle n’était pas sa patiente, comme elle le lui avait sèchement fait remarquer. Son sourire se fit plus franc. Il fallait absolument qu’elle revienne lui parler. Vu son état d’énervement, il avait plus de risques de finir étranglé par cette veste qu’elle tordait dans ses mains que de lui parler s’il tentait de l’approcher à moins de quinze mètres durant la soirée.
Matt se leva et la suivit discrètement tandis qu’elle traversait la salle en s’arrêtant de temps à autre pour saluer des connaissances. Quand enfin elle s’arrêta à côté d’une femme incroyablement belle, il alla sans se presser à l’un des bars de la salle et commanda un scotch avec de l’eau. Il resta au bar et continua à observer Jennifer en sirotant son whisky.
— Ça vaut le coup d’œil, hein ? bredouilla une voix avinée non loin de lui. D’habitude elle se cache, mais je l’ai vue à la piscine. C’est ma voisine. Les nichons qu’elle a ! J’en ai l’eau à la bouche !
Matt jeta un coup d’œil au gros lard qui chancelait à ses côtés. On se demandait vraiment comment faisait cet ivrogne rougeaud pour ne pas suffoquer dans son col blanc trop serré.
— Je vous demande pardon ? dit-il d’une voix glaciale.
— La petite sainte-nitouche et ses gros nibards.
Matt serra les poings. Il se sentit soudain très protecteur vis-à-vis de celle que lui-même lorgnait une minute auparavant. Il n’avait qu’une seule envie, taper sur ce type pour qu’il la ferme.
— Vous êtes ivre, je vais donc faire comme si je n’avais rien entendu.
— Pourquoi, vous êtes son père ? fanfaronna l’ivrogne d’une voix sonore.
Des gens se retournèrent.
Jennifer chercha des yeux ce que tout le monde regardait et aperçut Matt en grande conversation avec son voisin, Lucas Wyman, le plus gros pervers de Dallas. C’est la goutte d’eau qui met le feu aux poudres, se dit-elle, mélangeant les métaphores dans sa colère. Elle frémit en songeant à son voisin aux yeux baladeurs – aux yeux et aux mains, s’il en avait l’occasion.
Soudain, elle comprit que Matt et Wyman étaient en train de parler d’elle. Et connaissant Wyman, la discussion devait tourner autour de la partie de son anatomie qu’il préférait. Cette fois, elle vit rouge. Elle se serait crue assez mûre pour ne plus se formaliser d’un comportement aussi immature. Mais Matt avait réveillé en elle son émotivité d’adolescente. Et la douleur qui allait avec.
Elle attrapa une autre coupe de champagne sur le plateau d’un serveur. Matt ne valait pas mieux que Wyman. Cette humoriste devait avoir raison : tous les hommes étaient des porcs. Combien de fois avait-elle dû supporter des regards insistants posés sur ses seins quand on lui présentait quelqu’un ? Elle prit une grande inspiration, gonflant la poitrine.
— Jen, ça va ? s’inquiéta Alva.
Elle suivit son regard et reprit d’un air dégoûté :
— Berk ! Lucas Wyman ! Ils laissent entrer des mecs comme lui à ce genre de soirée ?
Toute sa vie, depuis l’âge de douze ans, Jennifer avait été tourmentée par l’attention trop prononcée des hommes pour son corps, qui lui gâchait la vie. Elle devait s’habiller de façon à dissimuler ses formes pour pouvoir être prise au sérieux au travail. Même ce soir, elle portait une robe dont le côté sac à patates n’avait pas échappé à ce maudit Matt Penrose.
Rien qu’une fois, elle aurait bien voulu montrer aux hommes ce que ça faisait, d’être vu comme un objet sexuel. D’être sans cesse reluqué.
— Jen ? Tu connais cet homme qui parle avec Wyman ? demanda Alva.
Jennifer le regarda avec fureur en sirotant son champagne et vit qu’il s’avançait vers elles.
— Oui, je le connais.
— Je suis désolé, dit Matt en les rejoignant. J’ai fait une erreur.
Matt sourit à Jennifer. Quand il la regarda dans les yeux, ces yeux gris qui lançaient des éclairs, il eut une nouvelle fois l’impression de la connaître. Il fronça les sourcils et fouilla dans sa mémoire.
Jennifer soutint son regard. Sans détourner les yeux, elle dit :
— Si tu veux bien nous excuser, Alva, le docteur Penrose et moi avons des choses à nous dire.
— Mais, Jen…
Jennifer ignora l’objection de son amie.
— Par ici, s’il vous plaît, docteur Penrose, dit-elle en l’invitant à la suivre dans le hall d’entrée.
Elle ne pouvait peut-être pas donner une leçon à tous les hommes, mais à un seul, certainement. À celui-ci. Humm… Elle remettait ses scrupules à plus tard. Elle s’enfonça dans un divan et lui tendit la main, l’invitant en silence à venir s’asseoir auprès d’elle. D’un air grave et d’une voix délibérément rauque, elle fit mine d’avouer :
— Oh, docteur, vous aviez raison. Je crois qu’à présent ça ne sert à rien d’essayer de le cacher.
Elle se rendit compte qu’elle en faisait un peu trop et se racla la gorge.
— En fait, reprit-elle, j’ai une confession à vous faire. Tout ce que vous avez dit est vrai. Oh, docteur, je suis une menteuse, un charlatan. J’ai peur des hommes. Ils me terrifient. Je suis complètement bloquée sexuellement.
Elle prit une grande inspiration, sachant que sa poitrine allait se gonfler dangereusement sous son bustier.
Profitant de sa distraction, Jennifer réfléchit au meilleur moyen de le piéger. Elle allait lui donner une leçon qu’il n’était pas près d’oublier.
Quand j’en aurai fini avec lui, se jura-t-elle, Matt Penrose ne saura plus faire la différence entre un télescope et un stéthoscope.
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