Un seul regard
Chapitre 11
— On va faire une balade, Ed et moi, dit Veronica après le déjeuner. (Elle montra la cuisine.) J’ai fait le repas, vous pouvez tout nettoyer. Je vais faire en sorte d’être partie assez longtemps pour que vous ayez le temps de faire du bon travail.
Après leur départ, Matt aida à débarrasser la table.
— Je vais laver la vaisselle. Tu veux rincer, Jennifer ?
S’il parvenait à s’isoler avec elle, ils pourraient peut-être commencer à se sortir de cette comédie où ils s’étaient embourbés. Le moment était venu de s’expliquer.
— Il vaut mieux laisser Alva rincer. Moi, j’essuierai et je rangerai, puisque je sais où vont les affaires.
— La cuisine est assez grande pour qu’on tienne tous autour de l’évier ? demanda Alva.
Jennifer donna un coup de coude à son amie et lui jeta un regard suppliant.
— Ce n’est pas que j’essaie de m’en tirer sans rien faire, dit Alva en s’emparant d’un torchon. Tu viens, Bill ? Pour nous tenir compagnie.
— D’accord, j’adore le travail, dit Bill. Je pourrais passer des heures à regarder les autres travailler.
Alva le frappa avec son torchon. Il glapit et l’attrapa par la taille, puis la souleva et s’assit sur une chaise avec elle sur les genoux. Alva poussa un cri aigu et se débattit, mais sans grande conviction. Lorsque Bill se mit à frotter son nez contre sa nuque, Alva se laissa aller contre lui avec un soupir.
Jennifer sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle cligna furieusement des paupières pour dissimuler son trouble. Quelle charogne, se dit-elle en jetant à Matt un regard mauvais. Voilà ce qu’il avait fait d’elle : il l’avait rendue aussi pleurnicheuse qu’une adolescente amoureuse.
L’air renfrogné, Matt regarda le couple s’amuser et versa du liquide vaisselle dans l’évier.
— C’est parti, dit-il en attrapant la pile de bols graisseux.
On dirait que Bill et Alva ont trouvé un terrain d’entente, se dit-il. Apparemment, Alva ne trouvait pas son pêcheur si ennuyeux que ça. À présent, s’il pouvait se retrouver seul avec Jennifer, peut-être arriveraient-ils eux aussi à trouver un arrangement.
— Je vais devoir aller en ville en fin de journée, Jennifer, dit-il sans la regarder. Tu veux m’accompagner ?
Jennifer le regarda, surprise par la question.
— Pourquoi pas, répondit-elle lentement.
Elle lui prit le bol dégoulinant des mains, le rinça et l’essuya avant de le poser sur le plan de travail.
Alva bondit des genoux de Bill.
— Pousse-toi, c’est mon boulot, dit-elle en se plaçant entre Matt et Jennifer.
Elle s’empara du bol suivant, le rinça et le tendit à Jennifer.
Jennifer poussa un soupir. Je suppose que ça me servira de leçon, songea-t-elle. Je m’arrange toujours pour qu’Alva s’interpose entre nous, mais elle arrive toujours quand je ne veux plus qu’elle intervienne. Et elle ne veut jamais comprendre qu’il faut qu’elle s’en aille.
— Bill, mets cette radio qui passe des vieux tubes. J’ai oublié mon iPod, et on a besoin de musique, dit Alva.
Il s’exécuta. Après une page de publicité, la radio joua la reprise de Sea of Love, des Honeydrippers. Bill monta un peu le volume.
— Mes parents adorent danser sur cette chanson, dit-il.
Alva s’essuya rapidement les mains avec son torchon.
— Viens là, Bill.
Elle se jeta dans ses bras et tous deux commencèrent à danser autour de la table de la cuisine, puis sortirent sous le porche.
Matt ferma le robinet et prit une serviette en papier. Après s’être séché les mains, il se tourna vers Jennifer.
— Approche, murmura-t-il en la prenant dans ses bras.
Mais, au lieu de se mettre en position pour danser, il entoura sa taille de ses bras, la forçant à poser les siens sur ses épaules. Lentement, elle glissa les mains autour de son cou.
— J’aime beaucoup cette chanson, moi aussi, dit Jennifer.
Et je t’aime, avait-elle envie de dire. Elle avait accepté l’idée. Peut-être l’avait-elle toujours aimé. Elle soupira. Elle avait souvent entendu dire que l’amour avait beaucoup en commun avec la folie. Ce qui expliquerait la façon dont elle se comportait depuis qu’elle l’avait rencontré.
