Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

E. (Eugène) Mage · Chapitre 2 sur 9 · partie 2/4

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Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Illustration : Types et coiffures de Malinkés.]

Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro.

Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des plaines du pays.

Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara-Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses d’aisances.

A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais, si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement, et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve, et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance.

En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau : c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte.

Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture.

Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on pût en avoir les fruits.

Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat. Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour empester une maison ; leur couleur est jaune safran.

Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine.

4 février 1864.

Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après deux heures et demie de marche, nous traversions le village de Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai quelques instants au bentang[38]. Le chef du village s’y trouvait ; c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village, nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était munie d’un bentang.

Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.

[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.]

Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10 mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le Rio Jéba.

A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39] dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations semblaient avoir un étage.

En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman, chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.

J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre, avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire, qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le rideau : tout est dit.

Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu satisfait du village et de son chef.

[Décoration]

 

[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées (lieues de 4000 mèt.).]

[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à souper.]

[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ; le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]

[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin avec force.]

[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]

[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]

[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des mendiants de premier ordre.]

[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné aux palabres.]

[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou (Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]

[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme capacité extrême.]

 

CHAPITRE VI.

Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou.

 

5 février 1864.

Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter, s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or, comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très-peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me trouvai au jour fort mal disposé.

Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de retard, me disait-il.

On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.

Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très-vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part ailleurs.

Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si, sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me tendre un piége.

Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ; du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté les ait rendus défiants.

[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.]

A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui en effet qui me servit d’interprète.

Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey, qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde, avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite, nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante, tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint-Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance, qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée (plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui-même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je rentrai me reposer.

Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté, agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.

Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un homme et aussitôt il rentra dans le village.

Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis. Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout qui l’accompagnait.

De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire à quatre jours de marche.

La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré, le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté, je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin depuis ma dernière observation[42].

Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché. Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée au garot.

Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.

7 février 1864.

Le 7 février, au jour, quand je voulus repartir, on me dit qu’on ne pouvait pas faire lever notre dernier bœuf ; j’en fis présent au village, et la curée en fut faite immédiatement.

Quatre heures de route nous conduisirent à un marigot que nous traversâmes, et peu après nous fûmes au bord d’un lac magnifique ; des myriades d’oiseaux blancs échassiers tranchaient sur la verdure et les hautes herbes ; moins de trois quarts d’heure après, nous étions à Tinkaré, village composé de quelques cases en paille et d’un tata en construction dans lequel nous allâmes nous loger.

La pêche dans le lac est pour ce village une grande ressource. Le lac est très-poissonneux ; les indigènes font sécher les produits de leur pêche et vont les vendre assez loin. Mais dans ce moment il nous fut impossible de nous procurer du poisson frais ou sec.

Le chef vint nous apporter trois poules et des niébés (haricots indigènes) pour les animaux. Tout le monde alla se reposer. Mamboye et Alioun allèrent à la chasse et nous rapportèrent trois pintades ; la nuit on donna onze calebasses de couscous aux hommes, et tout s’annonçait bien, n’eussent été les moustiques, lorsqu’on nous ramena Samba Yoro, qui, sorti du tata, était tombé dans un trou et s’était luxé légèrement le genou. Il fallut lui faire soutenir la jambe sur un coussin. Je lui donnai donc mon maigre matelas, et le lendemain, et pendant longtemps encore, il ne put continuer la route qu’à cheval ou à âne.

8 février 1864.

Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ; j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région.

Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ; c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés.

Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y fit.

Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies filles de l’île.

Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro. Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara, au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui-ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui. Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent.

Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas démenti notre bonne opinion.

Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides, pistaches de terre).

Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40 centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre terminent et consolident le tout.

Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres en général : le désordre sous toutes ses formes !

J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le soir.

En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc. Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus.

La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse, que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles.

Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins que cela du Nord au Sud.

Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi tributaire du vaste empire du haut Niger.

Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs, arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le tabac (tancoro ou tamaka).

Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village, aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les pluies torrentielles de l’hivernage.

[Illustration : Maison d’El Hadj, à Dianghirté.]

Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran, tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre qu’il venait sans doute d’écrire.

Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit, auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais.

A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou.

Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut, car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de 80 lieues.

De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous. Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en latitude par des observations, mais non en longitude.

Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite, l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les nombreux renseignements qu’on lui doit.

Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route, celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina.

Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké et à la deuxième route, à Toumboula.

[Décoration]

 

[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à la guerre.]

[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.]

[Note 43 : Toulon, sac de cuir.]

[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.]

 

CHAPITRE VII.

Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kénienébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement de travail. — Tiéfougoula. — Sa population. — Ses femmes. — Commencement des botoques. — Visite des Massassis de Guéméné. — Les Maures et leurs femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — Arrivée à Toumboula.

 

10 février 1864.

Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté.

Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.)

Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport, j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire des générosités.

Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons, nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter, le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie, véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable, faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit analogue à celui de la grêle[45].

Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec, avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé, décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait pas d’autres marigots dans le pays.

[Illustration : Pl. III.

ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE

Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.

Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]

Peu après nous longions le marigot et nous arrivions à Kalabala, village peu important, habité par des Bambaras. A côté des nouvelles cases en paille, on voyait les débris de l’ancien village ruiné, comme tout le pays, pendant la conquête ; on pouvait encore juger de la disposition des cases qui étaient en terre comme à Dianghirté, et souvent en sous-sol. Après le déjeuner, on se remit en route pour aller coucher à Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l’une des branches du marigot. Nous y fûmes agréablement surpris par la vue d’un troupeau de deux à trois cents bœufs, appartenant à Sambouné Poul, chef de Hofara, ou plutôt à son fils Houka, nous dit-on, Sambouné étant mort. Les bœufs s’étaient précipités dans les flaques d’eau du marigot et les troublaient tellement, qu’il nous fut impossible d’avoir de l’eau propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans toute sa pureté : nez aquilin, cheveux soyeux nattés, lèvres minces.

Pour un peu de poudre nous nous procurâmes abondamment du lait, ce qui, joint à nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans l’abondance.

11 février 1864.

Le lendemain nous fîmes une petite marche jusqu’à Diongoye. Les Diulas qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quittèrent, non sans me remercier de tout ce que j’avais fait pour eux. C’était bien peu de chose ; mais dans un pays où l’on ne fait rien pour rien, leur avoir prêté de temps à autre des ânes qui m’étaient inutiles, leur avoir donné place au gîte et quelques repas, c’était un grand service. Ils allaient au village de Digna que nous relevions au S 80° E. du compas, et qu’ils estimaient à un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus.

Pour arriver à Diongoye, nous avions quitté une branche du Ba-Oulé, qui remonte un peu plus au Nord, tandis que l’autre, restant à droite, passe après quelques détours, très-près de Dina ou Digna, village important, situé à l’Ouest et très-près d’Ouosébougou.

Tout ce pays est peu accidenté ; il est inondé pendant les pluies par nombreuses places ; à chaque instant nous marchions sur des traces d’éléphants, dont les pas énormes semblaient attester la grosseur. J’appris, du reste, par la suite, que le Bélédougou en est très-peuplé, ainsi que le Bakhounou.

Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en dépit de l’hospitalité que nous recevions, nous commencions à nous épuiser ; notre biscuit était presque fini, notre café n’existait plus depuis longtemps, notre sucre avait été terminé avant le café ; nous nous affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu’avant de me mettre en route, j’écrivis ces quelques lignes :

« Passé la nuit sans sommeil, presque malade ; peu dîné hier ; il me faudra aller jusqu’à deux heures sans rien prendre. Si seulement j’avais un morceau de pain ! »

Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel était mon desideratum alors, tel il a été souvent depuis. Ce sont là de ces souffrances peu appréciées mais qui sont terribles pour qui les subit.

12 février 1864.

Notre route de cette journée fut une des plus pénibles que nous eussions faite jusqu’alors. Partis à six heures, nous nous arrêtions à sept heures cinquante-cinq minutes, pour boire, au village de Kéninéebougou ; nous y trouvâmes un marais qui n’était en réalité que la deuxième branche du Ba-Oulé.

Une fois partis de là, nous marchâmes sur la frontière du Bélédougou, en en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix heures six minutes on me prévint que je n’étais plus dans le Diangounté, mais bien dans le Ségou. Cette nouvelle, que j’inscrivis aussitôt, ne pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la soif nous fatiguait ; à onze heures vingt minutes, nous trouvâmes les ruines du village de Tonéguéla ; dans un puits il y avait un peu d’eau croupie, infectée par des crapauds morts, et toute espèce d’horreurs. Telle était notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d’une colline ; un ruisseau, aujourd’hui à sec, l’avait sillonné ; on me dit que c’était le marigot de Samentara, qui, à la saison des pluies, va former un lac dans le Bakhounou.

Plus nous avancions, plus le terrain s’accidentait. A deux heures nous rencontrâmes un troupeau de bœufs, conduit par des Peuhls, qui nous engagèrent fortement à nous défier du village. Nous passâmes alors, marchant un peu plus serrés, entre deux collines, et à quatre heures quatre minutes, nous étions à Gomintara, rendus de fatigue et de soif. Un mouton, que nous emmenions, était à demi mort ; il avait fallu le placer sur une mule ; on le saigna sans retard ; je crois qu’il n’eût pas vécu une heure.

Si nous n’eûmes pas à nous plaindre du village, nous reçûmes une assez maigre hospitalité. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra eut un peu de lait, qu’il partagea avec nous. Quant à tous nos animaux, un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le lendemain, après avoir observé la hauteur méridienne, dont je déduisis 14° 26′ 30″ de latitude Nord, je fis charger les bêtes et me décidai à aller tenter la fortune à Babougou, en passant par Coroula et laissant Oualitera à notre gauche. Le village paraissait si peu bien disposé, qu’il ne nous fournit même pas de guides. Plus nous avancions, plus le pays s’accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangounté, succédait une contrée plus boisée, des ravines rompaient la monotonie, de temps en temps un rocher perçait le sol. Autour des villages, la culture du tabac devenait plus abondante ; mais quoique notant toutes ces remarques, j’y étais peu sensible, je n’avais qu’une idée : marcher, marcher quand même, pour arriver au Niger, avant que les forces me trahissent.

Continuer : partie 3 sur 4