Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation, quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très-éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu, d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres. Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais tant désiré d’atteindre !
[Décoration]
CHAPITRE X.
Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la foule. — La maison de la fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures battus. — La maison de Sérinté. — Nous sommes assaillis par les Maures. — Position critique de Yamina. — Visite à Simbara Sacco. — Promenade au marché.
22 février 1864.
Après nous être rassasiés de la vue du grand fleuve, nous continuâmes à tourner la ville, longeant le rang de maisons qui fait face au fleuve. La berge, en cet endroit, est défendue, contre les empiétements du fleuve à chaque saison des pluies, par une espèce de quai irrégulier, bâti en mottes de terre glaise, au pied duquel on vient jeter les immondices et ordures des cases qui s’ouvrent par de petites portes sur cette berge et sur la plage de sable qui s’étend sur cette rive.
Nous rentrâmes en ville par une petite place où travaillait un forgeron, sous une échoppe construite de quatre piquets et de deux nattes grossières ; on nous fit alors arrêter, dans une encoignure, à la porte d’une maison que je pris d’abord pour une entrée de mosquée, tant elle était ornée de ces sculptures grossières en terre moulée qui sont un des cachets de l’architecture de ces pays : caractère emprunté aux Maures comme celui de tous les arts et de toutes les industries qu’ils possèdent.
Je sus, plus tard, que c’était la maison habitée jadis par une fille de l’ancien roi de Ségou, Ali, fils de Mansong.
Nous déchargeâmes les animaux, je fis entasser les bagages dans le coin, et je m’étendis sur mon morceau de matelas, exténué de fatigue. Le docteur en fit autant et nous attendîmes là une demi-heure, entourés d’une foule sans cesse grossissant, que nos hommes maintenaient à grand’peine, tant on se pressait et se poussait pour voir un blanc. Comme partout, les Maures étaient les plus empressés et les plus curieux, mais aussi les plus insupportables.
Notre position devenait intolérable, quand Fahmahra arriva, suivi d’un vieux noir, qui, tout d’abord, employa son autorité à faire asseoir la foule dont la muraille vivante menaçait de nous étouffer. Ce ne fut pas sans peine qu’il y parvint ; il criait : Acigui ! acigui[58] ! On s’asseyait, mais bientôt de nouveaux curieux arrivaient, et c’était à recommencer.
Après avoir échangé le bonjour avec nous, ce vieux noir, que je reconnus tout d’abord pour un Soninké, se mit à causer un instant avec Fahmahra et dit qu’il allait nous loger. Il entra avec moi dans cette maison habitée jadis par la fille des rois ; mais, bien que je fusse disposé à m’en contenter afin de faire cesser mon malaise, il ne la trouva pas convenable. Il est de fait que les toitures étaient effondrées, que les cases inhabitées servaient de lieux d’aisance publics, comme toutes les maisons désertes de la ville. Il n’y avait qu’une cour intérieure à peu près propre, et quelques personnes y avaient élu domicile. Or, avant tout, je désirais être seul. Il m’emmena alors chez lui. On rechargea les bagages, nous traversâmes la ville et nous arrivâmes à une porte simple, mais propre. C’était la maison de Sérinté, notre hôte, le vieillard en question.
Cette promenade que nous fîmes à travers la ville, suivis d’une foule compacte, que Fahmahra chassait à grands coups de corde, frappant sans plus de façon, et à ma grande joie, aussi bien sur les Maures que sur les enfants, ne manquait pas d’une certaine originalité. J’éprouvais un plaisir indicible à voir les orgueilleux Maures, pour lesquels un noir n’est jamais qu’un esclave, humiliés à leur tour, et je me prenais à penser que le jour approchait où les noirs, se relevant tout à coup de la léthargie dans laquelle ils sommeillent depuis des siècles, chasseraient ces dominateurs de leur frontière, changeraient leur rôle de victimes contre celui de conquérants et refouleraient dans le désert ces populations nomades qui n’auraient plus d’autre ressource que de se faire les courtiers de commerce du grand Sahara.
Malheureusement, je l’ai reconnu depuis, l’ascendant du Maure n’est pas près d’être ruiné dans l’esprit du noir, et la scène à laquelle j’assistais était un simple réveil d’un enfant en révolte, abusant de sa force du moment pour retomber le lendemain sous la férule de son maître.
[Illustration : La maison de la fille d’Ali, dernier roi de Ségou, à Yamina.]
Sans doute le jour viendra où les noirs auront une ère réparatrice. Il dépend de l’Europe d’en avancer l’heure, mais il s’en faut que cette heure soit sonnée, et ces malheureuses races, qui ont toutes nos sympathies, parce qu’au fond elles sont bonnes malgré tous leurs défauts, s’agitent encore dans les ténèbres de l’ignorance et de tous les préjugés que l’islamisme conquérant leur a inculqués.
