Will You Stay
Chapitre 1
Cinq mois plus tard
Garrett Allen, trente ans
Je me colle un peu plus près de son corps.
C’est un plaisir que je m’octroie de plus en plus, ces derniers temps. Plaquer mon torse contre son dos, planter mon nez dans ses cheveux et inspirer. Elle a toujours ce parfum fleuri et sucré en même temps. L’odeur du réconfort pour moi. Peu importe la journée que j’ai eue, quand je rentre enfin et que je peux la serrer dans mes bras, je réalise que je suis là où je suis supposé être. À la maison.
Je la sens remuer sous mes mains, je les laisse glisser le long de ses côtes et je sais qu’elle lutte pour ne pas rire. Elle est tellement sensible à cet endroit. C’est le genre de petit détail que je savoure, car même si je la connaissais par cœur, tout un pan de sa vie m’a été enlevé et elle a changé, en quatre ans. Alors je me fais un devoir de tout découvrir, une chose après l’autre. Son rire résonne enfin dans notre chambre et je souris en déposant un baiser sur son épaule dénudée.
— Tu as perdu, encore une fois.
— Tu as triché surtout !
— Un Da-Re est un Da-Re, à aucun moment il n’est stipulé dans les règles qu’on doit la jouer réglo, je la taquine.
Le Da-Re est un jeu que l’on a créé et auquel on voue un culte depuis toujours ; au grand dam de notre entourage. Le but est simple : proposer un défi à l’autre. S’il le relève, alors il gagne le droit de proposer le futur challenge, en revanche, en cas de défaite les conséquences sont souvent… désagréables. Beaucoup moins depuis que nous sommes en couple, soit dit en passant.
Elle se tait, prise au piège. Elle se tortille, me forçant à reculer et se retourne pour me faire face. Ses joues sont toujours rougies de nos ébats et j’adore savoir que c’est moi, et moi seul, qui suis responsable de cette couleur. Mes doigts les caressent délicatement, elle en profite pour m’embrasser la paume.
— Je t’aime.
Les mots m’échappent, comme souvent ces six derniers mois. J’ai l’impression que l’épisode Seattle s’est déroulé il y a une éternité, et c’est pourtant encore si récent. Mais notre vie est redevenue tellement simple, que j’ai tendance à occulter cette période sans elle.
— Je sais à quoi tu penses, et je t’ai déjà dit qu’il fallait que tu arrêtes… me répète-t-elle doucement. Je suis là, et je ne vais nulle part.
Comme pour me prouver ses dires, elle prend appui sur son coude, avant de me forcer à m’allonger et s’étendre sur moi, sa poitrine et sa joue posées sur mon torse.
— Je m’en voudrai toute ma vie de la façon dont j’ai géré les choses, il y a quatre ans. J’avais tellement peur de te perdre que j’ai préféré partir la première. Comme ça, j’avais la sensation que je n’avais pas tout ruiné, confesse-t-elle.
On parle très peu de ce que nous avons fait durant notre « séparation », mais lorsque nous le faisons, il n’y a jamais de cris. Au contraire, on panse mutuellement nos plaies à coups de mots chuchotés, de baisers et de promesses. C’est à ce moment que je réalise à quel point on a changé, grandi loin l’un de l’autre. Je ne suis pas sûr que nous aurions pu nous pardonner toutes nos fautes si nous n’avions pas vécu chacun de notre côté.
— J’espère que tu sais que je ne t’en veux pas, ça fait longtemps que j’ai compris tes raisons. Dawn, regarde-moi.
Elle hésite avant de s’exécuter. Alors que je m’apprête à la rassurer une fois de plus, elle me coupe l’herbe sous le pied.
— Je t’aime, Garrett, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’on soit heureux, tous les jours.
— Sois réaliste, tu sais qu’avec ton caractère ce n’est pas possible, je la taquine afin de cacher l’émotion qui me traverse.
Son regard me prouve qu’elle n’est pas dupe, mais elle entre dans mon jeu et décide de changer de sujet. Elle se redresse pour observer quelque chose, m’offrant une vue magnifique sur sa poitrine nue.
— Il est bientôt l’heure de partir.
Son air espiègle me fait sourire. Et c’est en même temps que l’on énonce :
— C’est à ton tour d’y aller !
On débat quelques secondes entre chantages, rires et protestations. Elle abat sa dernière carte en plaquant sa bouche sur la mienne. Mon cerveau se met sur pause le temps de savourer pleinement ce moment. Ses baisers se décalent sur ma pommette, puis elle me mordille le lobe avant de murmurer :
— Da-Re d’y aller en échange d’une surprise que tu aimeras à coup sûr ?
