Will You Stay
Chapitre 2
Dawn Warren, trente ans
Une nouvelle éclaboussure m’atteint en plein visage.
Je suis aussi trempée que la petite qui gigote de plus en plus dans la baignoire en plastique rose fluo. Un sourire illumine ses traits, et j’ai envie de croquer à pleines dents ses joues rebondies. Je décrocherais la lune pour cette enfant, elle ressemble bien trop à son père, et donc à son oncle, pour la santé encore fragile de mon cœur.
— Tu es une petite chipie, on dirait ta tata Jessie. Elle était aussi dynamique que toi quand elle avait ton âge, mais je ne devais pas m’en occuper à l’époque. Je dois un peu plus de respect à tes grands-parents, je crois, je marmonne.
Je vérifie qu’elle est bien positionnée, qu’elle ne puisse pas basculer, puis me relève en m’étirant le dos, une grimace me barrant le visage. Je retiens tout juste un grognement en me penchant pour attraper la serviette de Brooke, quand je le vois. Il est appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés sur le torse.
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça, pervers ?
Si ses yeux pouvaient parler… Je ne sais pas s’il se rend compte qu’il est, de nos jours, un réel livre ouvert en ma présence. Garrett ne cache plus rien, il laisse les émotions couler librement sur son visage. Au début, ça m’a fait bizarre, car cela m’a forcée à prendre conscience que, pendant des années il portait un masque. Une illusion si bien construite qu’elle occultait tout, rien ne filtrait. Tout ça pour me dissimuler, autant qu’à lui-même, les sentiments qu’il avait pour moi.
Une pointe de culpabilité me transperce, et je meurs d’envie de le tenir contre moi pour m’excuser. Mes yeux font le va-et-vient entre lui et Brooke que je surveille et n’ose pas quitter lorsqu’elle est dans sa baignoire. Il me fait pester quelques instants de plus avant de rendre les armes et de me foncer dessus pour se réfugier dans mes bras qui l’accueillent avec plaisir. Il me serre fort contre lui, et je savoure cette étreinte si puissante qu’elle me laisse tout juste la place suffisante pour respirer. Je me laisse bercer par les battements de son cœur d’un côté et les babillements de Brooke de l’autre. Si je le pouvais, je resterais là pour le restant de mes jours. Mais une petite chose en a décidé autrement. Avec des protestations vives, mais aiguës, Brooke nous fait comprendre que l’heure du bain est finie. À regret, je me détache de Garrett qui m’embrasse le front avant de me laisser récupérer notre nièce.
— Allez, Petit Lardon, il est temps de te sécher et de mettre le pyjama.
— Il faut que tu arrêtes de l’appeler comme ça, tu sais que ça vexe Grace, rigole Garrett dans mon dos en me suivant dans notre chambre où je dépose la petite enroulée dans une serviette sur le lit.
— Mais c’est tellement vrai, j’insiste, enfin regarde-la !
Afin de prouver mes dires, j’ouvre la serviette quelques secondes et Brooke, toute rose du bain, en profite pour balancer ses petits membres dans notre direction.
— C’est vrai qu’à s’y méprendre, on pourrait avoir envie de la croquer !
Il me dit cela tout en approchant son visage du ventre de la petite, et se met à faire semblant de la grignoter, avec les grognements en prime. Les cris ravis de Brooke sont bientôt accompagnés par ceux moins enthousiastes de Garrett.
— Aïe ! Ça fait mal, la vache ! Comment un aussi petit être peut avoir une telle poigne ?
Je me contente de pouffer, le regardant se débattre contre la prise de sa filleule.
— Dawn, tu veux bien avoir l’obligeance de ramener tes fesses ici et m’aider, râle-t-il en regardant approximativement dans ma direction.
— Tu sais, je crois que c’est un signe, même Brooke veut que tu te débarrasses de cette barbe…
Malgré la position dans laquelle il se tient, je peux le voir se figer. Je l’ai vexé, comme toujours sur ce sujet-là. Je m’approche quand même d’eux et arrive à démêler les petites mains de la longue barbe de Garrett. Il se laisse faire, tout en grimaçant quand je suis obligée de tirer un peu plus fort pour récupérer le dernier doigt de Brooke. Dès qu’il est libéré, il se redresse, me jette un regard et tire la langue à sa filleule avant de descendre les escaliers pour s’enfuir.
