Un tueur si proche
Chapitre 2
— Bonjour ! Ici Lynda, pour le bulletin météo des Cascades : la température est de moins un degré au col de Snoqualmie, avec par endroits des plaques de neige et de verglas ; moins huit sur le col de Stevens, ciel couvert, avec des congères sur la route...
Des milliers d’auditeurs dans l’ouest de l’État de Washington avaient déjà entendu la voix de la jeune Lynda Ann Healy, vingt et un ans, sans vraiment la connaître. Une voix douce et caressante, de celles qu’on apprécie quand on se rend à son travail en voiture à 7 heures du matin. Par principe, le nom des filles qui lisaient le bulletin météorologique et faisaient le point sur l’état des routes n’était jamais révélé, quelle que soit l’insistance de leurs admirateurs.
Lynda était aussi belle que sa voix le laissait présager : grande, svelte, avec des cheveux châtains qui tombaient presque jusqu’à sa taille et des yeux bleu clair ornés de longs cils noirs. Étudiante en psychologie à l’université de l’État de Washington, elle logeait dans une vieille bâtisse à charpente de bois peinte en vert, au 5517 de la 12e Rue Nord-Est. Elle partageait le loyer avec quatre étudiantes : Marti Sands, Jill Hodges, Lorna Moss et Barbara Little.
Lynda avait grandi à l’abri des vicissitudes du monde dans une famille de la grande bourgeoisie, à Newport Hills, sur la rive est du lac Washington. Douée pour le chant, elle avait tenu à l’école le rôle de Fiona dans la comédie musicale Brigadoon. Mais c’était la psychologie qui l’intéressait le plus, et particulièrement le travail avec des enfants souffrant de retard mental. À l’université, elle avait eu l’occasion d’étudier divers aspects des troubles caractériels. Les étudier, pas les connaître.
Des cinq colocataires de cette grande maison, aucune n’était particulièrement naïve et elles se montraient toutes très prudentes. Le père de Jill était procureur dans un comté de l’est de l’État, et en tant que fille de pénaliste, elle avait conscience de l’existence de crimes de sang ; mais aucune des cinq camarades n’avait jusqu’ici été personnellement exposée à des actes de violence.
Elles avaient lu dans les journaux des articles sur l’agression qui s’était déroulée le 4 janvier à quelques rues de chez elles et avaient entendu dire qu’un rôdeur traînait dans le voisinage. Elles prenaient les précautions qui s’imposaient, fermaient leurs portes à clé, sortaient toujours à deux après la tombée de la nuit et décourageaient tous les hommes qui leur paraissaient bizarres.
Son travail pour le bulletin météo des sports d’hiver obligeait Lynda à se lever à 5 h 30 du matin, aussi se couchait-elle rarement après minuit. Le jeudi 31 janvier commença pour elle comme un jour ordinaire. Elle se rendit à son bureau à quelques rues de là, à bicyclette.
Elle avait enregistré son bulletin, s’était rendue à ses cours, puis était rentrée à son domicile. Elle n’avait pas le moindre problème au monde – excepté de vagues douleurs d’estomac et un petit copain qu’elle aurait aimé voir davantage. Elle rédigea un mot pour une amie, la dernière lettre qu’elle devait écrire.
À 14 h 30 cet après-midi-là, Jill Hodges conduisit Lynda à l’université, puis revint la chercher à 17 heures avec Lorna Moss. Elles dînèrent et Lynda emprunta la voiture de Marti Sands pour aller chez l’épicier ; elle était de retour à 20 h 30.
Lynda, Lorna, Marti et un ami se rendirent alors à pied chez Dante, une taverne très en vogue auprès des étudiants située au coin de la 53e Rue et de Roosevelt Way.
Une heure plus tard, elles étaient de retour chez elles et Lynda reçut un coup de fil d’un ex-petit ami d’Olympia. Ses camarades se souviennent qu’elle est restée près d’une heure au téléphone avec lui. Ensuite, elles regardèrent un feuilleton à la télévision avant d’aller se coucher.
Quand Lynda les quitta pour regagner sa chambre en demi-sous-sol, elle portait un blue-jean, un chemisier blanc et des bottes.
Barbara Little avait passé toute la soirée à la bibliothèque. Elle ne rejoignit sa chambre – au même niveau que celle de Lynda et juste séparée par une mince cloison de contreplaqué – qu’à 1 heure moins le quart. La lumière dans la chambre de Lynda était éteinte.
À 5 h 30, Barbara entendit le radioréveil de Lynda se déclencher comme tous les matins et se rendormit.
À 6 heures, son propre réveil se mit en marche et elle fut surprise d’entendre que le réveil de Lynda bourdonnait toujours avec insistance.
Le téléphone sonna : le patron de Lynda voulait savoir pourquoi celle-ci n’était toujours pas arrivée. Barbara se rendit dans la chambre de Lynda et alluma une lampe : la chambre était impeccable, le lit parfaitement bordé, sans un pli. La chose n’était pas normale, car Lynda avait l’habitude de faire son lit en revenant de ses cours, mais Barbara ne s’inquiéta pas outre mesure. Elle éteignit le réveil et supposa que Lynda était en route pour son travail.
La bicyclette à dix vitesses qu’elle utilisait tous les jours pour se déplacer était toujours au sous-sol de la maison, mais ses camarades remarquèrent un détail inquiétant. La porte du sous-sol donnant sur l’extérieur était entrebâillée. Or elles ne la laissaient jamais ouverte ! D’ailleurs, cette porte était particulièrement difficile – presque impossible, même – à ouvrir de l’extérieur. C’est pourquoi elles l’ouvraient toujours de l’intérieur quand elles voulaient sortir leurs vélos, puis la refermaient de même avant de faire le tour de la maison pour aller chercher leurs bicyclettes. Les carreaux de l’unique fenêtre creusée près de l’escalier qui menait à la cave avaient été peints depuis longtemps pour qu’on ne puisse rien voir au travers.
Les filles se retrouvèrent sur le campus cet après-midi-là pour faire le point. Chacune supposa que l’une des autres avait vu Lynda en classe dans la journée – pourtant, aucune ne l’avait vue. Quand la famille de Lynda arriva ce soir-là pour le dîner qu’elle avait organisé, ses amies prirent peur. Lynda n’était pas le genre de fille à ne pas se présenter à son travail, sécher des cours et, surtout, oublier un dîner auquel elle avait convié ses proches.
Elles se décidèrent enfin à appeler la police de Seattle pour signaler sa disparition.