La maison dans laquelle nous arrivions n’avait rien de remarquable à l’extérieur : à la porte, sous un petit hangar, se tenait une marchande qui vendait des arachides grillées, des haricots bambaras également grillés, et deux ou trois préparations locales, par exemple boules de couscous aggloméré avec du miel, du poivre et d’autres aromates du pays, préparation désignée sous le nom de Bouraquié ou Bouraka. On y fabriquait aussi ces momies (galettes de mil au beurre de karité), qui jouent un rôle considérable dans l’alimentation publique.
Sous la porte travaillait un cordonnier, le cordonnier du maître de la maison, c’est-à-dire son homme de confiance, son ami, son ouvrier en cuir, auquel, à un moment donné, on confiera la mission la plus délicate, mais qui appartient à une caste méprisée à l’égal des griots, à laquelle aucune femme ne voudra s’allier à moins qu’elle-même n’en fasse partie.
Un couloir sombre conduisait à deux cours intérieures habitées par les esclaves de la case, dont quelques-uns, esclaves de père en fils, nés dans la maison, faisaient pour ainsi dire partie intégrante de la famille ; sur la droite un petit couloir conduisait au gynécée, c’est-à- dire à une cour autour de laquelle étaient les cases des femmes de Sérinté. On nous logea tout au fond dans une cour étroite sur laquelle ouvraient cinq à six petites cases, dont les portes avaient presque la hauteur d’un homme, mais dont l’intérieur n’offrait guère que la place nécessaire pour mettre un lit.
On dégagea deux de ces cases pour nous et une pour Fahmahra, et l’on nous promit que nous serions seuls, que la foule n’entrerait pas, on nous dit que nous étions chez nous, et autres assurances analogues qui nous faisaient espérer le repos. Vaines paroles ! promesses faciles à faire, mais impossibles à exécuter !
En effet, en dépit des factionnaires qu’on plaça à l’entrée de la cour, j’avais à peine fini d’installer les bagages dans la case et de les mettre à l’abri, que notre maison était véritablement assaillie. Ce furent d’abord quelques chefs maures de caravanes, chérifs de Tichit ou de Oualata, et un du Touat même, plus insolent que les autres : ils avaient obtenu de Sérinté, par intimidation, de les laisser entrer et venaient m’accabler de questions. Je fus d’abord poli, puis je leur dis que je désirais me reposer, et comme cela ne produisait pas d’effet, je me couchai sur ma natte. Mais le chérif du Touat ne s’avisa-t-il pas de vouloir me faire réciter des prières musulmanes, me disant : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani[59]. Alors je perdis patience et ma réponse fut tellement énergique que je n’oserais pas la relater. Quoique musulmans pour la plupart, les hommes de mon escorte, qui ne pouvaient pas souffrir les Maures, en furent enchantés et se moquèrent d’eux, leur disant qu’ils perdaient leur temps avec les blancs.
Quant à moi, sentant que la patience me manquait de plus en plus, je rentrai dans ma case, et le Maure du Touat ayant voulu m’y suivre, je lui fermai, avec fureur, la porte sur la figure. Je crois qu’il comprit cette fois, car il se retira et ne revint point. Quant aux autres, peu à peu je m’en débarrassai plus facilement, car, n’ayant pas de ménagements à garder avec eux, je les aspergeais d’eau chaque fois qu’ils me tracassaient, et l’eau pour les Maures, c’est pire que le feu.
Je pus ainsi sortir de ma case et prendre un peu l’air dans la cour. Le soir, je reçus un cabri, deux poules, un peu de riz, et mes hommes eurent le repas national traditionnel, le lack lallo. Le lendemain, sur ma demande, on me procura un peu de lait frais, marchandise fort rare depuis que les Bambaras avaient enlevé les troupeaux et les avaient emmenés au Bélédougou.
Pour bien comprendre la position critique de la ville de Yamina, il faut savoir que cette ville de marchands qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu de murailles et n’avait eu d’autre souci que son commerce, était en butte à toutes les misères. Depuis que Sansandig s’était révolté (et c’était dès maintenant un fait certain pour nous), tous les efforts des Bambaras tendaient à faire révolter Yamina, à y jeter des forces, pour couper ainsi à Ahmadou sa seule route d’approvisionnements, celle de Nioro, que nous avions suivie depuis Toumboula.
[Illustration : Vue de Yamina sur le Niger.]
La population de la ville est toute de Soninkés, gens paisibles dont j’ai déjà esquissé les principaux traits de caractère ; et telle est leur horreur de la guerre, que lorsque l’armée conquérante d’El Hadj se présenta à Yamina désert et s’y établit, les chefs soninkés vinrent se rendre en disant : « Tu peux nous couper le cou, tu peux prendre nos richesses, nous te payerons l’impôt, nous te reconnaîtrons pour roi, nous ferons tout ce que tu voudras, tout, excepté la guerre. Nous, nos pères et les pères de nos pères ne l’avons jamais faite et nous ne la ferons pas. »
Fatale déclaration qui les livra, pieds et poings liés, aux pillages des talibés d’El Hadj, et plus tard, quand j’arrivai, à ceux de l’armée d’Ahmadou, qui vit à leurs dépens sans les défendre contre les Bambaras révoltés.
