Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
13 et 14 février 1864.
Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre. Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine, vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans un vaste océan.
Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au développement du commerce sur une si grande échelle.
Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park, m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.
Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par des Peuhls. Les Lougans étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.
C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.
La population était en grande majorité composée de Soninkés qui habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et trafiquaient de leur sel.
Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où cette coutume heureusement n’a pas pénétré.
Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.
[Illustration : Jeune fille soninké.]
Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.
J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le Sud.
Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très-convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien davantage.
Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était peu tentant.
Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé de prendre.
Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant de faire aussi peu.
Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara, je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ; mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10 mètres d’étoffes, et il fut enchanté.
Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les Maures et Mauresques.
J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.
Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance, mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout : voleurs !
Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′ 46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »
15 février 1864.
Il n’y avait rien à faire, nous nous mîmes en route.
On me fit d’abord remonter au Nord jusqu’à Sébindinkilé, petit village qui touche presque au grand village de Guigué (Bambaras). Après cela, nous inclinâmes au S. E. ; et à 4 heures 39 minutes nous arrivâmes à Médina, assez grand village soninké. Fahmara se rendit chez le chef, qui me fit prévenir de bien veiller à mes affaires, parce qu’il y avait beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils étaient adroits, il me dit qu’ils avaient pillé jusqu’à des Maures de passage auxquels ils avaient enlevé une pierre de sel et un fusil. C’était le cas de dire : A voleur, voleur et demi. Quant à moi, en présence d’aussi adroits coquins, il n’y avait pas à balancer, et je me décidai à mettre un factionnaire et à tenir tout le monde à l’écart, chose plus facile à imaginer qu’à faire exécuter au milieu d’une foule semblable. La nuit arriva sans qu’on m’envoyât rien pour mon souper ; mais on apporta, selon l’habitude des Bambaras, du lack lallo[48] aux hommes. Le soir les Peuhls envoyèrent du lait à Fahmhara, qui m’en donna un peu ; ce fut tout ce que je reçus au village.
En revanche nous apprîmes une nouvelle inquiétante dont je ne pouvais encore pressentir la gravité. On disait qu’Ahmadou, roi de Ségou, avait brûlé le village de Sansandig. Ce bruit, qui révélait des troubles à Ségou même, et ne tendait à rien moins qu’à faire voir que la principale ville du pays était révoltée contre le roi, était en partie démenti ; mais quand je demandais des explications on m’induisait en erreur et il m’était impossible alors de démêler la véritable position du pays. Du reste, quand je l’eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas m’eût fait abandonner de mes guides, et je n’aurais pas passé vingt-quatre heures sans être pillé, attaché et transporté à Ségou comme espion.
16 février 1864.
Il fallait donc marcher en avant et cacher quand même nos inquiétudes. A 6 heures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions le grand village de Marena, où, m’étant arrêté quelques minutes, je fus entouré par une foule énorme. Derrière ce village je vis quelques marais, puis je passai Sansankoura sans m’y arrêter autrement que pour prendre le relèvement du village de Diankébougou, que je laissais à ma gauche, et à 9 heures j’arrivai en vue de Toumboula, très-grand village, construit près de dunes de sable. La brise était forte et soulevait une poussière intense. Nous campâmes. Dans le village on battait le tabala, tout le monde était sur notre passage ou sur le toit des cases et sur les murs de la ville pour nous voir défiler. Il n’y avait là que de bonnes figures pour nous. La muraille, bien soignée, était, dans tout son pourtour, surmontée d’ornements dans le style mauresque. Des bœufs, des chevaux attestaient la prospérité. Pauvres gens ! j’étais loin de penser que deux ans après je les verrais ruinés, en proie à la misère, à la famine, ayant passé par toutes les horreurs d’une guerre civile, et lorsque le vieux chef vint me voir et m’amener un jeune bœuf, j’étais loin de penser qu’à Ségou je le retrouverais malheureux, retenu comme moi, plus misérable que moi, que je lui rendrais des services et que nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers.