Je ris doucement avant de l’embrasser une dernière fois et d’échanger nos positions. Je me retrouve entre ses cuisses, ses prunelles fixées aux miennes.
— Serais-tu en train de négocier une partie de jambes en l’air contre une sortie dans ce froid glacial de décembre ?
— C’est toi qui présumes que ma surprise sera d’ordre sexuel… Ce qui n’est pas très surprenant, entre nous.
Je fais taire ces lèvres insolentes d’un nouveau baiser, mais rapidement je sens naître une chaleur dans mon ventre. On n’a pas le temps, un de nous deux va bientôt devoir partir si on veut être à l’heure.
— Quelle est la contrepartie du Da-Re si je ne l’accepte pas ? je grogne presque.
Ses mains s’enfoncent dans mes cheveux et les agrippent. Elle maintient mon visage sur sa gorge, poussant des doux gémissements à chaque nouvelle sensation que je lui procure. Nos respirations se font plus rapides, et à ce stade, je ne peux plus cacher mon excitation. Elle s’impose entre nous. Cela ne fait que six mois que je peux assouvir ma soif d’elle et je commence sérieusement à me demander si elle s’étanchera un jour. Chaque journée qui passe me rapproche de Dawn et mon amour pour elle grandit un peu plus.
Je descends le long de son buste, lui effleurant ses seins magnifiques, pour embrasser ensuite ce tatouage qui nous représente. « La vie, c’est des étapes. La plus douce, c’est l’amour. La plus dure, c’est la séparation. La
plus pénible, c’est les adieux. La plus belle, c’est les retrouvailles. 1» Nous avons vécu chacune de ces phases, et plus le temps passe, plus je suis intimement persuadé que nous devions les traverser. L’une après l’autre.
— Garrett…
— Hum ? je réponds tout en continuant l’exploration de son corps.
— Il faut… Il faut qu’on se décide, on ne peut pas la faire attendre…
— Je patiente pour connaître mon gage, je rétorque en lui grignotant gentiment l’intérieur de la cuisse.
Le soupir qui résonne dans la chambre me fait sourire autant qu’il m’agace. Notre petit jeu prend fin, Dawn redevient maîtresse de son corps, et après une minute de silence elle déclare :
— Si tu ne relèves pas ce Da-Re, tu devras enfin réaliser ce portrait que demande tant Misha.
Je me fige, délaissant le ventre de Dawn pour planter mon regard dans le sien.
— Petite Démone ! Tu sais parfaitement qu’il gèlera en enfer avant que j’accepte de prendre cette photo.
Pour seule réponse, elle hausse les épaules, innocente, et va même jusqu’à s’étirer langoureusement. Misha me tanne depuis le premier jour de notre rencontre pour que « je l’immortalise dans toute sa splendeur ». Autrement dit, il veut un cliché de lui. Nu.
— Alors, quel est ton verdict, mon chéri ? Da-Re ou pas ?
Un coup d’œil furtif au réveil m’apprend qu’il me reste encore cinq minutes avant de vraiment être en retard. Je ne lâche qu’un mot avant de fondre sur elle pour me venger comme il se doit.
— Da-Re !
***
Une nouvelle bourrasque glaciale me fait pester. J’ai beau être couvert des pieds à la tête, le froid me saisit dès que je mets un pied hors de la voiture. Forcément, il faut que ce soit aujourd’hui que je ne trouve pas de stationnement près du bâtiment. Le ciel gris, menaçant, abat des litres d’eau sur la ville. Les rares personnes que je croise sont comme moi, la tête rentrée dans les épaules, les mains dans les poches, marchant aussi vite que possible.
J’aperçois ma destination et accélère le pas. Plus que quelques secondes et je trouverai temporairement refuge, évitant ainsi de me transformer en glaçon. Lorsque je franchis la porte, je fais entrer avec moi une vague de froid et de pluie, ce qui me vaut un regard noir d’une femme occupée à éponger le vestibule. Je lui souris poliment avant de la dépasser pour me présenter dans la petite salle du fond d’où j’entends la musique d’une comptine.
Les quelques enfants encore présents jouent en faisant une ronde sous les applaudissements des encadrantes. Je fouille les lieux du regard pour trouver celle que je cherche, et quand c’est le cas, mon cœur rate un battement. Je ne m’y fais toujours pas qu’elle fasse partie de ma vie et je me demande ce qu’il…
— Bonsoir, Garrett, vous venez pour Brooke, je suppose ? me demande Angela, l’une des personnes travaillant ici.
