Will You Stay

Alicia Garnier · Chapitre 11 sur 17

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Will You Stay

Chapitre 9

 

 

Garrett

 

Je dois tenir bon quelques minutes supplémentaires.

Encore un aller-retour entre le canapé et la porte d'entrée. J'attends que Dawn sorte de la salle de bains dans laquelle elle s'est enfermée après le départ de tout le monde. Je pourrais très bien aller tirer les vers du nez de Misha, mais je sens qu’il vaut mieux que cela vienne d’elle. Il s’est passé quelque chose durant les trois heures qui ont séparé notre conversation téléphonique du retour à la maison.

Il faut que je comprenne quoi, mais plus les minutes défilent et plus mon cerveau commence à s’emballer. Et j’ai cette impression désagréable qui ne me quitte pas, comme si quelque chose de terrible était sur le point d’arriver. Je lâche une flopée de jurons qui me permet d’étrangement faire baisser la tension qui petit à petit prend possession de moi. La voir s’isoler et me rejeter loin d’elle me fait mal. Cela fait remontrer trop de mauvais souvenirs dans ma mémoire.

N’y tenant plus, je monte les escaliers comme une furie pour la confronter. Quand j’arrive dans la chambre, je remarque qu’elle n’est toujours pas sortie de la salle de bains. Tendant un peu plus l’oreille, je réalise que l’eau ne coule plus. Il n’y a, de prime abord, aucun bruit filtrant de l’autre côté de la porte. De nouvelles questions s’empilent sur les existantes, et mon inquiétude grimpe d’un cran. Je m’approche à pas feutrés et me colle contre le battant en bois. Au début, je n’entends rien, puis je distingue vaguement un son qui se répète de manière désordonnée.

Lorsque tout se met en place, mon sang se fige dans mon corps, en même temps que mon cœur. La première réaction qui me vient à l’esprit est de défoncer cette porte pour pouvoir accéder à Dawn afin de la prendre dans mes bras et de la rassurer. L’entendre pleurer sans comprendre pourquoi pourrait me rendre fou, je le réalise tout à coup. Mes poings et mes mâchoires se crispent, prêts à l’affrontement, ma respiration se fait plus rapide quand je perçois un gémissement traverser le bois, plus fort que les autres.

Je recule d’un pas, tremblant de rage contenue, je me sens démuni de ne pas appréhender la situation dans son ensemble. Et surtout, profondément blessé qu’elle préfère pleurer seule dans cette foutue pièce que de m’expliquer quel est le problème. Il y a à peine une heure, j’étais un homme heureux, entouré de ses proches, des projets plein la tête. Et en quelques minutes, j’ai l’impression folle d’être dépossédé de tout ça en un claquement de doigts. Je prends une grande inspiration pour tenter de me calmer, mais je perds mes moyens. Je n’arrive pas à regagner le contrôle, la peur irrationnelle de ruiner ma relation avec Dawn est toujours bien trop ancrée en moi. Alors, je me dérobe à mon tour d’une certaine façon, je ne prends le temps que d’attraper mes clés, mon portable ainsi que mon manteau.

Je me réfugie une fois de plus sur le toit de notre immeuble, pour la deuxième fois en trois jours. Je m’assois sur l’un des fauteuils que nous avons déplacés ici cet après-midi, et j’essaie de me calmer un bras en travers du visage. Voyant que je n’arrive pas à me raisonner, je cherche un numéro de téléphone dans mon répertoire, la main tremblante. Je n’hésite qu’une seconde avant de cliquer sur le bouton appeler. Le portable collé à l’oreille, j’écoute les sonneries défiler. Alors que je m’attends à tomber sur la messagerie, une voix retentit.

— Garrett ? Tout va bien ? me demande-t-elle inquiète.

— Non, j’avoue dans un souffle, comme si le dire à voix haute pouvait faire des dégâts.

Je l’entends se déplacer et fermer une porte. Puis elle reprend plus tranquillement, le mode professionnel enclenché :

— Commence par respirer, et quand tu es prêt, explique-moi ce qui ne va pas.

