Un seul regard
Chapitre 5
La dernière fois que Matt avait transpiré comme ça, c’était à l’université, pendant les entraînements de football. Si le simple fait de consulter ses ouvrages de référence sur la sexualité le faisait suer à grosses gouttes, comment pourrait-il en parler avec Jennifer Monroe ?
Matt referma d’un coup sec le manuel de sexualité féminine. L’aride ouvrage de référence l’avait presque endormi quand il avait dû le lire pour ses études, des années auparavant. Mais, à présent, il semblait lui brûler les doigts. Après avoir parcouru les livres de sa bibliothèque personnelle, des ouvrages qu’il aurait recommandés à toute patiente qui serait venue le voir avec des problèmes de libido, il avait conclu que c’était le seul qu’il pourrait conseiller à Jennifer.
Il soupira et attrapa le téléphone. La veille, quand Jennifer avait demandé à le voir, il avait complètement oublié qu’il devait aller au match des Dallas Cowboys avec Kevin et quelques amis.
Kev allait vraiment mal le prendre, il n’était pas du genre à apprécier d’être lâché pour une femme. D’autant plus qu’il avait enfin eu le courage d’affronter la sienne et de lui annoncer qu’il sortait voir un match de football avec ses potes.
Lorsque son ancien colocataire décrocha, Matt lui annonça la mauvaise nouvelle. Il avait raison. Kev ne se montra pas très compréhensif.
— Et dis-moi, Penrose, qu’est-ce que tu as à faire exactement, qui soit plus important que de voir les Cowboys botter le cul des New-Yorkais ?
— Je te l’ai dit, j’ai eu un imprévu.
— Quoi ? Un bébé à mettre au monde ?
— Non, c’est une femme que je dois voir.
— Super ! lança Kevin avec ironie. Tu t’es enfin décidé à t’amuser un peu dans la vie et tu veux perdre ton temps avec une femme ?
Matt rit.
— Remets-toi, Kev. Et puis, je ne sors pas avec cette femme. Il faut juste que je lui parle.
— Et ça ne pouvait pas attendre ?
— Désolé, mec. Il faut vraiment que je la voie.
En prononçant ces mots, Matt se rendit compte qu’il éprouvait véritablement un immense besoin de la revoir. Mais pas en tant que patiente. Il voulait que leur rencontre soit celle d’un homme et d’une femme. Et c’était loin d’être gagné.
— Bordel ! Si tu savais ce que j’ai subi avec Wendy pour qu’elle accepte de me laisser venir, grommela Kevin.
— Je suis vraiment désolé, s’excusa Matt avec sincérité.
Avant de raccrocher, ils décidèrent qu’ils iraient au prochain match à domicile s’ils parvenaient à trouver des billets.
Matt attrapa ses clés et le gros bouquin, et sortit avec la nette impression de trahir tous les pauvres hommes opprimés comme Kevin. En dépit de son appréhension, il sentait que l’excitation commençait à courir dans ses veines.
En faisant sortir du garage sa Jaguar couleur caramel, il sélectionna le best of des Doobie Brothers et mit le volume à fond. On pouvait le traiter de passéiste, mais il adorait les classiques du rock de la génération de ses parents. Tout au long de son trajet, il essaya de se convaincre que l’excitation qu’il ressentait à l’idée de passer l’après-midi avec la charmante Jennifer Monroe était purement intellectuelle. En même temps, il craignait que ces quelques heures ne durent une éternité.
— Alva, je suis désolée pour cet après-midi, j’avais complètement oublié que j’avais prévu, euh… une séance.
— Mais, Jen, tu ne reçois jamais tes patients chez toi.
— Ce n’est pas vraiment un patient. J’ai juste un truc à faire.
— Tu m’avais promis de m’accompagner au défilé de mode.
— Je sais, je suis désolée. (Jennifer se mordit la lèvre.) Alva, il y a quelque chose qui ne va pas ?
Elle avait décelé une intonation inhabituelle dans la voix de son amie.
Alva rit jaune.
— Ça va très bien. Au fait, ça te dirait d’aller avec Bill Dixon voir l’orchestre symphonique la semaine prochaine ?
— Je croyais que tu aimais bien Bill. Pourquoi essaies-tu de me le refiler ?
