Un tueur si proche
Chapitre 3
Je me trouvais dans le bureau d’Herb Swindler, un après-midi de la fin juin 1974, quand Joni Lenz et son père entrèrent dans les locaux. Herb avait accroché les photographies de toutes les victimes au mur, comme pour se rappeler que l’enquête devait se poursuivre sans relâche. Joni était venue de son plein gré et regarda les photos des autres jeunes filles, au cas où elle en reconnaîtrait une, bien que leurs noms n’évoquent absolument rien pour elle.
— Joni, dit doucement Herb, regarde ces photos. As-tu déjà vu l’une d’entre elles ? Peut-être en boîte, ou avez-vous travaillé ensemble, ou bien avez-vous suivi des cours communs ?...
Son père se tenait à ses côtés dans une attitude protectrice. La victime des violences du 4 janvier examina les photographies. Elle se remettait doucement des lésions qu’elle avait subies et, malgré ses efforts, elle ne parlait qu’avec hésitation. Elle s’approcha du mur, étudia longuement chacune des photos, puis secoua la tête.
— N-n-n-on, bégaya-t-elle. Je ne les ai jamais vues. Je ne les connaissais pas. Je ne m’en souviens pas... Il y a un tas de choses dont je ne me souviens pas, mais je sais que je ne connaissais pas ces filles.
— Merci, Joni, dit Herb. Nous te sommes reconnaissants d’être venue.
Il fallait essayer, ne pas écarter la possibilité que la seule victime encore en vie puisse établir un lien avec les autres cas. Herb leva les yeux et secoua la tête tandis que Joni quittait la pièce en claudiquant. Un pan très large de sa mémoire avait été effacé, alors comment savoir si elle n’avait pas connu l’une des autres victimes ?
En ce début d’été 1974, les gens qui lisaient la presse étaient désormais au courant du schéma commun à toutes les disparitions. La police et les personnes directement concernées n’étaient plus seules en cause.
Les gens étaient effrayés. Le nombre d’auto-stoppeuses diminua considérablement et toutes les femmes âgées de quinze à soixante-cinq ans avaient peur de leur ombre.
Des rumeurs couraient, de celles dont on ne peut remonter jusqu’à la source. J’entendis des dizaines de variations sur le même thème. Mais elles venaient toutes de l’ami de l’ami de l’ami de quelqu’un dont le cousin, ou la sœur, ou la femme...
Tantôt l’agression avait eu lieu dans un centre commercial, tantôt dans un restaurant, tantôt au cinéma.
C’était toujours le même scénario : «Un tel et sa femme (ou sa sœur, sa fille, etc.) sont allés faire des courses au centre commercial. Sa femme est retournée prendre quelque chose dans la voiture. Comme le temps passait et qu’elle ne revenait pas, le mari s’est inquiété et est allé la chercher. Il est arrivé juste au moment où un type essayait de l’enlever. Le mari s’est mis à crier et le type l’a lâchée. Il lui avait injecté quelque chose qui lui avait fait perdre connaissance. C’était vraiment un coup de chance que son mari arrive à ce moment-là, parce que vous savez, avec tout ce qui se passe, c’était probablement ce meurtrier dont parlent les journaux. »
Les premières fois que j’ai entendu cette version d’un récit «véridique », j’ai essayé de remonter à la source de l’histoire, mais je me suis vite rendu compte que c’était impossible. Ce que les gens racontaient dans ces histoires n’est jamais arrivé ; simple réaction d’hystérie collective. Si les victimes avaient pu disparaître comme cela, alors cela pouvait arriver à n’importe qui, et il n’y aurait eu aucun moyen de l’empêcher.
La pression de l’opinion publique sur la police était énorme. Le 3 juillet, plus d’une centaine de délégués des services de police de l’Oregon et de l’État de Washington se réunirent à l’institut universitaire Evergreen, à Olympia, pour une journée de brainstorming.
En mettant toutes leurs informations en commun, ils pourraient peut-être trouver l’élément qui leur fournirait la clé du mystère...