Les inspecteurs Wayne Dorman et Ted Fonis, de la brigade criminelle, vinrent interroger les parents de Lynda et ses camarades avant de jeter un coup d’œil à sa chambre. C’était une pièce gaie, aux murs peints en jaune vif et brillant, couverts d’affiches et de photographies. Le lit était disposé le long de la cloison en contreplaqué ; celui de Barbara se trouvait juste de l’autre côté.
Les détectives retirèrent le couvre-lit. L’oreiller sans taie était couverte de sang séché et une large tache avait traversé les draps et imbibé le matelas. La personne qui avait perdu tout ce sang avait dû être gravement blessée, peut-être même inconsciente – mais la quantité de sang présente n’était pas suffisante pour savoir si elle avait saigné à mort.
Lorna et Marti firent remarquer aux enquêteurs que le lit n’était pas fait comme d’habitude.
— Elle tirait toujours les draps par-dessus l’oreiller et là ils sont glissés en dessous.
Lynda avait une taie d’oreiller en satin rose sur son lit. Elle avait disparu ; sa jumelle se trouvait dans le tiroir de sa commode. Sa chemise de nuit était cachée au fond de la penderie, le col raide de sang séché.
Quelqu’un s’était introduit dans la chambre de Lynda pendant qu’elle dormait, l’avait assommée avant qu’elle ait eu le temps de se réveiller et de crier, puis l’avait enlevée.
Ses camarades passèrent la penderie en revue pour constater que les seuls vêtements manquants étaient le jean, le chemisier et les bottes qu’elle portait la veille de sa disparition.
— Son sac à dos a aussi disparu, remarqua Marti. Il est rouge, avec des raies grises. Elle y mettait des bouquins, ses gants et son bonnet de ski jaunes et, peut-être... Ah ! Il y avait aussi tout un lot de billets pour le concert de l’orchestre symphonique amateur et quelques chèques.
Le sang qui maculait la chemise de nuit de Lynda indiquait clairement qu’elle la portait au moment où elle avait été attaquée. Les enquêteurs en déduisirent que son ravisseur avait pris le temps de la rhabiller avant de l’enlever. Pourtant, ses manteaux étaient restés dans le placard ; cela voulait-il dire qu’elle n’avait déjà plus besoin de manteau à ce moment-là ? Et pourquoi avoir emporté le sac à dos ? La taie d’oreiller ?
Le propriétaire de la maison déclara à Fonis et Dorman qu’il changeait systématiquement toutes les serrures des portes extérieures chaque fois que de nouveaux locataires s’installaient. Un geste de prudence qui aurait été efficace si les cinq filles ne laissaient en permanence un double de la clé dans la boîte aux lettres devant la maison. Qui plus est, Lynda et Marti avaient toutes deux déjà perdu leur clé et en avaient fait faire des doubles.
Sachant que cinq femmes vivaient dans cette maison, n’importe qui aurait pu épier leurs mouvements et les voir retirer la clé de secours cachée dans la boîte aux lettres.
Terrifiées, les quatre locataires survivantes quittèrent la maison verte. Quelques amis vinrent s’installer à leur place pour surveiller tout mouvement suspect. Mais le drame avait eu lieu et il n’y avait plus rien à faire. Les quatre filles se souvenaient d’un incident curieux : le téléphone avait sonné trois fois dans l’après-midi qui avait suivi la disparition de Lynda. Chaque fois qu’elles décrochaient, elles n’entendaient rien d’autre qu’un bruit de respiration à l’autre bout du fil, avant que la communication soit coupée.
Des équipes de policiers avec des chiens ratissèrent chaque pouce de terrain des environs. Lynda Ann Healy restait introuvable. L’homme qui l’avait enlevée n’avait pas laissé la moindre trace derrière lui. Pas même un cheveu, un poil, une tache de sang ou de sperme. Il avait été extrêmement habile, ou bien extrêmement chanceux.
Ce genre d’affaire était le cauchemar de la brigade criminelle.
Le 4 février, une voix d’homme appela le 911 – le numéro de police secours :
— Écoutez et écoutez bien. La personne qui a attaqué cette fille le 8 du mois dernier est la même que celle qui a enlevé Lynda Healy. Il était devant les deux maisons. On l’a vu.
— Comment vous appelez-vous ? demanda alors l’opérateur.
— Il est hors de question que je vous le dise.
Et l’homme raccrocha.
Le petit ami de Lynda et son ancien flirt acceptèrent de se soumettre volontairement au détecteur de mensonges – sans résultat.
À mesure que les jours et les semaines passaient, il devint évident que Lynda Ann Healy était morte et que son corps avait été si soigneusement dissimulé que seul son assassin savait où il se trouvait.
Pour résoudre un assassinat – et la disparition de Lynda Healy en était sûrement un –, les enquêteurs devaient trouver des points communs entre la victime et son assassin, une similitude de méthodes dans la série de meurtres, des preuves matérielles, des liens entre les victimes elles-mêmes...
Mais là, c’était l’impasse. Il n’y avait pas le moindre lien entre Lynda Healy et Joni Lenz, sinon qu’elles avaient été attaquées pendant leur sommeil dans leur chambre en demi-sous-sol dans une maison, à environ un kilomètre d’écart l’une de l’autre. Joni avait été blessée à la tête et, d’après les traces de sang relevées sur l’oreiller et la chemise de nuit de Lynda, il semblait probable qu’elle ait été, elle aussi, violemment frappée à la tête. Mais aucune des colocataires d’une maison ne connaissait celles de l’autre ; elles n’avaient jamais suivi les mêmes cours.
Le mois de février s’écoula, mars vint, et Lynda n’avait pas reparu.
Tandis que les détectives de Seattle pataugeaient dans l’inexplicable disparition de Lynda Healy, Don Redmond et ses hommes avaient leurs propres ennuis à résoudre dans le comté de Thurston. Une jeune étudiante avait disparu du campus de l’institut universitaire d’Evergreen, au sud-ouest d’Olympia.
Evergreen était une université relativement récente et ses grands bâtiments préfabriqués en béton jurent au milieu de l’épaisse forêt de sapins où ils ont été dressés.
Cet établissement était très contesté par les éléments conservateurs du corps enseignant, car il n’y avait ni cursus obligatoire ni grille de notation et la politique de l’enseignement y était assez laxiste. Les étudiants choisissaient eux-mêmes les matières qu’ils souhaitaient étudier – du dessin animé à l’écologie. Ses détracteurs prétendent que les étudiants diplômés d’Evergreen n’ont aucune compétence réelle à offrir à un employeur et l’appellent la «faculté ludique ». Quoi qu’il en soit, Evergreen attirait aussi des élèves intelligents.