Elle plongea les yeux dans les siens et commença à se balancer au rythme de la musique. Lorsque Matt l’attira plus près et que ses seins vinrent se plaquer contre son torse, elle laissa échapper un gémissement.
Ils se déplacèrent, sensuellement collés l’un à l’autre, poitrine contre poitrine, hanche contre hanche, cuisse contre cuisse. Elle sentait son souffle sur son visage tandis qu’elle le regardait au fond des yeux. Délibérément, il frotta son corps contre le sien et se délecta de sa respiration haletante.
— Combien de temps vas-tu encore m’aguicher comme ça ? souffla-t-il.
Il fit glisser ses mains sous ses fesses et la souleva pour que son corps se colle parfaitement au sien.
— Combien de temps vas-tu me faire attendre avant d’éteindre ce feu qui brûle entre nous ? reprit-il.
La chanson se termina. Il arrêta de bouger.
— Je sais que tu me désires autant que tu me désirais à quatorze ans. Autant que je te désirais à l’époque, et autant que je te désire à présent. Arrête de faire ton allumeuse.
Jennifer leva la tête.
— Je ne suis pas une allumeuse.
— Alors arrête de te comporter comme telle.
— C’est ça que tu penses ?
— Allez, Jenny, grandis un peu. Arrête tes jeux puérils. Je n’en peux plus.
Elle le repoussa et se recula.
— Donc, en gros, je suis une allumeuse puérile ?
Matt laissa éclater toute sa colère.
— Oui ! Oui. C’est ce que je pense. Du moins quand j’arrive à penser !
Il se passa la main dans les cheveux et lui tourna le dos. Puis il se retourna.
— Tu m’as tellement embrouillé que je ne sais presque plus comment je m’appelle. Je n’ai jamais été aussi frustré de toute ma vie. Si j’avais un peu de bon sens, je rentrerais à Dallas sur-le-champ.
— Alors vas-y ! cria Jennifer. Qu’est-ce qui te retient ?
— Je ne sais pas. Je suppose que j’ai envie de savoir si tu es aussi bonne au pieu que ce que j’ai imaginé pendant toutes ces années, lâcha Matt.
Cette dernière pique l’atteignit au cœur. Était-ce la seule chose qui l’intéressait chez elle ?
— Ça, tu ne le sauras jamais, répliqua-t-elle. Alors profite bien de tes fantasmes, car il n’y a aucun risque que je me retrouve dans ton lit un jour.
Il croisa les bras et planta son regard dans le sien.
— Oh, je n’en suis pas si sûr. Si je me souviens bien, c’est toi qui as essayé de me mettre dans ton lit, il y a quelques jours.
Jennifer rougit, furieuse. Il tendit la main et fit courir son doigt sur le devant de sa chemise, s’arrêtant sur son téton durci.
— Tu vois, tu es excitée rien que d’y penser, chuchota-t-il, les yeux luisants de désir.
Jennifer repoussa sa main.
— Toi aussi, tu aimes jouer à des jeux puérils, Matt. Tu sais qui je suis depuis des jours, mais est-ce que tu l’as dit ? Non. Tu étais trop occupé à essayer de me séduire en faisant semblant de m’aider.
— Eh bien, n’est-ce pas le jeu auquel on a joué tous les deux ? Le jeu de la séduction ? Et ce, depuis le début, depuis que tu t’es enfuie de mon bureau ?
Exaspérée, elle serra les dents.
— Comme je te l’ai déjà dit, je ne me suis pas enfuie de ton bureau. J’ai été appelée pour une urgence.
Il renâcla.
— D’accord. Tu me prends vraiment pour un con ?
— Attends, je ne sais pas trop. Laisse-moi réfléchir… rétorqua Jennifer.
— C’est exactement le genre de réponse infantile que j’attendais de toi.
— Infantile ? Moi ? Ce n’est pas moi qui passe mon temps à me déshabiller pour exhiber mon corps, en faisant passer ça pour de l’altruisme.
— Hé, vous deux, baissez d’un ton, les interrompit Alva depuis le pas de la porte. Vous gâchez l’ambiance.
Jennifer jeta un regard noir à Matt. Quel crétin sans cervelle !
— Retournez donc à Dallas, docteur Penrose. Vous n’aurez pas ce que vous êtes venu chercher. Ni maintenant ni jamais.
Matt la regarda sortir en trombe. Les choses ne s’étaient vraiment pas déroulées comme il voulait. Il se frotta les yeux. Mais qu’est-ce qui lui prenait ? Il n’arrivait pas à formuler ce qu’il avait réellement à l’esprit. Il entendit claquer la porte d’entrée.