Je soupire, car cette situation me pèse de plus en plus : j’en ai marre d’avoir l’impression de commettre un impair. On essaie de ne plus rien se cacher et on rattrape comme on peut toutes les années passées loin l’un de l’autre. Mais bizarrement, dès que j’aborde le sujet de sa barbe ou de ses cicatrices, il se renferme. Il me repousse par la même occasion, restant hors de ma portée durant quelques heures. Le plus dur pour moi étant de ne pas savoir ce qui se cache derrière ses réactions et non-dits.
Pourtant, l’amour que je lui porte est immense, mais je ne supporterais pas de payer toute ma vie pour quelque chose dont je n’ai pas conscience. C’est dans ces moments-là que j’en viens à me demander s’il est réellement heureux que je refasse partie de sa vie. Je ne suis plus celle dont il se souvient, j’ai changé en quatre ans, tout comme lui. De plus en plus, cette incertitude fait son chemin dans mon esprit. J’aimerais qu’il me parle, qu’il m’explique ce qui ne va pas. Et surtout, pourquoi il a ce besoin de se cacher derrière cette barbe !
Je sais qu’il y dissimule une cicatrice, je ne me souviens que trop bien de sa présence lorsque je l’ai aperçu, étendu sur ce lit d’hôpital. Mais je ne comprends pas pourquoi il refuse que je la voie, réellement. Il est pourtant si beau quand il est rasé de frais, même si cela fait des années que je ne l’ai pas vu comme ça. Je secoue la tête pour me sortir de mes pensées et me recentrer sur la petite personne devant moi.
— Allez, miss, enfilons ce pyjama de l’enfer avec ses 325 pressions.
***
Quand je descends, plus d’une demi-heure après, complètement épuisée, je réalise que Garrett n’est nulle part en vue. Endormir un enfant relève d’une discipline olympique, par moments. Je me traîne dans la cuisine pour sortir du four les lasagnes que j’ai préparées. Je nous en sers deux bonnes portions et rajoute un peu de salade verte dans nos assiettes. Je finis de mettre la table en patientant gentiment qu’il revienne. Mais la patience et moi, nous ne sommes pas vraiment copines en ce moment. Enfin, pour être honnête, on ne l’a jamais été, ce n’est pas mon fort d’attendre les choses, je les provoque souvent pour que ça aille plus vite. Voilà une réalité qui n’a pas changé…
Un soupir plus gros que moi m’échappe tandis que je me relève. J’ai vraiment dû toucher une corde sensible ce soir pour qu’il aille bouder comme ça. Lasse de ma journée et de la situation, je sors de l'appartement, traverse le palier pour toquer contre la porte qui fait face à la mienne. L’ancien appartement de Garrett. J’ai tellement de souvenirs dans ce lieu, et je m’en crée des nouveaux depuis que je suis revenue vivre à Wilmington. La personne qui vit derrière ce battant en bois a accepté de tout suspendre pour moi. Et de la manière la plus égoïste du monde, je n’ai pas su dire non, j’ai accepté avec soulagement cette proposition.
La culpabilité m’a fait me ronger les sangs, car s’il en venait à regretter d’avoir déménagé pour moi, à l’autre bout du pays, je le vivrais très mal. Être à l’origine d’une telle rancœur, j’ai pu y survivre une fois, je ne parviendrais pas à recommencer cet exploit. La porte s’ouvre d’un coup et je suis assaillie par une lumière vive ainsi que le volume de la télévision. Je plisse les yeux, comme agressée par toute cette vie, alors que j’ai passé mon début de soirée dans le calme à endormir un enfant. Quand je réalise ce que j’ai sous les yeux, j’ai un mouvement de recul.
— Euh… Qu’est-ce que c’est que ça ? je demande en pointant le corps devant moi.
— De l’art.
Je ne peux me retenir de rigoler. Je me rapproche de Misha pour lui déposer un baiser sur la joue. Je jette un coup d’œil dans la pièce principale de son appartement, mais Garrett n’est pas là. Par contre, je remarque un homme que je n’ai jamais vu, il me regarde comme si je venais de ruiner sa soirée. Ce qui je suppose est en partie vrai quand je vois la tenue dans laquelle est Misha. Un simple boxer.
— Du body painting, hein ? C’est… intéressant.