À dix-neuf ans, Donna Gail Manson était une étudiante typique d’Evergreen, une fille extrêmement brillante qui avançait hors des sentiers battus. Son père enseignait la musique dans un lycée de Seattle et Donna avait hérité de son goût et de son talent. Elle pratiquait assez bien la flûte pour en jouer dans un orchestre symphonique.
En apprenant qu’une deuxième jeune femme avait certainement été victime d’une agression dans le comté de Thurston, je me rendis de nouveau à Olympia, où je m’entretins avec Don Redmond et Paul Barclift. Ce dernier m’exposa les circonstances de la disparition de Donna.
Le mardi 12 mars 1974, jour de pluie, Donna devait assister à un concert de jazz sur le campus. Ses camarades de chambrée se sont rappelé qu’elle s’était changée plusieurs fois avant de se décider pour un haut rayé rouge, orange et vert, un pantalon bleu et un ample manteau noir. Elle portait une agate brune et ovale montée en bague et une montre au poignet. Elle était sortie – seule et à pied – peu après 19 heures, pour se rendre au concert.
— Personne ne l’a vue au concert, me dit Redmond.
Elle n’est probablement pas parvenue jusque-là.
Lynda Ann Healy et Katherine Merry Devine étaient grandes et minces ; Donna Manson ne mesurait qu’un mètre cinquante-deux et pesait quarante-cinq kilos.
La police du comté de Thurston et le chef de la sécurité de l’institut d’Evergreen, Rod Marem, n’avaient été prévenus de la disparition de Donna que six jours après.
Son mode de vie était tel qu’il lui arrivait de partir sur un coup de tête et de réapparaître après des trajets en auto-stop, parfois jusqu’en des lieux aussi éloignés que l’Oregon. Une autre étudiante était venue signaler son absence, pour la forme. Mais les jours avaient passé sans qu’elle donne signe de vie et sa disparition avait commencé à devenir inquiétante.
Barclift avait alors entrepris de contacter toutes les personnes qui connaissaient Donna. Il suivait toutes les pistes imaginables. Il avait parlé avec sa meilleure amie,
Teresa Olsen, à son ancienne camarade de chambrée,
Celia Dryden, et à plusieurs autres filles qui avaient vécu dans la même résidence qu’elle.
Malgré son Q.I. élevé, Donna Manson n’était pas une bonne élève. Elle avait choisi à Evergreen une formation plutôt généraliste, ce qui ne l’avait pas empêchée d’accumuler du retard. En raison de sorties nocturnes continuelles, dont elle ne rentrait qu’à l’aube, elle demandait à Celia de la couvrir en cours pendant qu’elle passait la plus grande partie de sa journée au lit. Tout cela avait ennuyé Celia, tout comme la fascination de Donna pour la mort, la magie et l’alchimie. Donna paraissait minée par la dépression et ses frasques continuelles troublaient aussi sa camarade.
Celia avait demandé à être transférée dans une autre chambre peu avant la disparition de Donna.
— Nous avons pensé qu’elle avait pu se suicider, dit Barclift. Mais nous avons fait analyser ce qu’elle écrivait par un psychiatre et il n’a rien trouvé de particulièrement significatif pour une fille de son âge. Si elle avait eu peur de quoi que ce soit de précis, il pense qu’elle l’aurait écrit – et nous n’avons rien trouvé de tel dans ses cahiers.
Les enquêteurs avaient récupéré de nombreux bouts de papier dans la chambre de Donna. Sur l’un d’eux on lisait : Pouvoir mental S.A. Une rapide vérification avait démontré qu’il s’agissait d’une petite société basée dans une vieille bâtisse coquette d’Olympia. On y tenait des séminaires de pensée constructive et de contrôle mental.
Donna Manson fumait quotidiennement de l’herbe et ses amis pensaient qu’elle avait sans doute essayé d’autres drogues. Elle était sortie avec quatre hommes.
Tous avaient été interrogés et mis hors de cause.
Donna s’était rendue en Oregon en stop au mois de novembre. La plupart des fois où elle avait quitté le campus, c’était pour aller rendre visite à des amis à Selleck, un petit hameau de mineurs sur la route qui relie Issaquah à North Bend.
— Nous nous sommes renseignés auprès des gens qui vivent là et ils ne l’ont pas vue depuis le 10 février, me précisa encore Barclift.
Restée très proche de ses parents, elle avait passé le week-end des 23 et 24 février en leur compagnie, les avait appelés le 9 mars et leur avait écrit une lettre le 10. Elle paraissait de bonne humeur et envisageait d’aller sur la côte avec sa mère.
Barclift me fit faire le tour du campus d’Evergreen.
Il me montra le système d’éclairage tout le long des allées ; malgré cela, le campus semblait avoir gardé beaucoup de l’authenticité de son décor naturel. En certains endroits, les allées tortueuses se transformaient en tunnels formés par les branches entremêlées des sapins.
La forêt vierge.
— La plupart des filles ne sortent qu’à deux ou en groupe après la tombée de la nuit, précisa-t-il.
Le sol du campus était détrempé par les pluies de printemps. Il avait été quadrillé et fouillé par des hommes et des chiens. Si Donna avait été là – si son corps s’était trouvé caché dans un marécage, au milieu des fougères des marais, des sapins abattus et des mahonias – ils l’auraient trouvée. Mais Donna avait disparu, tout comme Lynda Healy. Les affaires qu’elle avait laissées dans sa chambre – son sac à dos, sa flûte, ses valises, tous ses vêtements, même l’appareil photo dont elle ne se séparait jamais – furent rendues à ses parents.
Au bout du compte, les enquêteurs du comté de Thurston se retrouvèrent avec les écrits de Donna sur la mort et la magie ainsi que les radiographies de sa colonne vertébrale, de sa cheville et de son poignet gauches qu’ils s’étaient procurées auprès de son médecin traitant. Ils redoutaient que ce ne soit le seul moyen de l’identifier – s’ils la retrouvaient un jour...
Au cours du printemps 1974, j’ai loué à Seattle une péniche aménagée pour m’en servir de bureau. J’étais au courant que deux étudiantes avaient disparu, que Kathy Devine avait été assassinée et que la police commençait à distinguer un schéma général ; mais l’opinion publique n’en savait rien. En moyenne, Seattle totalise une soixantaine d’homicides par an, le comté de King oscille entre deux et trois douzaines, et le comté de Thurston en compte rarement plus de trois. Ce n’est pas si mal pour des régions à forte densité de population.
La situation était donc normale. Tragique, mais normale.