Les trois quarts de la ville sont inhabités, les maisons désertes tombent en ruine, leur toiture a servi à allumer les feux de bivouac de l’armée conquérante, et elle n’a pas été rétablie.
Aussi cette ville, où arrivaient et d’où partaient chaque jour des caravanes qui se dirigeaient sur Tichit, Bouré, Sierra-Leone, Kankan et Tengrela, cette ville, la rivale, l’émule de Sansandig, est aujourd’hui morne, triste, découragée, sans chef, en proie aux factions. On n’y vit pas, on y meurt de frayeur, et son spectacle, dont je m’étais fait une joie à l’avance, me combla de tristesse.
Lorsqu’on arrive à Yamina, on n’aperçoit, sur la plaine qui domine un peu les murailles, aucune espèce de culture, on ne voit rien qu’une herbe maigre et des broussailles qui témoignent de la lâcheté des habitants. Plus on approche, plus on est frappé de cette nudité, la ligne grise des murailles se dessine nue à l’horizon ; quelques masses la dominent, ce sont des espèces de minarets qui surmontent les mosquées, tours de forme ogivale et massives, auxquelles on monte quelquefois extérieurement par des morceaux de bois débordant la charpente et servant d’échelons çà et là. Des palmiers viennent par leur feuillage pittoresque, animer et rompre la monotonie de ce coup d’œil, mais, du reste, tout est mort ou meurt comme fait le commerce de plus en plus languissant de la ville.
Ah ! certes il est beau de fuir la guerre, autant que personne peut-être je l’ai en horreur ; mais quand dans un pays il n’y a pas de patriotisme, qu’il est composé de castes rivales et qui se haïssent, au jour du danger contre lequel rien ne protége, il faut absolument savoir abandonner ses principes de paix, défendre son indépendence ou périr. Yamina a presque péri ; se relèvera-t-elle ? Sansandig s’est révolté, a rompu avec les traditions et a sauvé jusqu’ici sa liberté ; elle survivra peut-être.
23 février 1864.
Le 23 février je m’éveillai un peu reposé et je m’occupai de me nettoyer. Ce n’était pas chose facile, et ce ne fut qu’après plusieurs lavages à l’eau chaude que je parvins à me débarrasser de la couche de crasse dont le voyage avait enduit tout mon corps, en dépit des soins journaliers hélas trop insuffisants.
Je me rappelle que je quittai mon paletot de route, que je remplaçai la chemise de flanelle par une chemise blanche, la seule que je possédasse, et quand je sortis de la case pour aller au marché tous mes hommes furent étonnés du changement que ce lavage venait d’apporter à ma personne. Ce n’était pas du luxe, certes, mais j’étais propre, mes vêtements n’étaient plus dans l’état où les avaient mis les branches d’épines, et l’amour-propre de mes noirs était flatté de ce que leur chef n’avait pas l’air d’un mendiant aux lieux où nous étions, dois-je dire, car si, même au cœur de l’été, je m’avisais de paraître avec ce costume qui les flattait, dans le plus petit salon en terre civilisée, on s’empresserait de me chasser ou de me refuser la porte.
Je me disposais à aller visiter le marché quand Sérinté, notre hôte, nous arrêta et me proposa d’aller faire visite au chef du village. Jusqu’alors j’avais considéré Sérinté comme étant ce chef ; mais dans ces pays, demandez à n’importe qui s’il est le premier, et jamais son amour-propre flatté ne lui permettra de dire non.
Nous partîmes donc, et, après nombre de détours dans des rues étroites et sur des places qui n’étaient que d’immenses trous dont on avait retiré la terre pour construire la ville et qui, maintenant, se remplissaient lentement avec les immondices, nous arrivâmes à une grande habitation assez propre. De case en couloir, de couloir en cour, et de cour en case, on nous fit entrer dans une grande maison, haute de 4 mètres, dont la toiture, comme toutes les autres, était en terrasse soutenue par des piliers de bois. C’est ce que, dans le pays, on nomme bilour ou bolérou, case inhabitée, destinée aux palabres ou conversations, à prendre les repas, à s’abriter le jour du soleil, et la nuit servant au coucher des enfants et des esclaves non mariés.
La muraille nue était peinte en gris avec de la terre glaise et de la vase mélangée de bouse de vache.
Nous attendîmes là un quart d’heure l’arrivée de Simbara Sacco, vieux Soninké, chef de tous les Sacco. Les Sacco composent une famille de Soninkés. Ils sont très-répandus dans le pays et forment une grande partie de la population de Yamina. Nous échangeâmes quelques formules de politesse. Je lui dis que je venais voir Ahmadou, ce qui parut l’intéresser médiocrement, et nous nous retirâmes.
