Un tueur si proche
Chapitre 37
L’insistance de Ted à soumettre Ray Crew à un contre-interrogatoire, l’officier qui avait pénétré le premier dans les chambres de la résidence Khi Oméga dans la nuit du 14 au 15 janvier, avait été une erreur. Robert Haggard en profita pour rendre son tablier. L’accusation ne permettrait désormais plus à Ted de faire subir de contre-interrogatoires à d’autres témoins.
À partir du 20 juillet, la parole fut à la défense. Ted commença par dénigrer ses avocats – les mêmes dont il m’avait chanté les louanges au téléphone. Il accusa Mike Minerva de l’avoir laissé tomber sans crier gare – alors qu’il l’avait lui-même remercié !
— Je n’ai pas eu non plus mon mot à dire dans le choix de Bob Haggard pour me représenter ici, à Miami. En bref, on ne m’a pas demandé une seule fois mon avis sur ceux qui devaient me représenter. Je pense qu’il est aussi important de noter qu’il existe entre moi et mes avocats certains problèmes de communication qui ont diminué l’impact de mon équipe de défenseurs, défenseurs que je n’ai pas choisis et avec qui je suis en désaccord.
Ted se plaignit encore : ses avocats ne l’écoutaient pas, ils ne voulaient pas le laisser prendre de décisions et s’opposaient à ce qu’il soumette à un contre-interrogatoire des témoins en présence des jurés.
Cowart en fut sidéré :
— Je n’ai jamais vu ni entendu parler, dans toute ma carrière, d’un inculpé qui ait bénéficié de l’aide d’autant de conseillers d’une telle qualité. Pas moins de cinq avocats vous représentent ici ! C’est du jamais-vu !
Cette Cour s’est attachée, avec beaucoup de soin, à ce que vous soyez consulté avant que chaque témoin ne prête serment et les minutes de ce procès feront état de centaines de «un moment s’il vous plaît » où vos avocats sont allés s’entretenir avec vous. En vingt-sept ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de semblable !
Mais Ted restait inflexible. Il voulait, de nouveau, assurer seul sa défense. Cowart déclara qu’il ne s’y opposerait pas, mais le prévint qu’un avocat qui se représentait lui-même avait un idiot pour client, ce à quoi Ted répondit :
— J’ai toujours envisagé cet axiome comme signifiant que celui qui répare sa propre voiture a un idiot pour mécanicien. Tout dépend de la somme de travail que l’on est prêt à investir.
On peut penser que Ted voulait s’assurer que les minutes du procès montrent bien qu’il n’avait pas eu l’avocat de son choix. Le nom de Millard Farmer ne fut à aucun moment mentionné, mais le sous-entendu était très clair.
Une fois de plus, Ted reprit la direction des opérations, ses avocats se contentant du rôle de «conseillers ».
La défense ne présenterait pas d’alibis et sa tactique consisterait à essayer de nier les arguments présentés par l’accusation.
Le Dr Duane DeVore, professeur de chirurgie buccodentaire à l’université du Maryland, déclara sous serment que les traces de morsures n’étaient pas uniques – bien que les dents le soient.
DeVore produisit quatre moulages de dentures appartenant à quatre jeunes gens du Maryland qui auraient pu laisser les mêmes traces dans les chairs de la victime. Mais il dut reconnaître, quand Larry Simpson le lui demanda, que les dents de Ted Bundy avaient aussi pu laisser ces marques.
Michael J. Grubb, expert en sérologie à l’Institut médico-légal d’Oakland, déclara – une fois encore au terme d’un long discours pétri de ternies scientifiques et techniques – que le sperme trouvé sur les draps de Cheryl Thomas n’avait pu être émis par Ted Bundy.
Essayant de sauver la vie de son client, Ed Harvey réclama alors une autre évaluation des aptitudes de Ted :
— Il y va de la vie de cet homme. Personne ne devrait l’obliger à accepter les services d’avocats commis d’office et en lesquels il n’a aucune confiance. Sa conduite est révélatrice des effets débilitants de ses troubles psy- chiques, elle reflète un manque total de discernement et une inaptitude complète à communiquer avec ses propres avocats.
Danny McKeever s’y opposa, affirmant qu’il trouvait l’accusé «parfois retors et difficile à cerner... mais compétent ».
Ted sourit. Tout, plutôt que d’être considéré comme incapable.
Le juge Cowart aussi trouvait Ted Bundy juridiquement capable et la défense parvint à un compromis : Ed Harvey et Lynn Thompson resteraient, Peggy Good se chargeant du plaidoyer final. Bundy déclarerait un peu plus tard :
— Je me sens vraiment, vraiment bien...
Je n’avais pas eu l’occasion de voir Ted seul à seule depuis mon arrivée à Miami, et je ne pouvais donc pas juger de sa capacité juridique. La question était de savoir si cet ébranlement délibéré qu’il faisait subir à son équipe de défenseurs était une manœuvre calculée de sa part pour attirer davantage l’attention sur lui. Ou alors il fallait admettre qu’il avait perdu toute rationalité et qu’il se trouvait sous l’emprise d’une sorte d’égocentrisme qui occultait ses réflexes de survie. Je ne pouvais observer son comportement ailleurs que dans la salle d’audience et il me paraissait s’enfoncer tout droit dans l’autodestruction.
Ted continuait de dénigrer ses avocats. Bien sûr, ils manquaient un peu de pratique et d’expérience, mais il fallait reconnaître que Simpson et McKeever, pour l’accusation, ne s’étaient pas non plus montrés particulièrement brillants. D’un bout à l’autre, le procès Bundy était placé sous le signe de la médiocrité ; seul le juge Cowart avait su se montrer à la hauteur de sa responsabilité. En tout cas, si Ted avait voulu marcher main dans la main avec ses avocats au lieu de leur mettre des bâtons dans les roues, il aurait peut-être pu bénéficier d’une défense plus efficace. En fait, et malgré quelques flottements dans leur tactique, ils auraient peut-être pu le sauver... s’il les avait laissés faire !
Il me semblait pourtant que quelque chose allait arriver que personne ne pouvait plus empêcher. Nul n’avait plus le moindre pouvoir sur le verdict qui allait tomber.
La vérité avait probablement été perdue quelque part en chemin. Malgré tous les efforts que nous fournissons pour affronter l’impensable, nous finissons toujours par nous tourner vers ce qui nous semble familier et connu.
Nous manquions de recul et le procès occultait la réalité de la souffrance des victimes. On ne savait pas davantage que l’accusé était lui-même victime de troubles de la personnalité. Il connaissait les règles, il était même très versé en droit, mais il ne semblait pas avoir conscience de ce qui se jouait. Et se croyait indestructible. Mais ce qui allait arriver était vital pour le bien de la société. Je ne pouvais pas dire le contraire.
Je tournai les yeux vers le jury et, là, d’un coup, je réalisai. Seigneur, ils allaient tuer Ted...
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