Mon ex-mari avait subi une brusque rechute : son cancer s’était propagé au cerveau. Il entra en chirurgie et fut hospitalisé pendant plusieurs semaines. Leslie, ma plus jeune fille, âgée de seize ans, prenait chaque jour le bus pour aller voir son père à Seattle après l’école : elle pensait que les infirmières ne s’occupaient pas assez bien de lui. J’étais inquiète. Elle était si jolie et ressemblait tant aux filles qui disparaissaient que j’avais peur de la laisser s’éloigner, même de quelques pas. Mais elle ne voulait pas en démordre et prétendait que c’était son devoir ; mon cœur ne battait plus tant qu’elle n’était pas rentrée à la maison. J’éprouvais alors cette terreur sournoise que tous les parents de la région allaient bientôt ressentir. En tant que reporter chargé d’affaires criminelles, j’avais côtoyé trop de violence, trop de tragédies, et je voyais des «hommes suspects » partout où j’allais. Je n’ai jamais eu peur pour moi- même. Mais je tremblais pour mes filles, ça oui ! Je les mettais si souvent en garde qu’elles finirent par m’accuser de paranoïa !
Je quittai finalement la péniche ; je ne voulais pas me trouver loin de mes filles, même dans la journée.
Cela se reproduisit le 17 avril. Cette fois-ci, la disparition eut lieu à deux cents kilomètres de Seattle, de l’autre côté des monts des Cascades qui séparent la côte verdoyante de l’État de Washington des champs de blé arides de la moitié est de cet État.
Issue d’une famille très unie de six enfants, Susan Elaine Rancourt venait d’entrer à la faculté d’État d’Ellensburg, une de ces villes au parfum de vieil Ouest où se déroulent régulièrement des rodéos.
Avec ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus, elle avait ces traits frappants dont rêvent toutes les adolescentes – sans parler des garçons. Peut-être sa maturité avait-elle accentué sa timidité naturelle. En tout cas, Susan était dotée d’une intelligence supérieure et scientifique...
Elle avait su dès le départ qu’elle devrait se débrouiller par elle-même ; avec cinq autres enfants à élever, sa famille n’avait pas les moyens de payer ses études.
Durant l’été qui précéda son entrée à l’université,
Susan occupa deux emplois à plein temps – sept jours par semaine – amassant l’argent nécessaire pour ses frais de scolarité. Elle avait toujours su qu’elle travaillerait un jour dans le domaine médical, et ses notes à l’école et les résultats de ses tests d’admission à l’université prouvaient qu’elle était douée. À Ellensburg,
Susan étudiait la biologie et obtenait toujours d’excellents résultats tout en travaillant à temps complet dans une maison de retraite. Sa famille pouvait être fière d’elle.
Lynda Healy avait été une fille prudente, Donna Manson, une écervelée, Susan Rancourt avait peur du noir et de se retrouver seule. Elle ne sortait absolument jamais sans être accompagnée après la tombée de la nuit.
Jamais, jusqu’au soir de ce 17 avril. Elle avait eu une semaine chargée. La session d’examens d’avril était en cours, mais elle avait entendu parler d’un poste vacant de délégué de résidence. Ce boulot lui permettrait de réduire considérablement ses dépenses. Il serait aussi l’occasion pour elle de rencontrer d’autres étudiants et de sortir de sa coquille.
Elle en prit le risque.
Susan ne mesurait qu’un mètre cinquante-sept pour cinquante-quatre kilos, mais elle était forte. Elle courait chaque matin et avait suivi des cours de karaté. Peut-être avait-elle tort de se croire incapable de se défendre, toute seule au milieu d’un campus animé.
À 20 heures ce soir-là, elle emporta des vêtements jusqu’à la laverie de l’une des résidences, puis se rendit à la réunion des délégués. À 21 heures, l’assemblée était terminée et elle projeta d’aller voir un film allemand avec une amie. Elle voulait retourner au Lavomatic à 22 heures pour mettre ses vêtements dans le séchoir.
Personne ne revit Susan après qu’elle eut quitté la réunion. Ses amies l’attendirent en vain et finirent par aller voir le film sans elle, non sans se retourner de temps à autre en espérant l’apercevoir.
Ses vêtements étaient restés dans la machine à laver.
Un autre étudiant, qui voulait l’utiliser, les enleva et les posa sur la table, où on les retrouva un jour plus tard.
Comme Susan Rancourt n’était pas rentrée à la résidence, son absence fut immédiatement signalée. Susan avait un petit ami, mais celui-ci était loin, à l’université de Seattle, et elle ne sortait avec personne d’autre. Elle n’était pas du genre à découcher et n’aurait sûrement pas manqué un examen final. Elle n’avait même jamais séché un cours.
Les agents affectés à la sécurité sur le campus prirent note des vêtements qu’elle portait lorsqu’elle avait été vue pour la dernière fois : un pantalon de velours côtelé gris, un pull-over jaune à manches courtes, un manteau jaune et de confortables chaussures marron. Puis ils essayèrent de déterminer le chemin qu’elle avait pu prendre du lieu de la réunion à sa résidence, distants d’environ quatre cents mètres.
Le chemin le plus rapide et le plus direct passait par le centre commercial, un terrain en construction, une passerelle au-dessus d’un étang, puis sous un pont de chemin de fer près d’un parc de stationnement réservé aux étudiants.
— Si quelqu’un l’a épiée, puis suivie pour l’attaquer, déclara l’un des policiers, ce ne peut être que là : sous le pont ; il y fait noir comme dans un four sur près de six mètres.
Mais il aurait dû rester une trace du passage de Susan.
Elle portait un classeur rempli de feuilles volantes qui auraient été dispersées aux quatre vents si elle s’était débattue. Et même si elle était timide, Susan se défendait au karaté et n’était pas du genre à se laisser faire.
Toutes ses amies étaient d’accord sur ce point : elle n’aurait jamais renoncé sans lutter.
À côté de cela, l’allée qui conduisait à la salle Barto, où le film était projeté, était très fréquentée par les étudiants. À 21 heures, le va-et-vient était continuel.
Quelqu’un aurait dû s’apercevoir de quelque chose d’anormal – mais personne n’avait rien remarqué.
Susan n’avait qu’un seul défaut physique : elle était très myope. La nuit du 17 avril, elle ne portait ni ses lunettes ni ses lentilles de contact. Elle y voyait assez bien pour retrouver son chemin sur le campus, mais il lui aurait fallu s’approcher très près de quelqu’un pour le reconnaître. Elle aurait donc pu ne pas remarquer un mouvement furtif dans l’ombre du pont de chemin de fer.
