Un tueur si proche

Ann Rule · Chapitre 2 sur 41

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Un tueur si proche

Chapitre 1

 

 

Personne ne fit attention à l’homme qui quitta la gare routière de Tallahassee, à l’aube de ce dimanche 8 janvier 1978. Il avait l’air d’un étudiant – à peine un peu trop vieux, peut-être – et il se fondit aisément parmi les trente mille jeunes qui étaient arrivés cette semaine- là dans la capitale de la Floride. Ainsi qu’il l’avait prévu. Il se sentait à l’aise sur un campus, comme chez lui.

En fait, il était aussi loin de son domicile qu’il pouvait l’être sans quitter les États-Unis. Cela aussi, il l’avait prévu, comme le reste. Il avait réalisé l’impossible et s’apprêtait à commencer une nouvelle vie avec un nouveau nom, un passé imaginaire «emprunté » à quelqu’un d’autre, et un comportement différent. Il était persuadé que cette violente sensation de liberté qu’il éprouvait durerait éternellement.

Dans l’État de Washington, dans l’Utah ou dans le Colorado, il aurait été immédiatement reconnu, même par les personnes les moins au fait de l’actualité. Mais ici, à Tallahassee, il était un citoyen anonyme, rien qu’un beau garçon souriant parmi d’autres.

Il avait été Théodore Robert Bundy. Mais Ted Bundy n’existait plus. Il était Chris Hagen, désormais. Cette identité ferait l’affaire en attendant qu’il décide d’en changer.

Il avait eu froid pendant si longtemps. Froid dans la nuit glacée de Glenwood Springs, Colorado, quand il s’était faufilé hors de la prison du comté de Garfield ; froid en ce jour du nouvel an, quand il s’était mêlé à la foule dans cette taverne d’Ann Arbor, Michigan ; froid quand il avait pris la décision de se diriger vers le sud.

Peu lui importait où, pourvu que le soleil y fût chaud, le temps doux, et qu’il y eût un campus universitaire.

Pourquoi avait-il choisi Tallahassee ? Par hasard, sans doute. Quand on regarde en arrière, on s’aperçoit que les pires tragédies découlent souvent des choix les plus anodins. Il avait été fasciné par la vie sur le campus de l’université du Michigan. Il aurait pu y rester. Grâce au magot constitué en prison, il pouvait encore se payer une chambre à douze dollars dans une YMCA, mais les nuits de janvier peuvent être terriblement glaciales dans le Michigan, et il n’avait aucun vêtement chaud.

Il était déjà venu en Floride. À l’époque où il était un jeune militant actif du parti républicain, on l’avait envoyé à Miami pour la convention de 1968, en récompense de ses efforts. Mais là, penché sur les livrets de l’étudiant dans la bibliothèque de l’université du Michigan, il n’avait pas pensé à Miami.

Il avait aussi écarté l’université de Floride, à Gainesville. Il n’y avait pas d’eau autour de Gainesville, et comme il devait le déclarer plus tard : «C’était sans doute de la superstition, mais là, sur la carte, ça ne me disait rien du tout. »

Tallahassee, en revanche, avait l’air idéal. Ted avait passé la plus grande partie de sa vie à Puget Sound, dans l’État de Washington, et il ne pouvait se passer de la vue ni de l’odeur de l’eau. Tallahassee est située sur la rivière Ochlockonee, qui se jette dans la baie d’Apalachie, dans le golfe du Mexique.

Il savait qu’il ne pourrait jamais revenir chez lui. Il irait donc à Tallahassee.

Il avait confortablement voyagé jusqu’au nouvel an.

Sa première nuit dehors n’avait pas été facile, mais être libre était suffisant en soi. Quand il avait volé la caisse dans les rues de Glenwood Springs, il savait qu’elle ne tiendrait pas jusqu’à Aspen sur les routes enneigées, mais il n’avait guère eu le choix. La voiture avait rendu l’âme à quarante-huit kilomètres de Vail – soixante-quatre d’Aspen –, mais un bon Samaritain l’avait aidé à la pousser sur le bas-côté avant de le conduire à Vail.

De là, il avait pris le bus jusqu’à Denver, un taxi jusqu’à l’aéroport et l’avion jusqu’à Chicago. Tout cela avant même que l’on ait découvert qu’il avait pris le large. Il avait rejoint Ann Arbor en train et bu son premier verre depuis deux ans dans la voiture-bar en songeant à ses gardiens qui devaient fouiller les congères de plus en plus loin derrière lui.

À Ann Arbor, il avait compté son argent et compris qu’il allait devoir économiser. Autant subtiliser de nouveau une voiture. Il avait ensuite abandonné le véhicule au cœur d’un ghetto noir d’Atlanta, clés dessus. Personne ne pourrait jamais faire le rapport avec Ted Bundy, pas même le FBI (une organisation dont il considérait sincèrement la réputation comme très surfaite), qui venait d’inscrire son nom sur la liste des dix personnes les plus recherchées du pays.

Le bus l’avait déposé en plein centre-ville de Tallahassee. Un instant, il avait eu peur en descendant du car, croyant reconnaître un type qu’il avait connu en prison dans l’Utah. Mais l’homme était passé sans le voir. Ce n’était qu’un léger accès de paranoïa. De toute façon, il n’avait plus assez d’argent pour pousser plus loin.

Tallahassee l’emballa. L’endroit était idéal, sans vie, paisible : un bled le dimanche matin. Ted sortit sur Duval Street ; il faisait chaud, l’air sentait bon et c’était bel et bien l’aube d’un jour nouveau. Comme un oiseau qui regagne son nid, il se dirigea vers le campus de l’université. De là où il se trouvait, il distinguait les immeubles de l’ancien et du nouveau Capitole et derrière, le campus.

Les emplacements de stationnement étaient bordés de cornouillers, comme chez lui, mais le reste de la végétation lui était étranger. Chênes verts, pins lacinifoliés, dattiers, gommiers géants. Toute la ville semblait abritée sous des arbres. Les branches des gommiers étaient entièrement dénudées en janvier, ce qui donnait au décor une allure d’hiver nordique, mais la température avoisinait déjà les vingt et un degrés. L’originalité même du paysage le rassurait, comme si tous les mauvais moments étaient loin derrière lui, comme s’il ne s’était rien passé du tout. Il était très fort à ce jeu-là ; il pouvait se réfugier dans un coin de son esprit et oublier, oublier vraiment.

En approchant du campus, son sentiment d’euphorie diminua un peu ; peut-être avait-il fait une erreur, après tout. Il s’était attendu à quelque chose de beaucoup plus vaste, où il serait passé inaperçu, avec une multitude de pancartes annonçant Chambres à louer. Mais il y en avait peu et il savait que les petites annonces ne lui seraient pas d’un grand secours, car elles n’indiquaient pas si les appartements à louer se trouvaient à proximité de l’université ou non.

Ses vêtements, légers pour le climat du Michigan et du Colorado, commençaient à lui peser. Il se dirigea vers la librairie du campus et déposa son pull et son chapeau dans une consigne.

Il lui restait cent soixante dollars, ce qui n’était pas beaucoup pour louer une chambre, verser une caution, et se nourrir jusqu’à ce qu’il ait trouvé un boulot. La plupart des étudiants vivaient dans des résidences universitaires, des maisons communautaires et toutes sortes de vieux appartements, immeubles de rapport et meublés qui bordaient le campus. Mais il arrivait tard ; le trimestre était déjà entamé et presque tout avait été loué.

Ted Bundy avait vécu dans de beaux appartements aux pièces spacieuses, aménagés dans de vieilles demeures confortables, près des campus des universités des États de Washington et de l’Utah. Il était loin d’être attiré par la façade d’une bâtisse faussement sudiste appelée «Le Chêne » sur West Collège Avenue. Elle tirait son nom de l’arbre unique du jardin, un arbre aussi échevelé que la vieille maison qui se dressait derrière. La peinture s’écaillait, le balcon penchait un peu, mais il y avait une pancarte Chambre à louer derrière la fenêtre.

Ted Bundy servit son sourire charmeur au propriétaire et obtint la chambre en ne versant que cent dollars de caution. Il déclara s’appeler Chris Hagen et promit de payer deux mois de loyer – trois cent vingt dollars – avant la fin du mois. La chambre avait aussi peu de caractère que la maison mais, au moins, il n’était plus à la rue. Il avait un endroit où vivre, un endroit d’où il allait pouvoir s’attaquer à ses projets.

Ted Bundy est un homme qui tire profit de son expérience et de celle des autres. Au cours des quatre années passées, sa vie avait radicalement changé. Ce jeune homme brillant sur le chemin de la réussite, qui aurait pu devenir gouverneur de l’État de Washington, n’était plus qu’un détenu en cavale. En prison, il avait appris toutes sortes de ficelles, glané des tas d’informations auprès des prisonniers qui occupaient le même bloc que lui. Il était bien plus malin que n’importe lequel d’entre eux, bien plus rusé que la plupart des surveillants. Cette force qui l’avait propulsé vers la réussite sociale dans le monde libre s’était progressivement réorientée vers un seul but : s’échapper, recouvrer une liberté totale, même en sachant qu’il serait probablement l’homme le plus recherché des États-Unis.

Première chose dont il aurait besoin : des papiers d’identité. Non pas un jeu, mais plusieurs. Il avait observé les évadés que l’on ramenait à la prison et il savait que leur plus grosse erreur avait été de se faire prendre au cours d’un contrôle d’identité sans papiers en règle. Lui ne commettrait pas cette bêtise ; il lui fallait donc accéder au fichier des étudiants et sélectionner les dossiers de plusieurs élèves du second cycle, des dossiers sans la moindre tache. Âgé de trente et un ans, il décida que dans ses nouvelles vies il n’en aurait que vingt-trois. Dès qu’il serait couvert de ce côté-là, il se trouverait deux autres identités qu’il pourrait endosser s’il se sentait observé de trop près.

Il lui faudrait aussi trouver un travail ; pas le genre de boulot pour lequel il était qualifié, à savoir : psychologue, conseiller politique ou juridique, mais un job qui ne demanderait aucune compétence particulière. Il lui faudrait un numéro de Sécurité sociale, un permis de conduire et un domicile fixe. L’adresse, il l’avait, le reste viendrait. La caution payée, il ne lui resta que soixante dollars. Les dégâts causés par l’inflation à l’économie nationale depuis son incarcération étaient énormes : il avait cru que les quelques centaines de dollars qu’il possédait lors de son évasion dureraient un mois ou deux, mais il n’en restait déjà presque plus rien.

Il allait arranger ça. Son programme était simple : il allait être le citoyen le plus respectueux des lois de toute la Floride. Il se jura de ne jamais rien faire qui pût attirer sur lui l’attention d’un policier, pas même traverser la rue en dehors des clous.

Désormais il n’avait plus de passé. Ted Bundy était mort.

S’il avait été capable de suivre son plan à la lettre, je doute qu’on l’eût arrêté un jour.

La plupart des jeunes gens, loin de chez eux, sans travail, avec seulement soixante dollars en poche, et ayant besoin de trois cent vingt dollars avant la fin du mois, éprouvent une certaine angoisse devant l’incertitude de leur avenir. «Chris Hagen » ne ressentait aucune angoisse. Il n’éprouvait qu’une bouillonnante sensation de légèreté et un énorme soulagement. Il avait réussi. Il était libre et pouvait enfin s’arrêter de fuir. Rien de ce que l’avenir lui réservait ne pouvait tenir ce matin du 9 janvier 1978. Dans son petit lit du «Chêne », à Tallahassee, il s’endormit décontracté et heureux.