Je fus invitée à y participer et j’éprouvai une sinistre sensation d’étouffement en longeant ces allées qui étaient comme des tunnels creusés sous les branches des sapins. Quatre mois plus tôt, Donna Manson avait emprunté ce même chemin pour se rendre dans le même bâtiment. À présent, un soleil radieux avait remplacé la pluie et les oiseaux pépiaient dans les branches au-dessus de moi, mais la peur était toujours là.
J’étais assise en compagnie de tous ces policiers, représentant des dizaines de branches et de départements de la police. Je n’arrivais pas à croire que ces hommes, qui traînaient derrière eux des années et des années d’entraînement et d’expérience, ne puissent pas en découvrir un peu plus sur l’individu qu’ils recherchaient. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer ; tous les services impliqués sans exception voulaient sa peau et ils étaient prêts à écouter n’importe quelle suggestion – même la plus saugrenue – si cela pouvait les conduire à l’arrestation du coupable.
Le shérif Don Redmond résuma le sentiment général dans son discours préliminaire :
— Nous voulons montrer aux parents que nous sommes vraiment impliqués. Nous voulons retrouver leurs enfants. La population de l’État de Washington va devoir nous donner un coup de main. Nous aurons besoin de leurs yeux et de leurs oreilles.
Les hommes de Redmond, basés dans la capitale de l’État de Washington, étaient toujours à la recherche de Donna Manson et de l’assassin de Katherine Merry Devine. À l’heure de la conférence, ils avaient le meurtre d’une autre adolescente sur les bras. Brenda Baker avait quinze ans, faisait souvent du stop comme Kathy et Donna, et elle avait fugué le 25 mai. Le 17 juin, son corps avait été retrouvé à un stade avancé de décomposition, en bordure du parc de Millersylvania. Impossible de déterminer les causes de la mort, ni même d’effectuer une rapide identification. On avait d’abord songé qu’il pouvait s’agir du corps de Georgeann Hawkins. Ses empreintes dentaires avaient cependant révélé qu’il s’agissait de Brenda Baker. Le corps de la jeune fille avait été découvert à plusieurs kilomètres du parc McKenny où l’on avait précédemment retrouvé celui de Kathy Devine. Les deux endroits se trouvent à égale distance de l’autoroute 1-5, qui relie Seattle à Olympia.
En examinant les affaires cas par cas, certaines similitudes sautaient aux yeux. L’homme qui avait enlevé les jeunes filles avait choisi ses proies avec soin. Chacune :
- avait les cheveux longs, séparés par une raie au milieu ;
- était blanche ;
-était d’une intelligence supérieure à la moyenne ;
- était mince, jolie et avait des dons ;
- avait disparu pendant une semaine d’examens ;
- venait d’une famille stable et unie ;
- était célibataire ;
-portait un pantalon ou un Jean au moment de sa disparition.
Et, dans chaque cas :
— L’enlèvement avait eu lieu après la tombée de la nuit ;
- les enquêteurs n’avaient pas trouvé le moindre indice susceptible de les mener au coupable ;
- des travaux de construction étaient en cours sur chacun des campus d’où les filles avaient disparu.
Et par deux fois – dans les cas de Susan Rancourt à Ellensburg et de Georgeann Hawkins à Seattle – un homme avec un bras ou une jambe dans le plâtre avait été aperçu non loin de l’endroit où elles avaient été vues pour la dernière fois.
Toutes étaient des jeunes filles ; aucune ne pouvait être considérée comme ayant atteint sa maturité de femme.
C’était dingue, hallucinant, rageant ! Pour les enquêteurs qui essayaient de mettre la main sur cet homme, c’était comme travailler dans un labyrinthe, où chaque nouvelle piste qu’ils suivaient se révélait très vite sans issue. Les victimes n’avaient pas l’air d’avoir été vraiment choisies au hasard ; cela était intrigant.
Ils se demandaient même s’il n’y avait pas plus d’un homme impliqué dans les disparitions – si elles ne pouvaient être le fait d’une secte qui sacrifiait des vierges au cours de rituels sanglants ? Au printemps 1974, une avalanche d’affaires concernant du bétail mutilé retrouvé avec les organes génitaux sectionnés s’était abattue sur les États du Nord-Ouest. Ça puait le culte satanique à plein nez ; l’évolution logique (ou illogique) de telles pratiques allait dans le sens de sacrifices humains.