À la suite de la disparition de Susan Rancourt, plusieurs étudiantes relatèrent des incidents qui leur avaient paru vaguement louches. Une fille se rappela avoir parlé à un bel homme de grande taille et âgé d’une vingtaine d’années. C’était devant la bibliothèque du campus, le 12 avril. Il avait un bras en écharpe et un doigt maintenu dans une armature orthopédique. Il avait des difficultés à tenir une pile de bouquins et en avait fait tomber plusieurs par terre.
— Il a fini par me demander si je pouvais l’aider à les porter jusqu’à sa voiture, se souvint-elle.
La voiture, une coccinelle Volkswagen, était garée à trois cents mètres du pont de la voie ferrée. Elle avait remarqué alors que le siège du passager manquait.
Quelque chose – elle ne put préciser quoi – mais quelque chose en rapport avec l’absence de ce siège lui avait fait dresser les cheveux sur la tête. L’homme avait l’air assez gentil et lui avait raconté qu’il s’était blessé en skiant, mais elle n’avait plus qu’une seule idée : s’éloigner.
— J’ai posé les bouquins sur le capot de sa voiture et je me suis sauvée en courant...
Une autre fille raconta une histoire assez semblable.
Elle avait rencontré l’homme au bras en écharpe le 17 du mois et l’avait aidé à porter quelques paquets enveloppés dans du papier de boucherie jusqu’à sa voiture.
— Puis il m’a dit qu’il avait des difficultés à la faire démarrer et m’a demandé de monter et d’essayer tandis qu’il trafiquerait le moteur. Je ne le connaissais pas. Je ne voulais pas monter dans sa voiture, je lui ai dit que j’étais pressée et je suis partie.
Le fils d’un magistrat de l’Oregon se trouvait sur le campus ce jour-là. Il se souvint d’avoir remarqué un homme de grande taille avec un bras en écharpe devant la salle Barto vers 20 h 30 le 17 avril.
Tous ces témoignages n’étaient pas trop alarmants ; chaque fois qu’un crime est commis ou que quelqu’un disparaît, des tas d’incidents anodins prennent une ampleur particulière aux yeux de « témoins » désireux d’aider les enquêteurs. Ces témoignages furent enregistrés, archivés, et les recherches se poursuivirent.
Comme souvent dans ce genre de cas, un détail minuscule allait fournir une première piste quant au sort de la jeune fille disparue. Avec Donna Manson, c’avait été son appareil photo ; avec Susan, ce furent ses lentilles de contact, ses lunettes, qu’elle avait probablement eu l’intention d’emporter avec elle au cinéma le soir de sa disparition, et son fil dentaire. Quand sa mère regarda dans son armoire à pharmacie et y vit son fil dentaire, elle eut un coup au cœur :
— Elle avait des habitudes auxquelles elle ne dérogeait jamais ; et elle ne s’absentait jamais sans son fil dentaire...
Le capitaine Herb Swindler, un vieux de la vieille dans le métier, bâti comme un bouledogue, dirigeait la brigade des homicides de Seattle au printemps 1974. Je le connaissais depuis vingt ans ; en 1954, il s’était chargé d’une plainte pour attentat à la pudeur déposée par la mère d’une petite fille dans l’ouest de Seattle.
J’étais la plus novice des femmes agents de police et on avait fait appel à moi pour interroger la fillette. Je n’avais alors que vingt et un ans, et j’avais été plutôt embarrassée par les questions que je devais poser à la fillette à propos du «gentil vieux monsieur » qui louait une chambre dans la maison.
Je me souviens comme Herb me taquinait parce que j’avais rougi – rien de plus que la mise en boîte habituelle réservée à toutes les nouvelles venues dans la police –, mais il s’était montré très gentil avec l’enfant et sa mère. C’était un bon flic et un enquêteur consciencieux ; il était rapidement monté en grade. À présent, c’était Herb qui prenait les décisions ; la plupart des cas de disparition semblaient trouver leur origine à Seattle et il se débattait nuit et jour avec des mystères sans le moindre début de réponse. C’était comme si le coupable se moquait de la police, s’amusait de la facilité avec laquelle il enlevait des femmes sans laisser de trace derrière lui.
Swindler était du genre loquace. Il avait besoin de tester ses idées et il m’utilisait à cet effet. Il savait que je n’en parlerais à personne en dehors du service et que je suivrais l’affaire aussi attentivement que n’importe quel inspecteur. Bien sûr, j’étais un écrivain à la recherche du gros coup ; mais j’étais aussi la mère de quatre adolescents, et toute l’horreur de l’affaire et l’angoisse de ces parents m’empêchaient de dormir des nuits entières.
Pendant tous ces mois de 1974, je m’entretins presque quotidiennement avec lui. J’écoutais, essayant de trouver un dénominateur commun à toutes les disparitions.
Le territoire que je couvrais comme reporter me faisait parcourir la côte de haut en bas. J’étais souvent au courant d’affaires qui s’étaient produites dans d’autres villes, à trois cents kilomètres de là, dans l’Oregon, et je lui faisais part de tous les cas de disparition pouvant concorder avec ceux dont s’occupait la police de Seattle.
La disparition suivante eut lieu dans l’Oregon.
Le 6 mai, Roberta Kathleen Parks, Kathy pour les intimes, passait une triste journée, rongée par le remords.
Elle se trouvait dans sa chambre de la résidence Sackett, sur le campus de l’université d’État de l’Oregon, à Corvallis, à quatre cents kilomètres au sud de Seattle. Je connaissais bien la résidence Sackett car j’y avais moi-même vécu dans les années 50. C’était une énorme cité U, implantée sur un campus alors considéré comme une «fac de bouseux ». Même à cette époque, quand le monde n’était pas aussi dangereux, aucune d’entre nous ne serait allée toute seule après la tombée de la nuit aux distributeurs automatiques qui se trouvaient dans les couloirs immenses et caverneux du sous-sol.
Kathy Parks n’était pas très heureuse. Sa famille, restée à Lafayette, en Californie, lui manquait, et elle avait rompu avec son petit ami, parti en Louisiane. Le 4 mai, elle s’était disputée au téléphone avec son père, et le 6, elle avait appris qu’il venait de subir une grave crise cardiaque. Sa sœur l’avait appelée d’abord pour la prévenir, puis lui avait annoncé quelques heures plus tard qu’il allait probablement s’en sortir.
Kathy, qui étudiait l’histoire des religions, s’était sentie vaguement soulagée après le second coup de fil.
Elle avait accepté d’aller faire un peu d’exercice avec ses camarades.
Peu avant 11 heures, la grande jeune fille aux longs cheveux blond cendré quitta la résidence Sackett pour aller boire un café avec des amis au foyer des étudiants.