— Oui, désolé pour le retard, mais je n’ai pas pu avoir de place près d’ici, je m’excuse.
— Ne vous inquiétez pas, plusieurs parents nous ont appelés pour nous prévenir de leur retard comme vous pouvez le constater, me dit-elle en faisant un geste derrière elle.
Pourtant, mon regard reste sur Brooke sautillant sur les genoux d’une assistante… et bavant telle une petite limace. Je souris comme un bienheureux, qu’est-ce que j’aime cette enfant !
— Je vous laisse attraper ses affaires, je vais aller la récupérer, si vous voulez.
Sans attendre ma réponse, elle s’éloigne, m’indiquant qu’elle comprend le retard, mais qu’elle aimerait quand même rentrer chez elle. Je m’exécute, allant chercher les biens de la petite, ainsi que le parapluie laissé à mon intention. Lorsque je reviens, Angela patiente près d’une salle où il y a une table à langer, et où je pourrai habiller Brooke. Quand cette dernière m’aperçoit, un sourire poupin lui fend le visage et elle se met à remuer. Je l’attrape de bon cœur et la câline quelques secondes avant de la poser sur le meuble prévu à cet effet. Comme chaque fois, je me bats avec cette combinaison. J’ai le sentiment de tordre ses minuscules membres dans des angles improbables pour pouvoir la lui enfiler. Pourtant, elle continue à faire des bulles de salive et à gazouiller.
Quand je parviens enfin à remonter la fermeture Éclair, Brooke s’est transformée en petit Bibendum et elle est adorable. Je la prends de nouveau contre mon torse et sors de la pièce tout en attrapant le sac à langer et le parapluie. Je m’arrête devant la porte vitrée qui nous sépare encore de la tempête extérieure.
— Il va falloir être courageuse, jeune fille : il pleut, il fait froid et la voiture n’est pas toute proche, aujourd’hui. Alors, accroche-toi bien, ça va secouer !
Des yeux identiques aux miens me regardent avec toute la confiance du monde. Je lui embrasse le front, puis cale sa petite tête au creux de mon cou. J’ouvre la porte tant bien que mal et déploie le parapluie. Je cours plus que je ne marche, j’essaie d’éviter un maximum les flaques, mais lorsque j’arrive à destination, je suis complètement trempé.
Notre protection n’aura pas servi à grand-chose : la combinaison de Brooke est elle aussi mouillée et la petite s’agite, en montrant son mécontentement. Je me contorsionne devant le véhicule afin d’attraper mes clefs. Dans la manœuvre, je fais tomber le sac à langer et le parapluie. Je grogne, mais je ne m’arrête pas pour autant. Le déluge s’abat sur nous en un instant, ce qui a pour conséquences de me faire jurer et de faire couiner Brooke. Je dois déjà la mettre à l’abri dans la voiture. J’ouvre la portière conducteur puis me penche dans l’habitacle afin de démarrer le moteur et d’allumer le chauffage.
Lorsque je me déplie et me retourne pour enfin installer Brooke dans son siège auto, je réalise que la pluie ne nous atteint plus. Je n’ai pourtant pas l’occasion de trouver une explication logique qu’une main féminine m’ouvre la porte arrière. Dans un premier temps, surpris, je ne bouge pas. Puis je comprends qu’une jeune femme tient mon parapluie pour nous abriter d’une main, le sien d’une autre. Le sac que j’ai laissé tomber pend le long de son manteau. Je lui souris en acceptant son aide, la contourne et dépose Brooke à l’intérieur ; je ressors en quelques instants pour débarrasser notre sauveuse qui me sourit toujours. Je la détaille en récupérant mes affaires : plutôt grande, rousse avec de très jolies fossettes et des taches de son. Un regret passager de ne pas avoir mon appareil photo me traverse, il y aurait tout pour faire un cliché très intéressant.
— Merci beaucoup, je lui dis en jetant le sac dans la voiture. Je ne sais pas quoi faire pour vous remercier…
— C’est normal, ne vous inquiétez pas.
— Vous êtes sûre, avec ce temps, je peux peut-être vous déposer quelque part ?
— Non, c’est très gentil, mais je ne vais pas très loin, et je suis attendue, me répond-elle en me montrant un homme qui patiente à plusieurs mètres de nous.
Je ne le distingue pas bien d’ici, entre la distance, la pluie et son parapluie, mais je hoche la tête dans sa direction.