Je passai alors au marché, où la foule se précipita sur nos pas. C’était un jour de marché ordinaire, et, sous le rapport alimentaire, on était assez médiocrement fourni. A Yamina, comme dans toutes les grandes villes, le marché se tient tous les jours ; mais il y a un jour par semaine de grand marché, et ce jour-là, de la campagne et souvent de fort loin, on voit affluer le monde et les provisions. Acheteurs et vendeurs viennent en foule. Nous avons eu le spectacle, à Yamina, d’un de ces jours de commerce, et en songeant que la ville est ruinée, que les caravanes n’y arrivent que de loin en loin, nous avons pu nous faire une idée de ce que c’était à l’époque où mille chameaux venaient décharger le sel de Tichit, tandis que des centaines d’ânes arrivaient de Bouré avec trois ou quatre cents porteurs, partis souvent de Sierra-Leone avec leurs charges sur la tête.
Le marché est une grande place carrée autour de laquelle on a disposé, sans grande régularité, de petits hangars dont les cloisons sont, en général, en bois ou même en nattes, mais dont les toitures sont généralement recouvertes en pisé de manière à abriter à la fois du soleil et de la pluie.
Sous ces échoppes on voit un, deux et jusqu’à trois marchands assis sur des nattes, ayant devant eux, sur d’autres nattes ou pendus sur des cordes, les objets de leur commerce : sel, verroteries, étoffes, papier, soufre, pierres à fusil, anneaux de cuivre ou d’argent pour les oreilles, le nez, les doigts de pied ou de la main, colliers de ceinture, bandeaux de front tressés de petites perles, coton du pays tissé, depuis les étoffes les plus grossières jusqu’aux pagnes, boubous, burnous les plus fins.
Dans un coin, voici un barbier public qui manie, ma foi, fort adroitement des rasoirs, venus de Sierra-Leone, mais qu’il a détrempés au feu pour les affiler. Il rase la tête d’un enfant attaché sur le dos de sa mère et poussant des cris perçants ; mais, malgré tous ses mouvements, il ne le coupe pas. Du reste, pas de savon. De l’eau claire et voilà tout.
Un peu plus loin voici les raccommodeuses de calebasses fêlées ou percées par le fond. Puis, un marchand de sel qui, avec une espèce de très-petite herminette, casse méthodiquement son sel par morceaux gradués, ramasse jusqu’aux moindres miettes avec une cuiller faite de fer forgé dans le pays et dispose de petits, très-petits tas dont les prix varient de 5 cauris à 100, 200 ; la pierre entière, au moment où j’arrivais à Ségou, valait 20000 cauris, c’est-à-dire le prix d’un captif.
Nous arrivons aux boucheries. Ce n’est pas la partie la moins curieuse du marché, et en dépit de la foule qui nous serre, nous coudoie et se dédommage de la distance à laquelle on l’a tenue de notre case, nous allons voir un spectacle original. Les boucheries sont toutes du même côté du marché. Elles diffèrent peu des autres baraques, si ce n’est par des piquets munis de crochets naturels auxquels on suspend les morceaux de viande, et par les fours placés, soit sous le hangar, soit devant, et dans lesquels on fait griller jusqu’à des gigots entiers de bœuf. Ce sont des fours circulaires, en terre, sur lesquels sont placées des traverses en bois de cailcédra sur lesquelles on pose la viande à rôtir. On allume en dessous et la viande se cuit en se fumant.
Généralement le bœuf est tué à la boucherie au milieu du marché. Suivant l’usage musulman, après lui avoir attaché les jambes, on le couche tourné vers l’Est, et un marabout qui, pour cela, reçoit une part de viande, vient lui couper la gorge, en murmurant une invocation ou simplement le mot Bissimilahi. Quelques bouchers, après cela, soufflent le bœuf avec la bouche, mais c’est un raffinement auquel on ne se livre pas toujours au marché et presque jamais quand on tue ailleurs. Le bœuf est alors dépouillé de sa peau, sur laquelle on le dépèce. Le sang a été recueilli avec soin dans des calebasses ; ce qui a échappé glisse par une rigole, dans un trou qui est quelquefois garni d’un vase de terre où on ira le recueillir.
Rien ne se perd, ni les boyaux, qui vont servir à faire un boudin grossier, dans lequel on ne met pas le sang, mais bien des morceaux de tripes, ni la rate, qu’on va laisser sécher au soleil, ainsi que le mou, pour en faire, lorsqu’ils seront gâtés, l’assaisonnement du coulis du lack-lallo. Le sang sera bouilli et réduit en grumeaux. Dans cet état, on le débitera par petites mesures, soit pour être mangé tel quel, soit pour assaisonner une sauce quelconque. Enfin, le foie sera grillé et mangé sans autre préparation. Ces morceaux, qui se vendent cuits, sont ceux des pauvres. Au Sénégal, dans les villages du fleuve, nul ne mange du bœuf s’il ne l’a tué dans sa case ou chez ses parents ; là il y a déjà progrès, et quiconque a de l’argent, peut en manger selon ses moyens.