Si je ferme les yeux, je pourrai avoir l’impression que Grâce est là, à côté de moi. Alors c’est ce que je fais, je m’isole derrière mes paupières et je lui raconte ce que je sais, et ma réaction disproportionnée que je ne parviens pourtant pas à stopper. Quand enfin je suis arrivé au bout de mes explications et de mon cheminement de pensées, je me tais.

— Est-ce que tu peux me dire pourquoi tu m’as appelée ?

Je rouvre les yeux, surpris par sa question. Je bafouille en essayant de trouver quoi lui répondre et elle se marre doucement dans le combiné.

— Si je te demande ça, c’est parce que tu as déjà fait tout le travail. Tu as su analyser la situation sans moi, tu as compris que tu réagissais mal et qu’il fallait enrayer le processus. S’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est que tu ne veux plus jamais commettre la même erreur qui vous a séparés pendant des années : faire des suppositions et ne pas discuter. Pour ce soir, tu as tout géré seul, sans mon aide, me répète-t-elle avant de continuer : Je ne pense pas être celle avec qui tu devrais parler en ce moment même… Tu as la chance d’avoir retrouvé Dawn, de vivre avec elle tout ce que tu as imaginé pendant des années, bon sang ! Peu de gens ont cette opportunité, Garrett. Alors je vais laisser tomber le masque de thérapeute et je vais reprendre celui de belle-sœur : bouge ton cul ! Va trouver Dawn, parlez-vous et réconciliez-vous sur l’oreiller !

Je reste pantois quelques instants avant d’exploser de rire, faisant s’envoler les réminiscences de peur qui me collaient encore à la peau.

— Merci, je crois que c’est ce que j’avais besoin d’entendre.

— Le dernier conseil n’est pas de moi, mais de Dawn… Elle me l’a donné il y quelques jours alors je me suis dit que je pouvais transmettre à mon tour !

Un sourire me mange la moitié du visage, ça ne m’étonne pas que ça vienne d’elle. Ne pas s’embêter avec des choses superflues, et aller droit au but. Je remercie encore une fois Grace, puis je raccroche avant de rentrer rapidement chez nous. Cette fois-ci, quand je monte, elle est couchée, me tournant le dos. À la crispation de ses épaules, je saisis qu’elle sait que je suis là. Je ne me décourage pas pour autant, je me déshabille, ne gardant que mon boxer, puis je me faufile sous la couette. J’éteins la lampe de chevet, en espérant que le noir l’aidera à me parler. Je me rapproche d’elle jusqu’à entièrement me coller contre son dos, je vais même jusqu’à emmêler nos jambes. Elle se laisse faire, et je la sens même se détendre un peu malgré les frissons qui la parcourent à cause de la fraîcheur de mon corps.

— Parle-moi, Dawn, je lui murmure avant d’ajouter après un silence : S’il te plaît…

— Avant, promets-moi que tu ne vas pas t’enfuir, et que tu me permettras d’aller jusqu’au bout.

Ouch… J’avale difficilement ma salive, car si elle a besoin de ma promesse pour me parler, c’est que ça ne va pas me plaire. Je la serre un peu plus contre moi, et je lui dis les mots qu’elle a besoin d’entendre.

— Je te le promets.

Elle met quelques interminables secondes à trouver les bonnes paroles et quand elle commence à m’expliquer la situation, elle me perd.

— Il y a quelques jours, je suis allée avec Brooke dans ce centre commercial où l’on a trouvé les rideaux pour la chambre, tu sais ? Bref, à un moment donné j’ai eu l’impression d’être… épiée à défaut d’un mot différent, mais je n’ai pas réussi à trouver d’où ça venait alors je suis passée à autre chose. Et tu te souviens l’autre soir en rentrant, tu m’as raconté qu’une femme t’a aidé à la sortie de la crèche et que son collègue n’a pas levé le petit doigt pour vous filer un coup de main ?

— Euh oui. Mais je ne vois pas le lien avec ce qu’il s’est passé ce soir.

— Attends, je vais y venir. Cet après-midi, je suis retournée au centre commercial pour finir les courses de demain. Et je suis tombée sur… une… connaissance, on va dire.