— Bill est très gentil, répondit Alva d’un ton indigné. Je n’essaie pas de te le refiler. Mais comme vous aimez tous les deux la pêche, j’ai pensé que ça pourrait marcher entre vous. Lui et moi, on n’a pas grand-chose en commun. Quand il se met à me parler de « millies » et d’arbres de catalpa…
— Ce sont des mollies et des vers de catalpa, qu’on trouve dans les catalpas, qui eux sont des arbres.
— Peu importe. Ce n’est pas ma tasse de thé. Je n’arrive toujours pas à croire que tu aimes ces trucs pourris qui puent.
Jennifer sourit :
— Tu devrais essayer, tu pourrais apprécier.
Alva fit la grimace.
— Ce n’est pas demain la veille qu’on me prendra assise en plein soleil à empaler un pauvre ver sans défense sur un crochet rouillé. Personnellement, je trouve que les gens de la SPA devraient regarder d’un peu plus près toutes ces histoires de pêche.
— Alva, si tu n’aimes pas les sujets de conversation de Bill, tu devrais peut-être tout simplement en proposer d’autres.
— Pour parler de quoi ? Je ne trouve jamais rien à dire quand il est là.
— Toi, tu ne trouves jamais rien à dire ? Grande première !
— Je sais. Dès que je le vois, je n’ai qu’une envie, c’est de coucher avec lui.
— Alva Hernandez ! Laisse-moi le temps de sortir mon agenda, que je marque ce jour d’une pierre blanche.
— C’est ça, vas-y, rigole, fiche-toi de moi. Tu sais ce que ça fait de regarder bêtement, sans rien dire, un mec qui t’explique comment vider un poisson ?
Jennifer éclata de rire.
— Je pense que tu l’intimides. C’est pour ça qu’il parle de pêche tout le temps, il ne sait pas quoi dire. Hier soir, ce n’était que ton deuxième rendez-vous avec lui. De quoi avez-vous parlé au premier ?
— De la BMW bleue qu’il conduisait le jour où on s’est rencontrés. Maintenant, je sais tout sur cette bagnole. Tu peux même me demander le nombre de centimètres cubes de son moteur. Ou me tester sur son système de freinage. Vas-y, pose une question. Je sais tout. Oh, Jen. Je suis en train de tomber amoureuse, j’ai complètement mordu à l’hameçon. (Elle soupira.) Tu vois ? Après à peine deux rendez-vous, je parle déjà poissons.
Jennifer jeta un coup d’œil à l’horloge : il fallait qu’elle raccroche, Matt allait arriver dans une minute.
— Alors, enchaîna Alva, si tu ne veux pas me débarrasser de Bill, qu’est-ce que tu me conseilles ?
— Ouh là, je n’en sais rien. C’est ton problème.
— Allez, Jen, il faut bien que ça me serve à quelque chose d’avoir une psy comme amie. Sérieusement, qu’est-ce que j’en fais, de ce mec ?
— Écoute, répondit Jennifer pour gagner du temps, j’y réfléchis et je te rappelle demain. D’ici là, j’ai un petit service à te demander. Tu veux bien ?
— Dis-moi d’abord ce que c’est.
— Je veux que tu passes dîner à 19 heures. Le timing est super important. Il faut que tu sonnes à 19 heures précises. Et n’oublie pas, ou ça va barder !
— Je n’oublierai pas. Mais c’est quoi, cette histoire ?
— Je t’expliquerai une autre fois. Sois à l’heure, c’est tout. Maintenant, je dois y aller.
Sans tenir compte des cris de protestation de son amie, elle raccrocha. Elle devrait réussir à mettre Matt Penrose à ses pieds avant 19 heures. Ensuite, avec l’apparition soudaine d’Alva, elle pourrait le mettre dehors avant qu’il ne commence ses travaux pratiques de liberté sexuelle.
À la hâte, elle passa en revue le décor qu’elle avait installé. Tout était prêt. Le Boléro de Ravel allait passer en boucle en fond sonore, et elle portait la tenue la plus aguichante qu’elle ait trouvée, avec des bas à jarretière de dentelle. Tout ce qui manquait au tableau, c’était une victime.