[Illustration : Les boucheries de Yamina.]
L’argent ici c’est le cauri !
Le cauri, en yoloff, petauw, en peulh, tiédé, en bambara, koulou, est une coquille univalve des mers de l’Inde, qui sert dans une grande partie de l’Afrique de monnaie pour les transactions. Son taux ou sa valeur relative varie énormément suivant les localités et quelquefois à vingt lieues de distance.
Elle arrive à la côte d’Afrique par chargements de navire et sert au Dahomey à tous les achats des traitants qui, grâce à cela, réalisent d’immenses bénéfices, surtout sur le commerce de l’huile de palme. Dans le bas Niger elle a également sa valeur ; mais dès qu’on arrive à Libéria et qu’on remonte la côte, on n’en trouve plus trace qu’à titre d’ornements, comme dans certains costumes des Yolas de la Casamance et dans la coiffure des Peulhs. Ce n’est véritablement que dans le bassin du Niger, c’est-à-dire de Tombouctou au Nord, jusqu’à Kong au Sud, et du Bélédougou au lac Tchad, qu’elle a un cours bien régulier. Sa valeur sur les bords du haut Niger est d’à peu près 3 francs le mille ; mais quand je dis le mille, il faut s’entendre ; car les cauris ont une numération toute spéciale. On les compte par 10, et il semble tout d’abord que le système de numération soit décimal ; mais on compte 8 fois 10 = 100 ; 10 fois 100 = 1000, 10 fois 1000 = 10000 ; 8 fois 10000 = 100000 ; ce qui fait que 100000 (_oguinaïé temedere_ en peuhl) n’est en réalité que 64000, que 10000 (_oguinaïé sapo_) n’est que 8000 ; que 1000 (_guiné oguinaïé_) n’est que 800 et que le 100 n’est que 80 ; mais l’habitude fait qu’on arrive à compter assez rapidement, même dans ce système. Quant aux gens du pays, leur manière d’opérer est bien simple. Ils comptent par 5 cauris à la fois, qu’ils ramassent avec une dextérité et une promptitude qu’on n’acquiert qu’à la longue, et quand, en s’y prenant ainsi, ils ont compté 16 fois cinq, ils font un tas, c’est 100. Quand ils ont cinq de ces tas, ils les réunissent, en font cinq autres, réunissent le tout, c’est 1000.
Les commerçants et les femmes, pour éviter les erreurs, font d’abord ordinairement une masse de petis tas de 5 cauris et les réunissent par huit qui font un demi-cent ou débé en bambara.
Outre cette monnaie ou monnaie courante, il y a une monnaie de convention qui est le captif. On fait un marché en captifs comme on le ferait chez nous avec toute monnaie. On discute par exemple les prix d’un cheval[60] ou d’un bœuf en captifs et fractions de captifs : ces fractions sont bien entendu payées en cauris. Le captif correspond à une valeur moyenne de 20000 cauris, bien qu’en réalité, lorsqu’il s’agit de l’achat d’un esclave, cette valeur varie suivant l’âge, le sexe, la beauté, la force, de 4000 à 40000 cauris, mais elle s’élève bien rarement au-dessus.
A toutes les boutiques du marché, nous avions vu compter des cauris aussi bien et aussi vite que possible ; il nous restait encore à voir un spectacle hideux : le bazar des esclaves. C’est une grande hutte entourée de barrières. Une centaine d’esclaves de tout âge et des deux sexes, depuis des vieillards jusqu’à des enfants en bas âge, s’y trouvaient, les uns aux fers, les autres libres, et une douzaine de marchands ou courtiers de commerce étaient là pour les vendre.
S’approchait-il un acheteur, aussitôt qu’il avait désigné celui ou celle qu’il voulait acheter, qui souvent était plongé dans le plus profond sommeil, le maître de l’esclave le faisait lever : si c’était un jeune enfant, on le mesurait pour savoir son âge, on visitait ses dents, on tâtait ses épaules. Ce sont les seuls esclaves que j’aie jamais vu vendre ; quant aux vieux ou plutôt aux vieilles (car, en général, les hommes faits sont rares sur les marchés, ayant presque toujours été tués au moment où on les fait prisonniers), on n’en veut pas, elles se vendent à vil prix, car on dit qu’il est impossible d’en venir à bout et de les empêcher de s’échapper.
Nous avons fait le tour du marché. Dans le milieu, se tenaient une quantité de femmes avec des calebasses, des paniers, vendant un peu de tout : du mil, du pain de singe, du maïs, du tamarin, des herbes, des niébes (haricots), des arachides, du couscous, du piment, etc., etc.