Elle promit à ses camarades de chambrée de revenir dans l’heure. Elle portait un pantalon bleu, un haut bleu marine, un blouson léger vert et des sandales à talons.
Elle ne devait jamais arriver au foyer, pas plus qu’elle ne revint à la résidence. Comme dans les autres cas, toutes ses affaires étaient restées chez elle : vélo, vêtements, produits cosmétiques.
Cette fois-ci, personne n’avait rien remarqué de suspect. Pas d’homme avec un bras en écharpe ni de coccinelle. Kathy n’avait jamais parlé de craintes particulières et n’avait pas reçu de coups de téléphone obscènes. Elle était sujette à de si brusques sautes d’humeur que la question du suicide se posa. Avait-elle pensé que la dispute avec son père était à l’origine de sa crise cardiaque ?
S’était-elle sentie coupable au point de se donner la mort ? On fouilla la rivière Willamette, qui déroule ses méandres près de Corvallis. En vain. Si elle avait choisi un autre moyen de se suicider, son corps aurait été vite découvert – mais il n’en fut rien.
Le lieutenant Bill Harris, du bureau des affaires criminelles de la police d’État de l’Oregon, était en poste sur le campus de l’OSU et prit la direction de l’enquête.
Un tragique assassinat avait déjà eu lieu quelques années auparavant dans la résidence Sackett : une étudiante avait été poignardée dans sa chambre. Au terme de son enquête, Bill Harris avait arrêté le coupable, un jeune homme qui habitait au-dessus de chez elle.
Au bout d’une semaine de recherches, Harris fut convaincu que Kathy Parks avait été enlevée ; probablement capturée alors qu’elle marchait entre les énormes bosquets de lilas en fleur qui s’épanouissaient tout au long de l’allée entre la résidence Sackett et le foyer des étudiants. Disparue sans un cri, comme les autres.
Des avis de recherche avec les photos des quatre filles disparues étaient épinglés côte à côte dans tous les postes de police du Nord-Ouest. Quatre visages souriants qui auraient pu être ceux de quatre sœurs. Pourtant, seul Herb Swindler était certain que Kathy Parks cadrait dans le schéma général ; pour les autres enquêteurs, Corvallis était trop éloigné des campus de l’État de Washington et il leur semblait difficile de relier cette affaire aux autres.
Puis il y eut une courte période de répit. Vingt-six jours plus tard, une vague connaissance de mon aînée, Brenda Carol Bail, disparut à son tour. Elle vivait avec deux camarades dans la banlieue de Burien, dans le sud du comté de King. Deux semaines plus tôt, Brenda était encore étudiante au Highline Community Collège. Elle mesurait un mètre soixante pour cinquante kilos et ses yeux bruns pétillaient de vie.
Dans la nuit du 31 mai au 1er juin, Brenda se rendit seule à la Taverne de la Flamme, au coin de la 128e Rue Sud et d’Ambaum Road. Ses camarades l’avaient vue pour la dernière fois à 14 heures, ce vendredi après-midi.
Elle avait parlé de son programme de la soirée, ajoutant qu’elle les rejoindrait peut-être par la suite en stop au parc de Sun Lakes, dans l’est de l’État de Washington.
Elle se rendit effectivement à la Taverne de la Flamme, où elle fut identifiée par plusieurs personnes qui la connaissaient. Personne ne se souvient exactement des vêtements qu’elle portait, mais sa tenue habituelle était constituée d’un blue-jeans délavé et d’un polo à manches longues et col roulé. Elle avait l’air de bien s’amuser et resta jusqu’à la fermeture, à 2 heures du matin.
Brenda demanda à l’un des musiciens du groupe de la raccompagner, mais il lui expliqua qu’il n’allait pas dans la même direction. La dernière fois qu’on la vit, elle parlait sur le parc de stationnement avec un bel homme aux cheveux bruns, qui avait un bras en écharpe...
Brenda, tout comme Donna Manson, était du genre plutôt désinvolte, susceptible de partir à l’aventure sur un coup de tête. Un certain temps s’écoula donc avant que sa disparition ne soit officiellement signalée. Dix-neuf jours passèrent avant que ses camarades n’acquièrent la certitude que quelque chose était arrivé. Elles s’étaient renseignées auprès de sa banque et l’inquiétude les avait gagnées en apprenant que ses économies étaient intactes. Tous ses vêtements se trouvaient encore dans leur appartement et ses parents n’avaient pas eu la moindre nouvelle non plus.
À vingt-deux ans, Brenda était la plus âgée des jeunes femmes manquantes. Une adulte, en fait, qui avait déjà su faire preuve de prudence dans le passé.
Mais pas cette fois-ci. Il semblait que Brenda avait aussi rencontré quelqu’un à qui elle n’aurait pas dû faire confiance.
L’appétit du prédateur était encore loin d’être apaisé.
Avant même que la disparition de Brenda Bail ne fût signalé à la police du comté de King, l’homme que tout le monde recherchait s’apprêtait à frapper une nouvelle fois. Un coup audacieux, au su et au vu de dizaines de témoins – mais qui n’allait pas l’empêcher de rester un personnage fantomatique. Il allait faire un pied de nez à la police, la tenir en échec comme elle ne l’avait encore jamais été depuis le début de cette vague de crimes. Les enquêteurs étaient horrifiés. Beaucoup de détectives chargés d’enquêter sur ces disparitions avaient eux-mêmes des filles de l’âge des victimes.
C’était presque comme si l’auteur des rapts jouait à une sorte de jeu pervers, se découvrant un peu plus à chaque fois, prenant plus de risques, pour prouver qu’il était le maître du jeu.
À dix-huit ans, Georgeann Hawkins était une de ces filles à qui tout souriait dans la vie. Jusqu’à cette nuit inexplicable du 10 juin. Élevée à Summer, dans la banlieue de Tacoma, elle était vive et enjouée, avec de longs cheveux châtains brillants et des yeux marron pétillants d’intelligence. Elle était la plus jeune de deux sœurs, petite – un mètre cinquante-sept pour cinquante- deux kilos – et éclatante de santé.
Certains bons élèves ont tendance à trouver les études à l’université de l’État de Washington très difficiles et voient leur moyenne tomber. Georgeann, elle, mainte- nait sa moyenne de «A ». Sa plus grande inquiétude, au cours de cette semaine d’examens de juin 1974, concernait son épreuve d’espagnol. Elle envisageait de laisser tomber le cours mais, le matin du 10 juin, elle avait appelé sa mère pour lui dire qu’elle allait mettre les bouchées doubles pour l’examen du lendemain. Elle se sentait capable de réussir.