Jennifer refusait d’écouter sa conscience qui lui criait qu’elle ne jouait pas franc jeu avec Matt. Elle fit aussi la sourde oreille à la petite voix dans sa tête qui lui soufflait qu’elle faisait tout ça parce qu’elle avait envie de lui. Non pas pour le punir, lui, mais pour surmonter ce désir qu’elle éprouvait malgré elle. À vrai dire, elle trouvait Matt encore plus séduisant qu’à l’époque où elle était tombée amoureuse de lui, au lycée.
Elle arrangea les livres qu’elle avait disposés sur la table basse. Un recueil de nouvelles érotiques écrites par des femmes était posé à côté du Kama-sutra et d’un vieil exemplaire des Joies du sexe, d’Alex Comfort. Bien en évidence, elle avait aussi placé une édition reliée d’un ouvrage traitant des fantasmes sexuels des femmes à travers les âges et dans la société occidentale contemporaine.
Même si Jennifer s’occupait peu de problèmes sexuels dans son travail, elle aimait se tenir au courant des publications sur le sujet. Elle avait hâte de voir quel genre de livres Matt allait apporter pour leur première séance.
Quand on sonna à la porte, quelques minutes plus tard, Jennifer se regarda une dernière fois dans le miroir biseauté suspendu au-dessus de la console, dans la petite entrée de son appartement. Sa courte robe noire offrait un décolleté vertigineux. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle elle ne l’avait jamais portée. Mais elle était parfaite pour l’occasion.
Elle huma l’air avec satisfaction. L’odeur délicate de la lotion parfumée dont elle s’était enduit le corps en sortant de la douche embaumait subtilement l’atmosphère. Elle se pencha en avant et secoua la tête, mettant un peu de désordre dans ses cheveux. Quand elle se redressa pour se regarder dans le miroir, elle sourit, satisfaite. C’était parfait. Ses cheveux en bataille lui donnaient un air sexy, comme si elle venait de sortir du lit.
Lorsque la sonnerie retentit une deuxième fois, elle cessa de se pomponner et courut ouvrir la porte d’acajou.
— Matt.
Son cœur battait la chamade.
Il était si beau qu’elle n’eut pas besoin de feindre le trouble dans sa voix. Il portait une veste de tweed noir et blanc, avec un pull en laine beige et un pantalon noir. Ses cheveux étaient si parfaitement peignés qu’elle aurait voulu y passer les doigts et les décoiffer en se délectant de leur douceur satinée.
— Docteur Monroe.
Ses yeux le trahirent, et son regard se bloqua sur sa poitrine. Il fronça les sourcils.
Oh, oh…, se dit Jennifer. Il n’avait pas l’air enchanté d’être là. Et il était revenu à la formalité de « docteur Monroe ». Elle sourit.
— Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…
Elle le précéda dans le salon et lui indiqua le canapé. L’air gêné, Matt considéra la confortable banquette rouge et s’assit au milieu.
Jennifer se retourna pour dissimuler un petit sourire. Manifestement, il pensait qu’elle s’assiérait dans un des fauteuils club qui jouxtaient le canapé. Elle s’avança et s’installa à côté de lui, sur le coussin bien rembourré, faisant en sorte que ses seins viennent heurter son bras.
Curieusement, quand Jennifer eut terminé ce petit tour de passe-passe, elle se sentit à bout de souffle. Sans prévenir, ses tétons se durcirent de désir. Ainsi ébranlée par les sensations qui l’assaillaient, elle ne put se délecter autant qu’elle l’aurait voulu à la vue de Matt qui se rejetait en arrière, comme frappé d’une décharge électrique.
Matt souffla lentement. Pour tenter de maîtriser les réactions de son corps, il chanta La Marseillaise en boucle dans sa tête – il avait appris cet hymne au lycée en cours de français. Au bout d’un moment qui lui parut interminable, les muscles de son bras se détendirent. Il ferma les yeux, ravi d’avoir sur les genoux son énorme ouvrage de référence qui dissimulait son émotion.
— Puis-je le prendre ? demanda Jennifer.
— Non ! (Il rouvrit brusquement les yeux et se délecta du spectacle qui s’offrait à lui.) C’est-à-dire, je vais le garder un peu, bredouilla-t-il, perdu dans les beaux yeux gris de Jennifer.
Ses cheveux en désordre lui faisaient un drôle d’effet. Il aurait voulu emmêler plus encore les courtes mèches blondes, y passer les doigts en l’embrassant.