Et il avait de bonnes raisons de l’être. Car Théodore Robert Bundy, l’homme qui n’existait plus, devait être jugé pour assassinat à Colorado Springs, Colorado, à 9 heures du matin ce 9 janvier. Mais le tribunal serait vide.

Le prévenu s’était envolé.

Le Ted Bundy « décédé » puis ressuscité sous le nom de Chris Hagen à Tallahassee le 8 janvier 1978 n’était pas un homme ordinaire.

Sa naissance même avait fait de lui un être différent.

Les mœurs américaines en 1946 étaient bien loin de celles de la fin du siècle. Aujourd’hui, les filles mères ne sont plus montrées du doigt et la plupart gardent leur bébé et s’intègrent dans la société. Ce n’était pas le cas en 1946. L’amour avant le mariage existait – comme il a toujours existé –, mais les femmes concernées n’en parlaient pas, même à leur meilleure amie.

Eleanor Louise Cowell, vingt-deux ans, était une «honnête fille », élevée au sein d’une famille profondément religieuse du nord-ouest de Philadelphie. On imagine très bien la panique qu’elle dut ressentir quand elle découvrit qu’elle était enceinte d’un homme dont elle parle maintenant comme d’un «marin ». Il la quitta et la laissa affronter, seule et terrifiée, le jugement sévère de sa famille.

L’avortement était hors de question. L’IVG était alors illégal et pratiquée dans des arrière-boutiques par des vieilles femmes et des médecins radiés de l’Ordre. De plus, son éducation religieuse le lui interdisait. Et puis, elle aimait déjà ce bébé qui grandissait en elle. Elle ne pouvait pas supporter l’idée de faire adopter l’enfant.

Elle fit la seule chose possible : enceinte de sept mois, elle quitta la maison familiale et entra dans la clinique pour filles-mères de Burlington, dans le Vermont.

Soixante-trois jours plus tard, le 24 novembre 1946,

Théodore Robert Cowell venait au monde.

En grandissant, le bébé entendit parler d’Eleanor comme de sa grande sœur et dut appeler ses grands-parents «père » et «mère ». Le petit garçon aux cheveux bruns bouclés donnait déjà des signes d’une grande intelligence, et déjà, il avait l’impression de vivre un mensonge.

Ted adorait son grand-père Cowell. Il s’identifiait à lui, le respectait et s’accrochait à ses basques quand les choses tournaient mal. Mais en grandissant, il devenait évident qu’il ne pouvait pas rester à Philadelphie : ses camarades de classe l’auraient traité de bâtard, et ça,

Eleanor s’y refusait.

Des cousins installés dans l’État de Washington se proposèrent de recueillir Eleanor et son petit garçon.

Pour s’assurer que Ted n’aurait pas à souffrir de préjugés, Eleanor fit légalement changer le nom de Ted en Théodore Robert Nelson, elle-même se faisant appeler Louise. C’était un nom assez répandu, qui lui assurerait un certain degré d’anonymat et n’attirerait pas l’attention sur lui quand il irait à l’école.

Louise Cowell et son fils âgé de quatre ans, Ted Nelson, quittèrent donc Philadelphie pour Tacoma, Washington. Quitter son grand-père fut pour Ted un déchirement terrible. Mais il s’adapta vite à sa nouvelle vie. Ses cousins, Jane et Alan, avaient à peu près son âge et ils devinrent amis.

À Tacoma, troisième ville de l’État, Louise et Ted redémarraient à zéro. La beauté des collines environnantes et du port disparaissait souvent sous le smog répandu par les usines, et les rues du centre-ville étaient envahies par les bouis-bouis, les boutiques érotiques et les spectacles pornographiques destinés aux soldats de Fort Lewis.

Louise rejoignit les rangs de l’Église méthodiste et y rencontra Johnnie Culpepper Bundy. Cuisinier de son état, Bundy était aussi petit que Louise : un mètre cinquante-cinq. Il était timide, avait l’air gentil et semblait sérieux. Ils se marièrent le 19 mai 1951. Ted était présent à la cérémonie. Il n’avait pas encore cinq ans quand il reçut son troisième nom : Théodore Robert Bundy.

Louise garda son travail de secrétaire et la famille déménagea plusieurs fois avant d’acheter une maison près du pont gigantesque de Narrows.

Ted eut bientôt quatre demi-frères et sœurs : deux filles et deux garçons. Le plus jeune, né quand Ted avait quinze ans, était son chouchou. Ted était souvent de corvée pour garder les enfants et ses copains de l’époque se souviennent que cela l’empêchait de participer à de nombreuses activités. Il s’en plaignait rarement.

Malgré son nouveau nom, Ted se considérait toujours comme un Cowell. Il ressemblait à un Cowell et ne fréquentait que la branche Cowell de sa famille. Ses traits étaient la réplique masculine de ceux de Louise, jusqu’à la couleur des cheveux et des yeux. Apparemment, le seul apport génétique de son père naturel était sa taille. Bien qu’un peu plus petit que ses camarades de lycée, Ted dépassait déjà Louise et Johnnie. Un jour, il mesurerait un mètre quatre-vingts.

Ted ne passait du temps avec son beau-père qu’à contrecœur. Johnnie fit des efforts. Il avait accepté l’enfant de Louise sans la moindre difficulté ; il était même plutôt content d’avoir un fils. Il mit le désintérêt de Ted à son égard sur le compte de l’adolescence. En matière de discipline, Louise avait le dernier mot, même si Johnnie usait quelquefois du ceinturon.

Ted et Johnnie allaient souvent faire la cueillette des haricots dans les vallées autour de Tacoma. À eux deux, ils parvenaient à gagner cinq ou six dollars dans la journée. Quand Bundy travaillait le matin – de 5 heures à 14 heures – à l’hôpital militaire de Madigan, ils se dépêchaient d’aller faire la cueillette dans la chaleur de l’après-midi ; et s’il était de service le soir, il se levait quand même tôt pour aider Ted à distribuer ses journaux.

Johnnie Bundy devint chef scout et organisa souvent des camps. Mais Ted semblait toujours avoir une bonne raison pour se défiler et ne pas participer à ces sorties de groupe.

Curieusement, Louise n’avait jamais confirmé clairement à Ted qu’elle était bien sa mère et non pas sa grande sœur. Il l’appelait parfois «maman », parfois juste « Louise ».

Pourtant, elle sentait qu’il était, de tous ses enfants, le plus brillant. Il n’était pas comme les autres : il était capable d’entrer à l’université. Il avait seulement treize ou quatorze ans quand elle le poussa à économiser pour se payer des études supérieures.

Ted grandissait vite, mais il restait mince. Trop léger pour l’équipe de football américain de son école, il se tourna vers la course à pied. Mais ses prouesses, il les accomplissait en cours, non sur le terrain de sport.

Au lycée, Ted dut supporter les moqueries de ses camarades : certains d’entre eux se souviennent qu’il s’enfermait toujours dans une cabine pour se doucher, évitant les douches communes où sa classe de gymnastique chahutait. Sans pitié pour sa timidité, les autres prenaient un malin plaisir à se hisser au-dessus des parois pour lui verser de l’eau froide sur la tête.

Inutile de rechercher les dossiers scolaires de Ted Bundy au lycée Woodrow Wilson : ils ont tous disparu.

Mais plusieurs de ses camarades se souviennent de lui.

Une jeune femme, aujourd’hui avocate, se rappelle Ted à dix-sept ans :

— Tout le monde le connaissait et l’aimait bien. Il avait du charme, était toujours bien habillé et était très bien élevé. Je sais qu’il devait sortir avec des filles, mais je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu avec une seule. Je crois bien l’avoir entr’aperçu lors de soirées dansantes – en particulier durant le quart d’heure américain –, mais je n’en suis pas sûre. Il était du genre timide... presque introverti.

Au lycée, les meilleurs amis de Ted étaient Jim Paulus, un garçon de petite taille, solidement bâti, cheveux noirs, portant des lunettes à monture d’écaille, très actif dans le milieu politique étudiant, et Kent Michaels, vice-président du comité des délégués de classe, remplaçant dans l’équipe de football américain, et aujourd’hui avocat à Tacoma.

Seul détail susceptible de ternir son impeccable image de jeune bachelier du printemps 1965, Ted avait été fiché deux fois par la brigade des mineurs du comté de Pierce sur présomption de vol de voiture et de cambriolage. Rien ne prouve qu’il ait été arrêté ; les dossiers relatifs à ces incidents ont été détruits depuis longtemps – procédure habituelle quand un mineur atteint l’âge de dix-huit ans. Ne reste qu’une petite fiche avec son nom et la liste des délits.

Ted travailla tout l’été 1965 à Tacoma et entra à l’université de Puget Sound pour l’année scolaire 1965-1966. L’année suivante, Ted fit transférer son dossier à l’université de l’État de Washington, où il commença à apprendre le chinois en formation accélérée, persuadé que la Chine était un pays avec lequel il faudrait un jour compter.

Quand Ted rencontra Stéphanie Brooks au cours de l’été 1967, il vit en elle l’incarnation de tous ses rêves.

Stéphanie ne ressemblait à aucune autre ; elle était la fille la plus belle, la plus élégante qu’il ait jamais vue.

Il l’observa, comprit qu’elle semblait préférer les joueurs de football et hésita à l’aborder.

Ted et Stéphanie n’avaient rien en commun, hormis leur engouement pour le ski. Stéphanie avait une voiture et Ted se débrouilla un jour pour se faire emmener à la montagne, à l’est de Seattle. Pendant le trajet de retour, après une journée sur les pentes, il examina la belle jeune femme assise derrière le volant. Elle lui avait tourné la tête. Il fut à la fois surpris et exalté quand elle accepta de passer de plus en plus de temps avec lui. Son intérêt pour le chinois était temporairement relégué au second plan.

— C’était sublime et suffocant en même temps, se souvint-il un jour. La première fois que nos mains se sont touchées, le premier baiser, la première nuit que nous avons passée ensemble...

Ted était tombé amoureux. D’un an son aînée, Stéphanie était issue d’une riche famille californienne et elle fut probablement la première femme à l’initier à l’amour. Il avait vingt ans et bien peu à offrir à une jeune femme élevée dans un milieu où l’argent et le prestige coulaient de source. Pourtant, elle resta avec lui pendant un an, une année qui pourrait bien avoir été la plus importante de sa vie.

Ted payait ses études en effectuant toutes sortes de petits boulots : serveur dans un élégant club de voile ou à l’hôtel Olympic de Seattle, employé dans un supermarché, magasinier chez un fournisseur d’instruments chirurgicaux, coursier, cireur de chaussures... Il quitta la plupart de ces emplois de son propre chef, généralement au bout de quelques mois seulement.

Ted se lia d’amitié en août 1967 avec Béatrice Sloan, une veuve de soixante ans qui travaillait au cercle nautique. Mme Sloan trouvait qu’il était un adorable fripon ; au cours des six mois où ils travaillèrent ensemble au club, et pendant des années après, elle fit tout ce que Ted lui demandait. C’est d’ailleurs elle qui lui avait trouvé un emploi à l’hôtel Olympic, où il ne devait rester qu’un mois : les autres employés le soupçonnaient de fouiner dans leurs casiers. Mme Sloan fut un peu choquée quand Ted lui montra l’uniforme qu’il avait volé à l’hôtel, mais ce n’était pour elle qu’une frasque de jeunesse. Son indulgence ne devait jamais se démentir.

Béatrice Sloan savait que Ted voulait impressionner Stéphanie et lui prêtait souvent sa voiture, qu’il ramenait au petit matin. Une fois, Ted lui annonça qu’il allait cuisiner un repas gastronomique pour sa bien-aimée et la veuve lui prêta ses verres en cristal et son argenterie pour que la table soit parfaite.