— Wouaouh, fit Alva. Je n’avais jamais vu Jennifer dans cet état. Je vais aller voir si elle va bien.
Matt regarda Bill, qui lui faisait de grands sourires.
— Tu savais que les parents de Jennifer étaient assis dehors, sur les marches du porche ?
— Oh non, gémit Matt en fermant les yeux. Je ferais mieux d’aller faire mon sac avant qu’Ed se pointe avec un fusil.
La porte qui menait sous le porche grinça. Ed et Veronica entrèrent. Matt se raidit et regarda le père de Jennifer bien en face.
— Vas-y, Vero, je te rejoins dans un instant, dit Ed.
Matt se prépara à la confrontation. Veronica passa à côté de lui sans mot dire, mais elle avait l’air de contenir un éclat de rire. Il ouvrit la bouche pour s’excuser et leur assurer qu’il ne voulait pas de mal à Jennifer, mais Ed l’interrompit.
Avec un grand sourire, il dit :
— C’est l’enfer, les préliminaires, hein mon gars ?
À cette question imprévue, Matt éclata de rire. Il rit si fort que des larmes lui montèrent aux yeux.
— C’est comme ça que vous appelez ça ?
— Ouaip, surtout quand c’est aussi mal barré que ce que je viens d’entendre. (Il soupira.) Ce doit être vrai, ce qu’on dit. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…
Il traversa la cuisine et suivit sa femme à l’extérieur.
— Jennifer, si on rentrait s’asseoir pour en parler au calme ? proposa Alva en contournant un buisson d’épines.
— Il est toujours là, ce type ?
— Quel type ? demanda Alva.
Quand Jennifer se retourna pour mieux la fusiller du regard, Alva soupira.
— D’accord, d’accord. Oui, Matt était toujours là quand je suis sortie.
— Alors, je ne rentre pas.
— Tu fais ta bécasse, là, non ?
Jennifer s’arrêta et s’assit sur une souche.
— Peut-être, mais je suis tellement en colère que, s’il me refait son sale petit sourire satisfait, je lui arrache les yeux.
— Vous vous êtes tous les deux comportés comme des gosses de cinq ans, dit Alva.
Devant le visage renfrogné de Jennifer, Alva se mit à rire.
— Laisse tomber. Je sais qu’il est inutile de te faire la leçon sur les relations entre personnes et la nature humaine. Après tout, tu es psychologue, et si tu avais une réaction irrationnelle, tu l’admettrais sans problème, n’est-ce pas ?
— Ouais, j’imagine, grogna Jennifer, gênée de s’être laissée emporter.
Finalement, après quelques minutes de silence, Alva annonça :
— Je rentre à la maison. Tes parents doivent se demander ce qui se passe.
Alva n’avait pas fait trois pas que Jennifer s’était levée et l’appelait :
— Attends ! Je viens avec toi. Après tout, en tant que psychologue diplômée, je devrais être capable d’agir en adulte raisonnable pendant le reste du week-end, dit-elle d’un ton sarcastique.
— Ah, je préfère ça !
Quand elles entrèrent, Ed était là.
— Je crois que je vais prendre ma veste. Il commence à faire frisquet, dehors. (Il sourit.) Allez, Jenny, viens pêcher. Ta mère veut un tas de poisson pour le dîner. Bill et Matt nous attendent sur le bateau.
Elle hésita.
— Je crois que je ne vais pas venir, papa.
— Ah non, Jenny, tu ne vas pas céder devant Matt, quand même ?
Jennifer rougit.
— Comment ça ?
— Ton ami le docteur pense que tu as exagéré tes talents de pêcheur. Il dit que tu parles beaucoup, mais que tu n’agis pas. Et je crois qu’il a ajouté quelque chose, comme quoi ce serait une habitude chez toi.
— Le sale petit…, cracha Jennifer, oubliant qu’elle avait décidé d’être raisonnable.
— Je lui ai dit que tu allais lui montrer de quoi tu es capable, dit Ed.
— Vas-y, papa. Retiens-moi le bateau, je vais chercher ma veste, dit-elle en se ruant dans sa chambre.
Lorsqu’elle arriva au ponton, son père était en train de régler le moteur.
Bill descendit du bateau.
— Je crois que je vais rester avec Alva, finalement, dit-il avec un sourire indolent. Ed a décroché le trophée, alors à quoi bon essayer de faire mieux ?