Lorsqu’elle se pencha en avant, il eut une vue plongeante dans son décolleté. Il gémit, incapable de se retenir. Les seins de la jeune femme étaient parfaits, à peine dissimulés par la dentelle noire de son soutien-gorge. L’espace d’une seconde, sa jupe remonta, dévoilant fugacement la dentelle noire de ses bas. Il s’imagina couvrir de baisers passionnés la peau de ses cuisses, juste au-dessus de la bande de dentelle. Il retint un gémissement. Des gouttes de sueur perlèrent de nouveau sur son front. Il les essuya de sa manche, espérant qu’elle ne l’avait pas remarqué.
— Voulez-vous boire quelque chose ? J’ai ouvert un très bon chardonnay, mais si vous préférez, je peux faire du café.
— Non, ne vous embêtez pas, je vais prendre la même chose que vous.
Instantanément, il songea à la scène de Quand Harry rencontre Sally, où Meg Ryan feint un orgasme au restaurant et où la femme à la table d’à côté dit : « Je vais prendre la même chose. » Il ne put s’empêcher d’imaginer Jennifer perdue dans les affres de l’orgasme.
Quand elle se leva pour servir le vin, Matt renversa la tête en arrière et prit une douloureuse inspiration. Il sentit le parfum qu’elle portait. Il en avait saisi une bouffée la veille, et c’était encore la même fragrance qu’il avait décelée lorsqu’elle était venue à son cabinet l’autre jour. Il respirait profondément, s’infligeant à regret la torture de ces senteurs enivrantes.
Il dut finir par se rendre à l’évidence : il la désirait. Et il n’en voulait certainement pas comme patiente. Il n’avait pas ressenti cela depuis l’adolescence. Qu’est-ce qui, chez cette femme, pouvait bien lui faire cet effet ?
— Et voilà, annonça Jennifer. J’ai aussi apporté des fraises. J’adore l’association des fruits rouges bien juteux et du vin blanc, ajouta-t-elle avec un sourire. On dit souvent que les fraises ne vont qu’avec le champagne, mais je les trouve succulentes avec n’importe quel vin blanc.
Elle posa le plateau argenté sur la table basse en verre. Matt se surprit à regarder ses lèvres quand elle parlait. Il n’aurait jamais cru que prononcer des mots pouvait être aussi sexy.
— D’abord, vous prenez la plus grosse… (Elle plongea son regard dans le sien.)… et la plus rouge, puis vous la trempez dans ce petit pot de crème épaisse et savoureuse.
Matt serra les poings si fort que ses ongles firent des marques dans la paume de ses mains.
Jennifer choisit la plus grosse fraise dans le saladier en argent et fit ce qu’elle venait de dire. La crème dégoulinant du fruit bien mûr, elle reprit :
— Ensuite, vous la plongez dans le sucre roux et vous la dégustez tout entière.
Elle ouvrit la bouche, et ses lèvres vinrent se refermer sur le fruit.
Matt se concentra sur le trajet d’une goutte de jus qui coulait sur sa lèvre inférieure. Il eut toutes les peines du monde à se retenir de lui lécher les lèvres. Quand elle sortit le bout de la langue, il se sentit sur le point d’exploser. Il imagina cette langue sur son corps, dessinant les motifs délicats que traceraient ses lèvres en lui brûlant la peau. Il n’avait jamais désiré une femme à ce point. Il s’était fait avoir, et en beauté.
— Ensuite, vous prenez un peu de vin et vous le laissez descendre doucement au fond de la gorge.
Pour lui montrer, elle ferma les paupières et pencha la tête en arrière. Puis elle pressa le verre froid contre la peau rosée de sa poitrine. Comme perdue dans l’expérience sensuelle de la dégustation, elle fit rouler le verre sur les courbes de ses seins.
Comme j’aimerais être ce verre, se dit-il, gigotant sur le canapé pour soulager la pression qui montait dans son pantalon. Il aurait bien voulu remplacer le cristal par son visage, sa bouche, ses mains. Tandis que Jennifer fermait les yeux, il put contempler à loisir la forme de son visage, la peau laiteuse de sa gorge, ses bras si délicats, ses seins… Comment une femme sachant apprécier à ce point les plaisirs sensuels du vin et de la table pouvait-elle souffrir de blocages sexuels ? Cela n’avait aucun sens.