Ted lui donnait le sentiment qu’il avait besoin d’elle.

Il lui avait expliqué que sa famille avait été très stricte et qu’il se trouvait seul à présent. Elle lui permit de donner son adresse à ses employeurs ; il lui arrivait de n’avoir aucun endroit pour dormir en dehors de la résidence universitaire, pour laquelle il disposait encore d’une clé. Elle savait qu’il était «magouilleur », mais elle croyait aussi pouvoir comprendre pourquoi : il essayait de survivre.

Ted la distrayait. Un jour, il enfila une perruque noire et eut l’air d’adopter une tout autre personnalité.

Plus tard, elle devait l’apercevoir à la télévision durant la campagne électorale du gouverneur Rosellini, portant le même postiche.

Mme Sloan soupçonnait Ted d’emmener des filles en cachette dans le nid-de-pie du club de voile pour ce qu’elle appelait des «coquineries ». Et même s’il soutirait de l’argent aux habitués quand ils étaient ivres et devaient être reconduits chez eux, elle ne pouvait s’empêcher de l’apprécier. Il prenait le temps de lui parler et prétendait que son père était un célèbre maître queux et que, s’il avait l’intention d’aller à Philadelphie, c’était pour rendre visite à un oncle très haut placé dans le milieu politique. Elle lui prêta même de l’argent une fois, et le regretta par la suite. Comme il ne la remboursait pas, elle appela Louise Bundy pour lui demander d’intervenir auprès de Ted. Selon Mme Sloan,

Louise rit et lui répondit :

— Vous êtes folle de lui avoir prêté de l’argent. Vous ne le récupérerez jamais.

Stéphanie Brooks était en troisième année de fac quand elle rencontra Ted au printemps 1967 ; leur idylle dura tout l’été et jusqu’en 1968. Mais elle n’était pas aussi éprise que lui. Ils sortaient souvent ensemble ; des sorties qui ne coûtaient pas cher : balades, cinéma, dîners de hamburgers, ski de temps à autre. Il lui faisait tendrement l’amour et à certains moments, elle se disait que cela pourrait vraiment marcher entre eux, mais Stéphanie avait l’esprit pragmatique. C’était très beau d’être amoureuse, de se promener main dans la main avec son amant le long des chemins ombragés du campus, sous les cerisiers du Japon en fleur et au milieu des rhododendrons. Les journées de ski sur les monts des Cascades étaient agréables aussi, mais elle sentait que Ted s’enlisait, qu’il n’avait pas de véritables projets d’avenir. Consciemment ou inconsciemment,

Stéphanie voulait que la vie qu’elle avait toujours menée continue : elle voulait un mari qui ne détonne pas dans son milieu, en Californie. Et Ted ne cadrait pas du tout avec l’idée qu’elle s’en faisait.

Stéphanie trouvait Ted très émotif, manquant d’assurance. Il semblait incapable de décider quelle voie il allait choisir. Le pire, c’est qu’elle le soupçonnait vaguement d’utiliser les autres, de se lier avec des gens susceptibles de l’aider, et de se servir d’eux. Elle était certaine qu’il lui avait menti, qu’il lui avait servi des réponses de pure forme à certaines des questions qu’elle lui avait posées. Et cela la tracassait encore plus que tout le reste.

Stéphanie décrocha son diplôme en juin 1968 ; prétexte idéal pour mettre un terme à leur histoire d’amour.

Ted avait encore quelques années d’études devant lui, tandis qu’elle allait revenir parmi les siens, à San Francisco, et trouver un emploi. Le temps et l’éloignement étoufferaient les flammes de leur passion.

Mais Ted reçut une bourse pour suivre des cours accélérés de chinois à Stanford au cours de l’été 1968.

Il n’était qu’à quelques minutes en voiture des parents de Stéphanie, aussi continuèrent-ils à se voir tout l’été.

Cependant, quand Ted dut retourner à l’université de l’État de Washington, Stéphanie lui dit que tout était terminé entre eux. Ted fut anéanti. Il n’arrivait pas à le croire. Elle était son premier amour, la personnification même de son idéal féminin. Et voilà qu’elle voulait s’éloigner de lui. Il avait donc eu raison au départ : elle était trop belle, trop riche pour lui. Il n’aurait jamais dû croire qu’elle pouvait être sienne.

Ted rentra à Seattle. Le chinois ne l’intéressait plus.

En fait, plus rien ne l’intéressait. Pourtant, il avait toujours un pied dans la politique. En avril 1968, il avait été élu président du parti de la Nouvelle Majorité pour Rockefeller à Seattle, vice-président du même parti pour l’État, et avait obtenu un billet d’avion pour la convention de Miami. L’esprit préoccupé par sa rupture avec Stéphanie Brooks, Ted se rendit en Floride pour voir son candidat balayé.

De retour à l’université, il s’inscrivit en urbanisme et en sociologie. Déçu par ses résultats médiocres, il abandonna ses études.

Durant l’automne 1968, Ted travailla comme chauffeur d’Art Fletcher, un candidat noir au poste de lieutenant-gouverneur qui jouissait d’une grande popularité.

Quand Fletcher reçut des menaces de mort et installa son quartier général dans une retraite secrète, Ted devint aussi son garde du corps ; il coucha désormais dans une chambre contiguë à celle de Fletcher. Il voulut porter une arme, mais Fletcher s’y opposa.

Fletcher fut battu aux élections.

Il semblait que tout ce à quoi Ted touchait s’effondrait. Début 1969, il entreprit de retrouver ses racines. Il rendit visite à sa famille en Arkansas et à Philadelphie, où il suivit quelques cours à l’université de Temple.

Mais il n’oubliait pas l’objectif véritable de ce voyage.

Ses cousins de Tacoma, Alan et Jane Scott, avec qui il avait grandi, en avaient parlé à mots couverts ; lui-même avait toujours pressenti cette vérité cachée au milieu des souvenirs de son enfance enfouis au fin fond de sa mémoire ; il devait savoir qui il était réellement.

Après avoir consulté des dossiers à Philadelphie, Ted se rendit à Burlington, Vermont. Son certificat de naissance se trouvait là, marqué du sceau archaïque et cruel : «Illégitime. » Il était le fils d’Eleanor Louise Cowell. Le nom de son père était Lloyd Marshall, un représentant de commerce né en 1916, vétéran de l’armée de l’air et diplômé de l’université de Pennsylvanie.

Ainsi, son père avait trente ans quand il était né.

Pourquoi les avait-il abandonnés ? Était-il marié ?

Qu’était-il devenu ? On ignore si Ted entreprit de retrouver l’homme qui était sorti de sa vie avant même qu’il soit né. Mais Ted savait désormais ce qu’il avait toujours pressenti : Louise était sa mère. Johnnie Bundy n’était pas son père et son grand-père adoré n’était pas son père non plus. Il n’avait pas de père. Que sa mère lui ait menti n’était pas une surprise pour lui, même s’il en ressentait de la peine. Pendant toutes ces années !

Ted avait continué à écrire à Stéphanie, ne recevant que des réponses sporadiques. Il savait qu’elle travaillait pour une entreprise de courtage à San Francisco. Il allait donc la retrouver.

Stéphanie sortit de l’immeuble qui abritait les bureaux de la société qui l’employait par un beau jour du printemps 1969. Soudain, elle sentit quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui posait ses mains sur ses épaules... Elle se retourna d’un bloc ; il était là...

Il s’attendait à ce qu’elle bondisse de joie en le voyant, à ce que leur histoire d’amour reprenne de plus belle, mais il en fut cruellement pour ses frais. Elle était vaguement contente de le voir, sans plus. Ted semblait toujours être le même jeune homme à la dérive qu’elle avait connu. Il n’allait même plus en fac.

Elle lui demanda comment il était venu à San Francisco. Il lui répondit évasivement, marmonnant quelques mots à propos d’auto-stop. Ils bavardèrent un moment, puis elle le renvoya, pour la seconde fois.

Elle pensait ne plus jamais le revoir.

Curieusement, au lieu de l’anéantir, cette nouvelle rebuffade de la part de Stéphanie, conjuguée à la récente confirmation de ses véritables origines, produisit sur Ted l’effet inverse : une espèce de détermination irréductible. Cela lui coûterait ce que cela lui coûterait mais, par tous les diables, il allait changer ! De par la seule force de sa volonté, il deviendrait ce genre d’homme que la société – et surtout Stéphanie – considère comme des gagnants. Dans les années à venir, une extraordinaire métamorphose allait s’opérer en Ted Bundy.

Il ne voulait pas retourner à la cité U ; celle-ci était trop pleine du souvenir de Stéphanie. Il se mit à arpenter le quartier de l’université, à l’ouest du campus, frappant aux portes des vieilles demeures qui bordaient les rues. Devant chaque porte qui s’ouvrait, il souriait, expliquait qu’il était étudiant en psychologie et qu’il cherchait une chambre à louer.

Freda Rogers, une femme d’un certain âge, propriétaire, avec son mari Ernst, d’une maison proprette de deux étages à charpente de bois au numéro 4143 sur la 12e Rue Nord-Est, fut plutôt séduite par Ted. Elle lui loua une grande chambre dans l’angle sud-ouest de la maison. Il allait y passer cinq ans et devenir plus un fils qu’un simple locataire aux yeux du couple. Ernst Rogers était loin d’être en bonne santé et Ted promit de l’aider en réalisant les gros travaux d’entretien de la maison et du jardin – une promesse tenue.

Ted reprit aussi contact avec Béatrice Sloan, sa vieille amie du cercle nautique. Elle le trouva inchangé, toujours plein de projets et d’histoires à raconter. Il lui rapporta qu’il s’était rendu à Philadelphie, où il avait vu son oncle très riche, et qu’il était en chemin pour Aspen,

Colorado, où il comptait devenir moniteur de ski.

— Je vais vous tricoter un bonnet de ski, dans ce cas, lui dit-elle alors.

— Pas la peine, j’ai déjà un cache-nez. Mais je veux bien que vous me conduisiez à l’aéroport.

Mme Sloan l’y accompagna et le vit embarquer pour le Colorado. À la vue du coûteux matériel de ski qu’il emportait avec lui, elle s’étonna un peu. Elle savait qu’il était toujours sans le sou, mais son équipement était manifestement du dernier cri.

La raison de son voyage dans le Colorado à ce moment-là reste un mystère. Il n’avait pas d’engagement, ni même de promesse de contrat de travail comme moniteur de ski. Peut-être voulait-il simplement voir cette petite station de sports d’hiver que Stéphanie avait tant adorée ? Il fut de retour pour le début du trimestre d’automne à l’université de Washington.

Avec un cursus de psychologie, Ted semblait avoir trouvé sa voie. Ses professeurs l’appréciaient beaucoup. L’un d’eux écrira trois ans plus tard une chaude lettre de recommandation pour Ted à la faculté de droit de l’université de l’Utah :

M. Bundy est sans aucun doute l’un de nos meilleurs étudiants. Il fait preuve d’une grande intelligence, a beaucoup de prestance, et se montre très motivé et très consciencieux. Il a d’énormes capacités de travail et grâce à sa curiosité naturelle, ses interventions sont toujours les bienvenues. (...) Son cursus en psychologie a conduit M. Bundy à s’intéresser de près à l’étude des variables psychologiques entrant en ligne de compte dans la formation de l’opinion d’un jury. Il travaille actuellement avec moi sur un mémoire visant à une étude expérimentale de quelques-unes de ces variables pouvant influencer la décision d’un jury.