Il prit sa canne et sa boîte à appâts, puis remonta la jetée d’un pas rapide.
Ed s’essuya les mains sur un bout de tissu et aida Jennifer à grimper à bord. Matt, assis à l’arrière, faisait tourner entre ses doigts un leurre qu’il s’apprêtait à fixer à sa ligne.
Jennifer s’assit dans le siège baquet à côté de son père. Celui-ci fit démarrer le moteur et s’éloigna du ponton. En quelques minutes, ils volaient sur l’eau. Ed souriait de toutes ses dents.
Le soleil avait brillé toute la journée, et il faisait encore chaud. Jennifer ôta sa veste et la plaça sur le dossier de son siège. Elle essaya de ne penser qu’aux poissons. Au moins, son père paraissait de bonne humeur.
Soudain, le moteur commença à avoir des ratés. Ed enfonça l’accélérateur jusqu’à ce que le bruit de l’engin redevienne régulier. Quand il reprit ses soubresauts, Ed ralentit pour qu’ils puissent de nouveau s’entendre parler.
— Je vais m’arrêter au ponton devant chez Johansen pour lui faire écouter ce moteur, dit-il.
Quelques minutes plus tard, il coupait le contact et se laissait dériver jusqu’au ponton. Avant que Jennifer et Matt puissent faire un geste, il avait sauté à terre et amarré le bateau.
— Ne bougez pas, je reviens.
Jennifer le regarda s’éloigner, horrifiée à l’idée de rester seule avec Matt. Elle était si tendue qu’elle commença à avoir mal au dos. Elle roula des épaules et étira les bras au-dessus de la tête.
— On ressort ses vieux trucs ? railla Matt d’une voix tendue.
Jennifer se retourna d’un bloc.
— Si tu penses que j’essaie de te séduire, c’est que tu as un ego fort démesuré, dit-elle avec froideur, tendant délibérément les bras sur les côtés pour faire ressortir sa poitrine, avant de les laisser retomber nonchalamment.
Il pinça les lèvres.
— Et, dans une minute, tu vas sortir un bol de fraises et les déguster une à une en me regardant droit dans les yeux ? s’esclaffa-t-il. Franchement, Jennifer, tu n’aurais rien pu trouver de plus original ? Il n’y a pas plus cliché que les fraises.
Elle rougit et lui tourna le dos. Qu’il se contente de regarder cette partie de mon corps, se dit-elle.
Ed revint quelques minutes plus tard.
— Ma chérie, Johansen est sur le lac, du côté de chez Murphy. Vous pourriez conduire le bateau là-bas pour qu’il écoute le moteur en marche ?
— Bien sûr, grimpe.
— Non, allez-y. Je dois parler aux juges du tournoi, pour mon poisson. Ils ont des tas de déclarations à me faire signer. Tu sais, jurer que je n’ai pas acheté un poisson surgelé avant de le balancer dans le lac. Les trucs habituels. Allez là-bas, j’aurai fini quand vous reviendrez.
Jennifer aurait préféré plonger nue dans le lac et nager jusqu’à chez Murphy plutôt que de se retrouver seule sur le bateau avec Matt, mais elle ne pouvait l’avouer à son père.
— D’accord, papa, dit-elle, résignée.
— On sera de retour dès que possible, ajouta Matt.
— Prenez votre temps, répondit Ed en détachant l’embarcation.
Il lança l’amarre à Matt, puis fit demi-tour et redescendit vers chez Johansen.
— Qu’est-ce que tu mijotes, Ed ? demanda Johansen en lui tendant une tasse de café.
— Oh, je donne à deux gamins une chance d’aller au bout de leurs préliminaires.
Il sortit son portable de sa poche et appela Veronica :
— Bon, c’est fait. Si tu nous faisais un bon ragoût pour le dîner ? Jenny et Matt vont être morts de faim en rentrant. (Il sourit et écouta un instant.) Ouaip. Ils devraient tomber en panne d’essence en arrivant à la crique, près de chez Murphy. Pour la suite, la balle est dans leur camp. Je leur donne quelques heures, puis j’irai les remorquer.
Jennifer appuya à fond sur l’accélérateur. Le bateau fit un bond en avant, envoyant violemment Matt au fond de son siège.
— Tu ferais mieux de t’accrocher ! cria-t-elle avec un sourire satisfait.
Les gouttelettes d’eau étaient comme de la glace sur sa peau. À cette vitesse, Matt ne pourrait lui assener ses remarques acerbes.
