Will You Stay

Alicia Garnier · Chapitre 7 sur 17

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Will You Stay

Chapitre 5

 

Garrett

 

S’il ne se grouille pas d’ouvrir cette porte, je vais me retrouver congelé !

Ma petite danse d’un pied sur l’autre ne me tiendra pas chaud longtemps. La neige tombe de plus en plus depuis quelques heures, déposant un majestueux manteau blanc sur la ville endormie. C’était beau à voir depuis la chaleur de la maison, beaucoup moins maintenant qu’un vent glacial me fouette sans discontinuer. Je refrappe à la porte en espérant que cette fois-ci il m’entende, et par miracle elle s’ouvre enfin.

— Garrett ? Mais qu’est-ce que tu fous là ? Dawn a oublié quelque chose ? Elle va bien ?

— Et si tu me laissais en placer une ? je le coupe. Il faut vraiment que tu arrêtes de t’inquiéter tout le temps, ton cœur ne tiendra pas le coup sinon.

Derek ouvre la bouche, puis la referme avant de recommencer pour au final se décider à ne rien dire. Il fait un pas en arrière pour me permettre de rentrer me mettre au chaud, il ne m’en faut pas plus pour me réfugier à l’intérieur. Je me secoue dans l’entrée pour me débarrasser de la neige qui s’était accrochée à mes affaires. Je fais comme chez moi, me déchausse, puis j’enlève mon attirail d’hiver : bonnet, doudoune et écharpe. Une fois tout ça suspendu au portemanteau, je me dirige vers le salon où un feu de cheminée m’attend, ainsi que mon frère. Il a repris sa lecture, ses lunettes au bout du nez, comme si de rien n’était, le babyphone posé sur une petite table à côté de lui.

Je présente mes mains à la chaleur de l’âtre pour refaire circuler le sang dans mes extrémités.

— Un peu plus et je me transformais en Olaf sur le pas de ta porte ! Qu’est-ce que tu fabriquais pour ne pas m’entendre ?

— J’écoutais de la musique, et avec la tempête qu’il y a dehors je ne fais pas attention à chaque bruit. Et surtout, il est 23 heures, je n’attendais la visite de personne. Donc, si monsieur me le permet maintenant, je réitère mes questions : qu’est-ce que tu fous ? Dawn a oublié quelque chose ? Elle va bien ?

Je lève les yeux au ciel, puis je m’assois dans un fauteuil en face de lui avant de lui répondre :

— J’ai besoin de ton aide. Non. Et oui, elle est en ce moment même avec Misha à comploter sur un nouveau projet, dont je ne fais pas partie.

Son visage prend un air songeur le temps d’analyser mes réponses, et il n’en semble pas entièrement satisfait. C’est l’occasion pour moi de dévier la conversation, quitte à y revenir quand il sera plus disposé à m’écouter. Je jette un coup d’œil autour de moi pour voir que les décorations de Noël sont très simples cette année, un petit sapin dans un coin et rien de plus. Il va falloir que j’en touche deux mots à ma belle-sœur. Dans la famille, le 24 décembre est très important et on aime le fêter. Penser à elle me fait réaliser son absence.

— Grace est déjà au lit ?

Au vu du pli soucieux qui se forme entre ses yeux, je percute que je n’ai pas sélectionné le bon sujet de diversion.

— Non, elle n’est pas encore rentrée de sa consultation. Elle ne sait pas si elle pourra revenir ce soir, entre le temps qui se dégrade et ce patient qui semble avoir plus besoin d’elle que sa propre fille elle doit faire des choix, lâche-t-il acerbe.

— Okayyyyyy.

— Merde, Garrett… Pardon, je n’ai pas à passer mes nerfs sur toi comme ça. Je suis juste crevé et dépassé pour être tout à fait honnête.

Il m’avoue cela dans un seul souffle en enlevant ses lunettes pour se frotter les paupières. C’est vrai qu’il a l’air épuisé, de longs cernes lui creusent le dessous des yeux, il a une barbe de trois jours, alors qu’il est, en temps normal, toujours rasé de près. Et j’ai peur que ses sourcils ne retrouvent jamais leur place s’il continue à autant les froncer. Je me lève de mon fauteuil à regret – il était idéalement situé à proximité du feu – pour aller me vautrer à côté de lui.

— Raconte-moi tout, mec.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire, il est bien là le problème, soupire-t-il. Depuis que Brooke est née, j’ai l’impression que Grace et moi on s’est égarés. Ne te méprends pas, j’aime ma fille, plus que tu ne peux l’imaginer, mais j’aime aussi sa mère. Et je n’avais pas réalisé que je pouvais la perdre dans la partie… Pas comme ça en tout cas.

Je serre les mâchoires pour ne pas l’interrompre. Derek, tout comme moi, ne lâche pas souvent ce qu’il a sur le cœur. Alors quand ça arrive, il faut nous laisser aller jusqu’au bout.

— Le jour de l’accouchement, j’ai cru ruiner ma santé mentale, tu sais. Je te revois partir avec le médecin, je ne voulais pas entendre s’il était en train de te dire que la femme que j’aime n’était… plus là, si notre bébé était en bonne santé. J’étais en enfer. Alors quand comme par magie, toute cette angoisse s’est envolée lorsque tu m’as dit que tout allait bien, j’ai remercié le Ciel. J’aurais dû me douter que ça ne pouvait pas être aussi simple… Je suis en train de la perdre, Garrett, et je ne trouve pas comment la retenir.