Le corps de Misha est peint aux deux tiers, je n’arrive pas à savoir ce qu’il est supposé être, ou représenter. Tout ce que je vois ce sont des dégradés de verts et bleus sur toute sa silhouette. Et je ne serais pas surprise que l’artiste espère que je déguerpisse rapidement pour reprendre son travail, et plus si affinités. Car les seules zones non recouvertes sont les cuisses de Misha et son visage. Je lui jette un regard qui en dit long et son sourire Ultra brite me répond.
Durant toute notre colocation à Seattle, j’en ai vu, des amants, défiler dans sa chambre. Mais le body painting, c’est une première. Je sens ma frustration s’envoler à son contact. Misha a toujours eu ce pouvoir sur moi : m’apaiser et me permettre de relativiser lorsque je me sentais complètement acculée ou dépassée. Sa magie opère une fois de plus, grâce à trois mots et un sourire ; même si je suis déçue de voir que Garrett n’est pas là, je cesse de me tracasser. Après un geste de la main, je retourne à mon appartement, dont la porte est restée grande ouverte.
Mon repas en solitaire me fait du bien, mes pensées vont et viennent, mais je ne m’arrête sur aucune. Je n’en ai ni l’énergie ni l’envie. Trop réfléchir m’a fait beaucoup de mal, par le passé, et je ne veux pas refaire les mêmes erreurs. Lorsque je termine mon repas, Garrett n’est toujours pas rentré, alors je range son assiette au réfrigérateur. Je suis en train de nettoyer la table quand trois petits coups brisent le silence et qu’une personne entre dans mon appartement. Un coup d’œil à l’horloge m’apprend de qui il s’agit sans même me retourner.
— Bonsoir, me chuchote-t-elle. Je suis désolée, j’ai fait aussi vite que possible, mais ce nouveau patient me prend un temps fou.
— Il n’y a pas de problème, Grace, je la tranquillise, tu le sais, on adore s’occuper de Brooke.
Je me dépêche de me laver les mains pour la prendre dans mes bras et lui proposer quelque chose à boire ou manger. Pourtant, elle refuse chacune de mes propositions. Son beau visage est marqué par la fatigue. J’aimerais qu’elle se repose un peu, surtout après son accouchement compliqué. Mais elle a tenu à reprendre le travail le plus tôt possible, au grand dam de Derek. Néanmoins, depuis plusieurs semaines on peut tous constater que quelque chose la tracasse, et c’est d’autant plus visible ce soir. Des mèches blondes s’échappent de son chignon, son tailleur est froissé et un pli soucieux a élu domicile entre ses sourcils. Cela fait quelques jours que je me demande si c’est mon rôle de lui dire ce que je pense de cette situation. Mais de la voir comme ça, de plus en plus fatiguée, et ne rien faire est au-dessus de mes forces.
— Grace, je commence en lui attrapant la main, si tu as besoin de parler à quelqu’un, d’évacuer la pression, je suis là…
— Je n’ai pas le temps, je viens récupérer Brooke et la ramener à la maison.
— Brooke dort à poings fermés, elle se moque du reste. Alors, plus d’excuses, cette fois-ci tu vas poser ton postérieur sur le canapé et tu vas parler, ma vieille.
Joignant le geste à la parole, je nous assois sur les coussins moelleux, et j’ai l’impression d’apercevoir la carapace de ma belle-sœur fondre à vue d’œil. Comme si elle avait attendu qu’une personne la prenne littéralement par la main et la stoppe, même juste pour un instant.
— Je ne suis pas celle qui monologue normalement, se moque-t-elle gentiment. Mais tu as raison, il est temps que j’en parle à quelqu’un… Je suis épuisée, je pensais vraiment pouvoir être une de ces femmes qui mènent une carrière florissante d’un côté et ont une vie de famille épanouie de l’autre. La vérité est tout autre, je ne vois jamais ma fille, Derek me manque, et même si j’aime toujours autant mon travail, je n’ai pas envie de regretter dans dix ans de ne pas avoir profité d’eux.
Maintenant qu’elle est lancée, je n’ai pas besoin de la pousser à se confier. Ma main ne quitte jamais la sienne, je raffermis juste ma prise de temps en temps pour lui montrer que je l’écoute et que je suis là.