Il parcourut la pièce des yeux et vit que son intérieur reflétait une nature profondément voluptueuse. Les meubles étaient tendus de tissus aux précieuses teintes écarlates, émeraude ou saphir. Les fenêtres étaient ornées de rideaux dont l’étoffe dorée se répandait sur le sol en dessinant des plis extravagants.
Le salon et la salle à manger exposaient une débauche de riches couleurs et de textures sensuelles : les tapisseries, les tables aux pieds de fer forgé et aux épais plateaux de verre fumé, les franges élégantes sur les coussins des chaises… La sensualité de cette femme prenait corps dans son appartement, cela sautait aux yeux.
— À vous, maintenant, dit Jennifer en lui tendant un verre de vin.
— Merci.
Il vida son verre à la hâte, comme pour éteindre un feu.
Elle prit une autre fraise, particulièrement dodue.
— Non, ça, il n’en est pas question, laissa-t-il échapper en levant les yeux au ciel. Je veux dire… (Il avala sa salive.) Il n’est pas question que je mange quoi que ce soit. J’ai fait un déjeuner très copieux.
Il posa son verre et se renversa en arrière, se tapotant le ventre à deux mains.
— Je me suis gavé.
Son estomac choisit cet instant précis pour émettre un gargouillement révélateur. Il rougit.
Triomphante, Jennifer trempa la fraise dans la crème.
— Vous avez déjà digéré ce copieux repas. Allez-y, Matt, c’est délicieux. Je les ai achetées au marché, elles sont fraîches et bien juteuses.
Elle plongea la fraise dans le sucre en poudre tandis qu’il la regardait avec fascination.
— Vous allez adorer, murmura-t-elle en portant le fruit à ses lèvres.
Il essaya de s’éloigner d’elle, mais elle se pencha sur lui. Ses seins vinrent s’appuyer contre son torse, et elle lui posa la fraise sur les lèvres. Elle ouvrit la bouche pour le pousser à faire de même et à goûter le fruit qu’elle lui offrait. Leurs regards se rencontrèrent.
Le sourire de Jennifer faiblit, puis disparut complètement quand Matt mordit le fruit de ses belles dents blanches. Un jus rouge lui dégoulina sur les lèvres. Elle garda les yeux rivés sur lui, hypnotisée, quand il sortit la langue pour récupérer le jus sucré. Sans réfléchir, elle se lécha les lèvres, brûlant de sentir le goût sucré de la fraise dans sa bouche à lui, sur sa langue.
Le sang lui battait les tempes, comme si elle était restée en apnée trop longtemps. Elle se sentait prise de vertige, désorientée. Au prix d’un immense effort, elle détourna les yeux et se dégagea.
Un lourd silence s’installa entre eux. Jennifer s’efforça de respirer doucement, de peur qu’il ne voie à quel point elle était excitée.
— Je crois que je vais reprendre un peu de vin.
Elle vida son verre d’une traite.
Matt la regarda s’éloigner et cessa enfin de retenir son souffle. Il savait qu’il aurait été sage de partir, mais il savait aussi qu’il n’allait pas le faire. Il aurait préféré marcher pieds nus sur un cactus plutôt que de s’éloigner de la présence enivrante de Jennifer. Et puis, constata-t-il tristement en soulevant un instant le lourd volume posé sur ses genoux, il était dans une situation plutôt délicate.
Quand elle revint, il reposa le livre pour dissimuler sa « situation délicate ». À quelle douce torture allait-elle le soumettre à présent ? Il pria pour qu’elle prenne un autre siège, tout en espérant qu’elle revienne s’asseoir près de lui.
— Bon, je suppose que vous avez mieux à faire que de parler avec moi pendant votre jour de congé, dit-elle. Nous devrions peut-être en revenir à l’objet de votre présence ici.
— L’objet de ma présence ? demanda-t-il, pris de court par son brusque changement d’attitude.
— Oui, le sexe.
Jennifer s’installa à ses côtés, heureuse d’avoir retrouvé toute sa contenance. Elle remarqua le voile de transpiration sur le front de Matt, et sentit l’odeur chaude et musquée qui émanait de lui. Elle jeta un regard au livre posé sur ses genoux et dissimula un sourire. Elle avait une petite idée de la raison pour laquelle il refusait de s’en séparer.