J’avoue regretter la décision qu’a prise M. Bundy de poursuivre une carrière juridique plutôt que de pousser plus avant ses études de psychologie. Votre gain est notre perte. Je suis persuadé que M. Bundy saura se montrer à la hauteur, en tant qu’étudiant, puis en tant qu’avocat, et je vous le recommande sans restriction.

Ted n’avait besoin de rien d’autre que de ses excellents résultats pour se faire apprécier de ses professeurs.

Il est donc plutôt curieux qu’il soit allé un jour raconter au professeur Scott Fraser qu’il avait été un enfant abandonné, élevé dans plusieurs foyers successifs. Fraser prit l’information pour ce qu’elle était et fut surpris par la suite d’apprendre que ce n’était pas vrai.

Ted fréquentait souvent les tavernes du quartier universitaire. C’est à la Taverne du Bécasseau qu’il rencontra, le 26 septembre 1969, la femme qui devait jouer un rôle prépondérant dans sa vie au cours des sept années suivantes.

Tout comme Stéphanie, Meg Anders était l’aînée de Ted de quelques années. Elle venait de divorcer et avait une fillette de trois ans prénommée Liane. Meg était un petit bout de femme avec de longs cheveux bruns – pas particulièrement jolie, mais dotée d’un charme qui la faisait paraître infiniment plus jeune. Fille d’un éminent médecin de l’Utah, elle se remettait d’un mariage désastreux et était venue refaire sa vie à Seattle avec sa fille.

Elle travaillait comme secrétaire dans un collège et ne connaissait personne à Seattle en dehors de ses collègues de bureau et de Lynn Banks, une amie d’enfance.

Après avoir hésité un peu, elle avait permis à Ted de lui offrir une bière et s’était laissé fasciner par ce jeune homme séduisant qui lui parlait de psychologie et de ses projets d’avenir. Quand elle lui donna son numéro de téléphone, elle ne s’attendait vraiment pas à ce qu’il l’appelle. Mais c’était lui à l’autre bout du fil et elle se sentit toute exaltée.

Ils devinrent amis, puis amants. Ted habitait toujours chez les Rogers, Meg conservait son appartement, mais ils passaient de nombreuses nuits ensemble. Elle tomba amoureuse de lui. Elle avait une confiance aveugle dans ses capacités de réussite – ce qui n’avait pas été le cas de Stéphanie – et elle lui prêta souvent de l’argent pour l’aider à payer sa scolarité. Presque dès le début, elle voulut l’épouser, mais elle admit avec lui que cela ne pourrait se faire dans un futur proche : il avait trop de choses à accomplir auparavant.

Ted continua à travailler à mi-temps, comme vendeur de chaussures dans un grand magasin et aussi comme magasinier chez le même fournisseur de matériel chirurgical. Quand il ne parvenait pas à joindre les deux bouts, Meg l’aidait.

Mais elle s’inquiétait parfois à l’idée que l’argent et la position sociale de sa famille intéressaient Ted et non elle-même. Meg avait remarqué son regard calculateur quand elle l’avait emmené chez ses parents pour Noël, en 1969. Mais il devait y avoir plus que cela entre eux.

Il était gentil avec elle et se comportait comme un père avec Liane. Il offrait toujours des fleurs à la fillette pour son anniversaire et envoyait à Meg une rose rouge le 26 septembre pour commémorer le jour de leur première rencontre.

Elle sentait qu’il voyait parfois d’autres femmes ; elle savait que ses amis et lui levaient parfois des filles dans les bars. Elle essayait de ne pas y songer. Le temps aplanirait tout cela.

En revanche, elle ignorait totalement l’existence de Stéphanie, qui était toujours aussi vivante dans l’esprit de Ted. Stéphanie avait bien éprouvé un certain soulagement en envoyant promener Ted ce jour de printemps 1969, mais elle n’avait pas coupé tous les ponts avec lui. La jeune Californienne qui avait été à la source d’un changement si radical dans la vie de Ted Bundy avait de la famille à Vancouver, en Colombie-Britannique (Canada). Elle avait pris l’habitude de lui passer un petit coup de fil, juste pour «dire bonjour », quand ses déplacements l’amenaient de temps à autre à Seattle.

1969 et 1970 furent d’excellentes années pour Ted Bundy : il réussissait tout ce qu’il entreprenait, se révélait un modèle de courtoisie, d’éducation, d’homme du monde. Il était le citoyen idéal. Il obtint même une citation de la police de Seattle pour avoir rattrapé un voyou qui avait volé le sac à main d’une femme. Ted avait rendu l’objet à sa propriétaire. Pendant l’été 1970, il sauva un bambin de trois ans et demi de la noyade au lac Green, dans la banlieue nord de Seattle.

Ted conserva ses liens avec le parti républicain. Il était membre d’un sous-comité et allait s’impliquer de plus en plus à mesure que les années passaient.

Pour les plus proches amis de Ted, Meg était sa petite amie. Il la présenta à Louise et Johnnie Bundy, qui l’apprécièrent. Louise fut soulagée de voir qu’il avait apparemment surmonté sa déception consécutive à sa rupture avec Stéphanie.

Dès 1969, Meg fut accueillie à bras ouverts chez les Bundy, dans leur maison de Tacoma et leur chalet du lac Crescent, près de Gig Harbor. Meg, Ted et Liane s’y rendaient fréquemment pour camper, faire de la voile et du canoë. Ils allaient très souvent dans l’Utah et à Ellensburg, Washington, chez Jim Paulus, le copain d’école de Ted.

Tous les gens chez lesquels ils se rendaient trouvaient Meg gentille, intelligente et entièrement dévouée à Ted ; leur mariage semblait n’être qu’une question de temps.

En 1971, les bureaux du Centre d’aide d’urgence de Seattle étaient situés dans une vieille demeure victorienne de Capitol Hill. Autrefois l’un des coins les plus huppés de Seattle, Capitol Hill déplore aujourd’hui le deuxième taux de criminalité de la ville. Beaucoup de ces vieilles demeures existent encore, éparpillées au petit bonheur au milieu des immeubles et des bâtiments de l’hôpital principal. Quand j’entrai comme bénévole au CAU, j’éprouvai une certaine inquiétude à l’idée de m’y rendre la nuit mais, avec quatre enfants sur les bras, c’était à peu près mon seul moment de libre.

Ted Bundy y travailla d’abord comme étudiant stagiaire rémunéré environ à la même époque que moi.

Alors que je n’y consacrais que quatre heures, une nuit par semaine, de 22 heures à 2 heures, Ted était à pied d’œuvre de 21 heures à 9 heures, plusieurs nuits par semaine. Il y avait cinquante et un bénévoles et une douzaine d’étudiants stagiaires assurant la permanence du standard vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La plupart d’entre nous ne se connaissaient pas réellement à cause de l’échelonnement des heures de travail, et ce fut tout à fait par hasard si Ted et moi devînmes coéquipiers.

Aucun d’entre nous n’avait reçu de formation en aide sociale, mais nous étions tous des gens ouverts, sincèrement désireux d’aider les personnes qui appelaient en désespoir de cause. Tous les bénévoles et les stagiaires devaient au préalable passer un entretien avec Bob Vaughn, le pasteur qui dirigeait le CAU, et Bruce Cummings, titulaire d’une maîtrise en psychologie appliquée à l’aide sociale. Au cours de trois heures d’entretien, nous devions «prouver » que nous étions parfaitement équilibrés, motivés, et que nous n’étions pas du genre à paniquer en cas d’urgence. La blague favorite du groupe consistait à dire que si nous n’avions pas nous-mêmes la tête sur les épaules, nous ne serions pas là à nous occuper des problèmes des autres.

Après avoir suivi une formation accélérée de quarante heures, où les candidats participaient à des psychodrames au cours desquels ils devaient répondre à une série d’appels simulés, représentatifs des problèmes les plus communs auxquels ils auraient à faire face, nous passions au standard, pour écouter de véritables conversations avec des appelants en détresse. Ted et moi avions été pris en charge par le Dr John Eshelman, un homme doux et brillant qui dirige aujourd’hui le département des sciences économiques de l’université de Seattle.

Une nuit John esquissa un geste en direction d’un jeune homme assis dans l’isoloir contigu au nôtre :

— Voici Ted Bundy, il travaillera avec vous.

Ted leva les yeux et me sourit. Il avait alors vingt-quatre ans. Mais il paraissait plus jeune. Contrairement à la plupart des étudiants de cette époque, qui portaient les cheveux longs et souvent une barbe, Ted était rasé de près, avait les cheveux coupés court, les oreilles bien dégagées, exactement comme les étudiants de mon époque, quinze ans plus tôt. Il portait T-shirt, jeans et baskets, et son bureau était encombré de livres de cours.

Il me fut tout de suite sympathique. Et pour cause. Il m’apporta une tasse de café et me demanda, englobant d’un geste l’impressionnante rangée de téléphones :

— Vous croyez qu’on va pouvoir s’occuper de tout ça ? John nous lâche dès demain.

— Je l’espère.

Et je l’espérais vraiment, de toute mon âme. Les candidats au suicide ne constituaient que dix pour cent des appels, mais l’éventail des cas était formidable. Allais-je dire ce qu’il fallait ? Réagir comme il le fallait ?

Nous formions une bonne équipe, finalement, travaillant au coude à coude au milieu du désordre qui régnait dans ces deux pièces au dernier étage de l’immeuble. Nous semblions capables de communiquer en cas d’urgence sans même avoir à ouvrir la bouche. Si l’un de nous avait quelqu’un en ligne qui menaçait de se suicider, il faisait signe à l’autre d’appeler la Compagnie du téléphone pour tenter de localiser l’appel.

L’attente paraissait toujours interminable. En 1971, il fallait presque une heure pour localiser un appel quand on ne savait pas de quelle partie de la ville il provenait. Celui qui se trouvait en ligne avec le correspondant devait continuer à lui parler sur un ton calme et concerné tandis que l’autre se démenait comme un beau diable pour obtenir de l’aide au plus vite.

Beaucoup de gens croient aujourd’hui que Ted Bundy a pris des vies humaines, mais il en a aussi sauvé. Je le sais, parce que j’étais là.

Je m’en souviens comme si c’était hier : je le revois pencher sur le téléphone, parlant d’une voix contrôlée, sur un ton rassurant. Je le revois lever les yeux vers moi, hausser les épaules et grimacer un sourire. Je l’entends encore approuver une vieille femme qui lui racontait comme la ville était belle quand l’éclairage public était au gaz, j’entends encore la patience infinie et la sympathie qui perçaient dans sa voix. Je le revois soupirer et rouler ses yeux dans leurs orbites tout en écoutant la confession d’un alcoolique repenti. Il n’était jamais brutal, prenait toujours le temps d’écouter.

Toutes portes verrouillées pour nous protéger de l’irruption toujours possible d’un forcené, nous éprouvions, dans nos deux bureaux, un vague sentiment d’insularité. Nous étions les seuls êtres vivants de l’immeuble, reliés au monde extérieur uniquement par les lignes téléphoniques. Au-delà des murs, nous entendions les voitures de police et les fourgonnettes de

[1]

Medic 1 dévaler la rue Piney toutes sirènes hurlantes en direction de

l’hôpital du comté, à une rue de là. Au milieu des ténèbres trouées par les seules lumières du port, environnées par le bruit omniprésent de la pluie contre les vitres, ces sirènes semblaient les seuls rappels de la vie juste là, au-dehors. Nous étions bouclés dans une chaufferie alimentée par les drames des autres.