Pour tous les policiers rassemblés à l’institut Evergreen, tous ces hommes dont le travail et la vie exigeaient des méthodes de pensée rationnelles et concrètes, l’occulte était une notion tout à fait étrangère. Je crois en la perception extrasensorielle, mais mes rapports avec l’astrologie se limitent à la lecture des horoscopes quotidiens dans les journaux. Néanmoins, quelques jours avant cette conférence, j’avais reçu un appel d’une astrologue, que j’avais rencontrée par la suite.
R. L. avait travaillé au CAU à la même époque que moi. Proche de la quarantaine, elle terminait des études d’histoire à l’université de l’État de Washington.
Je n’avais pas entendu parler d’elle depuis un certain temps quand elle m’appela fin juin :
— Ann, vous êtes en contact étroit avec la police, commença-t-elle. J’ai découvert quelque chose qui pourrait vous intéresser. Pouvons-nous nous voir ?
Je rencontrai R. L. dans son appartement de la proche banlieue nord. Elle m’introduisit dans son bureau où la table, les meubles et le plancher étaient couverts de diagrammes pleins de symboles étranges. Elle avait essayé de trouver un schéma astrologique commun aux affaires de disparition.
— J’ai découvert quelque chose. Regardez.
J’étais complètement perdue. Pour moi, c’était du chinois.
— Bon, je vais vous expliquer rapidement. Vous avez certainement entendu parler des signes solaires. Il y en a douze, qui durent à peu près un mois chacun. C’est ce dont les gens parlent quand ils disent qu’ils sont Verseau, Scorpion ou autre chose. Mais, chaque mois, la lune traverse chacun de ces signes.
Elle me montra des éphémérides et je vis par moi-même que la phase mensuelle des signes lunaires durait environ quarante-huit heures.
— Bien, ça, je comprends, dis-je. Mais je ne vois pas le rapport avec les enlèvements.
— Il y a une constante. Lynda Healy a été enlevée quand la lune traversait le Taureau. À partir de là, les filles ont disparu alternativement quand la lune traversait les Poissons et le Scorpion. Les possibilités qu’une telle chose arrive sont pratiquement nulles.
— Vous voulez dire que quelqu’un enlève et tue peut-être ces filles parce qu’il sait que la lune traverse certains signes à ce moment-là ? Ça me dépasse !
— Je ne sais pas s’il connaît quoi que ce soit à l’astrologie. Il n’a peut-être même pas conscience de l’influence lunaire.
Elle me présenta une enveloppe scellée.
— Je voudrais que vous remettiez ceci à quelqu’un qui dirige une des enquêtes. Elle ne doit pas être ouverte avant le week-end du 13 au 15 juillet.
— Voyons, ils vont m’envoyer paître en rigolant !
— Quelles autres pistes ont-ils ? J’ai vu ce schéma. Je l’ai refait plusieurs fois, et c’est toujours le même. Si je pouvais vous dire comment, où, et quand cela va se reproduire, je vous le dirais – mais j’en suis incapable.
C’est arrivé quand la lune traversait le Taureau, puis une demi-douzaine de fois quand elle a traversé alternativement les Poissons et le Scorpion. Je pense qu’il va revenir au Taureau et commencer un nouveau cycle.
— D’accord, finis-je par accepter. Je prends l’enveloppe, mais je ne vous promets pas de la donner à quelqu’un. Je ne vois pas trop à qui la donner, d’ailleurs.
— Vous trouverez quelqu’un, me dit-elle alors d’une voix assurée.
J’avais cette enveloppe dans mon sac quand j’assistai à la conférence d’Evergreen. Je ne m’étais toujours pas décidée à en parler, pas plus que de la prédiction de R. L.