— Merci encore pour votre aide, ce n’est pas tous les jours facile d’avoir les bras aussi encombrés, je rigole en désignant Brooke qui bat des jambes bien au chaud dans son siège.
— Je vous crois sur parole, mais le jeu en vaut la chandelle, je parie.
Elle sourit et fait des gestes à travers la vitre. Un petit cri ravi nous parvient malgré l’habitacle fermé. On échange quelques banalités supplémentaires et je lui tends la main pour la remercier de son aide, une dernière fois.
— Je ne pouvais décemment pas vous laisser comme ça, même si ce n’était pas du goût de mon collègue. Bonne soirée, conclut-elle.
Je recentre mon attention vers l’homme plus loin, tandis que la jeune femme s’éloigne de moi en pressant le pas sous son parapluie. Je me secoue en la voyant le retrouver, puis monte en voiture et place mes doigts devant le chauffage pour leur redonner vie. Je me retourne pour regarder Brooke qui bat inlassablement des pieds et des mains, comme si elle était en rythme avec une musique présente juste dans sa tête.
— C’était compliqué aujourd’hui, mais l’avantage c’est qu’on peut toujours s’améliorer quand on part de loin ! On va se dépêcher de rentrer, j’ai une surprise qui m’attend, il paraît…
La fin de ma phrase est plus un chuchotement pour moi-même que la continuité de cette discussion à sens unique. Je prends soin de vérifier, plus d’une fois, que la voie est libre avant de m’insérer dans la circulation. Avec le temps, j’ai pu reconduire une voiture, mais je ne reste pas fan de ce moyen de transport. Des réminiscences de mon accident, il faut croire…
Nous roulons depuis une dizaine de minutes lorsque mon portable sonne, l’ordinateur de bord prend le relais. Je souris en lisant le prénom de mon frère s’afficher sur l’écran central.
— Oui, je l’ai récupérée. Oui, elle va bien. Et non, je n’ai pas oublié ton parapluie, je récite sans lui laisser le temps d’en placer une.
Un soupir résonne pour seule réponse. Derek ne vit pas bien le fait de ne pas pouvoir s’occuper davantage de sa fille. Mais quand on a une carrière d’avocat aussi florissante que la sienne, il faut savoir faire des sacrifices par moments. Pour mieux profiter plus tard.
— Est-ce que tu lui as répété que je l’aime fort ?
— Étant donné que tu es en haut-parleur dans la voiture, tu viens de le faire toi-même.
— Merci, frangin. Je pense que ce sera Grace qui la récupérera, aujourd’hui. Elle m’a dit qu’il ne lui reste plus qu’un patient à voir avant de pouvoir quitter l’hôpital.
— Pas de souci, on n’a rien de prévu, ce soir. Enfin si, mais j’ai besoin de ne pas avoir ta progéniture sous mon toit pour ça.
— Pourrais-tu ne pas faire d’allusions sexuelles devant les chastes oreilles de ma fille ? peste mon frère.
Mon rire retentit dans l’habitacle, bientôt suivi par des petits sons ravis de ma nièce, ce qui finit de détendre Derek.
— On essaie de ne pas venir la récupérer trop tard.
— Détends-toi, frérot, elle est entre de bonnes mains. Je précise qu’il s’agit de celles de Dawn, moi je supervise. Tu sais, je suis le parrain cool, quoi.
Ma blague tombe à l’eau, car quand il reprend, sa voix est redevenue sérieuse :
— Ça ne va pas pouvoir durer éternellement, elle grandit loin de nous, ce n’est pas une vie. Pour elle, comme pour nous…
— Eh, vous faites au mieux. Tout le monde sait ça, et quand elle sera plus grande, elle le comprendra aussi. Alors file bosser, et ramène tes fesses chez toi.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre : je raccroche, l’abandonnant lâchement à ses préoccupations. Je me gare et quelques minutes plus tard, nous franchissons le palier. Une délicieuse odeur nous accueille, réveillant mon estomac et l’intérêt de Brooke au même moment. Dawn sort de la cuisine où elle fait mijoter une sauce qui sent divinement bon. Je reconnais mon plat préféré : des lasagnes. Voilà ma surprise ! Elle m’a bien eu et le regard qu’on échange en dit long. Elle comprend que j’étais resté sur mon idée interdite aux oreilles de ma nièce. Avec un sourire radieux, elle attrape la petite dans ses bras et l’attaque à coups de bisous. Leurs rires font vibrer une nouvelle corde dans ma poitrine, me comblant un peu plus.
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