Il y avait aussi des marchandes de poisson qui vendent depuis le poisson frais jusqu’au poisson en décomposition, en passant par le poisson fumé. L’odeur infecte les environs ; mais leur étalage est toujours l’objet d’un grand concours de femmes, qui, trop pauvres pour se payer de la viande, achètent un peu de poisson gâté pour assaisonner la sauce de leur lack-lallo.
[Décoration]
[Note 58 : Asseyez-vous ! ou, assis !]
[Note 59 : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani — Dis, Au nom de Dieu grand et miséricordieux. Ce sont les premiers mots de la prière musulmane.]
[Note 60 : Un cheval vaut de deux à cinq captifs ; il en est qui valent jusqu’à sept et dix captifs, mais c’est l’exception. Un bœuf très-beau vaut un captif, mais d’ordinaire un demi-captif seulement.]
CHAPITRE XI.
Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des Bambaras. — Les pirogues du Niger. — Traversée du fleuve. — Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un jour de marché. — Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour au marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés du chef des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en pirogue. — Peu de profondeur des eaux. — Relâche à Fogni le 27 février. — Navigation sur le fleuve.
23 février 1864.
En rentrant dans la case, je m’aperçus qu’il fallait songer à nous nourrir, et que nous n’avions pas de cauris. Je déballai aussitôt quelques marchandises que je priai Fahmahra de vendre, en lui assurant un bénéfice. Je lui fixai quelques prix assez peu élevés, et j’allai me reposer. J’en avais grand besoin ; je m’étais cru vaillant et les courses de cette journée m’avaient excédé.
Le soir, je demandai à Sérinté de me procurer une pirogue pour traverser le fleuve, afin de me baigner à l’abri des importuns ; je voulais en même temps sonder le fleuve et prendre un croquis de la ville. Il me dit que ce serait facile.
En effet, le lendemain de grand matin, nous allâmes avec lui chez un nommé Bakary Kané, Soninké, chef des piroguiers de l’endroit, qui sont désignés sous le nom de somonos qui signifie pêcheurs. En entrant dans sa maison, je fus surpris de traverser un grand magasin d’engins de pêche de toute espèce, fabriqués dans le pays. Il y avait là des filets en grosse corde à mailles de un décimètre de côté, d’autres, en corde moyenne, en coton gros, fin, des lignes, des hameçons d’Europe et aussi d’autres en fer du pays. Les grosses cordes sont faites d’une espèce de chanvre indigène que j’ai eu lieu de voir travailler plus tard. Les Yoloff l’appellent bissab-bouki ou bissab sauvage[61] ; il pousse en abondance sur les bords du fleuve, et fournit un chanvre gris très-solide, qui résiste surtout dans l’eau, où les cordes en écorce de baobab se pourrissent très-vite.
Au moment où j’entrai, Bakary peignait une perruque de ce chanvre avec un véritable peigne en bois fait dans le pays.
C’était un grand noir à barbe blanche, d’une physionomie douce et souriante. Il me reçut très-bien, nous fit visiter sa maison et voir même ses femmes, qui, je dois le dire, n’étaient pas très-belles : à notre entrée elles se sauvèrent tout d’abord, mais elles ne tardèrent pas à revenir sans trop de frayeur. Il fit disposer sans retard une pirogue et vint nous accompagner lui-même de l’autre côté du fleuve.
Il est temps de faire connaissance avec ces tristes machines que sur le Niger on appelle des pirogues.
Celle où nous montâmes avait 10 mètres de long sur environ 1 de large ; elle était composée de deux grandes pièces de bois ou demi-pirogues réunies par le milieu bout à bout, et fixées par un transfilage en grosse corde, fait assez artistement ; quelques herbes ou de l’étoupe du pays calfeutrent les trous avec un peu de terre glaise. De plus, comme généralement ces deux morceaux principaux sont plus ou moins troués, on y met force pièces de bois fixées absolument de la même manière. Quelquefois on met aussi sur les fentes des planches fixées au moyen de clous en fer fabriqués dans le pays. La forme de cet ensemble de pièces et de morceaux est relevée légèrement aux deux extrémités, mais plus fortement dans le centre. A mesure que la pirogue vieillit, les liens du milieu se détendent et les extrémités plongent, comme cela se voit dans les vieux navires européens. L’eau les envahit plus facilement alors, et il faut constamment un ou deux hommes pour vider la pirogue pendant qu’on est en marche ou qu’on pêche. De plus, sur un fleuve aussi large que le Niger, quand il vient une forte brise, les lames ont quelquefois jusqu’à 1 mètre de haut, et alors les pirogues, surprises avant d’avoir pu relâcher, coulent en quelques instants.