Après la pause-déjeuner, Herb Swindler prit la parole. La question qu’il lança était étonnante et déclencha même un peu d’hilarité :
— Quelqu’un a-t-il une idée ? À quoi n’avons-nous pas pensé ? Quelqu’un ici s’y connaît en numérologie ?
Quelqu’un est médium ?
Je crus qu’il blaguait ; mais non. Il écrivit sur le tableau noir, dressant la liste des dates auxquelles les filles avaient disparu pour chercher à y déceler une suite logique.
Mais cela ne semblait rien vouloir donner. De la disparition de Lynda à celle de Donna, quarante-deux jours s’étaient écoulés ; de celle de Donna à celle de Susan, trente-six jours ; entre celle de Susan et celle de Kathy Park, dix-neuf jours ; de celle de Kathy à celle de Brenda, vingt-cinq jours ; et de celle de Brenda à celle de Georgeann, onze jours. Le seul détail qui en ressortait était que les enlèvements étaient de plus en plus rapprochés.
— Bon, dit Herb. D’autres suggestions ? Je me fous que ce soit l’idée la plus saugrenue qui vous soit jamais venue à l’esprit. On l’examinera.
La lettre me brûlait les doigts au fond de mon sac. Je levai une main.
— Je n’y connais rien en numérologie, mais j’ai une amie astrologue qui prétend avoir trouvé un schéma astrologique commun.
Certains levèrent les yeux au ciel, d’autres ricanèrent, mais je me jetai à l’eau et répétai ce que R. L. m’avait dit :
— Il n’enlève des filles que lorsque la lune traverse le Taureau, les Poissons ou le Scorpion.
Swindler sourit.
— Et votre amie trouve ça inhabituel...
— Elle dit que ça défie toutes les lois de la probabilité.
— Alors elle peut nous dire quand ça va se reproduire ?
— Je n’en suis pas sûre. Elle m’a confié une enveloppe scellée. Elle est à vous si vous la voulez. Vous ne devez pas l’ouvrir avant le 15 juillet.
Je sentais que les participants commençaient à se fatiguer de tout cela, qu’ils avaient l’impression de perdre leur temps. Je passai l’enveloppe à Herb ; il la soupesa.
— Alors elle pense que c’est à cette date qu’aura lieu la prochaine disparition, c’est ça ?
— Je ne sais pas. J’ignore ce que contient cette enveloppe. Elle veut sans doute mettre sa théorie à l’épreuve.
La discussion se déplaça vers d’autres sujets. Je soupçonnais la plupart des enquêteurs présents de me prendre pour une journaliste farfelue. Moi-même, je n’étais pas trop sûre de ne pas aller chercher midi à quatorze heures.
De l’avis général, le coupable des enlèvements était un homme seul et nous essayions d’imaginer quel pouvait être son stratagème. Que faisait-il pour mettre les femmes suffisamment à l’aise pour qu’elles en oublient leur prudence naturelle ?
À quel genre d’homme les femmes feraient-elles instinctivement confiance ? Quel déguisement pouvait-il porter pour leur donner ce sentiment de n’avoir rien à craindre ? Dès l’enfance, nous sommes habitués à faire confiance au pasteur, au prêtre, au pompier, au médecin, et au policier. Cette dernière hypothèse, si odieuse qu’elle soit pour des policiers, ne pouvait être écartée.
Un flic dévoyé, peut-être ? Ou quelqu’un arborant un uniforme de la police ?
Autre éventualité sans grands risques d’erreur : la plupart des jeunes femmes aideraient certainement un handicapé – un aveugle, quelqu’un qui se trouverait soudainement mal, ou une personne marchant avec des béquilles ou avec un plâtre !
Mais que faire ? Infiltrer tous les campus des hommes en civil, avec mission d’arrêter tout homme déguisé en policier, en pompier, en ambulancier, en prêtre, ou équipé d’un plâtre ? Les polices de l’Oregon et de l’État de Washington réunies n’avaient même pas assez d’effectifs pour cela !