Ce village était Toumboula.
[Décoration]
[Note 45 : Bien souvent depuis, à Ségou, je les ai vus passer en nuage non interrompu depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit obscure, se dirigeant vers l’Est.]
[Note 46 : Toubé, pantalon.]
[Note 47 : Le thermomètre avait marqué au soir 9° centigrades.]
[Note 48 : Lack lallo, farine de mil bouillie en pâte très-épaisse, accompagnée d’un coulis d’aloo ou de lallo, de viande séchée ou poisson séché. Les amateurs prétendent que pour que ce soit bon, il faut que la viande ou le poisson soient très-avancés. Le lallo est la feuille du baobab séchée et pilée.]
CHAPITRE VIII.
Toumboula. — Badara Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. — Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les roniers et leurs fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre Moroubougou. — Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à Banamba. — Pluie anormale.
Toumboula, le nom du village dans lequel nous venions d’entrer, n’est porté sur aucune carte, et je n’en avais jamais entendu parler. Mes noirs m’affirmèrent qu’ils le connaissaient de nom, et au fait la chose n’a pas lieu de me surprendre, puisque c’était un village soninké, dans lequel plus de la moitié peut-être des habitants âgés avaient fréquenté des comptoirs français et anglais, et avaient dû y porter le nom de leur village. A Koundian j’avais été reconnu par un Sarracolé Diula, qui avait passé plusieurs années dans la Cazamance et m’avait vu chez M. Jules Rapé, lorsque je commandais le Griffon, en station dans cette rivière ; la même chose eût parfaitement pu m’arriver à Toumboula. Néanmoins, je ne pus m’empêcher de penser que si dans les comptoirs on faisait subir à chaque caravane qui arrive un interrogatoire sur son lieu de départ, sa marche, le lieu de naissance de ses hommes et leur lieu de domicile, on aurait ramassé depuis longues années des renseignements précieux qui me manquaient totalement. Et, certes, ce ne serait pas chose difficile ; dans les comptoirs on a de longues heures de loisirs, c’est même en partie l’ennui de l’inaction qui cause le plus de morts. Une telle étude profiterait à la science, serait utile à la colonie et salutaire aux personnes qui en seraient chargées. Quant aux interrogés, le plus mince cadeau après l’interrogatoire les indemniserait de leur perte de temps et les renverrait contents.
On me dit aussitôt que le chef de ce village avait été placé là par El Hadj, qu’il lui était dévoué, que c’était un grand marabout, et qu’il se nommait Badara Tunkara. Ce dernier nom est un nom de famille très-répandu et très-estimé chez les Soninkés, et par lequel on salue les individus qui le portent, absolument comme les Bakiris, qu’on appelle Bakiris, pour leur faire honneur, et comme les Djawara.
Fahmahra alla prévenir Badara de mon arrivée. Il répondit de suite qu’il allait venir me voir. J’étais campé assez loin du village, sous le seul arbre qu’il y eût dans toute la plaine, destinée aux cultures.
Malgré son âge, il ne tarda pas à arriver, entouré d’une foule qui paraissait avoir le plus profond respect pour lui. Il avait un burnous noir, brodé d’or, pardessus les vêtements du pays ; un bonnet rouge et un turban blanc très-étroit. Il me frappa sur-le-champ par sa bonne figure et sa ressemblance frappante avec Amat-N’diaye An, le tamsir[49] de Saint-Louis. Il nous reçut avec effusion, me dit qu’il avait été longtemps à Sierra Leone, qu’il connaissait les blancs, les aimait, et en terminant il me donna un joli jeune bœuf pour mon déjeuner. Il aurait bien voulu que je restasse à son village, il me demandait à acheter de la guinée et m’apportait une belle tamba sembé[50] en échange. Mais j’avais décidé d’aller coucher à Marconnah, je ne me laissai pas tenter. Je fis un présent au chef, le remerciai, m’excusai de ne pas tuer le bœuf dans son village, et dès que hommes et animaux eurent mangé et bu, je repris ma route.
