Un tueur si proche

Ann Rule · Chapitre 6 sur 41

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Un tueur si proche

Chapitre 5

 

 

Je me revois encore, en août 1974, dans les locaux de la police de Seattle. J’étais plantée devant un listing informatique que les détectives avaient scotché au plafond de leur bureau. Cette liste détaillait les noms des personnes dénoncées par des gens pensant qu’il pouvait s’agir du mystérieux Ted ; elle faisait plus de trois mètres cinquante de long ! Pour localiser et interroger chacun de ces «suspects », il aurait fallu des années, et la condition expresse que la police dispose de suffisamment d’effectifs, ce qui n’était pas le cas. L’unique solution consistait à sélectionner un certain nombre de cas vraisemblables et à les contrôler.

Le 10 août, un témoignage sinistrement habituel parvint aux détectives ; une jeune femme leur fit le récit d’une rencontre qu’elle avait faite dans le quartier de l’université, à quelques rues à peine de l’endroit où Georgeann avait disparu :

— Le 26 juillet, vers 11 h 30, je marchais du côté de la 16eNord-Est et de la 50e Rue. Il y avait un homme – un mètre quatre-vingts, bien bâti, avec les cheveux bruns qui lui tombaient un peu dans le cou... Il portait un jean et avait une jambe plâtrée jusqu’en haut. Il marchait avec des béquilles et portait une espèce de sacoche démodée. Elle était noire, arrondie, avec une poignée, et il n’arrêtait pas de la faire tomber.

La jeune femme raconta qu’elle l’avait dépassé, puis s’était retournée en entendant la sacoche tomber encore par terre.

— Il m’a souri. Il avait l’air de vouloir que je l’aide, et j’ai bien failli le faire... Puis j’ai vu ses yeux... ils étaient très bizarres, ils m’ont fait froid dans le dos.

Alors, j’ai accéléré le pas pour me sauver. Il était bien mis de sa personne et son plâtre était tout blanc et très propre, comme s’il venait d’être posé.

Elle ne l’avait jamais vu auparavant et ne le revit jamais par la suite.

Les voitures en patrouille dans le quartier Wallingford, au nord de la ville, étaient constamment à l’affût d’individus avec un bras ou une jambe dans le plâtre.

Quelques-uns furent repérés mais tous ceux qu’ils interrogèrent avaient été véritablement accidentés.

Le mois d’août tirait à sa fin et, depuis deux semaines, quelque chose me tracassait. Je revenais sans cesse à ce portrait-robot du «Ted » qui avait été vu au parc Sammamish et à la description physique qui l’accompagnait, avec cette allusion à un «léger accent anglais britannique ». J’y voyais une ressemblance avec quelqu’un que je connaissais. Je repoussai cependant cette idée dans un recoin de mon esprit, persuadée que j’étais, moi aussi, victime du vent d’hystérie qui avait soufflé sur le pays durant ce long et terrible été.

Je connaissais beaucoup de gens qui s’appelaient Ted – y compris deux détectives de la Criminelle –, mais le seul à qui pouvait s’appliquer la description était Ted Bundy. Nous ne nous étions pas vus ni parlé depuis huit mois et, pour ce que j’en savais, il avait quitté Seattle.

La dernière fois que je l’avais vu, il vivait au 4123, 12e Avenue Nord-Est, à quelques rues seulement de chez toutes ces filles disparues.

J’eus honte d’une telle pensée à propos d’un homme que je connaissais bien depuis trois ans. On ne court pas dénoncer un ami à la police, surtout quand il semble être tout à fait le contraire de l’homme qu’elle recherche. Non, c’était impossible. Ridicule. Ted Bundy n’aurait jamais fait de mal à une femme ; il n’aurait même jamais fait une remarque déplacée devant une femme. Un homme dont les actes et la vie étaient gouvernés par des sentiments philanthropiques ne pouvait pas être impliqué dans cette affaire, quel que soit le degré de ressemblance qu’il y eût entre le portrait-robot et lui.

Je traversai des périodes où je n’y pensais plus du tout mais souvent, le soir, au moment de m’endormir, le visage de Ted Bundy me traversait l’esprit. Beaucoup plus tard, j’apprendrais que je n’avais pas été la seule en butte à une telle indécision en ce mois d’août. D’autres personnes, qui connaissaient bien mieux Ted Bundy que moi, avaient été déchirées par leurs sentiments.