En fin de compte, la seule chose à faire était d’alerter l’opinion publique, d’assurer à l’opération la plus large couverture médiatique possible, de faire appel à chaque citoyen pour obtenir un maximum d’informations et de continuer à travailler sur le moindre détail. Le ou les hommes qui enlevaient ces filles finiraient nécessairement par commettre un impair, par laisser un indice qui conduirait la police jusqu’à lui, ou eux. À la fin de cette conférence du 3 juillet, tous les policiers priaient pour que ce qui était arrivé ne se reproduise plus.
L’homme observait et attendait dans l’ombre. Celui qui se croyait au-dessus des lois, trop malin pour être pris, quelle que fût son audace, sembla prendre cette conférence et l’écho qu’en fit la presse comme un défi personnel lancé par la police.
Le parc du lac Sammamish s’étend à l’est de la rive du lac dont il tire son nom. À vingt kilomètres à l’est de Seattle, non loin de l’autoroute 90 qui monte vers le col de Snoqualmie, ce parc attire en été des foules venant de Seattle, mais aussi des environs de Bellevue, la plus grande banlieue de la ville. Bellevue est une cité-dortoir en pleine expansion d’environ soixante-quinze mille âmes. Les hameaux d’Issaquah et de North Bend se trouvent aussi à proximité du parc.
Le parc Sammamish est une grande étendue herbeuse, cloutée de boutons-d’or au printemps et de pâquerettes en été. On y trouve des arbres, mais pas de taillis touffus et ombreux, et un garde forestier habite dans les environs. Des sauveteurs surveillent les baigneurs et la navigation de plaisance, et les pique-niqueurs peuvent admirer les parachutistes qui sautent de petits avions toute la journée.
Quand mes enfants étaient petits et que nous vivions à Bellevue, nous allions au parc pratiquement tous les soirs d’été. C’est là qu’ils ont appris à nager. On s’y sentait parfaitement en sécurité.
Le 14 juillet 1974 fut une de ces journées superbes que les habitants de Washington attendent avec impatience, pour se venger des interminables mois de pluie de l’hiver et du printemps. Le ciel était d’un bleu céruléen et la température monta au-dessus de vingt-six degrés avant midi. Elle menaçait d’atteindre trente-deux degrés d’ici le soir. Il fait rarement aussi beau, même en été, et le parc Sammamish était bourré à craquer ce dimanche-là : quarante mille personnes à la recherche d’un coin d’herbe où déplier sa couverture pour profiter du soleil.
La Brasserie Rainier y organisait sa fête annuelle de la bière et l’Association d’athlétisme de la police de Seattle était venue pique-niquer ; les parcs de stationnement étaient déjà saturés dès le début de la matinée.
Une jolie jeune femme arriva dans le parc vers 11 h 30 ce matin-là et se laissa aborder par un jeune homme qui portait un T-shirt blanc et un jean.
— Dites, vous pourriez pas m’aider un instant ? lui demanda-t-il en souriant.
Elle vit qu’il avait un bras en écharpe et lui répondit :
— Bien sûr ! Qu’est-ce que vous voulez ?
Il lui expliqua qu’il voulait mettre son voilier sur le toit de sa voiture et qu’il n’y arrivait pas avec son bras immobilisé. Elle accepta de l’aider et l’accompagna jusqu’à une coccinelle VW brun métallisé garée sur le parking.
Il n’y avait aucun voilier à proximité.
La femme regarda alors le beau jeune homme – un homme qu’elle décrirait plus tard avec des cheveux couleur de sable, mesurant près d’un mètre quatre-vingts pour environ soixante-douze kilos – puis elle lui demanda où se trouvait son bateau.
— Ah ! J’aurais dû vous le dire ! Il est là-haut, chez mes vieux... C’est à deux pas d’ici, derrière la colline.
Il se dirigea vers la portière côté passager. Elle s’immobilisa, inquiète, et lui dit que ses parents l’attendaient et qu’elle allait être vraiment en retard. Il prit son refus du bon côté :
— C’ n’est pas grave ; j’aurais dû vous dire qu’il n’était pas sur le parking. Merci quand même de vous être déplacée.