Elle avait déjà trouvé un boulot pour l’été et en discutait avec ses parents au téléphone au moins une fois par semaine.
Au mois de septembre 1973, Georgeann avait été admise dans l’une des principales sororités, ces clubs d’étudiantes regroupant les élèves les plus brillantes du campus, Kappa Alpha Thêta. Elle vivait dans une grande maison communautaire sur la 17e Avenue Nord-Est.
Les membres des fraternités et des sororités installées le long de cette avenue se rendaient mutuellement visite. Bien plus librement que dans les années 50, quand il était strictement interdit aux membres du sexe opposé de s’aventurer plus loin que dans les tristes salons du rez-de-chaussée. Georgeann allait souvent voir son petit ami qui vivait dans la maison Bêta Thêta Pi, à six bâtiments de distance de la maison Thêta.
En cette fin d’après-midi du 10 juin, Georgeann et une camarade s’étaient rendues à une petite fête où elles avaient bu un ou deux cocktails. Georgeann devait rentrer pour réviser ses cours d’espagnol en vue de l’examen, mais elle annonça qu’elle ferait d’abord un saut à la maison Bêta pour dire bonsoir à son petit ami.
Prudente, Georgeann sortait rarement seule sur le campus à la nuit tombée. Elle connaissait par cœur cette portion de la 17e Avenue, très bien éclairée, et il y avait toujours une silhouette familière dans les parages.
Les arbres, très grands et très feuillus au mois de juin, atténuent un peu la lumière de l’éclairage public.
L’allée qui longe l’arrière des maisons communautaires, de la 45e à la 47e Rue Nord-Est, est éclairée par des lampadaires dressés tous les trois mètres environ. Il faisait chaud, ce soir du 10 juin, et toutes les fenêtres donnant sur cette allée étaient ouvertes. Il est peu probable que tous les étudiants du coin aient été endormis, même à minuit ; soutenus par le café noir et les amphés, la plupart révisaient leurs examens.
Un peu avant 0 h 30 le 11 juin, Georgeann entra dans la maison Bêta. Elle passa une demi-heure avec son petit ami, lui emprunta quelques notes, lui souhaita bonne nuit et sortit par la porte de derrière. Vingt-sept mètres la séparaient de la porte de la maison Thêta, où elle habitait.
Un autre résident de la maison Bêta entendit la porte claquer et se pencha par la fenêtre. Il reconnut Georgeann :
— Hé ! George ! Quoi de neuf ?
La jolie jeune fille bronzée tourna la tête. Elle portait un pantalon bleu, un T-shirt blanc et un cardigan bleu, blanc et rouge vif. Elle sourit, agita la main, échangea quelques mots à propos de l’examen d’espagnol du lendemain, puis dit en riant :
— Adios !
Elle se détourna et partit en direction de sa résidence. Le garçon la regarda s’éloigner sur une dizaine de mètres. Deux autres étudiants qui la connaissaient se souviennent de l’avoir vue parcourir les six mètres suivants.
Elle avait encore une douzaine de mètres à couvrir – douze mètres d’un chemin éclairé comme en plein jour.
Il y avait bien quelques poches d’ombre entre les grandes maisons, près des haies de laurier et des rhododendrons en fleur, mais Georgeann marchait au milieu de l’allée.
Dee Nichols, sa camarade de chambre, attendait que Georgeann lance quelques petits cailloux contre leur fenêtre : Georgeann avait perdu sa clé et Dee serait descendue lui ouvrir dès qu’elle aurait entendu ce signal.
Aucun caillou ne vint heurter la vitre. Elle n’entendit pas le moindre bruit, pas un cri, rien.
Une heure passa. Puis deux. Inquiète, Dee appela la maison Bêta et apprit que Georgeann en était sortie peu après 1 heure du matin. Elle réveilla la responsable de la résidence et lui dit doucement :
— Georgeann a disparu. Elle n’est pas rentrée.
Pour ne pas inquiéter ses parents à 3 heures du matin, elles attendirent toute la nuit, essayant de trouver une explication rationnelle à son absence.
Le lendemain matin, elles appelèrent la police de Seattle. L’inspecteur Bud Jelberg prit l’affaire en main.
Après avoir interrogé les étudiants de la fraternité, il appela les parents de Georgeann. En temps ordinaire, les enquêteurs laissent s’écouler vingt-quatre heures avant de déclencher les opérations de recherches quand il s’agit d’un adulte. Mais, en raison des événements qui avaient déjà marqué la première moitié de l’année 1974, le cas de Georgeann Hawkins fut immédiatement pris très au sérieux.
À 8 h 45, le sergent Ivan Beeson et les détectives Ted Fonis et George Cuthill arrivèrent à la maison Thêta, au 4521 de la 17e Avenue Nord-Est. Ils étaient accompagnés de George Ishii, l’un des plus grands criminalistes du Nord-Ouest, qui dirige le laboratoire de criminalistique de l’ouest de l’État de Washington. C’est un homme brillant, qui en sait probablement plus sur la détection, la conservation et l’analyse des traces matérielles que n’importe quel autre criminaliste de tout l’ouest des États-Unis. Il a été mon premier professeur en la matière.
Ishii adhérait aux théories du Dr Edmond Locard, un criminaliste français, ancien directeur du laboratoire de police technique de Lyon, selon lequel : «Tout criminel laisse une trace de son passage sur le lieu du crime et emporte avec lui quelque chose appartenant à ce même lieu. » Tout bon détective le sait ; c’est pour cela qu’on examine si minutieusement les lieux où un crime a été commis, pour trouver cette trace infime que le criminel a laissée derrière lui : un cheveu, une goutte de sang, un fil de vêtement, un bouton, une empreinte de pied, une trace papillaire, une tache de sperme, des traces d’outils, des douilles... Et, dans la plupart des cas, ils la trouvent.
Le criminaliste et les trois détectives de la Criminelle parcoururent les vingt-sept mètres de l’allée à quatre pattes. Pour ne rien trouver du tout.
Ils bouclèrent le périmètre en mettant en place un cordon de police et allèrent s’entretenir avec les membres de la sororité de Georgeann et la responsable de la maison Thêta.
Georgeann partageait la chambre numéro huit avec Dee Nichols. Tous ses effets personnels étaient encore là, à l’exception des vêtements qu’elle portait la veille et de son sac à main en cuir qui contenait ses papiers d’identité, quelques dollars, un flacon de parfum et une petite brosse à cheveux.
— Georgeann n’allait jamais nulle part sans me laisser un numéro de téléphone où la joindre, déclara Dee.
Je sais qu’elle avait l’intention de rentrer ici hier soir.
