Un tueur si proche
Chapitre 4
Ted s’était découvert. Des tas de gens avaient pu voir ses traits en plein jour et il avait abordé une demi-douzaine de jeunes femmes au moins, en plus des deux qui avaient disparu. Il avait donné son nom. Probablement pas son vrai nom mais, pour les médias qui s’étaient jetés sur ces incroyables disparitions, c’était matière à gros titres.
De fait, la chasse acharnée aux informations à laquelle les journalistes allaient se livrer pour étoffer leurs papiers devait considérablement entraver le cours de l’enquête policière. Les familles affolées des disparues du lac Sammamish étaient assiégées par des journalistes qui employaient les méthodes les plus coercitives pour forcer leur porte. Quand les familles refusaient de se laisser interroger, certains reporters laissaient entendre qu’ils allaient devoir imprimer quelques rumeurs particulièrement odieuses qui couraient au sujet de Janice et de Denise. À moins, bien sûr, qu’ils n’obtiennent des réponses à leurs questions. Pire encore, ils ajoutaient que si les familles refusaient de donner tous les détails de leur souffrance en pâture au public, cela conduirait à une réduction de la publicité nécessaire pour retrouver leurs enfants.
Le chantage était odieux et cruel, mais il fonctionna.
Les parents dans la douleur se laissèrent photographier et répondirent aux questions des journalistes. Leurs filles étaient sérieuses et ils voulaient que cela se sache.
Ils voulaient aussi que les photos de leurs enfants soient dans tous les journaux, diffusées sur toutes les chaînes de télévision ; peut-être cela aiderait-il à les retrouver...
Les enquêteurs, eux, n’avaient guère de temps à perdre à accorder des entretiens.
Les enquêtes liées à des cas de disparition tombaient sous plusieurs juridictions : les enquêtes autour de Lynda Healy et de Georgeann Hawkins relevaient de la police de Seattle ; celles sur Janice Ott, Denise Naslund et Brenda Bail revenaient à la police du comté de King.
Le comté de Thurston, avec le service de sécurité du campus de l’institut Evergreen, s’occupait du cas de Donna Manson. L’enquête sur la disparition de Susan Rancourt était menée conjointement par la police du comté de Kittitas et celle du campus de l’université de la région centre de l’État de Washington, tandis que celle sur Roberta Kathleen Parks incombait aux polices de l’Oregon et de Corvallis.
Les clameurs de l’opinion publique demandant des résultats rapides devenaient chaque jour un peu plus fortes et la pression exercée sur les enquêteurs était énorme. Aucune arrestation n’était possible pour l’instant. Du coup, l’homme de la rue – assailli jour et nuit par des flashes d’informations télévisées et par des récits publiés en première page des journaux – ne parvenait toujours pas à comprendre pourquoi on n’avait pas encore – au moins – retrouvé les corps des jeunes filles disparues.
Pour la police du comté de King, le rapt et le meurtre probable de trois jeunes filles sur le territoire équivalaient à trente-cinq pour cent de leur travail annuel ramenés sur un mois : il n’y avait eu que onze affaires de meurtre dans le comté en 1972 – dont neuf avaient été résolues avant la fin de l’année ; il y en avait eu cinq en 1973 – toutes classées. En 1974, en plus des affaires de meurtre, la brigade criminelle devait aussi se charger des attaques à main armée. Les disparitions successives de Brenda Bail puis, six semaines plus tard, de Janice Ott et de Denise Naslund imposaient des mesures radicales de restructuration du service.
Le capitaine J. N. Nick Mackie était un administrateur extrêmement compétent. Il n’avait pas encore atteint la quarantaine quand il avait pris la tête de la section d’enquêtes sur les homicides. Il avait, entre autres, réorganisé toute l’administration pénitentiaire du comté. Les enquêteurs étaient placés sous les ordres du sergent Len Randall, qui se faisait une règle d’accompagner ses hommes sur le terrain dans les affaires importantes.
Dans l’ensemble, l’équipe d’inspecteurs du comté de King était assez jeune. Le seul à avoir plus de trente-cinq ans était Ted Forrester, que tout le monde appelait « grand-père » ; la plus jeune recrue était Bob Keppel, un garçon long et mince avec un air presque gamin. Les disparitions du lac Sammamish avaient eu lieu dans son secteur, qui couvrait tout le territoire à l’est du lac Washington. Avant ce 14 juillet 1974, Keppel n’avait enquêté que sur un seul meurtre.