— J’ai toujours dit qu’en ce qui concerne le sexe, il faut parler franchement. Même si je n’en ai jamais fait tout un plat comme la plupart des gens, je n’ai pas de mal à parler de problèmes sexuels avec mes patients.
— C’est… c’est très bien, fit Matt d’une voix étranglée. Écoutez, Jennifer, j’ai réfléchi. Je me dois d’insister pour que vous alliez voir un vrai psy. Je ne pense pas être qualifié pour m’occuper de ça.
— Mais Matt, je me sens tellement bien avec vous. C’est comme si je vous connaissais depuis des années. Et, comme je vous l’ai dit, je ne pense pas que vous trahissiez je ne sais quelle relation médecin-patient, puisque vous n’êtes pas mon médecin. (Elle s’approcha et prit les poings crispés de Matt entre ses mains.) Je me sens tellement plus proche de vous que d’un simple médecin. C’est comme si nous étions amis. De très bons amis. Vous ne ressentez pas la même chose ?
— Amis ? Oui. Bien sûr, balbutia-t-il, ahuri.
Il avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées. Il avait l’impression de sentir la chaleur du corps de Jennifer à travers le tissu de sa robe. Et l’odeur de son parfum qui se dégageait de la surface de peau dévoilée par son décolleté plongeant. Il n’osait pas regarder sa poitrine, de peur de ne plus pouvoir se maîtriser.
— Et les amis, ça s’entraide, pas vrai ?
Il hocha la tête, d’accord par avance avec tout ce qu’elle pourrait dire. Si elle lui avait demandé de courir nu sur l’autoroute, il aurait fait de son mieux pour la satisfaire.
— Quoi de mieux que l’amitié ? demanda Jennifer avec de grands yeux innocents.
Être amants. La réponse avait surgi instantanément dans son esprit. Il ignorait qu’une érection pouvait être aussi dure. Il se concentra de toutes ses forces sur La Marseillaise, essaya même de compter jusqu’à dix en français, mais c’était peine perdue. Toute résistance était vaine.
De son côté, Jennifer avait une éblouissante image mentale de ce qui pouvait être mieux que l’amitié. Elle se voyait, avec Matt, leurs deux corps entrelacés avec passion. Ils n’avaient jamais été amants. Elle n’avait que quatorze ans à l’époque, mais déjà, elle avait été consumée par les sentiments qu’elle éprouvait pour lui.
Matt se redressa, une lueur sauvage dans le regard. Il fit tomber sur le sol le livre posé sur ses genoux.
Jennifer sentit son cœur qui battait à tout rompre tandis qu’une étrange langueur l’envahissait. Ses seins étaient tendus à faire mal.
— Et puis merde ! marmonna Matt en fondant sur elle.
L’instant d’après, plusieurs choses se produisirent. Il l’attira à lui, plaquant sa poitrine contre son torse. Il l’entoura de ses bras comme s’il désirait la garder pour toujours. Puis sa bouche trouva la sienne, et les vannes s’ouvrirent vers le paradis.
C’est du moins ce que se dit Jennifer, car elle était au septième ciel. Elle accueillit la langue de Matt, joueuse, et frissonna de désir, comprenant qu’elle aspirait à la même intimité avec une autre partie de son corps.
Il est doué, le salaud, se dit-elle en lui taquinant la langue, essayant de rester passive dans ses bras pour se concentrer sur ce qu’elle ressentait, pour savourer les sensations qu’il lui procurait. Mais elle n’y parvint pas. Elle voulait lui rendre son baiser avec fougue, dessiner du bout de la langue le contour de ses lèvres sculpturales.
— Oh oui, gémit-elle, dans l’abandon le plus total.
Laissant échapper un juron, il la repoussa.
— Ça ne va pas fonctionner, Jennifer.
Il sauta sur ses pieds, comme s’il venait de se prendre une épingle à chapeau dans les fesses.
— Comment ça ? demanda-t-elle, s’efforçant de retrouver son souffle.
— Je n’arrive pas à revenir dans mon rôle de médecin. (Il se passa nerveusement la main dans les cheveux et se mit à faire les cent pas.) C’est la première fois que ça m’arrive. Ce doit être parce que je vous ai vue dans un contexte social avant de vous avoir comme patiente.