Matt s’agrippa au bord de l’embarcation et se mit péniblement sur ses pieds. Profitant d’une embardée, il attrapa le dossier du siège passager.
Jennifer sursauta et scruta son regard furibond tandis qu’il prenait place à ses côtés. Elle serra les dents et se concentra sur l’eau du lac. Le vent s’engouffrait dans sa chemise. Elle aurait dû remettre sa veste avant de repartir.
— Tu es en train d’essayer de nous tuer ? cria Matt.
— Ne sois pas ridicule. Je sais ce que je fais.
— Tu ne sais rien du tout. Et maintenant, ralentis ! rugit-il.
Jennifer appuya un peu plus sur l’accélérateur.
— Mêle-toi de tes oignons ! cria-t-elle en dépit du claquement de ses dents.
Loin devant, elle aperçut la petite crique que côtoyait la cabane de Murphy. Alors qu’elle s’apprêtait à accélérer de nouveau, le moteur eut un hoquet. Matt s’empara de l’accélérateur. Son bras s’appuya sur la poitrine de Jennifer, qui perdit son calme.
— Bas les pattes, espèce de porc.
Il fit ralentir l’embarcation.
— Ne prends pas tes rêves pour des réalités, ma chérie, j’essaie seulement de sauver ta peau.
— Ne m’appelle pas « ma chérie » !
Elle essaya de reprendre l’accélérateur, mais il ne lâcha pas. Son bras resta collé contre la poitrine de Jennifer, la caressant à chaque mouvement que lui imprimaient les roulis du bateau.
Ce contact prolongé attisa la colère de Jennifer. Quand enfin il abandonna la manette, elle manœuvra prudemment pour entrer dans la petite crique bordée de rochers. Le moteur s’arrêta. Surprise, Jennifer regarda Matt.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, haletant.
— Le moteur.
Elle pressa le démarreur, qui ne fit que tourner dans le vide.
Matt jeta un regard circulaire autour d’eux.
— Où est passé ce Johansen ?
Pour la première fois, Jennifer se rendit compte que leur bateau était le seul dans la baie tachetée de soleil.
— Je ne sais pas.
Elle réessaya de lancer le moteur.
— Tu ferais mieux d’arrêter. Tout ce que tu vas réussir à faire, c’est bousiller le démarreur.
Matt se pencha sur le compartiment situé sous le banc, à l’arrière du bateau.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je jette l’ancre. Je n’ai pas envie de dériver vers ces rochers.
Jennifer approuva.
— Bonne idée.
Elle parcourut la baie des yeux, se demandant si Johansen était déjà parti ou s’il n’était pas encore arrivé.
— Ohé ! cria Matt. Il y a quelqu’un ?
— Ça ne sert à rien. (Jennifer se leva avec précaution dans le bateau qui tanguait doucement.) Les Murphy habitent en ville, dans la même rue que mes parents. Ils ne viennent au lac que quand il fait chaud.
— Ils ont peut-être fait une exception pour ce week-end.
Matt porta une main à son front pour former une visière et tenta d’apercevoir la maison, dissimulée derrière la berge.
— Aucune chance. Ils sont partis en Floride la semaine dernière, pour voir leur fille. Ils ne reviennent pas avant un mois.
Il observa les alentours.
— En gros, on est coincés tout seuls au milieu du lac.
— Quelque chose comme ça…
Ils étaient seuls. Isolés. Elle sentit son cœur battre la chamade.
— Il n’y a que toi, moi et le lac, dit Matt en se rapprochant progressivement.
Le bateau tanguait doucement. Il s’assit à côté d’elle.
— Personne pour nous interrompre. Pas moyen de s’enfuir. Tout le temps qu’il nous faut.
— Je suis sûre que mon père va venir nous chercher, si on ne revient pas vite.
Jennifer essaya d’injecter un semblant de raison dans la folie qui la tentait.
— J’ai laissé mon portable à la maison. Tu as le tien ?
Il tapota ses poches.
— Non.
Les rayons du soleil commençaient à se faire brûlants, et elle s’éventa le visage.
— Tu as trop chaud ? s’enquit-il d’une voix douce et suggestive.
Son cœur s’emballa. Elle laissa retomber sa main.
— Non, pas du tout.
— Je voulais qu’on s’explique, mais on a toujours été distraits ou interrompus. Et les émotions brouillent les cartes.
— Eh bien c’est parfait, en ce moment il n’y a rien pour brouiller quoi que ce soit, et je doute que quelqu’un vienne nous interrompre. Alors vas-y.
— Tu ne vas pas te mettre dans tous tes états ?