Plus tard, à 12 h 30, elle leva les yeux un instant et vit le même homme se diriger vers le parc de stationnement en compagnie d’une jolie jeune femme qui poussait une bicyclette. Ils discutaient d’une manière animée. Puis elle n’y songea plus – avant de lire le journal le lendemain.
Janice Ott, vingt-trois ans, fonctionnaire au service d’éducation surveillée du comté de King, à Seattle, avait passé la journée du 14 juillet en solitaire. Jim, son mari, suivait des cours de design prothétique à deux mille deux cent cinquante kilomètres de là, à Riverside, en Californie. Le travail de Janice l’avait empêchée de l’accompagner. Cela représentait plusieurs mois de séparation et ils n’étaient mariés que depuis un an et demi. Ils devaient se retrouver en septembre mais, pour l’heure, ils se contentaient de s’écrire et de se téléphoner.
Janice Anne Ott était une toute petite femme d’à peine un mètre cinquante-deux pour quarante-cinq kilos. Elle avait de longs cheveux blonds, séparés au milieu par une raie, et des yeux gris-vert étonnants. Elle ressemblait plus à une étudiante qu’à une adulte diplômée avec mention de l’Institut universitaire de Cheney.
Son père était proviseur de lycée à Spokane, Washington, et avait siégé dans le passé à la Commission d’application des peines de cet État ; servir la communauté était décidément une vocation familiale !
À l’image de Lynda Healy, Janice avait une bonne expérience théorique des méthodes d’approche des individus présentant des troubles mentaux ou ayant un comportement antisocial. Comme Lynda, elle était idéaliste. Son père dira plus tard : « Elle pensait que certaines personnes étaient malades ou engagées sur la mauvaise voie et elle croyait pouvoir les aider grâce à ses études et à sa personnalité. »
Il était un peu plus de midi quand Janice arriva au parc Sammamish sur son vélo à dix vitesses. Elle avait laissé un mot à la fille avec qui elle partageait une petite maison, lui disant qu’elle serait de retour vers 16 heures.
À trois mètres d’un groupe de gens, elle trouva un coin d’herbe libre où étendre sa couverture. Elle portait un jean coupé en short et un T-shirt blanc noué sur le devant par-dessus un bikini noir ; elle se déshabilla et s’allongea pour bronzer un peu.
Quelques minutes plus tard, elle sentit une ombre la recouvrir et ouvrit les yeux. Un homme de belle allure la regardait. Vêtu d’un T-shirt blanc, d’un short et de chaussures de tennis blancs, il avait le bras droit en écharpe.
Les pique-niqueurs autour d’eux entendirent leur conversation tandis que Janice s’asseyait en clignant des yeux au soleil. Ils se souviendraient que l’homme s’exprimait avec un léger accent – peut-être canadien, ou britannique – quand il demanda à Janice :
— Excusez-moi... Pourriez-vous m’aider à hisser mon bateau sur ma voiture ? J’ai le bras cassé et je n’y arrive pas.
Janice Ott dit à l’homme de s’asseoir et ils bavardèrent un peu. Elle lui dit son nom et les personnes qui étaient assez près entendirent l’homme lui répondre qu’il s’appelait Ted.
— Vous voyez, mon bateau est chez mes parents, à Issaquah...
— Vraiment ? C’est là que j’habite aussi ! S’exclama- t-elle en souriant.
— Vous croyez que vous pourriez m’accompagner pour me donner un coup de main ?
— Ça doit être super de faire du bateau, dit-elle. Je n’en ai jamais fait.
— Je vous apprendrai, vous verrez, c’est facile.
Janice lui avait expliqué qu’elle avait sa bicyclette et qu’elle ne voulait pas la laisser sur la plage de peur qu’on ne la lui vole ; il lui avait répondu avec désinvolture qu’il y avait de la place dans le coffre de sa voiture.
— Eh bien, d’accord... Je viens vous aider.
Ils avaient encore bavardé pendant dix minutes avant que Janice se lève pour enfiler son short et son T-shirt ; puis ils s’étaient éloignés ensemble, elle poussant sa bicyclette, en direction du parc de stationnement.
Personne ne revit jamais Janice Ott vivante.