Au fil des années, l’affaire «Ted » allait peser extrêmement lourd sur les épaules de Bob Keppel. Il finirait par en savoir plus long sur Ted et sur ses victimes que n’importe quel autre enquêteur du comté, à l’exception peut-être de Nick Mackie.
En 1979, les cheveux de Bob Keppel étaient striés de gris, Mackie allait être mis en retraite anticipée à cause de deux infarctus et Herb Swindler devait subir une opération à cœur ouvert. Il est impossible de donner une idée précise de la tension nerveuse qui s’accumule au fil du temps chez des policiers pris dans l’engrenage d’une enquête d’une telle ampleur. Mais quiconque est en rapport constant avec ces gens-là peut mesurer cette tension et l’incroyable pression qui s’exerce sur eux. Si un directeur général de société porte la responsabilité des pertes et profits de son entreprise, les flics de la Criminelle – notamment dans des cas comme l’affaire «Ted » – travaillent contre la montre, avec un minimum d’atouts de leur côté, sur des questions de vie ou de mort. C’est un métier qui traîne derrière lui un cortège d’affections physiologiques : ulcères, hypertension artérielle, infarctus et, parfois, alcoolisme. L’opinion publique, les familles des victimes, la presse, leurs supérieurs – tous – exigent de l’action et des résultats immédiats.
L’ampleur des recherches organisées autour de Denise Naslund et Janice Ott mobilisa l’ensemble des effectifs de la section homicides du comté de King, aidés par des renforts venus de la police de Seattle et les hommes des services de police locaux d’Issaquah et de North Bend.
En un certain sens, ils avaient maintenant un point de départ pour leur enquête, et ils étaient désormais absolument persuadés que toutes ces disparitions s’intégraient dans un schéma unique. Tout avait été vu ; une douzaine de personnes au moins se présentèrent quand la nouvelle explosa dans les journaux le 15 juillet : les autres filles qui avaient été abordées, et qui tremblaient rétrospectivement à l’idée d’avoir frôlé la mort d’aussi près, ainsi que les gens dans le parc qui avaient vu Ted parler avec Janice Ott avant qu’elle s’éloigne avec lui.
Ben Smith, un dessinateur de la police, écouta leurs descriptions et brossa un tableau composite de l’homme en tenue de tennis. Il gomma et redessina laborieusement jusqu’à ce qu’il arrive à capter sur le papier l’image qui se trouvait dans la mémoire des témoins. Ce n’était pas une tâche facile.
Dès que le portrait-robot apparut à la télévision, la police reçut des centaines d’appels téléphoniques. Mais Ted ne semblait avoir aucun signe particulier distinctif.
C’était un beau garçon, âgé d’une vingtaine d’années, avec des cheveux châtain clair, légèrement ondulés, des traits lisses, pas de cicatrice, aucun détail flagrant qui puisse le différencier de centaines, de milliers d’autres jeunes gens sur une plage. Il y avait ce bras cassé, bien sûr, mais les enquêteurs doutaient qu’il le soit réellement. Ils étaient même sûrs que l’homme s’était déjà débarrassé de son écharpe, maintenant qu’elle avait rempli son rôle.
Ted ressemblait en fait tellement à un Américain moyen qu’il avait sans doute joué sur cette apparence commune. Il se montrait à visage découvert et prenait maintenant un plaisir pervers à la publicité qu’on lui faisait.
Pendant ce temps, les enquêteurs cherchaient, inlassablement.
— Réfléchissez. Essayez de penser à un détail particulier, à quelque chose qui vous a frappé.
Les témoins faisaient de leur mieux ; certains se soumettaient même à des séances d’hypnose dans l’espoir d’améliorer leurs souvenirs. Il y avait son accent : légèrement anglais. Il avait aussi mentionné qu’il jouait au racket-ball quand il parlait avec Janice Ott. Son sourire avait quelque chose de spécial. Quand il s’exprimait, sa grammaire était impeccable ; il paraissait avoir reçu une excellente éducation. Bien. Quoi d’autre ? Il était bronzé. Bien. Quoi encore ?
C’était tout. À part la façon bizarre dont il avait regardé quelques-unes des quasi-victimes.
Il y avait aussi sa voiture, une coccinelle VW brune à la peinture écaillée dont on ne connaissait pas l’année : toutes les coccinelles se ressemblent ! D’ailleurs, le seul témoin qui l’avait accompagné jusqu’au parc de stationnement ne l’avait pas vu monter dans la voiture.