— Je n’en ai pas l’intention, non.
— Très bien. Tu te souviens, quand j’ai dit que je savais que tu me désirais depuis tes quatorze ans ?
Jennifer se hérissa.
— Oui, je me souviens. Tu reviens encore là-dessus ?
— Tu ne m’as pas laissé finir. Alors, voici ce que tu as refusé d’entendre : je te désirais aussi, après ce rendez-vous. Mais j’avais déjà des vues sur toi avant, et j’ai passé beaucoup de temps, après le lycée, à penser à toi. Maintenant, je voudrais savoir si la réalité est à la hauteur de ce que j’ai pu imaginer.
— Il n’y a que le sexe qui t’intéresse ! s’offusqua Jennifer, le souffle court. (Elle se demandait s’il y aurait encore quoi que ce soit entre eux une fois qu’elle lui aurait donné ce qu’il voulait.) Ça me dépasse, comme les hommes se laissent commander par une si petite partie de leur corps.
Matt esquissa un sourire.
— Tu n’as pas encore vu cette partie de mon corps, alors tu ne devrais peut-être pas préjuger de sa taille.
— Laisse-moi deviner, se moqua-t-elle. C’est un élément majeur de ton anatomie ?
— En ce moment, oui, mais je te laisserai juger par toi-même.
Jennifer retint son souffle. Involontairement, son regard glissa vers l’entrejambe de Matt.
— Rien que la caresse de tes yeux le fait durcir, dit-il.
Jennifer céda à l’envoûtement de sa voix et le laissa l’attirer à lui. Dès qu’elle fut dans ses bras, il sembla perdre toute retenue.
Il plongea les mains dans ses cheveux et colla sa bouche à la sienne, plongeant la langue dans sa bouche. Elle n’aurait pu s’empêcher de l’embrasser, même si elle l’avait voulu.
Elle s’abandonna à ce baiser, se délectant de sa puissance. Machinalement, elle commença à déboutonner la chemise de Matt.
— Je te veux, Jenny, maintenant. Je ne peux pas attendre une minute de plus.
Ses mains tremblaient quand il écarta les pans de la chemise de Jennifer. En un instant, il l’avait ouverte, ainsi que son soutien-gorge qui fermait sur le devant, révélant des seins parfaits.
— Tu as la plus belle poitrine que j’aie jamais vue. (Il en embrassa les rondeurs avec une sorte de vénération.) J’ai l’impression d’avoir attendu ce moment toute ma vie. Enfin, ils m’appartiennent.
Ces mots la glacèrent. C’était exactement ce dont Matt s’était vanté, d’après son ami. Il avait accepté un pari pour savoir si ses seins étaient vrais. Le souvenir lui fit comme un coup de couteau en plein cœur. Mais elle était prisonnière de cette passion qui ne cessait de croître. Même ces mauvais souvenirs ne pouvaient l’empêcher de le désirer.
Avant qu’elle ait pu dire un mot, ou même songer même à le repousser, il glissa ses mains sur sa poitrine, caressant de son pouce ses mamelons tendus. Jennifer poussa un cri, qui se répercuta dans la crique silencieuse.
Une corde sembla se tendre entre sa poitrine et son sexe. Ce qui lui restait de raison s’évanouit lorsqu’il referma la bouche sur son téton et le suça très fort. Le plaisir était intense. Jennifer pressa la tête de Matt contre son corps. Elle ne pouvait plus que gémir et lui offrir son deuxième sein.
Ses jambes tremblaient si fort qu’elle tenait à peine debout. Elle sentit les mains de Matt qui défaisaient sa ceinture et ouvraient le bouton de son jean. Elle entendit le bruit d’une braguette qu’on ouvre, puis d’une deuxième.
— Mais comment ? Et où ? demanda-t-elle, dans un état d’ahurissement.
— Je m’en occupe.
Matt parcourut le bateau des yeux. Il avait presque oublié où ils se trouvaient. Il rassembla les coussins et les arrangea. Puis il s’agenouilla aux pieds de Jennifer pour lui ôter ses bottes. Il la débarrassa rapidement de son jean et de sa culotte, et se dévêtit lui-même en un instant.
Le bateau tangua. Matt la prit dans ses bras et la retint, caressant son corps comme s’il ne pourrait jamais s’en rassasier.
— Tu as froid ?
Il lui remit sa chemise sur les épaules.
Jennifer secoua la tête.
— C’est plutôt le contraire. (Elle le regarda et sourit.) Finalement, tu avais raison de vanter cette partie de ton corps.