Jennifer avait l’impression d’être Ève essayant de tenter Adam.
— Mais Matt, je ne vous demande pas d’être mon médecin. Je connais les limites entre patient et médecin. Je ne vous demande rien qui porte atteinte à votre intégrité.
Elle avait un peu honte, car elle savait que c’était exactement ce qu’impliquait son plan de représailles.
— Alors qu’est-ce que vous attendez de moi ? s’écria-t-il.
Il semblait éperdu, exaspéré.
— Je ne sais pas, murmura Jennifer, soudain prise de doute.
Si elle ne l’avait pas vu au bar avec Lucas Wyman la veille, elle n’aurait jamais entrepris cette vendetta. Mais elle ne pouvait plus revenir en arrière.
Elle l’avait séduit, tourmenté. Elle l’avait délibérément rendu fou de désir pour elle. Mais elle était elle-même victime de la passion qu’elle avait éveillée. Jennifer croisa les bras : elle avait brusquement très froid, sans la chaleur du corps de Matt serré contre elle. Le désir la torturait. Littéralement. Elle n’aurait jamais cru que cela était physiquement possible, mais chaque centimètre de son corps vibrait douloureusement, en attente de ses caresses. Et il n’avait fait que l’embrasser. Mon Dieu, que se passerait-il s’il la touchait comme elle le désirait tant ?
Jennifer respirait avec peine. Avant ce jour, le sexe avait été pour elle une activité agréable, sans plus. Mais ce baiser avait tout bouleversé. Pour la première fois de sa vie, elle était prête à découvrir à quel point faire l’amour pouvait être extraordinaire. Une facette avide et sensuelle de son être voulait réaliser cette expérience. Et une autre partie d’elle-même, qu’elle refusa d’écouter, voulait que ce soit Matt qui la lui fasse vivre.
Il revint vers elle et s’agenouilla à ses pieds.
— Hé, vous ne pleurez pas, tout de même ? demanda-t-il, de l’inquiétude dans la voix.
— Non, bien sûr que non. (Elle s’essuya le coin des yeux.) Matt, vous avez réveillé quelque chose en moi, avoua-t-elle sans mentir. Pourrions-nous continuer ?
— Je ne sais pas, répondit-il d’un air troublé. Toute cette histoire sent la faute professionnelle à plein nez.
— Mais non, s’empressa-t-elle de répliquer.
Encore une fois, elle se faisait du mal pour avoir été trop maligne. Si seulement elle lui avait dit dès le début qui elle était, elle ne se serait pas fourrée dans cette situation ridicule. Mais plus question de lui révéler son identité, à présent. Il penserait qu’elle s’était moquée de lui. Et il aurait raison.
— Matt, après tout, nous sommes deux adultes responsables, dit-elle avec tout le pouvoir de persuasion dont elle disposait. Tout ce que nous faisons est mutuellement consenti. Et si ça me permet de surmonter mon problème, alors on a tout à y gagner.
— Mutuellement consenti ? (Il s’assit à côté d’elle.) Franchement, docteur Monroe, j’ai l’impression que vous n’avez aucun problème, sexuellement parlant.
— Manifestement, docteur Penrose, répondit-elle en se glissant contre lui, vous avez un effet incroyable sur moi.
Pour le coup, elle ne mentait pas. Jennifer frotta sa jambe contre la sienne, mais il hésitait toujours.
— Allons, Matt, j’ai bien vu, à la façon dont vous m’avez embrassée, que vous aimeriez recommencer.
Soudain, elle se sentit intimidée et baissa les yeux.
— Et j’aimerais que vous m’embrassiez encore, ajouta-t-elle à voix basse.
— Vous êtes certaine qu’il y a consentement mutuel ? demanda-t-il encore.
Il leva la main et lui caressa les lèvres du bout des doigts.
Jennifer ferma les yeux, tentant de maîtriser les sensations qui envahissaient son corps.
— Oui, murmura-t-elle, j’en suis absolument certaine. Si vous faites quelque chose que je n’aime pas, je vous dirai d’arrêter.
Le battement de son cœur couvrit les hurlements de sa conscience.
— Très bien.
Il glissa les mains le long de sa gorge, hésita, effleura son pouls qui battait la chamade et entama une lente descente.
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