— Et d’un autre côté, on vient de m’affecter un nouveau patient, avec un passé assez compliqué, qui me force à me dépasser tous les jours. Ça me rappelle pourquoi je fais ça, au quotidien. Aider les gens, c’est une vocation que j’ai en moi depuis toujours, et je ne serais pas moi-même si je ne le faisais pas. Alors tu vois, la situation est compliquée et je me triture les méninges pour trouver la bonne solution, qui à ce jour n’existe pas.
— C’est là où tu te trompes ! On est là, tu n’es pas seule. Je vais certainement outrepasser mes fonctions de belle-sœur, mais Grace, tu veux toujours tout gérer par toi-même. Alors que Derek ne demande qu’à être un peu plus présent, mais tu l’en empêches ! Je sais que ton accouchement a été une épreuve marquante et angoissante, et que tu as ce besoin viscéral de prendre soin de Brooke. Mais, s’il te plaît, n’oublie pas que notre Petit Lardon est aussi la moitié de Derek et qu’il est plus que capable d’enfiler sa cape de Super-Papa.
Quand je finis ma tirade, les joues me chauffent, mais je ne me détourne pas. Ses yeux bleus me fixent sans rien dire, et j’en viens à douter d’avoir pris la bonne décision en lui expliquant mon point de vue.
— Grace, je suis…
— Tu as raison. Sur toute la ligne. Bon sang, je ne m’attendais pas à prendre une telle claque ce soir, mais je t’en remercie.
— Ah bon ?
— Oui, me répond-elle en rigolant. Par contre, ne te lance jamais dans une carrière de thérapeute, tu es beaucoup trop franche !
On rigole ensemble et son visage semble rajeunir d’instant en instant.
— Merci Dawn, répète-t-elle. Tu sais, j’avais beaucoup de préjugés sur toi parce que je n’avais qu’une facette de l’histoire. Mais je suis heureuse de te connaître et d’enfin comprendre pourquoi Garrett célèbre chaque pas que tu fais. Dès demain, je vais négocier avec la direction de l’hôpital un aménagement de mon temps de travail pour janvier. Mon nouveau patient sera le dernier cas que je prendrai dans ces conditions.
Avec une énergie toute retrouvée, elle se lève et monte directement dans ma chambre pour redescendre quelques minutes plus tard avec Brooke toujours endormie dans ses bras. Elle ne s’arrête pas, comme si elle avait peur que sa détermination s’envole, mais avant de refermer la porte, elle s’arrête et me chuchote un seul mot que je devine plus que je ne l’entends. « Merci. » Décidément, cette soirée a été beaucoup plus intéressante que je ne l’avais imaginé. Même si je n’ai pas avancé d’un pouce avec Garrett. Je suis heureuse d’avoir pu être utile à Grace et Derek. Ils méritent tellement tous les deux de se parler et se retrouver.
Je monte à mon tour à l’étage et je me douche rapidement avant de me brosser les dents. Quand je m’écroule dans le lit, un sourire serein est accroché à mes lèvres. C’est dans ces moments-là que je constate à quel point je ne suis plus la même. Il y a quatre ans, j’aurais été morte d’inquiétude de ne pas savoir où était passé mon meilleur ami. Maintenant, je sais que nous avons encore beaucoup de travail à faire avant de pouvoir être totalement à l’aise l’un avec l’autre. Cela ne fait que six mois que nous nous sommes retrouvés, tout est encore frais… et fragile.
On s’est promis d’essayer lorsqu’il est venu me retrouver il y a de ça six mois. Notre promesse vibre dans le silence de ma chambre : « Da-Re de me pardonner et de nous laisser une chance de pouvoir nous aimer, librement ? » Et s’il y a bien un Da-Re que je refuse de perdre, c’est celui-là. Je vais me battre de toutes mes forces pour lui, comme j’aurais dû le faire à l’époque. Je n’étais juste pas suffisamment armée pour le faire. Maintenant, je le suis. Sur cette pensée, je sens le sommeil me gagner et je me laisse emporter.
Je ne sais pas combien de temps s’écoule lorsque je le sens se coucher à mes côtés. Il vient se coller contre mon dos et m’embrasse la nuque, puis l’épaule, encore et encore.
— Pardon, murmure-t-il.
Je ne dis rien, mais je lui attrape la main et la ramène contre mon cœur. Morphée ne se fait pas attendre pour revenir m’emporter, néanmoins j’ai tout juste le temps d’entendre ses derniers mots avant de sombrer :
— Je t’aime. Pitié, ne me laisse pas t’éloigner de moi.
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