Je décidai finalement d’en avoir le cœur net. Autant que je sache, Ted n’avait pas de voiture, à plus forte raison de coccinelle. Je voulais m’assurer que c’était bien toujours le cas, pour être tranquille. Et si, par le plus grand des hasards, Ted avait quelque chose à voir avec les enlèvements, il était de mon devoir d’agir en conséquence.

Je pris contact avec Dick Reed, de la brigade criminelle de Seattle. Grand et maigre, doté du sens de l’humour irrésistible d’un farceur-né, Reed appartenait à la brigade depuis plus longtemps que tous les autres.

Nous étions devenus très bons amis. Je pouvais compter sur lui pour vérifier discrètement, dans les fichiers du service d’immatriculation, si aucun véhicule n’était enregistré au nom de Ted Bundy.

Je l’appelai et m’expliquai d’une manière un peu hésitante :

— ... Je ne crois pas que ce soit important mais ça me tracasse. J’ai un ami, un bon ami, qui s’appelle Ted ; il a dans les vingt-sept ans, correspond parfaitement à la description physique de l’homme recherché et je sais qu’il habitait dans le quartier de l’université, mais j’ignore où il se trouve actuellement. Écoutez, je ne pense même pas qu’il ait une voiture, parce que je l’emmenais toujours dans la mienne. Et je ne veux pas non plus avoir l’air de le dénoncer ou quoi que ce soit... Je voudrais juste savoir s’il a une voiture, à présent. Pourriez-vous faire ça pour moi ?

— Pas de problème. Comment s’appelle-t-il ? J’entre son nom dans l’ordinateur et nous saurons tout de suite s’il y a une voiture enregistrée à son nom.

— Il s’appelle Ted Bundy. B-u-n-d-y. Rappelez-moi, d’accord ?

Vingt minutes plus tard, le téléphone sonnait. C’était Dick Reed.

— Theodore Robert Bundy. 4123, 12e Avenue Nord-Est. Le croirez-vous si je vous dis que c’est une coccinelle VW de 1968 couleur bronze ?

Je crus qu’il me taquinait.

— Allez, Reed. Qu’est-ce qu’il a vraiment comme voiture ? Il n’en a pas, c’est ça ?

— Je ne blague pas, Ann. C’est bien son adresse actuelle et il a une coccinelle couleur bronze. Je vais aller faire un tour dans le coin pour voir si je peux la repérer.

Reed me rappela plus tard dans l’après-midi pour me dire qu’il n’avait pas trouvé l’auto dans les parages de la maison. Mais il allait faire mieux :

— Je vais me procurer la photo qu’il a donnée pour son permis de conduire et la passer aux gars du comté, à Olympia.

— Mon nom ne sera pas mentionné, n’est-ce pas ?

— Pas de problème. Je dirai qu’il s’agit d’un appel anonyme.

Reed introduisit effectivement la photographie de Ted Bundy parmi celles des quelque deux mille quatre cents autres Ted – sans résultat. Les inspecteurs du comté de King ne pouvaient pas matériellement montrer à chaque témoin du parc Sammamish quelque deux mille quatre cents clichés signalétiques. La multitude de visages suffirait à les embrouiller, et rien encore à cette époque ne désignait Ted Bundy comme un suspect éventuel. La vérification informatique dont il fit l’objet ne donna aucun «détail » particulier qui le rendît suspect aux yeux de la loi.

Je n’attribuai pas beaucoup d’importance au fait qu’il ait acheté une Volkswagen et j’oubliai bientôt cette histoire. Beaucoup de gens conduisaient des VW et rien d’autre ne venait indiquer que Ted Bundy pouvait être l’homme recherché.

Je n’avais pas vu Ted depuis la fête de Noël du CAU en 1973. J’avais essayé de l’appeler une fois ou deux pour l’inviter quand je vivais sur ma péniche, mais je n’avais jamais réussi à le joindre.

Ted avait progressivement cessé ses activités au sein du parti républicain, mais ses cours à la faculté de droit de Puget Sound l’avaient occupé durant presque toute l’année universitaire 1973-1974. Il avait commencé à toucher des allocations de chômage au début du printemps 1974 et n’avait plus suivi que très sporadiquement ses cours à l’UPS. Le 10 avril, il n’y allait plus du tout. Il avait reçu une seconde lettre d’accord pour son inscription à la faculté de droit de l’université de l’Utah, à la rentrée d’automne. Il ne s’était pas présenté aux examens de fin d’année, même s’il ne voulut jamais l’admettre. Quand ses camarades de fac lui avaient posé la question, il s’était défilé en répondant :

— Je ne m’en souviens pas.

