Un tueur si proche
Preface
À l’origine, ce livre, commencé voici vingt-cinq ans environ, était censé rapporter le fruit des observations d’une chroniqueuse judiciaire – moi-même – sur une série de meurtres inexpliqués touchant de ravissantes jeunes femmes. De par sa nature même, il devait s’agir d’un ouvrage détaché, neutre et fouillé. Au lieu de quoi, ce récit est devenu éminemment personnel. Et pour cause : l’individu que traquaient toutes les forces de police n’était pas pour moi un inconnu. Nous étions amis.
Relater les funestes exploits d’un anonyme ou d’un étranger est une chose ; raconter ceux d’un homme que l’on a connu et estimé pendant dix ans en est une autre.
C’est pourtant ce que j’ai dû faire. Un éditeur m’avait commandé une enquête sur une dizaine des homicides en question bien avant que la police le tienne pour son principal suspect. Sur le million d’habitants que comptent Seattle et sa périphérie, le destin choisit de me mettre en présence de mon ami, Ted Bundy.
Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. En toute logique, au vu des statistiques et de nos âges respectifs, les chances que nos routes se croisent et que nous nous lions si vite étaient trop minces pour qu’on s’y attarde.
Quand ce jour arriva cependant, j’étais âgée de trente- cinq ans, mère de quatre enfants, et en instance de divorce. À vingt-quatre ans, Ted terminait de brillantes études de psychologie à l’université de Washington. Le hasard a voulu que nous formions un tandem au centre d’aide d’urgence de la ville de Seattle. Au premier abord, nous sommes devenus complices, puis amis.
Entre les appels de détresse auxquels nous répondions tour à tour, nous discutions beaucoup. Lui rêvait de devenir avocat, moi j’espérais que ma carrière de journaliste décollerait et me permettrait de subvenir aux besoins de ma famille. Mon créneau, c’était les affaires criminelles. Un domaine qui me convenait d’autant mieux que j’avais été contrainte de quitter la police pour raison de santé ; j’avais ensuite suivi des études de psychologie et des formations techniques de la police scientifique pour maîtriser tout à fait le sujet.
En 1980, j’avais déjà couvert plus de huit cents affaires, essentiellement des homicides, m’attirant ainsi la confiance et le respect de centaines d’inspecteurs chevronnés.
Je suis convaincue que notre intérêt commun pour le droit et la psychologie nous a grandement rapprochés,
Ted et moi. Mais à dire vrai, autre chose encore nous unissait. Un lien intangible, puissant, inexplicable. Dans l’une de ses dernières lettres écrites en détention, il formula le vœu que les forces surnaturelles qui président à nos destinées nous réunissent en des temps moins troublés. Nous ne devions pas nous revoir hors d’un tribunal ou d’une prison, mais ce lien singulier demeurait.
Un quart de siècle s’est écoulé depuis que Ted Bundy m’a appelée à l’aide en m’annonçant qu’on le croyait responsable de la disparition d’une dizaine de jeunes filles. Le souvenir de cet appel me glace encore aujourd’hui.
À l’automne 1999, je séjournai à Pensacola pour animer un congrès d’enquêteurs et de médecins légistes. Je ne m’étais jamais rendue dans cette ville, théâtre de l’ultime arrestation de Ted, à l’aube, le 15 février 1978.
Comme les cyclones qui ravagent régulièrement la région, Ted Bundy n’avait fait que passer, indifférent à l’atmosphère paisible qui règne d’ordinaire dans les environs. Entre deux conférences, les inspecteurs de la criminelle m’emmenèrent à son repaire, sis dans une zone résidentielle, à un jet de pierre de l’autoroute : un quartier de bâtisses à charpentes en bois, aux porches grillagés donnant sur des carcasses de voitures qui gisaient dans des terrains crasseux parsemés d’arbres pétrifiés. De tous les lieux où ses pulsions meurtrières avaient conduit Ted, celui-ci était sans doute le plus désolé. Ensuite, nous sommes allés au poste de police, d’où Ted m’avait téléphoné pour me demander du secours. Étrange vision : un logiciel informatique conçu pour la police recelait désormais des photographies de son corps après électrocution...
Dans mon esprit, je me représente toujours Ted sous les traits d’un garçon de vingt ans. Il en aurait aujourd’hui cinquante-six, mais il est mort sur sa chaise électrique de la prison de Raiford, à Starke. En Floride. Son physique avantageux et son charme ont contribué à lui conférer une dimension mythique, celle d’un antihéros qui continue d’intriguer les lecteurs, dont beaucoup n’étaient pourtant pas nés à l’époque où il sévissait. Ted Bundy est devenu l’archétype du tueur en série. De prison, John Hinckley, l’homme qui avait tiré sur le président Ronald Reagan, et David Berkowitz, le «Fils de Sam », se sont vantés d’entretenir une correspondance régulière avec lui.
À l’instar des crimes perpétrés par d’autres assassins bien connus du grand public, l’atrocité des meurtres de Ted s’est estompée au fil du temps, au profit d’une figure quasi romanesque. Je le déplore vivement, d’autant que l’on se doit de savoir que Ted n’était pas un être d’exception : ses semblables existent bel et bien et sont extrêmement dangereux.