Je ne sais pas pourquoi nous sommes devenus si bons amis rapidement. Peut-être parce que nous avons affronté ensemble des situations de crise qui ont transformé nos mardis soir en des moments intenses. Des instants où se sont noués entre nous des liens semblables à ceux qui se créent entre des soldats pendant une bataille. Peut-être est-ce à cause de notre isolement, ou parce que nous parlions constamment avec d’autres personnes de leurs problèmes les plus intimes...

Aussi, pendant les nuits calmes, les nuits où la lune n’était plus pleine, quand l’argent des prestations sociales était entièrement dépensé, qu’il ne restait pas un sou pour acheter de l’alcool, les nuits où les gens et les téléphones semblaient traverser une période de tranquillité, Ted et moi parlions durant des heures.

En surface, tout du moins, il me semblait avoir plus de problèmes que lui. Il était de ces gens, ô combien rares, qui vous écoutent de toute leur attention, dont l’empathie transparaît dans leur attitude même. On pouvait confier à Ted des choses que l’on n’aurait jamais avouées à quiconque.

La plupart des volontaires du CAU donnaient un peu de leur temps parce qu’ils avaient eux-mêmes traversé des passes difficiles, ou survécu à des tragédies qui les avaient rendus plus aptes à comprendre les autres. Je n’étais pas une exception. Mon frère s’était suicidé à vingt et un ans ; diplômé de Stanford, il était sur le point d’entrer à l’école de médecine de Harvard. J’avais vainement tenté de le convaincre que la vie était précieuse et valait d’être vécue, mais j’avais échoué parce que j’étais trop proche de lui et que je comprenais trop bien sa souffrance. Je crois que j’avais le sentiment que si je pouvais sauver quelqu’un d’autre, cela m’aiderait à me sentir un peu moins coupable.

Ted m’écouta patiemment tandis que je lui parlais de mon frère, lui racontais cette interminable nuit d’attente tandis que les hommes du shérif recherchaient Don...

Ils avaient fini par le retrouver, trop tard, dans un parc de stationnement désert au nord de Palo Alto, asphyxié au monoxyde de carbone.

En 1971, ma vie n’était pas simple. Mon mariage était en plein naufrage et j’étais une fois de plus aux prises avec un sentiment de culpabilité. Bill et moi avions décidé d’un commun accord de divorcer quelques semaines seulement avant qu’on ne lui ait découvert un mélanoblastome : le plus fatal des cancers de la peau.

— Que puis-je faire ? Avais-je demandé à Ted. Comment quitter un homme sur le point de mourir ?

— Êtes-vous bien sûre que c’est inéluctable ?

— Non. Ils semblent avoir réussi à éliminer toute la tumeur maligne dès la première opération, et la greffe de peau a l’air d’avoir été bien acceptée. Il veut mettre un terme à ce mariage. C’est ce qu’il dit, mais j’ai vraiment le sentiment d’abandonner un homme malade qui a besoin de moi.

— Mais c’est sa propre décision, non ? S’il est en bonne santé et que vous n’êtes pas heureux ensemble, alors vous n’avez pas à vous sentir coupable. Il a pris sa décision. C’est sa vie, après tout, surtout s’il ne lui reste plus beaucoup d’années devant lui ; c’est son droit de décider comment il veut les passer.

— Me parlez-vous comme si j’appelais pour demander de l’aide ? Avais-je dit en souriant.

— Peut-être. Sans doute, oui. Mais mes sentiments seraient les mêmes. Chacun mérite de continuer sa vie comme il l’entend.

Ted s’était révélé de bon conseil. Un an plus tard, j’étais divorcée et Bill était remarié et avait quatre bonnes années devant lui pour faire ce qu’il souhaitait.

Les événements relatifs à ma vie privée en 1971 n’ont rien à voir avec l’histoire de Ted Bundy ; le point de vue objectif de Ted sur mes problèmes personnels, son soutien moral continu et le fait qu’il croyait sincèrement que j’étais capable de gagner ma vie comme écrivain-reporter ne sont rapportés ici que pour montrer quel genre d’homme il était. Et c’est en cet homme que je devais continuer de croire pendant tant d’années.

Parce que je m’étais ouverte à lui, Ted avait paru plus en confiance pour parler de ses propres points faibles – même s’il attendit plusieurs semaines après notre première rencontre pour le faire.

Une nuit, il approcha sa chaise et vint s’asseoir près de moi. Une des affiches qui couvraient les murs de nos bureaux se trouvait directement dans l’axe de mon regard, juste derrière lui. Elle représentait un chaton accroché à une corde épaisse et disait : Quand vous êtes au bout du rouleau, faites un nœud et accrochez-vous.

Ted resta silencieux pendant un moment ; nous dégustions un café. Puis il baissa les yeux et se lança :

— Vous savez, je n’ai découvert qui j’étais réellement qu’il y a à peu près un an. Je l’avais toujours su, mais il fallait que je me le prouve.

Je le regardai, un peu surprise, et j’attendis la suite de l’histoire.

— Je suis un enfant illégitime. Quand je suis venu au monde, ma mère ne pouvait pas dire que j’étais son bébé. Je suis né dans une clinique pour filles mères.

Quand elle m’a ramené chez elle, ils ont décidé avec mes grands-parents de dire à tout le monde que j’étais son petit frère et qu’ils étaient mes parents. Alors j’ai grandi en croyant qu’elle était ma sœur et que j’étais un enfant né sur le tard.

«Je le savais. Ne me demandez pas comment, mais je le savais. Peut-être avais-je entendu des conversations...

Peut-être ai-je simplement deviné qu’il ne pouvait pas y avoir vingt ans d’écart entre un frère et une sœur... Et Louise s’occupait toujours de moi. J’ai grandi en sachant au fond de moi qu’elle était ma mère.

— N’avez-vous jamais rien dit ?

Il secoua la tête.

— Non. Cela leur aurait fait de la peine. On ne dit pas ces choses-là. Louise et moi avons déménagé quand j’étais petit ; nous avons quitté mes grands-parents. On n’aurait jamais fait ça s’ils avaient été mon père et ma mère. Je suis retourné dans l’Est en 1969. Je devais me le prouver, je devais en être certain. J’ai retrouvé la trace de ma naissance dans le Vermont ; je me suis rendu à la mairie et j’ai consulté les registres. Ce n’était pas difficile : j’ai demandé mon certificat de naissance sous le nom de ma mère – et il était là.

— Qu’avez-vous ressenti ? Avez-vous été choqué ? Peiné ?

— Non. Je crois que j’ai été soulagé. Ce n’était pas une surprise. C’était un peu comme s’il fallait que je sache la vérité avant de pouvoir entreprendre autre chose. Alors, quand je l’ai vu là, noir sur blanc, j’ai su que j’avais trouvé. Je n’étais plus un gamin. J’avais vingt-deux ans.

— Ils vous avaient menti. Avez-vous le sentiment d’avoir été trompé ?

— Non... Je ne sais pas...

— Les gens mentent par excès d’amour aussi, vous savez... Votre mère aurait pu vous abandonner ; elle ne l’a pas fait. Elle a agi au mieux. Ça a dû être la seule chose qu’elle pouvait faire pour vous garder auprès d’elle. Elle a dû vous aimer énormément.

Il hocha la tête et dit doucement :

— Je sais... je sais.

— Et regardez-vous, maintenant. Vous avez plutôt bien tourné. En fait, vous avez même très bien tourné.

Il leva les yeux et me sourit.

— Je l’espère bien.

— J’en suis certaine.

Nous n’en avons jamais reparlé. C’était étrange. Au moment où la mère de Ted avait découvert qu’elle était enceinte, en 1946, à Philadelphie, j’allais au lycée à près de cinquante kilomètres de là, à Coatesville. Je me rappelle très bien que quand ma voisine de classe était tom- bée enceinte, toute l’école en avait parlé. Ted pouvait-il seulement imaginer ce que sa mère avait dû endurer pour pouvoir le garder ?

Il semblait en tout cas avoir exploité au mieux ses capacités. Ses résultats universitaires étaient brillants, en dépit du fait qu’il faisait presque tout son travail entre deux appels au cours des nuits qu’il passait au CAU. Je n’ai jamais pu soulever un point de psychologie que Ted ne connaisse pas sur le bout des doigts.

Il était beau, même si les années d’adversité qui allaient suivre devaient, d’une certaine manière, accentuer encore cette caractéristique, comme si le temps devait acérer ses traits.

Ted était aussi physiquement très fort, beaucoup plus fort que je ne l’avais estimé la première fois que je l’avais vu. Il m’avait paru mince, presque frêle, et j’avais pris l’habitude d’apporter des biscuits et des sandwiches que je partageais avec lui chaque mardi ; je pensais qu’il ne se nourrissait peut-être pas assez. Je fus surprise, un soir, alors qu’il portait un Jean taillé en bermuda : ses jambes étaient puissamment musclées, comme celles d’un athlète. Il était effectivement mince, mais robuste comme un chêne.

Quant à l’attirance qu’il exerçait sur les femmes, je me rappelle avoir pensé que si j’avais été plus jeune et célibataire – ou si mes filles avaient été plus âgées –, il aurait pratiquement été l’homme idéal.

Ted parlait beaucoup de Meg et de Liane ; je supposais qu’il vivait avec elles, même s’il ne me l’avait jamais vraiment avoué.

— Le travail que vous faites intéresse beaucoup Meg, me dit-il un soir. Pourriez-vous m’apporter quelques-uns de ces magazines pour lesquels vous écrivez ?

Je lui en prêtai plusieurs, qu’il emporta. Il ne m’en reparla jamais et j’en conclus qu’il ne les avait pas lus.

Un soir, nous bavardions sur son projet d’étudier le droit. Le printemps approchait et, pour la première fois, il me parla de Stéphanie :

— J’aime Meg et elle m’aime vraiment. Elle m’a aidé à payer mes études. Je lui dois beaucoup. Je ne veux pas lui faire de peine, mais il y a quelqu’un d’autre et je ne peux m’empêcher d’y penser.

Il ne m’avait jamais parlé d’une autre femme en dehors de Meg. Cela me surprit.

— Elle s’appelle Stéphanie et je ne l’ai pas revue depuis longtemps. Elle vit près de San Francisco et elle est très, très belle. Elle est grande, presque aussi grande que moi, et ses parents sont riches. Je ne cadrais pas avec son milieu.

— Êtes-vous en contact avec elle ? Lui demandai-je.

— De temps à autre. Au téléphone. Chaque fois que j’entends sa voix, tout me revient. Je ne veux prendre aucune décision avant d’avoir essayé encore une fois.

Je vais tâcher de trouver une place dans une fac de droit près de San Francisco. Je pense que notre problème actuel est lié à la distance. Je crois que si nous étions tous les deux en Californie, nous pourrions nous remettre ensemble.

Je lui demandai depuis combien de temps ils étaient séparés. Il me dit qu’ils avaient rompu en 1968 mais que Stéphanie était toujours célibataire.

— Croyez-vous qu’elle m’aimera encore si je lui envoie une douzaine de roses rouges ?

La question était si naïve que je levai les yeux vers lui pour voir s’il était vraiment sérieux. Et il l’était.

Quand il me parla de Stéphanie, au printemps 1972, c’était comme si les années précédentes n’avaient jamais existées.

— Je ne sais pas, Ted. Si elle éprouve les mêmes sentiments que vous, les roses pourraient jouer en votre faveur – mais elles ne serviront à rien si ses sentiments ont changé.

— Elle est la seule et unique femme que j’aie vraiment aimée. C’est très différent de ce que j’éprouve pour Meg. C’est difficile à expliquer. Je ne sais pas quoi faire.