Peut-être pensait-il que l’UPS n’était pas assez bonne pour lui, que la faculté de l’Utah avait beaucoup plus à lui offrir... Dans son dernier dossier de candidature, il avait mentionné le fait qu’il serait marié à une femme originaire de l’Utah, Meg Anders, quand débuterait le trimestre d’automne.

Parmi les documents que Ted avait joints à son dossier de candidature, il y avait une lettre de motivation qui montrait bien à quel point il était sûr de lui, de ses ambitions et de ses recommandations. La signature était un chef-d’œuvre de fioritures, et il avait joint une lettre du gouverneur Dan Evans, écrite en 1973 et qui se terminait par ces mots : « Je le crois parfaitement qualifier pour faire une carrière juridique et bien déterminé en ce sens. Ted Bundy est un étudiant exceptionnel, je vous le recommande chaudement. »

L’université de l’Utah avait accepté Ted en 1973 ; en 1974, il était remis de ce «grave accident » qui l’avait empêché de s’y rendre l’année précédente.

Ses cours à l’UPS derrière lui et la fac de droit de l’Utah en perspective pour septembre, Ted trouva un autre emploi au mois de mai. Le 23 mai, il fut engagé par l’État de Washington pour travailler au budget de la direction des plans d’urgence, un organisme plurifonctionnel visant à réagir promptement en cas de catastrophe naturelle, de feu de forêt, d’attaque ennemie et même d’épidémie de peste. En 1974, la pénurie d’essence consécutive au premier choc pétrolier était d’une gravité extrême ; la distribution et la répartition des réserves faisaient partie des tâches de la DPU.

Ted travaillait au quartier général de la DPU à Olympia, cinq jours par semaine, de 8 heures à 17 heures, et faisait des heures supplémentaires quand le besoin s’en faisait sentir. Il parcourait chaque jour les quatre-vingt-dix kilomètres qui séparaient la maison des Rogers de son lieu de travail. Et il lui arrivait, à l’occasion, de passer la nuit à Olympia chez des amis ou de s’arrêter à Tacoma pour dormir chez ses parents.

C’était pour lui un excellent poste intérimaire en attendant son départ pour Salt Lake City. Le travail en lui-même n’avait rien de prestigieux, mais cela lui permit de mettre un peu d’argent de côté pour payer sa scolarité et d’observer de l’intérieur le fonctionnement administratif d’un service gouvernemental dans un État.

Autour de la maison des Rogers, les nouveaux habitants du quartier voyaient si rarement Ted qu’ils l’avaient surnommé «le Fantôme ». Il lui arrivait de s’absenter pendant plusieurs jours d’affilée.

Le comportement de Ted à la DPU lui valut une considération mitigée de la part de ses collègues de travail : certains l’appréciaient, d’autres le prenaient pour un tire-au-flanc. Son travail était désordonné. S’il lui arrivait de travailler toute la nuit sur les projets de répartition des réserves d’essence, il lui arrivait aussi de ne se présenter au bureau que fort tard dans la matinée.

Quand il ne venait pas travailler du tout, il ne prenait pas la peine de prévenir son supérieur et se contentait d’apparaître le lendemain en disant qu’il avait été malade.

Carole Ann Boone Andersen, Alice Thissen et Joe McLean aimaient beaucoup Ted. D’autres parmi ses collègues le considéraient comme une espèce d’aigre-fin, de manipulateur, qui faisait juste semblant de travailler.

Selon Neil Miller, directeur administratif des bureaux de la DPU, la plus longue absence de Ted eut lieu entre le jeudi 11 et le mercredi 17 juillet. Il avait effectivement téléphoné cette fois-ci pour prévenir qu’il était malade, mais Miller ne se souvient pas de quoi il souffrait.

Ses collègues le taquinèrent beaucoup à la suite de la double disparition du lac Sammamish le 14 juillet et de l’énorme battage médiatique qui avait été fait autour du mystérieux Ted. Malgré leur grande amitié, Carole Ann Boone Andersen le mit impitoyablement en boîte à ce propos.

Le chef des équipes de sauveteurs-secouristes de l’État de Washington le taquina aussi sur sa «ressemblance » avec le Ted recherché par la police.

Mais personne ne parlait de cela sérieusement.

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