Le docteur avait été assailli par les malades, mais il n’avait pu donner de soins et de médicaments qu’au frère du chef du village, atteint d’une ophthalmie assez grave. Du reste, la poussière était tellement intense, qu’il y avait de quoi causer des ophthalmies à tout le monde ; je mis mes lunettes de voyage, mais au bout de quelques instants je n’y voyais plus du tout, les verres étaient couverts de poussière ; nous mangions du sable, nous en buvions ; bref, je quittai Toumboula sans regrets ; malgré l’hospitalité de son chef.
Ce village était actuellement le chef-lieu du Lambalaké, petite province très-fertile, habitée par les Soninkés, qui, par leur travail, ont su y apporter une industrie et du bien-être. C’est de ce pays et du Fadougou, que nous allions bientôt traverser, que sortent les Lomas noirs[51] et les tamba sembés les plus estimés et les mieux teints.
En quittant Toumboula, nous arrivâmes bientôt à Tikoura, village garni d’un tata bien ornementé, bien entretenu, puis nous passâmes Bembougou et Barsafé, ruinés tous deux, et nous arrivâmes à Marconnah. Cette route de trois heures avait sillonné un beau pays accidenté, couvert d’une belle végétation, au milieu de laquelle apparaissaient quelques roniers. Un peu avant d’arriver au village, nous traversâmes un petit plateau de roches : c’était le premier que nous rencontrions depuis longtemps.
Marconnah était un grand village garni d’un tata ; là, comme à Tikoura, je fus frappé de la culture du tabac, très-soignée et faite sur une grande échelle. J’appris que c’était un objet de commerce important, qu’on en transportait des ballots sur les marchés du Djoliba (Niger). Il y en avait différentes variétés, mais je n’eus pas le temps de les examiner ; notre marche était si rapide, que dans nos haltes nous avions déjà trop affaire de remettre nos notes en écriture lisible, de faire le tracé de la route et de répondre aux palabres. Toute autre étude, tout autre travail eût été impossible ; je me trouvais surchargé, et bien souvent pour faire mon lever en route, pour le mettre au net, en arrivant, il m’a fallu faire appel à toute ma volonté et à toutes mes forces.
Fahmahra avait dans ce village un frère, qui vint me saluer avec le chef, et tous deux tentèrent de me décider à passer la journée du lendemain à Marconnah. Je refusai énergiquement, malgré la mauvaise humeur de Fahmahra qui aurait désiré se reposer chez les siens, chose bien naturelle du reste. On m’envoya alors deux chèvres, et comme j’avais abondamment de viande, je fis porter au chef les deux épaules du bœuf qu’on m’avait donné à Toumboula.
17 février 1864.
[Illustration : Palmier ronier.]
Le 17 au jour je fis charger ; je voulais me rendre à Soso dans la journée, et on m’avait prévenu que la marche serait longue. Au moment de partir, Fahmahra n’était pas là. Je me mis en route sans lui, sous la conduite d’un guide fourni par le village. Nous descendîmes de la colline sur laquelle est le village, puis nous passâmes à Niarébougou, petit tata ; nous laissions sur la gauche Boïla, assez grand village, me dit-on.