Cette dernière phrase est à peine chuchotée, je ne suis pas sûr d’avoir tout entendu, mais je ne désire pas la brusquer alors je lui demande sur un ton identique :

— Qui était-ce ?

— La même personne qui ne t’a pas aidé à la crèche, et dont j’ai ressenti l’attention hier…

De plus en plus perdu, je me rends compte que tout mon visage est froncé par l’incompréhension. Je ne vois pas où elle veut en venir, pourquoi ne me dit-elle pas simplement son nom ? J’ai beau me creuser les méninges, je ne trouve pas qui de nos amis ou connaissances pourrait la mettre dans cet état-là.

— Tu es en train de me raconter que quelqu’un qu’on côtoie…

— C’était Josh, me coupe-t-elle, lâchant ce prénom maudit comme s’il l’avait brûlée.

Je me crispe des pieds à la tête à la seconde où je réalise ce qu’elle vient de m’annoncer. S’il y a bien une personne à laquelle je ne souhaiterais jamais plus penser, c’est bien lui. Au fond de moi, je sais que c’est un mec correct, cependant je lui en voudrai encore longtemps d’avoir désiré m’enlever Dawn. Même si j’ai réussi cet exploit comme un grand, avec l’aide de Claire…

Les battements de mon cœur s’accélèrent en repensant à elle. Je cligne des paupières dans le noir en espérant arriver à chasser toutes les images qui défilent devant moi. Toute cette période de ma vie était un gros bordel, je ne voudrais jamais me retrouver tiraillé comme ce fut le cas. Si je laissais mon instinct prendre le dessus, je fuirais de nouveau cette chambre. Est-ce que Dawn pleurait car elle s’est rendu compte qu’elle a pris une mauvaise décision en me choisissant, que je ne suis qu’une épave à la dérive ? Est-ce qu’elle songe à me quitter pour lui ?

Les souvenirs s’effacent peu à peu pour laisser place à des centaines de petits point blancs. Ma gorge se resserre, l’air dans mes poumons se raréfie et la panique augmente de façon exponentielle. Je suis obligé de me détacher d’elle pour m’assoir, en espérant ainsi trouver un peu d’oxygène dans cette position. Très rapidement, je sens ses mains sur mes épaules, elle essaie de me parler, mais je n’arrive pas à l’entendre. Je suis tellement focalisé sur ma difficulté à respirer que mon ouïe se concentre sur le sifflement alarmant que je produis à chaque inspiration.

À travers le brouillard que j’ai devant les yeux, je distingue pourtant son visage inquiet. Je me noie dans ses prunelles ambrées, comme si c’était la dernière fois que je les voyais. En un clin d’œil elle pourrait me quitter et détruire une bonne fois pour toutes ma vie. Tout ce que j’ai prévu pour demain n’aura servi à rien, je me retrouverai seul une fois de plus… Ses paumes m’englobent les joues plus durement, me forçant à la regarder. Mais c’est trop douloureux, alors je détourne mon attention, j’ai déjà assez à faire en essayant de ne pas mourir asphyxié…

Soudain, ses lèvres s’écrasent sur les miennes, en même temps que sa poitrine sur mon torse, et je retiens mon souffle. Mes mains s’agrippent de toutes mes forces à ses hanches, figées de surprise, puis j’abaisse mes murailles faites de mes peurs et je lui rends son baiser. Une langue toute timide me caresse la bouche, que j’entrouvre avec plaisir. Nos langues se goûtent, se cherchent, se séparent pour mieux se retrouver. Je perds la notion du temps, j’ai l’impression que l’on se dévore pendant des heures, et quand elle se recule je me sens vide de nouveau. Complètement essoufflé pour une raison bien différente de tout à l’heure, je me sens de nouveau maître de moi-même, mais je refuse d’ouvrir les yeux.

— Garrett, regarde-moi.