Elle rit doucement. Elle savait qu’ils devaient avoir l’air complètement cinglés, tous deux debout, entièrement nus, sur un bateau qui ballottait, mais elle s’en fichait.
— Je vais faire en sorte que tu aies bien chaud, dit-il.
Un long moment, ils se regardèrent dans les yeux. Puis Matt caressa à deux mains la poitrine de Jennifer, lui titillant le bout des seins en décrivant des cercles avec ses paumes. Elle renversa la tête en arrière, son corps fébrile traversé de longs frissons.
Il fit courir ses mains le long de son ventre plat, et ses doigts se faufilèrent dans les douces boucles blondes qui se dessinaient à la naissance de ses cuisses. Il les caressa, et elle se sentit fondre. Il s’assit sur les coussins qu’il avait arrangés, puis s’y étendit.
— J’aurais préféré un lit et des heures entières pour te satisfaire, mais on devra s’en contenter. Pour le moment.
Il l’attira sur lui. Il était dur comme le roc, et possédait tout ce qu’elle pouvait désirer.
— Dans la poche de mon pantalon, dit-il d’une voix languissante.
Jennifer attrapa son jean, sortit de la poche le petit sachet argenté et le lui tendit. Il avait tout prévu. Il savait que cela arriverait. Le voir enfiler le préservatif la fit vibrer d’excitation. Elle se dressa sur ses genoux et le prit en elle. Lentement. Doucement. Ses yeux ne quittèrent pas les siens tandis qu’elle descendait sur son sexe érigé. L’intensité de ce qu’elle ressentit la bouleversa. Rien d’autre ne comptait, à présent. Rien d’autre qu’exprimer tout l’amour qu’elle éprouvait pour lui.
Matt gémit et finit par fermer les paupières. Il se mordit la lèvre inférieure pour tenter de se maîtriser. Lorsqu’elle gémit en ondulant contre lui, il rouvrit les yeux.
— Jenny ? Ça va ?
— Mieux que jamais, murmura-t-elle.
Il tendit les mains vers sa poitrine. Un frisson la traversa. Elle gémit de nouveau et posa ses lèvres sur les siennes. Leurs langues se rencontrèrent. Il abandonna ses seins pour venir lui caresser les hanches. Il la souleva et la laissa glisser lentement sur lui. Son souffle se brisa tandis qu’il allait et venait en elle.
— Encore, souffla-t-elle. Plus fort.
Elle ravala les autres mots qu’elle aurait voulu prononcer et savoura le plaisir qu’il lui donnait. Cette magie animale, c’était tout ce qu’il pourrait lui offrir. La croirait-il seulement si elle lui avouait qu’elle l’aimait ? Ou penserait-il qu’elle se moquait de lui ? Leurs corps étaient moites et glissants. Elle n’avait jamais rien ressenti de pareil. D’aussi merveilleux. L’orgasme la prit par surprise, et elle cria. Les mouvements de Matt se firent plus rapides, plus violents. Il se laissa emporter par les pulsations de son corps.
Lorsqu’il jouit à son tour, Jennifer le ressentit comme une gloire personnelle. Elle avait réussi à le mettre dans cet état. Puis elle retomba, épuisée, la tête sur son torse. Elle eut soudain très froid. Il lui caressa le dos, tentant de l’apaiser, l’embrassa dans le cou et lui caressa doucement la poitrine.
— Enfin. Maintenant, je n’aurai plus besoin de me poser toutes ces questions, murmura-t-il en lui déposant un baiser sur le front.
Ces mots firent à Jennifer le même effet que s’il lui avait versé sur la tête un seau empli de l’eau du lac. Elle se leva et, lui tournant le dos, commença à remettre sa chemise avec des mouvements brusques et maladroits.
— Qu’est-ce que tu fais ? Donne-moi quelques minutes, et on refait résonner des échos sur le lac, plaisanta-t-il.
— Non, je ne crois pas. On a eu tous les deux ce qu’on voulait, ça ne rime à rien de recommencer.
S’il te plaît, dis-moi que je me trompe, supplia Jennifer en silence.
Sa réponse le mit hors de lui. Comment pouvait-elle être aussi froide et détachée après ce qu’ils venaient de partager ?
— Si ça fait partie de ta comédie de l’inhibition sexuelle, ne te fatigue pas, je connais la vérité, dit-il sèchement, irrité par sa façon de virer du chaud au froid.
— Tu ne verrais même pas la vérité si elle jaillissait du lac pour te sauter à la figure, répliqua Jennifer.