En voyant cette lueur briller au fond de ses yeux quand il parlait de Stéphanie, je vis aussi un immense chagrin en perspective pour Meg. Je le suppliai de ne pas faire à Meg de promesses qu’il ne pourrait tenir.

— À un moment donné, il vous faudra faire un choix.

Meg vous aime. Elle vous a soutenu dans les temps difficiles, quand vous n’aviez pas d’argent. Vous dites que la famille de Stéphanie vous donne l’impression que vous êtes pauvre, que vous n’y avez pas votre place.

Alors, peut-être que Meg est réelle et que Stéphanie n’est qu’un rêve... Je suppose que la meilleure façon de le savoir est de vous demander ce que vous ressentiriez si Meg n’était pas à vos côtés. Que feriez-vous si vous saviez qu’il y a quelqu’un dans sa vie ? Si vous la trouviez avec un autre homme ?

— Ça m’est arrivé. C’est curieux que vous en parliez, parce que ça m’a rendu fou. Nous nous étions disputés et j’ai vu la voiture d’un autre type garée devant chez elle. J’ai couru dans l’allée et suis monté sur une poubelle pour regarder par la fenêtre. J’étais dégoulinant de sueur et j’avais l’air d’un fou. Je ne pouvais pas supporter l’idée de savoir Meg avec un autre homme.

Je n’arrivais pas non plus à croire ce que je ressentais...

Il secoua la tête, déconcerté par la violence de sa jalousie.

— Peut-être aimez-vous plus Meg que vous ne le croyez...

— C’est ça, le problème. Un jour je me dis que je veux rester ici, épouser Meg, l’aider à élever Liane, avoir d’autres enfants – c’est ce que Meg souhaite. Parfois je ne désire rien d’autre. Mais je n’ai pas d’argent.

Je n’aurai pas d’argent avant longtemps. Et je n’arrive pas à m’imaginer prisonnier d’une vie comme celle-là alors que je commence à réussir. Quand je pense à Stéphanie, à la vie que je pourrais avoir avec elle... Je veux ça aussi. Je n’ai jamais été riche et je veux l’être.

Mais comment puis-je dire au revoir et merci à Meg ?

Les téléphones se mirent à sonner à ce moment-là et la question resta en suspens. Le problème qui tracassait Ted n’avait rien de bizarre ni de désespéré pour un jeune homme de vingt-quatre ans ; c’était même plutôt normal. Il n’était pas encore tout à fait mature. Le moment venu, il prendrait la bonne décision.

Quelques semaines plus tard, Ted m’annonça qu’il avait posé sa candidature à Stanford et à Berkeley. Ted avait tout du parfait étudiant en droit : il en avait l’esprit incisif, la ténacité. Ses positions le démarquaient des autres étudiants stagiaires du CAU, tous à moitié hippies tant du point de vue vestimentaire que de leurs convictions politiques. Lui était un républicain conservateur. Je voyais bien que les autres le considéraient comme un drôle d’oiseau quand ils discutaient des émeutes qui avaient constamment lieu sur les campus.

— T’as tort, mec, lui avait dit un jour un étudiant barbu. Ce n’est pas en léchant les bottes des vieilles badernes du Congrès que tu vas changer ce qui se passe au Vietnam. Tout ce qui les intéresse, c’est de décrocher un autre contrat pour Boeing. Tu crois qu’ils s’inquiètent de connaître le nombre de tués ?

— L’anarchie ne résoudra rien. Vous dispersez vos forces et vous prenez des coups de matraque, c’est tout, lui avait répondu Ted.

Les émeutes étudiantes et les marches de protestation faisaient enrager Ted. Plus d’une fois, il se mit en travers de la route des manifestants, agitant une matraque dans leur direction en leur disant de rentrer chez eux. Il croyait qu’il existait d’autres moyens de se faire entendre mais, étrangement, sa colère était aussi violente que celle des autres en face.

Je n’avais jamais vu Ted en colère. J’ai beau essayer, je ne me souviens pas d’un sujet sur lequel nous nous soyons disputés. Ted me traitait toujours gentiment, avec cette espèce de galanterie un peu vieux jeu dont il faisait invariablement preuve envers toutes les femmes. Je trouvais cela très attirant. Il tenait toujours à m’escorter jusqu’à ma voiture, quand je quittais le CAU au petit matin. Il restait là, sur le trottoir, jusqu’à ce que je sois en sécurité à l’intérieur, portières verrouillées et moteur en marche, et agitait la main tandis que je m’éloignais sur la route. J’habitais à une trentaine de kilomètres de là. Souvent, il me disait :

— Soyez prudente. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive quelque chose.

Comparé à mes vieux amis de la brigade criminelle de Seattle, qui me laissaient quitter leurs bureaux du centre-ville au milieu de la nuit. Ted était un véritable chevalier servant !

J’ai dû abandonner mon poste au CAU au printemps 1972. J’écrivais six jours par semaine et, de plus, j’avais perdu mon enthousiasme premier. Je commençais à être un peu blasée. Au bout d’un an et demi, j’avais trop souvent entendu ressasser les mêmes problèmes. J’avais d’abord les miens à résoudre. Mon mari était parti, la procédure de divorce enclenchée et j’avais à la maison deux adolescents et deux préadolescents qui me causaient suffisamment de tracas. Ted obtint son diplôme en juin. Nous ne nous étions jamais vus en dehors des bureaux du CAU et nous étions restés sporadiquement en contact par téléphone. Je ne le revis pas avant le mois de décembre suivant.

Mon divorce fut prononcé le 14 décembre. Le 16, tous les membres anciens et nouveaux du personnel du CAU étaient conviés à fêter Noël chez Bruce Cummings, près du lac Washington. J’avais une voiture, mais pas de cavalier, et je savais que Ted n’avait pas d’auto ; je l’appelai donc pour lui proposer d’y aller ensemble.

L’idée lui plut et je passai le prendre chez les Rogers, sur la 12e Rue Nord-Est.

Pendant le long trajet du quartier de l’université à la banlieue sud, nous rattrapâmes le temps perdu. Ted avait travaillé comme interne au service d’assistance psychiatrique de Harborview, l’hôpital du comté.

Quand j’étais dans la police, j’avais emmené un certain nombre de personnes atteintes de troubles mentaux au cinquième étage de l’établissement, aussi je connaissais bien l’endroit. Mais Ted ne s’étendit pas beaucoup sur son boulot d’été. Il se montra beaucoup plus volubile en ce qui concernait ses activités durant la campagne électorale du gouverneur à l’automne 1972. Il avait en effet été engagé par le comité pour la réélection de Dan Evans, le gouverneur républicain de l’État de Washington. L’ex-gouverneur Albert Rosellini avait effectué un retour en force et le travail de Ted avait consisté à sillonner le pays avec lui pour enregistrer tous ses discours, qui étaient ensuite décortiqués par l’équipe d’Evans.

— Je me mêlais à la foule et personne n’avait la moindre idée de qui j’étais, m’expliqua-t-il.

Il avait beaucoup aimé cette mascarade, se déguiser et porter des postiches. Et la façon dont Rosellini modifiait ses discours, suivant qu’il s’adressait aux fermiers qui cultivaient du blé ou aux exploitants de vergers de Wenatchee, l’avait beaucoup amusé. Rosellini était un vieux renard, tout à fait le contraire d’Evans, qui était direct et patriotard.

Tout cela avait été grisant pour Ted : se trouver au cœur même d’une campagne électorale à l’échelle d’un État, faire ses rapports sur les discours de Rosellini directement au gouverneur Evans ou à ses bras droits.

La campagne pour la réélection d’Evans avait été un succès et Ted était à présent un homme bien considéré de l’administration au pouvoir. Au moment de cette réunion de Noël, il travaillait à la Commission consultative pour la prévention des crimes et délits (CCPCD) de la ville de Seattle. Il réexaminait une nouvelle loi visant à relégaliser l’auto-stop dans l’État.

— Vous pouvez me compter parmi ceux qui sont farouchement contre, lui dis-je. J’ai beaucoup écrit sur des meurtres de femmes où les victimes ont rencontré leur assassin en faisant du stop.

En dépit de son impatience à entrer en fac de droit, Ted avait des vues sur le poste de directeur de la CCPCD ; il faisait même partie des quelques candidats retenus et était certain d’obtenir la place.

Pendant la fête, nous allâmes chacun de notre côté ; je dansai avec lui une fois ou deux, le vis parler avec plusieurs femmes et remarquai qu’il avait l’air de bien s’amuser. Il semblait absolument fasciné par une jeune femme, étudiante de premier cycle et bénévole du CAU, que nous n’avions jamais vue auparavant. Comme certains horaires ne se chevauchaient jamais, ce n’était pas étonnant. Elle était mariée à un jeune avocat plein d’avenir, aujourd’hui l’un des meilleurs juristes de Seattle.

Ted ne lui adressa pas la parole tant elle l’impressionnait, et il me la désigna en me demandant qui elle était. C’était un beau brin de fille, avec de longs cheveux sombres, raides, séparés par une raie au milieu, et vêtue d’une manière qui révélait qu’elle avait à la fois du goût et des moyens.

Je ne pense pas qu’elle ait eu conscience de la fascination qu’elle exerçait sur Ted, mais je surpris plusieurs fois ce dernier à l’épier pendant la soirée.

Ted but beaucoup et il était passablement ivre quand, vers 2 heures du matin, nous prîmes congé. Dans la voiture, il se mit à discourir à n’en plus finir, d’un ton amical et décontracté, sur la femme qui l’avait tant marqué chez Cummings.

— Elle est exactement ce que j’ai toujours désiré. Elle est parfaite, mais elle ne m’a même pas remarqué...

Puis il s’endormit.

Quand nous arrivâmes chez les Rogers, Ted était dans un état semi-comateux ; je dus crier et le secouer pendant plus de dix minutes pour le réveiller. Je l’accompagnai jusqu’à la porte et lui souhaitai bonne nuit en souriant pendant qu’il essayait de trouver son chemin.

Une semaine plus tard, je recevais une carte de vœux signée Ted. Ce sera une excellente nouvelle année pour une femme délicieuse de mes amies, pleine de talent et riche d’une liberté toute neuve. Merci pour la soirée.

Amitiés, Ted.

Son geste me toucha. C’était typique de Ted Bundy : il savait que j’avais besoin de soutien moral. Apparemment, il n’y avait rien au monde que je puisse faire pour lui. Je ne l’intéressais pas sentimentalement, nous étions presque aussi pauvres l’un que l’autre et je ne connaissais personne d’influent. Il m’avait envoyé cette carte simplement parce que nous étions amis.

Quand je la relis aujourd’hui et que j’en compare la signature avec celle des dizaines de lettres que j’allais recevoir par la suite, je suis frappée par la différence qui existe entre elles. Jamais plus il ne signerait de cette écriture désinvolte et pleine de fioritures.

Ted n’obtint pas le poste de directeur de la CCPCD et démissionna en janvier 1973. Nous nous revîmes en mars, un jour de pluie. Je sortais de l’immeuble de la Protection civile en compagnie d’une vieille amie,

Joyce Johnson. Je l’avais connue à l’époque où je travaillais dans la police – elle était inspecteur depuis onze ans à la section d’enquêtes sur les agressions sexuelles.

Ted était là. Il portait une barbe et avait l’air tellement différent que, sur l’instant, je ne le reconnus pas. Il m’appela par mon nom et m’attrapa par le coude. Je le présentai à Joyce et il m’annonça avec entrain qu’il travaillait pour le bureau d’études juridiques et judiciaires du comté de King.