— Non…

Je l’entends râler avant de me forcer à me redresser, puis elle s’assoit sur mes jambes, me prend dans ses bras, mon front reposant contre ses seins, m’étouffant presque et bizarrement je ne me suis jamais senti aussi protégé de toute ma vie. Collé ainsi contre elle, en sécurité.

— Il faut que tu arrêtes de t’emmurer dans tes pensées. Si je me suis enfermée dans la salle de bains, c’est parce que j’avais besoin de pleurer pour moi-même. Tu te serais énervé si je t’avais raconté tout ça en larmes. Alors j’ai préféré évacuer ma tristesse, seule, avant de pouvoir t’en parler. J’allais tout te dire, que tu me le demandes ou non, je voulais juste être prête, tu comprends ?

Absolument pas. Mais je hoche la tête pour qu’elle continue à m’expliquer.

— L’avoir revu… a rouvert une sorte de gouffre dans ma poitrine. Pas de regret, ajoute-t-elle précipitamment en me sentant me contracter, mais j’ai tout repris en plein visage. La façon dont je l’ai rejeté, le fait que je n’ai jamais cherché à le contacter pour m’excuser. Je m’en veux davantage aujourd’hui qu’à l’époque, et lui… il a été fidèle à lui-même, gentil, compréhensif et pourtant, je l’ai encore blessé en étant incapable de lui demander pardon. Quand je suis rentrée à la maison et que je t’ai vu, heureux d’être à ce point entouré, cela m’a apaisée et convaincue que j’avais fait le bon choix. Mais une partie de mon être saigne de ne pas avoir clôturé cette histoire comme je l’aurais dû. Est-ce que tu comprends ce que j’essaie de t’expliquer, ou tu es mort étouffé contre mes seins ? rigole-t-elle doucement.

— Tu es en train de me dire que tu ne comptes pas me quitter pour retourner avec lui ?

C’est à son tour de se figer dans mes bras. Je grimace, peut-être n’aurais-je pas dû lui poser la question de but en blanc.

— Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire.

Elle se recule pour pouvoir me détailler, des larmes perlant au coin de ses yeux. Je me déteste un peu plus à ce moment précis.

— Si c’est exactement ce que tu avais en tête durant ta crise de panique, j’ai vu la manière dont tu me regardais. Comme si j’allais disparaître dans un nuage de fumée. Je ne sais pas ce que je pourrais dire, ou faire, pour te prouver que je resterai tant que tu voudras de moi. Certes, cela m’a ébranlée de revoir Josh, mais pas dans ma conviction qu’être à tes côtés est ce que je désire du plus profond de mon âme. Mais si tu doutes à ce point de moi et de mes sentiments... Il va falloir que tu réfléchisses si tu as vraiment envie de moi dans ta vie, Garrett.

Les larmes se déversent librement sur ses joues, pourtant mes mains sont collées au matelas, je n’arrive pas à les lever pour la retenir quand elle se soulève. Je la regarde s’écarter à reculons, mon corps sombrant un peu plus à chaque pas qui l’éloigne de moi.

— Je vais aller dormir chez Misha ce soir. Il faut que tu arrives à me pardonner d’être partie, j’ai vraiment fait ça pour nous protéger, c’était la seule solution que j’ai trouvée sur le moment pour que l’on arrête de se déchirer… Entre ta demande en mariage à Claire, ma rupture avec Josh, et tous les non-dits qui nous séparaient… Tu sais, au fond de toi, que ça aurait mal fini.

Elle se détourne pour descendre l’escalier, mais elle stoppe à mi-chemin pour me dire une dernière chose sans se retourner :

— Je crois qu’il est important que tu saches que je vais le revoir demain, pour lui expliquer tout ce que je t’ai raconté ce soir. Ni plus ni moins. J’ai besoin de fermer sereinement cette partie de ma vie.

Et aussi simplement que ça, elle quitte l’appartement. Quand j’entends la porte se refermer doucement, sans cris ni violence quelque chose en moi se rompt. Une part de moi que je gardais enfermée depuis trop longtemps et qui se bat aujourd’hui pour reprendre pleinement ses droits. Je me suis trop épuisé ces dernières années à lutter contre elle, je baisse donc complètement les bras…

 

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