Piqué au vif, il rétorqua :
— J’ai compris ce que tu préparais depuis le début. Tu crois vraiment que j’ai gobé ton histoire minable de blocage sexuel ? Pour une raison que j’ignore, tu as décidé de me piéger pour m’humilier.
— Une raison que tu ignores ? Comme si tu ne te souvenais pas de ce que tu m’as fait quand j’avais quatorze ans !
— Je n’ai rien fait de mal, à part te croire plus mature que tu ne l’étais. Alors ne fais pas comme si c’était moi qui t’avais fait du tort.
— Tu m’as fait du tort ! Tu as fait ce pari débile avec tes potes, comme quoi tu pouvais aller voir ce qu’il y avait dans mon soutien-gorge ! Et puis tu leur as raconté qu’en plus tu étais allé voir dans ma petite culotte !
— Je n’ai jamais fait ça ! rugit-il, effarouchant une grue qui s’envola.
Elle semblait avoir une telle image de lui qu’il n’en revenait pas.
— C’est ton copain Phil qui m’en a parlé. Il a essayé de reprendre là où tu t’étais arrêté. Et puis, au fait, tu n’avais aucune idée de ce que je préparais. Tu étais complètement pris dans mes filets. Tu tirais tellement la langue qu’on aurait pu laver le sol avec.
— Écoute, chérie.
— Ne m’appelle pas « chérie ». (Jennifer serra les poings.) En ce qui me concerne, c’est terminé. Je t’ai piégé. Tu m’as piégée. On est quittes.
Matt se renfrogna. Il était blessé, furieux et, pire encore, il avait toujours envie d’elle.
Jennifer ramassa sa culotte et s’en servit pour s’essuyer un peu. Puis elle enfila son jean et fourra sa lingerie dans sa poche.
Matt finit par se décider à parler.
— Je ne te comprends pas, Jenny. Vraiment pas.
Elle se retourna pour le voir refermer son pantalon. Juste à temps, puisqu’une autre embarcation venait d’entrer dans la crique.
— Ohé, du bateau ! cria Ed. Johansen est rentré avant vous, alors je me suis dit que j’allais venir vous chercher. Il y a eu un souci ?
Les yeux de Jennifer s’emplirent de larmes, mais elle les refoula avec colère.
— Le moteur est mort, expliqua Matt.
— C’est ce que je craignais. Ils ne l’ont pas bien réparé, dit Ed avec un grand sourire. Attrapez, ajouta-t-il en leur lançant une corde de remorquage.
Ni Jennifer ni Matt ne prononça un mot en rentrant au port. Ils attendirent sur le bateau, le temps que Johansen jette un coup d’œil au moteur. En quelques minutes, ce fut réparé. Jennifer ne posa même pas de questions sur la panne. Elle voulait juste rentrer à la maison et pleurer. Les émotions étaient trop vives, et son corps était trop sensible.
Matt observa Ed et Johansen, qui riaient sous cape. Les vieux renards, se dit-il. Ils avaient fait exprès de le laisser en rade avec Jennifer. Les bras lui en tombèrent. Ed n’avait sûrement aucune idée de ce qui allait se passer. Il rougit légèrement en comprenant que le père de Jennifer l’avait piégé. Ils étaient donc tous pareils dans cette famille ?
Matt ne dit pas un mot sur le chemin du retour. Il descendit du bateau et suivit Jennifer jusqu’à la maison. Il n’arrivait pas à croire que sa vengeance avait ses origines au lycée. Pourquoi ne le regardait-elle pas ? Peut-être ne ressentait-elle rien pour lui ? Peut-être que ce qui s’était passé entre eux était purement physique ? Vide de tout sentiment ? Il l’avait séduite, et elle avait fini par céder à ses avances.
Il prit son portable et alla mettre ses affaires dans le coffre de sa voiture. Il casa sa boîte à appâts et sa canne à l’arrière. Puis il reçut un appel. Et zut. Il n’avait vraiment pas besoin de ça. En écoutant le message, il comprit qu’il devait partir. Ce n’était pas la chose la plus élégante à faire, mais il n’avait pas le choix. Peut-être qu’une fois seule, Jennifer prendrait le temps de repenser à ce qui s’était passé entre eux.
Matt rentra dans la maison pour s’excuser. Jennifer était sous la douche, mais il ne pouvait attendre. Il demanda à Veronica de lui dire qu’il l’appellerait. Elle accepterait peut-être de lui parler après avoir eu le temps de se calmer.
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