— Je fais une étude sur les victimes de viol, m’expliqua-t-il. Si tu pouvais me passer quelques anciens numéros de ce magazine où tu as écrit des articles sur ce genre d’affaires, ça pourrait m’aider dans mes recherches.

Je lui promis de consulter mes dossiers, de lui sélectionner quelques cas – dont l’enquête avait été menée par Joyce Johnson – et de les lui faire parvenir. Mais, curieusement, cela ne s’est jamais fait et j’ai fini par oublier.

Meg l’y poussant, Ted posa pour la seconde fois sa candidature à la faculté de droit de l’université d’Utah.

Le père de Meg était un riche médecin, ses frères et sœurs exerçaient dans l’Utah et elle espérait bien aller un jour ou l’autre s’installer avec son amant dans l’État mormon.

Ted avait une excellente moyenne, que bien des étudiants lui auraient enviée, mais les résultats de ses tests d’aptitude en droit avaient été jugés insuffisants pour entrer à l’université d’Utah. En 1973, il bombarda le bureau des admissions de lettres de recommandation de ses professeurs et du gouverneur Dan Evans. Au dossier d’inscription fourni par l’université il joignit un CV résumant toutes ses activités depuis qu’il avait quitté l’université de Washington ainsi qu’une lettre de six pages où il exposait sa philosophie et sa conception personnelle du droit.

Sa position vis-à-vis des émeutes, des soulèvements étudiants et de l’anarchie était restée la même. La loi représentait le droit ; le reste n’était que violence.

Ted mentionnait sa récente participation à une série d’études sur les jurés et parlait d’un travail d’analyse qu’il avait entrepris. Il cherchait à mettre en relation la composition raciale d’un jury et ses conséquences pour l’accusé.

L’impressionnant dossier de candidature de Ted eut l’effet escompté en reléguant au second plan les médiocres résultats qu’il avait obtenus aux tests d’aptitude. Curieusement, il décida de ne pas se présenter lors de la rentrée universitaire à l’automne 1973. Il écrivit au directeur du département, une semaine avant le début des cours, qu’il regrettait sincèrement de ne pouvoir être là, mais qu’ayant été gravement blessé dans un accident de voiture, il était cloué dans un lit d’hôpital ; même s’il avait espéré être suffisamment remis pour être présent à la rentrée, il n’en avait pas la force. Il s’excusait d’avoir attendu si longtemps pour les prévenir et espérait qu’ils trouveraient quelqu’un pour le remplacer.

Rien de tout cela n’était vrai. En réalité, Ted avait été victime d’un accident banal. Il s’était simplement foulé la cheville, n’avait pas été hospitalisé et sa forme était excellente. Il avait néanmoins démoli la voiture de Meg.

Les raisons de son désistement de l’université d’Utah restent un mystère.

Son superbe dossier recelait aussi quelques inconsistances : son étude sur les jurys et les répercussions de leur composition raciale sur un accusé n’était qu’une idée ; il n’avait pas encore vraiment commencé ses recherches.

Malgré cela, Ted s’inscrivit à des cours à l’automne 1973. C’était à l’université de Puget Sound, chez lui, à Tacoma. Il y assistait les lundis, mercredis et vendredis soir, et s’y rendait en voiture en compagnie de trois autres étudiants avec qui il partageait les frais d’essence.

Il est probable que Ted ait décidé de rester dans l’État de Washington parce qu’il venait de décrocher un boulot en or : en avril 1973, il avait été nommé adjoint de Ross Davis, le secrétaire du parti républicain de l’État. Les mille dollars de salaire mensuel représentaient plus d’argent qu’il n’en avait jamais eu. Les «petits avantages » qui allaient avec cet emploi n’étaient pas négligeables, surtout pour un homme qui avait toujours lutté pour gagner de l’argent et se faire reconnaître. Il avait l’usage d’une carte de crédit au nom du parti, assistait aux réunions avec les «huiles » et pouvait emprunter à l’occasion une belle voiture. Il se déplaçait aussi dans tout l’État tous frais payés.

Ted était bien vu de Ross Davis et de sa femme. Il dînait en famille avec eux au moins une fois par semaine et venait souvent garder leurs enfants. Dans le souvenir de Davis, Ted était «particulièrement intelligent et batailleur » et il «croyait fermement au système ».

Plusieurs bouleversements avaient affecté la vie de Ted en 1973, et je ne l’ai vu qu’une fois au cours de l’année, lors d’une brève rencontre devant le bâtiment de la Protection civile, au mois de mars. Notre amitié était égale ; nous étions toujours contents de nous revoir et de retrouver en l’autre – en apparence tout au moins – celui, ou celle, que nous avions toujours connu.

Je le revis encore en décembre 1973, à une autre fête de Noël du CAU. Elle eut lieu chez l’un des membres du conseil d’administration, dans le quartier de Laurelhurst, dans le nord-est de Seattle. Cette fois-ci, Ted vint avec Meg et je pus faire sa connaissance.

Ted ne m’avait jamais décrit Meg. J’avais eu droit à une description détaillée de Stéphanie Brooks et j’avais vu comment il avait réagi face à cette grande brune chez Cummings l’année précédente. Meg n’avait rien de commun avec elle. Elle paraissait petite, très vulnérable, et sa longue chevelure châtaine dissimulait un peu ses traits. Il était évident qu’elle adorait Ted ; elle s’accrochait à lui, trop timide pour aller se mêler aux autres.

Quand je racontai à Meg que Ted et moi nous étions rendus ensemble à la réception de l’année précédente, son visage s’illumina.

— Vraiment ? Alors, c’était vous ?

Je hochai la tête.

— Je n’avais pas de cavalier et Ted n’avait pas d’auto, aussi avons-nous décidé de mettre nos ressources en commun.

Meg parut très soulagée ; une gentille petite femme d’âge mûr comme moi, avec une ribambelle de gamins, ne pouvait pas constituer une menace pour elle. Je me suis demandé à ce moment-là pourquoi il l’avait laissée se ronger les sangs toute l’année alors qu’il aurait fort bien pu lui expliquer notre amitié...

Meg paraissait très intimidée par tous ces gens qu’elle ne connaissait pas et qui évoluaient autour de nous. Aussi je passai presque toute la soirée à bavarder avec elle. C’était une femme très douce et très intelligente. Elle n’avait d’yeux que pour Ted. Quand il s’enfonçait au milieu des invités, elle le suivait du regard ; elle essayait de toutes ses forces d’avoir l’air désinvolte, mais personne d’autre que lui n’existait à ses yeux.

Je comprenais parfaitement ses sentiments : trois mois plus tôt, j’étais tombée amoureuse d’un homme qui n’était pas libre et ne le serait jamais. Pourtant, Ted était avec elle depuis quatre ans et lui paraissait tout dévoué, ainsi qu’à Liane. Il était très possible qu’ils se marient un jour ou l’autre.

À voir Ted et Meg ensemble, j’imaginais qu’il avait oublié ses fantasmes concernant Stéphanie. Je ne pouvais pas être plus loin de la vérité. Ni Meg ni moi ne savions alors que Ted venait justement de passer plusieurs jours en compagnie de Stéphanie Brooks. En fait ils s’étaient fiancés et il était impatient de la revoir dans la semaine.

La vie de Ted était soigneusement compartimentée.

Il était capable de se comporter d’une certaine manière avec une femme et d’être un homme totalement différent avec une autre. Il évoluait dans plusieurs sphères et la plupart de ses amis et associés ne connaissaient rien des autres aspects de sa vie.

Quand je dis adieu à Ted et à Meg ce soir de décembre 1973, je ne m’attendais sincèrement pas à le revoir un jour ; nous avions été réunis par le CAU mais nous prenions tous deux nos distances vis-à-vis du groupe, ce qui semblait devoir nous séparer inéluctablement. J’étais loin d’imaginer que Ted Bundy bouleverserait un jour ma vie dans ses grandes profondeurs.

Près de deux années devaient s’écouler avant que j’entende encore parler de Ted Bundy mais, quand cela se produisit, ce fut dans des circonstances qui me causèrent le choc le plus violent de toute ma vie.

À un moment ou un autre de leur existence, la plupart des gens nourrissent le fantasme de retrouver leur premier amour, dans l’espoir que, plus beaux, plus riches, plus minces, ils séduiront sans mal ce premier amour perdu. Cela arrive rarement dans la réalité, mais ce fantasme aide à soulager la souffrance provoquée par le rejet.

Ted avait déjà essayé, en 1969, de reconquérir Stéphanie Brooks, de rallumer la flamme éteinte, et il avait échoué. Mais, à la fin de l’été 1973, Ted commençait à être quelqu’un. Il avait travaillé dur pour devenir le genre d’homme que Stéphanie apprécierait. Bien que sa relation amoureuse avec Meg Anders fût stable depuis quatre ans, Ted n’avait personne d’autre à l’esprit que Stéphanie quand il se rendit à Sacramento en voyage d’affaires pour le compte du parti républicain. Il appela la jeune femme à San Francisco et elle fut sidérée par les changements qui s’étaient opérés en lui. Le garçon hésitant et fébrile, sans avenir précis, était devenu un homme courtois, d’humeur égale, sûr de lui. Il approchait les vingt-sept ans et paraissait être un personnage important dans les milieux politiques de l’État de Washington.

Quand ils sortirent dîner, elle fut impressionnée par la nouvelle maturité dont il faisait preuve, l’aisance avec laquelle il se comportait vis-à-vis du serveur. Ce fut une soirée mémorable au terme de laquelle Stéphanie accepta volontiers de venir rapidement lui rendre visite à Seattle pour envisager leur avenir. Ted ne lui parla pas de Meg ; il paraissait aussi libre que Stéphanie l’était.

Pendant sa semaine de vacances en septembre, Stéphanie s’envola donc pour Seattle ; Ted vint la chercher à l’aéroport dans la voiture de Ross Davis et la conduisit immédiatement à l’hôtel University Towers. Il l’emmena dîner chez les Davis. Ceux-ci la trouvèrent très bien et elle ne broncha pas quand Ted la présenta comme sa fiancée.

Ted avait organisé un week-end à Alpental, près du col de Snoqualmie. Utilisant toujours la voiture de Davis, ils passèrent le col de la Cascade et longèrent les premiers contreforts de ces montagnes qu’ils traversaient quand ils allaient skier, à l’époque où ils étaient étudiants. En voyant le luxueux logement qu’il avait réservé pour le week-end, Stéphanie se demanda comment il avait pu se l’offrir. Ted lui expliqua que l’appartement appartenait à l’ami d’un ami.

Ils y passèrent des moments idylliques. Ted parlait mariage sérieusement et Stéphanie écoutait. Elle était tombée amoureuse de lui, bien plus profondément que du temps de leur liaison universitaire. Elle était certaine qu’ils convoleraient dans l’année. Et elle travaillerait dur pour l’aider à payer ses études de droit.

De retour chez les Davis, Ted et Stéphanie posèrent ensemble pour une photo, le sourire aux lèvres ; bras dessus, bras dessous. Puis, Ted devant se rendre à une importante réunion politique, Mme Davis reconduisit Stéphanie à l’aéroport.

Stéphanie revint à Seattle en décembre 1973. Elle passa quelques jours avec Ted dans l’appartement d’une connaissance. Puis elle se rendit à Vancouver pour fêter Noël chez des amis. Elle nageait dans le bonheur.

Autrement dit, alors même qu’il me présentait Meg à cette fête de Noël du CAU en 1973, Ted comptait les jours qui le séparaient du retour de Stéphanie.

Peu après, Stéphanie perçut un changement chez Ted : il se montrait évasif concernant le mariage. Il finit par lui dire qu’il avait rencontré une autre femme – une femme qui avait dû subir une IVG à cause de lui.