Ce même dimanche de juillet, Denise Naslund se rendit aussi au parc de Sammamish, mais elle n’était pas seule. Elle était accompagnée de son petit ami et d’un autre couple. Ils étaient venus dans la Chevrolet modèle 1963 de Denise. Une très jolie fille, aux cheveux et aux yeux sombres, étonnamment séduisante. Elle avait exactement deux jours de plus que Susan Rancourt, disparue depuis trois mois déjà.
Denise faisait des études d’analyste-programmeur, travaillait à mi-temps dans une administration pour payer ses cours du soir, et ce pique-nique du 14 juillet constituait une agréable récréation dans un emploi du temps chargé. L’après-midi avait bien commencé, puis avait failli être gâché par une dispute avec son petit ami, mais la question avait été rapidement réglée. Les quatre jeunes gens s’étaient allongés sur leurs couvertures, au soleil. Ils avaient fermé les yeux ; les voix mêlées des nageurs et des autres badauds tissaient une agréable toile de fond sonore.
Un peu avant 16 heures – des heures après que Janice Ott eut disparu – une jeune fille de seize ans rejoignant ses amis après être allée aux toilettes publiques du parc se fit aborder par un homme avec un bras en écharpe :
— Excusez-moi, jeune fille, voudriez-vous m’aider à pousser mon bateau à l’eau ?
Elle fit «non » de la tête, mais l’homme insistait. Il la tira par le coude.
— Allez, quoi !
Elle se sauva à toutes jambes.
À 16 h 15, une autre femme rencontra l’homme avec le bras en écharpe.
— J’ai un gros service à vous demander, commença- t-il.
Il avait besoin qu’on l’aide à pousser son bateau à l’eau. La femme répondit qu’elle était pressée, que des amis l’attendaient pour rentrer.
— Tant pis, avait-il répondu avec le sourire.
Mais il était resté planté là, à la regarder fixement pendant un moment avant qu’elle s’éloigne. Il portait une tenue de tennis et avait l’air d’un chic type, mais elle était vraiment pressée !
Denise et ses amis avaient fait griller quelques hot dogs vers 16 heures, puis les deux garçons s’étaient rapidement endormis. Vers 16 h 30, Denise se leva et se dirigea d’un pas nonchalant vers les toilettes des femmes.
L’une des dernières personnes à l’avoir aperçue vivante est une femme qui la vit bavarder avec une autre fille à l’intérieur du bâtiment en parpaing d’où elles ressortirent ensemble.
Sur leurs couvertures, les amis de Denise commençaient à s’impatienter ; elle ne devait s’absenter que quelques minutes et cela faisait maintenant un bon moment qu’elle était partie. Son sac à main, les clés de sa voiture et ses sandales de cuir étaient toujours là, sur la couverture. Il était vraiment peu probable qu’elle ait subitement décidé de quitter le parc avec seulement son short et son débardeur bleu sur le dos. Elle n’avait pas non plus parlé d’aller nager.
Ils attendirent et attendirent encore, jusqu’à ce que le soleil baisse sur l’horizon ; les ombres s’étiraient et s’épaississaient avec la tombée du jour.
Ils ne savaient pas que l’homme avec le bras en écharpe avait abordé une autre femme encore un peu avant 17 heures et lui avait demandé de lui rendre le même service :
— Est-ce que vous ne pourriez pas m’aider à hisser mon bateau sur le toit de ma voiture, par hasard ?
Cette jeune femme de vingt ans venait d’arriver au parc en vélo et avait remarqué l’homme qui la fixait du regard. Elle ne voulait pas l’accompagner ; elle lui expliqua qu’elle n’était pas vraiment costaud et que, par ailleurs, elle attendait quelqu’un. Il s’était rapidement désintéressé d’elle et avait tourné les talons.
Denise était tout à fait le genre de fille à aider autrui, particulièrement un handicapé – même si ce handicap n’était que temporaire.
L’après-midi tirait à sa fin, le parc se vidait, et il n’y eut bientôt plus que la voiture de Denise garée sur le parc de stationnement. Ses trois amis avaient parcouru le parc en tous sens sans trouver la moindre trace d’elle. Ils avaient espéré qu’elle était peut-être partie à la recherche de son chien qui avait filé, mais ils retrouvèrent le chien... seul.