Nous entrâmes alors dans une forêt de roniers magnifiques ; à huit heures, nous passions le village de Moniocourou, ruine au Sud de laquelle était situé, à environ quinze cents mètres, le village de Yoromé, et à 8 heures 55 minutes nous étions à Ouakha ou Ouakharou, village placé au milieu d’une plaine de toute beauté, parsemée de roniers chargés de nombreux régimes de fruits encore frais. Le guide me voyant m’arrêter pour attendre Fahmahra, me dit que si nous nous arrêtions un seul instant, nous coucherions dans les broussailles, vu qu’en continuant, nous arriverions à peine à destination avant le coucher du soleil. Fatigués comme nous l’étions tous, hommes et animaux, il n’y avait pas moyen de faire cette marche. Cela me contraria outre mesure ; je fis néanmoins décharger les bagages ; les animaux n’avaient presque pas mangé la veille, je me décidai à les laisser reposer. Fahmahra arriva alors et je l’apostrophai pour m’avoir trompé sur la distance et m’avoir fait attendre. Il se fâcha à son tour, ce qui me calma tout de suite ; je lui dis de se taire, que ce n’était qu’un jour perdu. Dès que nous fûmes installés sous un arbre magnifique, Samba Yoro me demanda à couper des rones. Je ne m’y opposai pas et il escalada un des plus petits roniers, car nous en avions autour de nous qui mesuraient trente mètres de hauteur sous les branches. Mais aussitôt qu’il commença à abattre les fruits, les gens du village voulurent s’y opposer. C’était d’autant plus regrettable que les fruits étaient juste mûrs à point ; le lait qui plus tard devait être amande était encore liquide et frais, c’était très-bon et au moins aussi sucré que le lait de coco. Mais Fahmahra, qui, pas plus que les gens du village, n’avait jamais mangé de rones fraîches, en ayant goûté, cette fois, et les ayant trouvées très-bonnes, se mit à se disputer avec les gens du village, disant que ces arbres étaient au bon Dieu, que ce n’étaient pas eux qui les avaient plantés et qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher quelqu’un d’en manger. Force nous resta et nous abattîmes une centaine de rones. Ce qu’il y eut de plus curieux, c’est que les gens du village, s’étant hasardés à en goûter, se mirent de la partie, si bien que tous les roniers accessibles furent dépouillés. Je suis sûr qu’on se rappellera longtemps notre passage dans ces lieux, où nous avons révélé une nourriture succulente à côté de laquelle les habitants vivaient depuis des siècles sans songer à en essayer, attendant l’époque où le fruit tombe ; alors, au lieu d’avoir un goût exquis, il ne sent plus que la térébenthine, et au lieu d’une crème n’offre qu’une amande filandreuse et jaune.
Il y avait beaucoup de Peuhls dans ce pays ; on les désignait sous le nom de Foular ; ils n’offraient pas de traits remarquables, mais avaient une taille très-élancée ; leurs visages, si ce n’est qu’ils étaient exempts de coupures, se rapprochaient assez du type des races soninké et bambara, avec lesquelles ils devaient être très-mélangés.
Le chef me fit cadeau d’un cabri, il donna un repas abondant de couscous aux hommes ; aussi, au moment du départ, je lui envoyai six coudées de guinée.
[Illustration : Forêt de roniers.]
18 février 1864.
Le 18 au jour, nous reprîmes la route par un temps brumeux ; nous marchions lentement malgré nous, nos deux maigres chevaux nous portaient à peine, les ânes étaient tous blessés. Les mules, qui avaient plus souvent jeûné qu’il n’était raisonnable, traînaient un peu la jambe ; en somme, tout le monde sentait le besoin d’arriver. Heureusement nous étions dans la route, comme disaient les noirs, nous n’avions plus de broussailles à traverser, le chemin était net, bien battu, bien tracé. Ce pays était assez arrosé de marigots dans lesquels nous trouvions de l’eau. Nous franchîmes trois villages détruits. Ce sont : Soumbounko, Coro et Tominkoro ; nous relevâmes un petit village nommé Coséla vers neuf heures vingt-sept minutes ; il nous restait au Sud 30° Ouest. Pendant cette route qui sillonne un pays magnifique, au milieu de forêts de roniers aux troncs séculaires, dont quelques-uns dépassaient tout ce que j’avais vu jusqu’alors et devaient bien atteindre quarante mètres de haut, nous rejoignîmes deux caravanes portant des ballots de coton au marché de Yamina ; c’étaient des gens de cette ville même, qui étaient venus acheter ce coton dans le pays de Fadougou où nous étions. Ce pays est habité par les Soninkés et Bambaras ; mais, au contraire du Lambalaké, c’est l’idiome bambara qui l’emporte. Autrefois cette province dépendait du chef de Damfa ou Dampa ; il portait le titre de roi et commandait spécialement à la province de Damfari. Déjà de nombreux individus s’étaient joints à nous. Avec cette caravane que nous rejoignions, nous formions une bande très-respectable. Il est vrai que j’ignore jusqu’à quel point j’eusse pu compter sur le courage des hommes ; mais à cette époque, je ne savais pas à quoi m’en tenir. Aussi je cheminais sans autre préoccupation que celle d’arriver à Yamina et au Niger. A Toumboula, on nous disait que nous étions à trois jours de marche, et voilà qu’à Masoso nous étions encore à trois jours. Le Niger fuyait-il devant nous ?