Stéphanie tombait des nues. Ted lui raconta qu’il essayait de «se libérer » de cette fille – dont il ne mentionna jamais le nom –, mais que les choses étaient vraiment très compliquées. Alors qu’il s’était montré si tendre jusque-là, il devint froid et distant. Ils n’avaient que très peu de temps à passer ensemble, mais il la délaissa quand même toute une journée pour aller travailler sur un «projet » universitaire qui, elle en était sûre, aurait fort bien pu attendre. Il ne lui avait rien offert pour Noël, alors qu’il lui avait montré un superbe échiquier acheté pour son ami juriste. Elle avait dépensé beaucoup d’argent pour lui offrir une estampe indienne et un nœud papillon, mais il n’avait pas paru outre mesure enthousiasmé par ses cadeaux.

Alors qu’il lui faisait l’amour avec beaucoup d’ardeur auparavant, ses gestes étaient devenus mécaniques ; l’amant passionné et spontané s’était transformé en ce qu’elle appelait un «abonné absent ».

Stéphanie voulut en parler, mais Ted se livra à une amère diatribe contre sa propre famille. Il lui raconta qu’il était un enfant illégitime, insistant lourdement sur le fait que Johnnie Bundy n’était pas son père, n’était pas particulièrement intelligent et ne gagnait pas beaucoup d’argent. Il paraissait en vouloir à sa mère de ne jamais lui avoir parlé de son véritable géniteur. Il se montra méprisant envers toute la famille Bundy et leur «manque de Q.I. ». Le seul membre de sa famille pour lequel il semblait avoir de l’affection était son grand-père Cowell, mais le vieil homme était mort.

Quelque chose s’était passé qui avait radicalement modifié l’attitude de Ted envers Stéphanie. Quand elle reprit l’avion pour la Californie le 2 janvier 1974, Stéphanie était désorientée et très perturbée. Ted ne lui avait même pas fait l’amour au cours de leur dernière nuit ensemble. Il lui avait couru après pendant six ans et voilà qu’elle ne semblait plus l’intéresser !

De retour chez elle, elle attendit une lettre, un coup de téléphone, quelque chose qui lui expliquerait ce revirement brutal. Mais rien ne vint. Elle eut finalement recours à un psychothérapeute pour débrouiller ses propres émotions.

— Je crois qu’il ne m’aime pas. C’est comme s’il venait de cesser de m’aimer.

Le thérapeute lui suggéra d’écrire à Ted, ce qu’elle fit, lui disant qu’il fallait qu’elle trouve des réponses aux questions qu’elle se posait. Ted ne répondit pas à sa lettre.

À la mi-février, Stéphanie appela Ted. Elle était furieuse et blessée et lui reprocha violemment de l’avoir laissée tomber sans même un mot d’explication. Il lui répondit d’un ton calme et neutre :

— Stéphanie, je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler...

Elle l’entendit raccrocher ; la communication était coupée. Elle parvint à la conclusion que la cour assidue de Ted, à la fin de l’année 1973, faisait partie d’un plan qu’il avait élaboré pour qu’elle tombe amoureuse de lui, dans le seul but de la repousser, tout comme elle l’avait fait elle-même.

Stéphanie n’obtint jamais d’explication. Elle n’entendit plus parler de Ted et épousa un autre homme au Noël de l’année 1974.

Le mardi 13 décembre, le shérif Don Redmond m’appela pour me demander si je voulais assister à une réunion au sujet d’une affaire de meurtre sur laquelle la police du comté de Thurston enquêtait.

— Nous allons vous fournir toutes les informations dont nous disposons sur l’affaire Devine, et vous nous direz ce que vous en pensez. Nous avons besoin d’un récit complet et suivi de tout ce que nous avons appris jusqu’ici. Le délai va peut-être vous paraître un peu court, mais nous voulons fournir une trentaine de feuillets au pros dès lundi matin. Vous pouvez faire ça ?

Je me rendis le lendemain à Olympia en voiture, où je rencontrai le shérif Redmond, l’adjoint Dwight Caron et le sergent Paul Barclift. Nous passâmes la journée à feuilleter des rapports, visionner des diapositives et lire les comptes rendus d’autopsie concernant le meurtre de Katherine Merry Devine, quinze ans.

Kathy Devine avait disparu au coin d’une rue dans le nord de Seattle le 25 novembre. La dernière fois que la jolie adolescente avait été aperçue en vie, elle faisait de l’auto-stop. Elle avait dit à ses amis qu’elle se rendait dans l’Oregon. Ils l’avaient vue monter à bord d’une camionnette découverte conduite par un homme. Elle n’était jamais arrivée à destination.

Un couple engagé pour nettoyer le parc McKenny, près d’Olympia, avait découvert le corps de Kathy le 6 décembre. Elle gisait sur le ventre, dans la forêt. Elle était entièrement vêtue, mais son jean avait été découpé à l’aide d’un instrument tranchant tout le long de la couture qui passe entre les fesses, de la taille à l’entrejambe.

Il faisait anormalement chaud pour l’hiver, et la décomposition du corps était très avancée. Toutes sortes de carnassiers avaient emporté son cœur, ses poumons et son foie.

Conclusions provisoires de l’anatomopathologiste : elle avait été étranglée et peut-être égorgée. Les blessures principales avaient été causées à la nuque. L’état de ses vêtements laissait penser qu’elle avait aussi été sodomisée. Elle était morte peu après le moment où on l’avait aperçue pour la dernière fois.

Le shérif Redmond et les enquêteurs avaient récupéré le corps et les vêtements de la jeune fille. Le laps de temps écoulé entre sa disparition et la découverte de son cadavre rendait pratiquement impossible l’arrestation de l’homme qui l’avait tuée.

— C’est cette foutue nouvelle loi sur l’auto-stop, déclara Redmond. Les mômes peuvent lever le pouce et grimper en voiture avec n’importe qui, maintenant !

Il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent, mais je pris quand même beaucoup de notes et passai le week-end à établir l’ordre chronologique des événements. Cela ressemblait à un cas isolé ; je n’avais rencontré aucune affaire semblable depuis des années.

Deux adjoints du shérif d’Olympia vinrent chercher le rapport le dimanche soir. En tant qu’agent mandaté par plusieurs États, je touchai cent dollars. J’étais plus un franc-tireur qu’un véritable agent de l’ordre mais cette mission me rappelait le temps où je servais dans la police. Je n’oubliai pas l’affaire Devine et j’en fis, quelques mois plus tard, un article pour la revue True Détective, la présentant comme un cas non résolu et demandant à quiconque détenant des informations de s’adresser au bureau du shérif du comté de Thurston.

Personne ne se présenta et l’affaire resta inexpliquée.

Avec la nouvelle année 1974, je compris que, si je voulais faire vivre mes quatre enfants, j’allais devoir vendre un peu plus d’articles. Bien que le cancer de leur père ait été enrayé, je me souvenais très bien du pronostic du premier chirurgien : l’espérance de vie de Bill pouvait se situer entre six mois et cinq ans.

La plupart des affaires sur lesquelles j’écrivais m’étaient confiées par les brigades criminelles de Seattle et du comté de King. Leurs inspecteurs étaient particulièrement aimables avec moi et me permettaient de les interroger entre deux vagues de crimes. Pas des durs à cuire comme on en voit à la télévision ou dans les romans, mais des hommes extrêmement sensibles.

J’ai noué avec ces gens quelques-unes des plus solides amitiés de ma vie. En ce qui me concerne, je ne les ai jamais «grillés », je n’ai jamais utilisé dans mes articles des informations officieuses. J’ai toujours attendu la fin des procès, ou que l’accusé ait plaidé coupable, prenant garde à ce que mes articles n’influencent en aucun cas des jurés potentiels.

Ils me faisaient confiance et c’était réciproque.

Comme ils savaient que j’essayais d’en apprendre le plus possible dans le domaine de l’investigation criminelle, ils m’invitèrent souvent à assister à des conférences données par des experts. Après un séminaire de deux semaines d’enquête sur le terrain organisé par l’école de police du comté de King, j’ai effectué des patrouilles avec les polices de l’État de Washington, de Seattle, du comté de King, les équipes de Medic 1, et j’ai passé deux cent cinquante heures avec le Marshal 5 – le service des sapeurs-pompiers de Seattle chargé des enquêtes sur les incendies criminels.

C’était un parcours peu ordinaire pour une femme à l’époque, mais j’y pris beaucoup de plaisir. La moitié du temps, j’étais une maman comme les autres ; l’autre moitié, j’apprenais les techniques d’investigation ou comment détecter un incendie criminel. Mon grand-père et mon oncle avaient été shérifs dans le Michigan et mes années passées comme simple agent de police n’avaient fait que renforcer mon idée que les représentants de l’ordre étaient les «bons ». Rien de tout ce que je voyais en tant que journaliste spécialisée ne ternissait cette image, même si les policiers se faisaient souvent insulter dans les années 1970.

Comme j’étais, d’une certaine manière, redevenue l’une des leurs, j’avais la primeur des informations – comme dans le cas de l’affaire Devine. Je ne discutais de ces informations avec personne d’autre en dehors du milieu policier, mais j’étais parfaitement au courant de ce qui se passait.

L’année avait à peine commencé quand survint l’agression d’une jeune femme. Elle vivait dans une chambre en demi-sous-sol dans une grande maison ancienne, au 4325 de la 8e Rue Nord-Est, non loin de l’université de Washington. Cela se passa dans la nuit du 4 janvier et l’affaire fut jugée assez bizarre pour que la détective Joyce Johnson m’en fasse part. Johnson était depuis vingt-deux ans dans le service.

Joni Lenz, dix-huit ans, était allée se coucher comme d’habitude dans sa chambre, située en demi-sous-sol.

On pouvait aussi y accéder de l’extérieur par une porte qui restait habituellement verrouillée. Quand elle n’apparut pas pour le petit déjeuner le lendemain matin, ses colocataires supposèrent qu’elle ne s’était pas réveillée.

Vers le milieu de l’après-midi, elles descendirent quand même vérifier si tout était normal. Joni ne répondit pas à leurs appels. En s’approchant de son lit, elles virent avec horreur que son visage et ses cheveux étaient croûtes de sang séché. Elle était inconsciente. Joni Lenz avait été frappée à l’aide d’une barre de métal arrachée à l’un des montants du lit. Elles soulevèrent alors la couverture et découvrirent que la barre de métal avait été enfoncée dans le vagin de la jeune fille, provoquant vraisemblablement de terribles lésions.

— Elle n’a toujours pas repris connaissance, me dit Joyce Johnson une semaine plus tard. Ça me brise le cœur de voir ses parents rester assis à son chevet, à prier pour qu’elle reprenne connaissance. Même si elle s’en tire, les médecins pensent qu’elle gardera des lésions cérébrales permanentes.

Contre toute attente, Joni finit par sortir de son coma ; mais ses souvenirs remontaient à plus de dix jours avant le drame et elle souffrait de lésions cérébrales irréversibles.

Son agresseur ne l’avait pas violée – à moins que l’on ne considère le viol symbolique avec la barre de métal.

Pris de folie furieuse, il l’avait trouvée là, endormie, et s’était défoulé sur elle. Les détectives n’avaient pu trouver aucun mobile : la victime était une jeune fille timide et gentille, sans ennemi. Elle devait avoir été désignée par le hasard. Quelqu’un qui savait qu’elle dormait seule dans cette chambre l’avait peut-être aperçue par la fenêtre et avait trouvé la porte extérieure non verrouillée.

Joni Lenz a eu de la chance : elle a survécu.

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