Le petit ami de Denise ne parvenait pas à croire ce qui leur arrivait. Ils sortaient ensemble depuis neuf mois. Ils étaient très épris l’un de l’autre ; jamais elle ne l’aurait laissé tomber comme cela.
Ils signalèrent sa disparition au garde forestier à 20 h 30 le soir même. Il était trop tard pour draguer le fond du lac ou même pour effectuer une fouille approfondie du parc. Le lendemain, une des plus importantes opérations de recherches jamais entreprises par la police du comté de King allait commencer.
Pendant ce temps, dans l’appartement en demi-sous-sol qu’occupait Janice Ott dans une petite maison d’Issaquah, le téléphone avait commencé à sonner à partir de 16 heures. Jim Ott avait attendu un appel de sa femme – un coup de fil qu’elle lui avait promis la veille au soir, un coup de téléphone qui ne viendrait jamais.
Jim essaya de la joindre toute la soirée, mais le téléphone sonna inutilement dans la maison vide.
Jim Ott passa aussi la soirée du lundi à attendre près du téléphone. Il ignorait que sa femme n’était jamais rentrée chez elle.
Je lui parlai quelques jours après qu’il eut sauté dans un avion pour Seattle. Il me confia avoir reçu une étrange série de messages, presque extrasensoriels, au cours des journées qui avaient suivi ce 14 juillet.
— Je me souviens, quand elle m’a appelé samedi soir – le 13 –, elle s’est plainte du temps que mettait le courrier pour être acheminé de l’État de Washington jusqu’en Californie. Elle disait qu’elle venait juste de m’envoyer une lettre, mais qu’elle avait préféré m’appeler aussi parce que je ne la recevrais pas avant cinq jours. Dans cette lettre, elle avait écrit : Cinq jours !
C’est énorme ! Quelqu’un pourrait mourir et on n’en saurait rien !
Quand Jim Ott reçut cette lettre, tout indiquait déjà que Janice avait effectivement cessé de vivre.
Il s’interrompit pour mieux formuler ses sentiments :
— Je ne savais pas qu’elle avait disparu, lundi soir, et j’ai attendu près du téléphone jusqu’à ce que je m’endorme. Puis je me suis réveillé en sursaut et j’ai regardé l’heure ; il était 22h45. J’ai entendu sa voix. Je l’ai entendue aussi clairement que si elle avait été dans la même pièce que moi. Elle me disait : « Jim... Jim... au secours... »
Le lendemain matin, Jim Ott apprenait que sa femme avait disparu.
— C’est bizarre. Je lui avais envoyé une carte postale, qui a dû croiser sa lettre à la poste. C’était une de ces cartes sentimentales avec un type et une fille marchant bras dessus, bras dessous vers le soleil couchant. Il était écrit : «Tu me manques... Loin de toi le temps s’est arrêté. » Au bas de la carte, j’avais écrit-je ne sais pas pourquoi j’avais choisi ces mots-là : «Fais bien attention à toi. Sois prudente au volant, méfie-toi des gens que tu ne connais pas. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose ; tu es mon oasis, ma source de paix. »
Ott m’a dit qu’avec sa femme ils avaient toujours été très proches, avaient souvent eu les mêmes pensées en même temps. Il attendait maintenant d’autres messages d’elle, un signe quelconque qui lui indiquerait où elle se trouvait, mais il n’avait plus rien entendu depuis ces mots très clairs perçus dans la quiétude de sa chambre le 15 juillet : « Jim... Jim... au secours... »
Dans son bureau au siège de la police de Seattle, le capitaine Herb Swindler ouvrit l’enveloppe scellée de l’astrologue que je lui avais remise. Sur un bout de papier était écrite la phrase suivante : « Si le schéma se reproduit, la prochaine disparition aura lieu pendant le week-end du 13 au 15 juillet. »
Un frisson glacial le parcourut. La prédiction s’était réalisée – par deux fois.
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