Il s’était appuyé contre la carrosserie en expliquant que son bateau ne se trouvait pas dans le parc même ; ce pouvait être la voiture de n’importe qui. Non, pas si vite, il avait fait un geste en direction de la portière du côté passager, pour l’inviter à monter. C’était sûrement sa voiture !
Personne n’avait vu Janice Ott monter dans une voiture sur le parking.
Il y avait aussi la bicyclette jaune de Janice, à dix vitesses. Ce n’était pas du tout le genre de vélo que l’on démonte aisément pour le transporter. De plus, il n’aurait pas tenu dans le coffre d’une coccinelle et, même dans ce cas, quelqu’un aurait sûrement remarqué la voiture avec le vélo dépassant du coffre ou fixé sur le toit.
Mais personne n’avait rien vu.
L’accès aux rives du lac Sammamish fut interdit au public tandis que les plongeurs de la police en fouillaient inlassablement le fond, remontant régulièrement à la surface pour délivrer systématiquement d’un mouvement de tête le même message négatif. Il faisait très chaud et, si les corps des filles s’étaient trouvés dans le lac, ils auraient gonflé et seraient remontés à la surface.
Tous les agents du comté, la police d’Issaquah et quatre-vingts volontaires des équipes de sauvetage, à pied et à cheval, ratissèrent sans succès les cent soixante hectares du parc. Des hélicoptères de la police de Seattle survolèrent les environs sans plus de résultat.
Des voitures de patrouille parcouraient au ralenti toutes les petites routes de la région, s’arrêtant pour fouiller chaque vieille grange, chaque cahute effondrée, chaque maison abandonnée. En vain.
Il n’y eut pas non plus de demande de rançon ; l’homme qui avait enlevé ces femmes ne l’avait pas fait pour de l’argent. À mesure que les jours passaient, il devenait de plus en plus vraisemblable que l’homme en question était un psychopathe sexuel. De nombreux policiers croient que l’homme agit aussi en fonction de cycles pseudo-mensuels. Il y aurait donc des moments où les tendances perverses de certains individus aux limites de la normalité prennent une ampleur obsessionnelle et les poussent au viol ou au meurtre.
Mais deux femmes le même après-midi ? L’homme qu’ils recherchaient avait-il été pris d’une frénésie sexuelle telle qu’il aurait éprouvé le besoin de faire deux victimes à quatre heures d’intervalle ? Janice avait disparu à 12 h 30 ; Denise vers 16 h 30. On pourrait pourtant penser que même le plus viril des maniaques sexuels aurait été épuisé et rassasié après le premier viol. Pourquoi alors serait-il revenu dans le même parc quatre heures après pour en enlever une autre ?
Des intervalles de plus en plus courts séparaient les enlèvements, comme si la terrible obsession du suspect demandait à être de plus en plus fréquemment stimulée.
Peut-être l’insaisissable Ted avait-il eu besoin de plus d’une victime pour satisfaire ses envies ? Peut-être Janice avait-elle été retenue captive quelque part, liée et bâillonnée, pendant qu’il repartait à la recherche d’une autre victime ? Peut-être avait-il éprouvé le macabre besoin d’un double crime sexuel, l’une des victimes assistant au viol et au meurtre de l’autre ? C’était une hypothèse que certains d’entre nous osaient à peine envisager.
Tout policier chevronné sait que, si un crime n’est pas résolu dans les vingt-quatre heures, les chances de retrouver l’assassin diminuent. Or là, des jours et des semaines passèrent sans que l’enquête apporte d’éléments nouveaux. Les flics ne disposaient même pas des corps des victimes. Denise et Janice pouvaient être n’importe où, à cent, voire deux cents kilomètres de là.
La petite coccinelle brune n’avait eu que quatre cents mètres à parcourir pour rejoindre l’autoroute 1-90 qui franchissait les montagnes à l’est et s’enfonçait dans la région très peuplée de Seattle à l’ouest. Cela revenait à chercher deux aiguilles dans un million de bottes de foin.
Les jeunes femmes avaient pu être tuées et enterrées quelque part sur le vaste territoire à demi sauvage autour du parc. On effectua donc une série de clichés aériens du terrain aux infrarouges. Cette méthode avait donné des résultats positifs à Houston, Texas, en 1973, quand la police de l’État était à la recherche des corps des jeunes adolescents assassinés par l’équarrisseur Dean Coril. Si la terre avait été récemment remuée, la végétation mourante apparaîtrait en rouge vif sur les épreuves bien avant que l’on puisse s’en apercevoir à l’œil nu. Ils repérèrent quelques zones douteuses qui furent soigneusement explorées. On n’y trouva que des arbres morts.