Elle avait encore un examen à passer avant de repartir chez ses parents le 13. Le pantalon bleu qu’elle portait avait trois boutons en moins ; il n’en restait qu’un. Je peux vous en donner un exemplaire, ils sont dans notre chambre.
Tout comme Susan Rancourt, Georgeann était très myope.
— Elle ne portait ni ses lunettes ni ses lentilles de contact la nuit dernière, se souvint Dee. Elle avait porté ses lentilles toute la journée pour travailler et, quand on a mis des verres de contact pendant très longtemps, tout paraît un peu brouillé quand on remet des lunettes, alors elle ne les portait pas non plus.
La jeune fille disparue voyait assez bien pour suivre l’allée, mais elle n’aurait rien distingué de plus que de vagues contours si une silhouette s’était dressée à trois mètres d’elle. Si quelqu’un avait été dissimulé dans l’ombre, quelqu’un qui aurait appris son nom en l’en- tendant se faire interpeller par l’étudiant à la fenêtre de la maison Bêta, cette personne aurait fort bien pu l’attirer près d’elle en lançant un léger appel : «George ! »
Et elle aurait dû s’approcher très près pour la reconnaître.
Assez près même pour qu’il puisse l’attraper, la bâillonner et l’entraîner avant qu’elle ait eu le temps de pousser un cri.
Les étudiants sont farceurs et se livrent à toutes sortes de facéties. Pendant la semaine des examens de fin d’année, c’est une manière de faire baisser la tension, et il n’est pas rare que de robustes jeunes gens enlèvent des jeunes filles gloussantes en jouant à « l’homme des cavernes ». Si quelqu’un avait été repéré alors qu’il enlevait Georgeann, la scène aurait-elle attiré l’attention ?
Mais personne n’avait rien vu. Georgeann Hawkins avait pu être assommée d’un seul coup, chloroformée, endormie à l’aide d’une piqûre ou tout simplement saisie par deux bras particulièrement puissants et bâillonnée sur-le-champ.
— Elle avait peur du noir, expliqua Dee sur un ton calme. Il nous arrivait de faire le tour de la maison rien que pour éviter une zone d’ombre sur le trottoir. Il ne lui a sûrement pas laissé la moindre chance.
La camarade avec qui Georgeann s’était rendue à la fête un peu plus tôt dans la soirée se rappela qu’elles s’étaient séparées au coin de la 47e et de la 17e Nord-Est.
— Elle a attendu que j’arrive à la maison ; là, je lui ai crié que j’étais arrivée et elle m’a répondu que ça allait aussi. On fait tous un peu ça : vérifier que l’autre arrive à bon port. Elle est entrée dans la maison Bêta ; c’est la dernière fois que je l’ai vue.
Les détectives de Seattle n’y comprenaient rien.
Comment Georgeann Hawkins avait-elle pu s’évanouir dans la nature en l’espace de douze mètres ? De tous les cas de disparition, celui-ci était le plus intrigant. Cela n’aurait jamais dû arriver, et pourtant...
Quand la nouvelle de la disparition de Georgeann fut relatée par les médias, deux témoins se présentèrent pour raconter des incidents étrangement similaires survenus le 11 juin. Une jolie étudiante raconta qu’elle marchait sur la 17e Avenue vers 12 h 30 quand elle avait aperçu un jeune homme se déplaçant à l’aide de béquilles juste devant elle. L’une de ses jambes était entièrement plâtrée.
— Il portait une sacoche qu’il n’arrêtait pas de faire tomber. Je lui ai proposé de l’aider, mais je lui ai dit que je devais d’abord faire un saut dans une des maisons.
J’en avais pour quelques minutes, et si ça ne l’ennuyait pas d’attendre, je pouvais revenir après pour l’aider à porter ses affaires jusque chez lui.
— Et l’avez-vous fait ?
— Non. Je suis restée à l’intérieur plus longtemps que prévu et, quand je suis ressortie, il était parti.
Un autre étudiant avait aussi vu cet homme de grande taille et de belle allure avec sacoche et béquilles.
— Une fille lui portait sa sacoche. Plus tard, après avoir raccompagné ma copine chez elle, j’ai revu la même fille ; cette fois, elle était seule.
On lui montra une photographie de Georgeann Hawkins et il affirma que ce n’était pas la fille qu’il avait vue.
À ce stade de l’enquête, peu de gens connaissaient l’élément de l’homme avec un bras en écharpe dans le dossier de Susan Rancourt, à Ellensburg. Ce n’est qu’après, quand l’histoire de l’homme avec la jambe dans le plâtre fut connue, que l’on effectua un rapprochement entre ces deux détails.
Était-ce une coïncidence ou cela faisait-il partie d’un plan machiavélique destiné à mettre les jeunes femmes en confiance ?
Les détectives interrogèrent les occupants de toutes les maisons de chaque côté de la 17e Avenue. La responsable de la fraternité Phi Sigma Sigma, au numéro 4520 – juste en face de la maison Thêta –, se souvint d’avoir été réveillée entre 1 et 2 heures du matin dans la nuit du 10 au 11 juin :
— C’est un cri qui m’a réveillée. Un cri très aigu... un cri de terreur. Et puis il s’est arrêté et tout est redevenu calme. Je me suis dit qu’il s’agissait de jeunes qui se défoulaient, mais maintenant... ah ! Si seulement je m’étais doutée...
Personne d’autre n’avait entendu ce cri.
Lynda, Donna, Susan, Kathy, Brenda, Georgeann.
Toutes disparues sans laisser la moindre trace, comme si une brèche s’était ouverte dans le décor et les avait aspirées, avant de se refermer sans une ride, sans un pli.
Les filles avaient disparu et chaque famille tenta de s’y résigner, apportant toutes sortes de documents qui pourraient peut-être un jour servir à l’identification d’un corps décomposé. Des dossiers médicaux, avec la trace de toutes les séances chez le dentiste ; les radiographies des os cassés de Donna Manson, parfaitement ressoudés depuis ; celles du genou de Georgeann, réalisées lorsque la jeune fille avait souffert de la maladie d’Osgood-Schlatter dans son adolescence. Après des mois d’inquiétude, sa jambe avait fini par se développer normalement ; il n’était resté que quelques petites bosses au-dessous du genou.
Tous ceux d’entre nous qui ont élevé des enfants le savent ; comme l’a dit un jour John F. Kennedy, «avoir des enfants, c’est donner des otages au destin ». La perte d’un enfant à la suite d’une maladie ou d’un accident provoque une blessure que le temps peut guérir. Perdre un enfant à cause d’un prédateur, d’un assassin génial et dément est différent : nul ne peut le supporter.
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