Soso ou Masoso, où j’arrivais, avait un grand tata ; les cases en terre, à toits en terrasse, avaient, comme la muraille, de trois à quatre mètres de haut. Le temps était resté brumeux, le pays avait un aspect triste ; du reste, la végétation était moins belle, l’aspect moins pittoresque. Il n’y avait plus de roniers que de loin en loin. Quelques cailcédras étaient les arbres les plus remarquables de la plaine. A notre misère venait s’en ajouter une autre : le sel que nous avions un peu gaspillé nous manquait. Heureusement, quelques malades qui venaient se faire soigner par le docteur lui en apportèrent un peu, car c’est un triste régal que de la cuisine sans sel.
19 février 1864.
Le lendemain, 19, nous allâmes déjeuner à Moroubougou, village situé par 13° 50′ 38″ de latitude Nord observée. Un seul petit village nommé Kanébabougou nous en séparait ; en trois heures et demie nous franchîmes la distance. Un peu avant d’y arriver, nous rencontrâmes sur la route un cadavre fraîchement tué. Les vautours ou tout autre animal avaient enlevé une de ses joues, mais il n’était pas encore en putréfaction, la tête était posée sur un bras ployé, le corps était à demi retourné, le dos en l’air et l’autre bras s’étendant par terre. La mort n’avait pas dû être instantanée.
En arrivant à Moroubougou, on pressa les gens du village de questions, car la vue de ce cadavre constatant qu’il y avait eu lutte en cet endroit, terrifiait un peu mon escorte et malheureusement confirmait tristement les bruits de guerre auxquels, jusqu’ici, j’avais donné peu d’importance.
On nous dit qu’une bande de Diulas avait été attaquée par des révoltés du Bélédougou et qu’en se défendant ils avaient tué un de leurs agresseurs, mais que les révoltés couraient le pays, les cernaient, faisaient des razias et les empêchaient même d’aller dans leurs champs récolter les arachides qui étaient encore en terre ; que quelques jours auparavant ils avaient enlevé une jeune fille du village.
Ceci devenait grave, mais c’était une raison de plus pour marcher. Car si on eût entendu dire que j’étais en route, certainement on eût tenté de me dévaliser et peut-être de me prendre. Or, avec nos chevaux nous étions dans l’impossibilité de nous sauver, et d’ailleurs la perspective d’une lutte, sans m’effrayer, ne me souriait pas. Le caractère de ma mission était essentiellement pacifique et, à moins d’y être forcé, je ne voulais pas sortir de mon rôle.