Un film tourné par les participants d’un pique-nique de groupe organisé en ce 14 juillet fut rapidement développé. Les enquêteurs étudièrent de près les silhouettes qui apparaissaient, particulièrement en arrière-plan, espérant y apercevoir l’homme avec le bras en écharpe-rien.
Le Dr Richard B. Jarvis, un psychiatre de Seattle spécialiste des comportements criminels, établit un profil de l’homme connu sous le nom de Ted. Il pensait que, si les huit disparitions étaient liées et si les huit jeunes filles avaient été blessées, l’agresseur devait avoir entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Il devait être mentalement malade, mais pas au point de se faire remarquer comme un criminel en puissance. Selon lui,
Ted avait peur des femmes et de leur emprise sur lui et il était susceptible d’adopter à l’occasion un comportement d’«isolement social ».
Jarvis trouvait de nombreux parallèles entre l’homme du parc Sammamish et un habitant de Seattle âgé de vingt-quatre ans qui avait été reconnu coupable de meurtre sur la personne de deux jeunes femmes et de viol et tentative de viol sur d’autres jeunes filles. Cet homme, décrit comme un psychopathe sexuel, purgeait une peine d’emprisonnement à perpétuité.
Ce détenu, ancien champion d’athlétisme durant toutes ses études, apprécié, considéré, respectueux envers les femmes, avait radicalement changé quand sa petite amie de longue date l’avait plaqué. Plus tard, il s’était marié ; mais il avait commencé ses agressions sexuelles quand sa femme avait demandé le divorce.
Selon le Dr Jarvis, un psychopathe sexuel est reconnu responsable aux yeux de la loi et sait faire la différence entre le bien et le mal. Une impulsion le pousse à agresser des femmes, mais aucun handicap mental, aucune lésion cérébrale ni psychose déclarée ne peut venir justifier ses actes criminels.
Ce témoignage constituait un avis intéressant sur le cas. Beaucoup plus tard, je devais relire cet article et m’apercevoir à quel point Jarvis était proche de la vérité.
Pendant les quelques moments de liberté laissés aux enquêteurs, nous échangions toutes sortes d’idées quant à l’éventuelle personnalité de Ted. Il devait être intelligent et séduisant. Aucune des huit filles n’aurait accompagné un homme en qui elle n’aurait pas eu confiance, et dont les manières n’auraient pas été assez bonnes pour endormir leur méfiance naturelle. Même s’il avait utilisé la force par la suite, il avait certainement dû – la plupart du temps – gagner leur adhésion au départ. Étant donné l’aisance évidente avec laquelle il évoluait sur les campus, il était aussi vraisemblable qu’il était ou avait été étudiant.
Le stratagème qu’il employait pour gagner la confiance des filles – en dehors de son apparence et de sa personnalité propres – était certainement lié à l’illusion de son apparente vulnérabilité. Un homme avec un bras cassé ou une jambe dans le plâtre ne pouvait pas représenter une menace.
Qui pouvait avoir accès à des plâtres, des écharpes et des béquilles ? N’importe qui, sans doute, s’il se donnait le moyen de chercher ; un étudiant en médecine, un garçon de salle d’hôpital, un ambulancier, un employé d’une société de fournitures médicales étaient particulièrement bien placés.
«Ce doit être quelqu’un au-dessus de tout soupçon, me dis-je. Un homme insoupçonnable, même par ses amis ou ses proches. »
C’était une bonne théorie, une théorie qui rendait la capture de cet homme encore plus improbable.
Malgré la justesse de sa prévision, le schéma astrologique était trop incertain pour être poursuivi. Peut-être l’homme ignorait-il qu’il était influencé par les signes lunaires, s’il l’était seulement.
Les polices de Seattle et du comté de King croulaient sous un déluge d’appels de médiums prétendant avoir eu une vision des lieux où se trouvaient les jeunes filles – mais aucune ne se révéla exacte. Les informations fournies par les voyants semblaient à peu près aussi utiles que celles des citoyens ordinaires : Ted avait été vu ici, là, partout... et nulle part.
Selon les schémas astrologiques, la prochaine disparition devait avoir lieu entre 19 h 25 le 4 août et 19 h 12 le 7 août, quand la lune traverserait à nouveau les Poissons.
Rien ne se produisit.
En fait, les disparitions dans l’État de Washington cessèrent aussi brusquement qu’elles avaient commencé. En un sens, tout était terminé. Mais rien ne le serait jamais.
OceanofPDF.com