Elles sont généralement construites en bois de cailcédra, qui, dans le pays, atteint de très-belles dimensions. Si on voulait se limiter aux parties saines, on tirerait de ces arbres de jolies pirogues dont on pourrait réduire le poids, et qui, même au point de vue de la charge, porteraient plus que ne font ces informes bateaux, si lourds, et qui, par routine, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, sont tous en deux pièces au moins.
Pour nous éviter de faire la traversée les pieds dans l’eau, on nous fit mettre dans le fond de la pirogue un gros paquet d’herbe à chanvre ; mais bien que je n’estime pas à plus de 600 mètres la largeur à traverser, nous n’étions pas de l’autre côté que déjà nous prenions un bain de pieds. Deux hommes poussaient sur le fond, tandis qu’avec un bambou de 4 à 6 mètres de long, un autre homme se tenait à l’arrière, debout, le pied appuyé sur une traverse et gouvernait ainsi en poussant de fond.
Nous avancions lentement. Dès que nous fûmes de l’autre côté, le docteur se mit à l’eau pendant que je dessinais un croquis de la ville et de la pirogue qui venait de nous faire traverser le fleuve. Quand j’eus fini, le docteur était déjà sorti de l’eau, qu’il avait trouvée très-froide, et c’est une remarque que mes noirs firent constamment pendant leur séjour, que l’eau du Niger est bien plus froide que celle du Sénégal. Nous nous rembarquâmes, et en quelques instants nous regagnâmes l’autre rive. J’observai la profondeur de l’eau d’après les bambous qui servent à pousser ; dans l’endroit le plus profond, devant Yamina, elle dépasse à peine 2 mètres.
La rive droite du fleuve est, comme celle de gauche, bordée d’un grand banc de sable fin, recouvert aux hautes eaux. La berge, située bien plus loin, était très-déboisée. Il régnait là une assez grande animation, car c’était jour de grand marché à Yamina, et des villages voisins on voyait arriver hommes et femmes, lourdement chargés, qui venaient traverser le fleuve pour aller vendre leurs produits.
En général, les femmes étaient proprement vêtues de pagnes. Les Bambaras vont la plupart nu-tête, quelques Peuhls aussi, surtout les jeunes filles. Certaines femmes aisées portaient un boubou absolument pareil à celui des hommes ; mais en grande majorité elles avaient les seins nus ou couverts d’un simple pagne jeté en écharpe. J’en remarquai un certain nombre qui avaient sur le front une espèce de collier ou diadème en perles de couleur artistement assemblées, de manière à former des dessins, comme chez nous les petites filles en font sur des ronds de serviettes ou sur des bourses en perles ; des anneaux d’or ou de cuivre aux oreilles et au nez, de l’ambre et de la verroterie au cou ; chez quelques-unes, des anneaux aux bras, à profusion, et chez d’autres une chaînette à la cheville. Quant aux hommes, leur costume était le même que partout dans ce pays ; seulement, chez quelques-uns on voyait apparaître le bonnet bambara jaune ou blanc, fait en coton. C’est un bonnet dans le genre de ceux des pêcheurs napolitains, mais orné de deux pointes, dont l’une est ramenée de côté sur le front et l’autre tombe derrière la tête. Le sac formé par le bonnet est utilisé pour loger une masse de choses, mais en particulier les gourous ou noix de kolats, qu’un bon Bambara s’empresse de mâcher dès qu’il peut s’en procurer.
[Illustration : Pirogues du Niger.]
En rentrant à la maison, j’y trouvai foule, car Fahmahra avait commencé la vente et le bon marché attirait. Je n’avais cependant exposé que peu de choses ; mais les grenats du Brésil et le corail rond attiraient les Mauresques, et l’ambre no 1 et no 2 attirait tout le monde.
Je n’étais pas alors aussi fort en commerce que j’ai pu le devenir par la suite. J’avais acheté les marchandises en gros contre argent ; il me fallait revendre en détail contre cauris, dont à cette époque je ne connaissais pas bien la valeur. Il n’est pas étonnant que j’aie commis quelques erreurs. Une des plus préjudiciables fut de vendre une demi-filière d’ambre no 1 prix coûtant, et j’avais commencé à en faire autant pour le corail ; mais heureusement que les Mauresques sont très-disposées à marchander, et j’arrivai à temps pour arrêter une vente à perte.
Ce qui se vendait le mieux est ce qu’ils appellent en peuhl le niayé ou la verroterie très-fine ; petites perles de toutes couleurs.
Je réalisai, dans les journées du 24 et du 25, 54000 cauris, qu’il me fallut compter ; or, pour un débutant c’est fort pénible ; on commet des erreurs, et il faut au moins un mois pour s’y faire et arriver à calculer un peu rapidement.