A deux heures, je me remis donc en marche et j’allai coucher à Médina, grand village reconstruit depuis peu. Au moment où nous arrivions, une caravane de coton et d’esclaves en partait pour profiter de la nuit. Souvent mes guides m’avaient offert de marcher la nuit, alléguant qu’il y aurait moins de fatigue, qu’on courrait moins de dangers. Mais je tenais trop à bien faire le lever de la route pour y consentir, et puis, si on ne dort pas la nuit on se fatigue beaucoup ; d’ailleurs, il faut bien dormir quelquefois, et le jour il n’y a pas moyen d’y songer. Nous étions arrivés à trois heures cinquante minutes. La caravane qui allait partir remit son départ au lendemain pour faire route avec nous. Je profitai des quelques heures qui restaient avant la nuit pour visiter le tour du village ; en somme, les craintes de ces braves gens me semblaient très-exagérées ; ils disaient qu’on me poursuivait, que je serais certainement attaqué, et Fahmahra n’était pas à son aise.
[Illustration : Près de Moroubougou.]
Le village de Médina avait dû être fort grand ; le nouveau tata n’occupait guère que la moitié de l’ancienne superficie. On voyait encore les cases en paille qui avaient formé le premier germe du nouveau village. Je vis là pour la première fois chez les noirs des briques fabriquées régulièrement. On dispose pour les faire une bande de terre glaise bien pétrie, on l’unit, on la rogne des deux côtés parallèlement, puis on y fait des séparations de manière à former des carreaux plats de 20 à 30 centimètres de côté, sur 10 d’épaisseur, qu’on laisse sécher au soleil. C’est avec ces matériaux que les Soninkés construisent leurs murailles en employant, pour maçonner ces briques, de la terre gâchée avec de l’eau, et en crépissant avec une espèce de pisé, composé de terre, qu’on laisse détremper pendant un mois, souvent plus, avec de la paille, de l’urine de cheval, des crottins et toutes les ordures du village.
Nous examinions avec le docteur cette briqueterie primitive en fredonnant un air de je ne sais trop quel opéra, lorsqu’un noir qui passait, m’entendant chanter, resta tellement ébahi que je partis d’un éclat de rire qui le stupéfia encore davantage. Je laisse à penser à ceux qui connaissent les idées des noirs sur la musique les commentaires dont nous dûmes être l’objet. Ils se demandèrent si nous étions des griots, gens auxquels seuls est réservé l’état de musicien, classe adulée mais méprisée, sorte de bouffons dont on rit, qu’on emploie et qui vous extorque de l’argent ; mais que m’importait leur opinion ! La figure de ce brave noir m’est restée gravée dans la mémoire, et souvent ce souvenir m’a fait bien rire.
20 février 1864.
Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait. J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui-même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous fûmes obligés de partir à jeun.
Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence. Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas, entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques-uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes. Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux femmes. C’étaient, disaiton, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis. Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du Niger la relation suivante de ce fait :
« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel :
« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou, dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar.
« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. »
Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère y renoncer en faveur de la vérité.
Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe : nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs.
A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village, entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils interceptaient l’air et nous étouffions.
[Illustration : Un enfant de Banamba.]
Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula, s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.
Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix, puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55].
Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une fois il n’avait pu se relever.
Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés, je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village.
Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de- chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de momies ; j’eus la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim, cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde dans les cases.
Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation par les cultures qui s’étendent à perte de vue.
Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux. Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin de l’entraîner dans la révolte.
[Décoration]
[Note 49 : Chef de la religion musulmane.]
[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.]
[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé presque noir.]
[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion. C’était le cas pour nous.]
[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.]
[Note 54 : Extrait du Moniteur du Sénégal.]
[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.]
[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses talibés.]
[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.]
CHAPITRE IX.
Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger.
21 février 1864.
A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ; c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village. Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut-être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès. L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ; elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et étaient par conséquent de bonne prise.
Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés. Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement. L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.
Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter, nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre campement était un goupouilli assez vaste.
Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée me soutenait.
[Illustration : Pl. IV.
ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
22 février 1864.
A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de leurs grisgris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent : « Kanaké ! kanaké ! » (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ; ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis. Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.
[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.]
C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses et demie de profondeur.