Je me suis plu à croire, naïvement peut-être, que la fascination qu’il exerçait irait diminuant et que je pourrais enfin le chasser de ma mémoire. J’ai fini par me résoudre à l’idée que, jusqu’à mon dernier souffle, il viendrait me hanter. Dernièrement encore, allongée sur une table d’opération, tandis que j’attendais qu’on m’administre une anesthésie, je vis une infirmière se pencher vers moi et me demander d’une voix douce, teintée de sollicitude :
— Ann ?
— Oui ? Répondis-je, croyant qu’elle se souciait de mon confort.
— Dites-moi, qui était réellement Ted Bundy ?
Je sombrai dans la torpeur avant de pouvoir formuler une réponse cohérente. Tant mieux. Nul ne détient la clé de la personnalité de Ted, même pas les experts.
À mon sens, je doute que Ted lui-même ait pu l’éclairer. En revanche, mon opinion à son propos, s’est noircie. Lorsque je relis les notes que j’ai prises sur lui dans les années 1970, je m’aperçois que j’étais à mille lieues de la réalité. En l’espace de vingt-cinq ans, il m’a fallu admettre sur son compte des vérités toujours plus macabres. L’inconscient humain – y compris le mien – a de curieuses manières de s’accommoder de l’horreur.
Mes souvenirs de Ted sont limpides mais duels : je me rappelle en effet deux Ted. Le premier est le garçon que je côtoyais deux soirs par semaine au centre d’aide d’urgence de Seattle. Le second est le voyeur, le violeur, l’assassin, le nécrophile. En dépit de tous mes efforts, je ne parviens pas à faire coïncider l’image du tueur avec celle du brillant étudiant qu’il était. Et je ne suis pas la seule : la plupart des gens qui le connaissaient se heurtent à cette difficulté.
Alors je vis avec ces deux Ted. Au vu des diapositives de ses victimes – celles qu’on a trouvées avant qu’elles soient réduites à l’état de squelettes –, il apparaît qu’il retournait sur les lieux de ses crimes pour grimer les lèvres et les yeux, et rehausser de fard les joues livides des pauvres femmes. J’en suis venue à accepter que c’était là l’œuvre du second Ted. J’en suis venue à accepter qu’il s’était rendu coupable de meurtres de la pire espèce mais aussi de nécrophilie. Sur le plan intellectuel, je pense l’avoir intégré, mais je m’efforce autant que possible de ne jamais considérer cela d’un point de vue émotionnel. Néanmoins, je tressaille en écrivant ces phrases.
Ted Bundy est l’unique sujet que je n’ai jamais pu envisager avec détachement. C’est l’unique sujet que j’ai connu avant, pendant, et après ses crimes, et j’espère que le cas ne se représentera plus jamais.
Grâce à l’Internet, j’ai été contactée par quantité de femmes qui avaient croisé la route de Ted et en avaient réchappé. Lorsque je donne des conférences sur cette affaire, je reconnais le regard tourmenté de celles qui témoignent de la terreur qu’elles éprouvaient alors.
Vu leur nombre, il n’est guère plausible qu’elles aient toutes rencontré Ted Bundy, mais c’est bel et bien le cas de certaines. À cinquante ans passés, elles ne ressemblent plus guère aux adolescentes qui avaient cru, dans l’insouciance des années 1970, que l’on pouvait se fier à des inconnus et faire de l’auto-stop sans risque.
L’une m’a parlé d’un bel homme au volant d’une Volkswagen dans laquelle elle était montée à l’ouest de Spokane. Il avait subitement quitté l’autoroute pour s’engager sur un chemin désert et avait sorti une paire de menottes.
— Je me suis débattue et j’ai couru me réfugier dans les broussailles. Il a commencé par remettre le contact et s’éloigner, mais ensuite je l’ai entendu s’arrêter. Je savais qu’il attendait que j’émerge des buissons. Je suis restée prostrée des heures dans la végétation, jusqu’à ce que j’entende le moteur vrombir. Il s’agissait peut-être d’une feinte, mais je grelottais et j’avais des crampes dans les membres, aussi j’ai couru et j’ai frappé à la porte d’une maison où l’on m’a recueillie.
Plus tard, elle reconnut Ted Bundy sur une photographie. Vingt-cinq ans avaient passé mais elle tremblait encore en songeant qu’elle avait frôlé la mort.
Ted était constamment à l’affût de nouvelles proies ; il passait l’essentiel de son temps à les suivre, les traquer, les épier. Pour chaque infortunée jeune fille qu’il réussit à attirer dans ses griffes, des dizaines ont pu lui échapper. Ce qui me frappe le plus, c’est la frayeur qui se dégage d’elles quand elles en parlent, près de quinze ans après l’exécution de Ted. Les unes se fustigent pour avoir eu la candeur de suivre un inconnu, les autres se culpabilisent d’être vivantes tandis que de malheureuses étudiantes ont succombé à ses assauts.
Je sais que ces rescapées continueront de m’écrire et de chercher à me contacter. Deux courriers de ce genre me sont parvenus ce matin.
On a dit de Ted qu’il était un fils modèle, un étudiant idéal, un génie au physique de star du grand écran, l’étoile montante du parti républicain, un être attentionné et sensible, un futur ténor du barreau, un ami sincère, un jeune homme dont l’avenir ne recelait que des promesses de réussite.
Ce portrait est à la fois très fidèle et fort peu ressemblant.
Ted ne correspond à aucun schéma préétabli. Nul ne peut s’intéresser à son histoire et décréter que ce qui s’est produit était inéluctable.
En fait, c’était incompréhensible.
Ann Rule.
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