Je retournai ensuite au marché. C’est vers trois heures de l’après-midi qu’il est le plus animé. Il y avait foule et on s’étendait dans toutes les rues qui aboutissaient à la place. Il s’y trouvait une assez grande quantité de sel par plaques de 1m,20 de longueur sur 0m,40 de largeur et 0m,10 d’épaisseur. C’étaient des plaques moyennes, dont la valeur dépassait déjà 10000 cauris[62]. Il y avait aussi une espèce de sel terreux bien meilleur marché, que l’on emploie en le mettant dans de l’eau à laquelle il abandonne le sel et qu’on verse dans les aliments.
Dans quelques boutiques on vendait des étoffes anglaises. A part l’animation, le marché était le même que la veille, mais mieux fourni. J’y remarquai aussi du tabac en feuilles par gros paquets : on en vend encore de tout préparé pour priser, et les noirs en font une très-grande consommation. Une feuille de papier écolier commun, que je marchandai, me fut faite 50 cauris. Depuis, je l’ai vendue plus du double.
Le soir, on vint me dire que le chef du village arrivait de Ségou. Je ne pus m’empêcher de m’écrier : Ah ! çà, combien y en a-t-il donc ? Cependant cette fois c’était le véritable chef. Nous allâmes aussitôt lui rendre visite. Il nous reçut devant la porte de sa maison, sous un auvent entouré d’un petit mur de terre haut de un pied et sablé très-proprement à l’intérieur. Sa tenue était très-simple, mais empreinte d’une assez grande dignité. Il nous demanda des nouvelles de notre santé, nous souhaita la bienvenue, tant en son nom qu’en celui d’Ahmadou. Je lui dis alors que je désirais partir le surlendemain pour Ségou, qu’il me fallait deux pirogues pour mes bagages, et que mes animaux suivraient par terre dès qu’ils auraient été amenés de l’autre côté du fleuve. Seulement, ayant pu juger le matin de l’état des pirogues, j’insistai pour en avoir deux grandes et neuves. Je lui demandai qu’on y fît une tente en nattes pour me mettre à l’abri du soleil, qu’on y mît des cuisines en terre, comme celles qui servent à tout le pays.
Il promit le tout, me dit qu’il irait lui-même chercher deux pirogues qui ne feraient pas une goutte d’eau. Et nous le quittâmes sur ces belles promesses.
Le chef des Sacco, que nous avions été voir la veille, nous avait envoyé une jambe de bœuf et un panier de riz.
Le chef du village, nommé Ahmar ou Fahmahra, m’envoya le lendemain matin, et à son tour, des vivres ; en même temps il me fit demander à acheter un boubou de coton blanc, que je lui promis en cadeau. Il vint à la vente marchander deux bonnets rouges qu’il voulait pour 4000 cauris au lieu de 6000[63], prix très-médiocre pour le pays. Encore Ahmar, sur 4000 cauris, donnait une tamba sembé très-fine pour payement de 3000 et 1000 seulement en cauris. Ce n’était pas mon compte, je n’étais pas venu faire des achats, mais bien me procurer des ressources en cauris, et tout d’abord je refusai ; mais voyant qu’il y tenait, je lui offris un bonnet en cadeau. Il le refusa avec assez de délicatesse en apparence, mais en réalité parce qu’il craignait que cela ne fût rapporté à Ahmadou, qui eût pu lui en vouloir. Enfin, je fus obligé, sous peine de me fâcher, d’en passer par le marché qu’il proposait.
Le soir, le chef des pirogues m’envoya un magnifique poisson nommé au Sénégal le capitaine, peut-être parce que c’est le meilleur des poissons du fleuve. Les Bambaras le nomment baporé. Il avait joint à son présent une calebasse de beau riz.
Le docteur lui ayant fourni des remèdes, je considérai le cadeau comme un payement ; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur, quand ce vieillard me fit dire par Sérinté qu’on devrait lui donner quelque chose, et surtout quand le lendemain il vint se plaindre à Fahmahra qu’on ne lui donnait rien. Ce dernier le reçut fort mal, et moi qui venais, une demi-heure auparavant, de lui donner un petit couteau, je fis la sourde oreille, d’autant mieux que la veille, sur un marché d’ambre, je lui avais fait grâce de 1000 cauris.
Le soir, je fis porter à Sérinté, en le remerciant des soins qu’il avait eus de nous, un bonnet de velours brodé ; mais il me fit dire qu’il aimerait mieux un boubou de coton blanc. Je le lui envoyai. Sans doute il avait espéré les deux, car il vint me demander en suppliant un bonnet de drap rouge. Je le lui donnai, sans me faire prier, car en somme ce brave homme nous avait logés et s’était fort occupé de nous.
26 février 1863.
J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis. Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra, et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient, du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette machine, qu’à celle d’une route par terre.
Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre avec le courant.
Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large.
Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon travail pour un quart d’heure de repos.
Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ; en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans les villages.
Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela, comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et que ce service avait existé de tout temps depuis la création des somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes.
Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ; j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4 épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la route.