Sa voix déraille sur la fin, sa confession lui coûte beaucoup, mais il vaut mieux qu’il la sorte de lui. C’est le premier pas pour pouvoir chercher une solution.

— Est-ce que tu en as parlé avec elle ?

— Je la vois à peine quelques heures par jour, donc non, je n’ai pas eu envie de lancer cette discussion…

— Tu ne la… quoi ?

Je me redresse complètement, l’attrapant par les épaules pour le faire me regarder droit dans les yeux. Il a un mouvement de recul, mais n’essaie pas de s’échapper pour autant, mon expression l’intrigue.

— Derek… Depuis quand n’as-tu pas couché avec Grace ?

Il me dévisage comme si un troisième œil venait de me sortir au milieu du front. Avant de se laisser gagner lui aussi par le fou rire.

— À quel moment tu as cru que j’allais répondre à cette question ? Si c’est pour en entendre parler encore dans six mois, non merci…

— Mais c’est qu’il esquive la question le bougre ! Ça doit être pire que je ne pensais. Du coup, je dirais trois semaines ?

Seul son silence me répond, je prends donc un malin plaisir à le torturer un peu plus.

— Un mois ? Deux mois ? Mon Dieu, ne me dis pas que Brooke est apparue comme par magie, je ris, mon sérieux me quittant tout à coup.

Un coussin m’atteint en plein visage mais je ne m’arrête pas pour autant, sa tête est beaucoup trop drôle.

— Vu que tu ne me lâcheras pas sans réponse, sache que j’avais bon espoir aujourd’hui… Devant mon air moqueur, il enchaîne : Tu verras quand, toi aussi, tu auras un bébé, si tu fais aussi souvent l’amour que maintenant !

On se chambre, comme deux ados, et ça fait un bien fou de le revoir sourire. Il m’agrippe le bras pour me pousser lorsque je sors une vanne de trop. Avec l’élan qu’il y donne et l’appui peu assuré de ma jambe gauche, je dégringole du canapé. Un silence assourdissant s’ensuit, je reste au sol à le regarder, choqué. Quant à lui, il n’en revient pas de ce qu’il vient de se passer, mais la surprise disparaît vite et il essaie de retenir son amusement en se mordant les lèvres, mais c’est trop pour lui. Il explose d’un rire fort et franc, qui brise la paix qui avait gagné le salon.

Je suis en train de me redresser quand la joie de mon frère se coupe d’un coup. Ma revanche se fait entendre : Brooke. Je le regarde, et je n’ai rien besoin de dire pour qu’il me fasse un doigt d’honneur et se mette à trottiner vers la chambre de sa fille. Je perçois vaguement ses paroles via le babyphone, et quand il revient, il me tend une bière avant de s’assoir dans le fauteuil que j’utilisais précédemment. Il boit une gorgée de sa propre bouteille avant de me rappeler pourquoi je suis là.

— Tu sais que je suis père de famille maintenant ? Je ne peux plus t’aider dans tes plans plus tordus les uns que les autres…

— Ne t’inquiète pas, pour ceux-là j’ai Misha, je rétorque. Plus sérieusement, je vais devoir récupérer quelque chose que je t’ai demandé de garder pour moi.

Le froncement de ses sourcils m’explique à sa place qu’il ne comprend pas tout de suite ce que je lui réclame. Alors je le laisse réfléchir comme un grand, sans quitter ses yeux. Quand la vérité le frappe, il repose sa bière sur la table basse, se penche dans ma direction en plantant ses coudes sur ses cuisses pour me dire un seul mot :

— Non.

Je grimace, car je savais que cela allait se dérouler comme ça, mais une petite part de moi espérait que ça serait plus simple.

— C’est important, j’ai besoin de le récupérer pour Noël.

— Non.

Je me passe une main dans les cheveux en une vaine tentative pour ne pas perdre mon sang-froid, car je sais que Derek fait ça pour moi. Merde, c’est même moi qui lui ai demandé de ne jamais me rendre ce foutu truc… Je l’observe, il a son visage d’avocat, de quand il est en terrain conquis. Il va jusqu’à reprendre sa bouteille pour boire de nouveau.

— Derek, je sais que tu crois bien faire, mais je dois le récupérer pour l’offrir à Dawn.

Ses yeux manquent de sortir de leurs orbites tellement il les écarquille en avalant de travers. Il s’étouffe pendant plusieurs secondes, je me lève même pour aller lui tapoter le dos. Quand il arrive à aligner plus de deux mots sans tousser de nouveau, il me regarde comme si je signais mon arrêt de mort.

— Tu te souviens de ce qu’il y a dans ce truc quand même ? Dawn pourrait… mal réagir.

— Je sais. Mais j’ai besoin d’en passer par là, et je pense qu’elle aussi.

— Tu es sûr de toi, Garrett ?

Je prends le temps de réfléchir, de peser le pour et le contre une dernière fois avant de simplement hocher la tête. Mon frère secoue la sienne puis finit par se lever et me dit droit dans les yeux :

— Comme tu veux, c’est ta vie que tu mets en jeu après tout…

Mon cœur rate un battement face à ce constat si froid. Je sais qu’il dit ça pour essayer de me provoquer un électrochoc, pour que je renonce à ce projet qui lui semble très mauvais. Mais j’ai pris ma décision il y a plusieurs jours maintenant, et rien ne me fera changer d’avis. Derek le comprend et me fait signe de le suivre, nous arrivons dans sa chambre.

Derek disparaît à l’intérieur de son dressing et je regarde autour de moi. La pièce est dans des tons beiges, avec un grand lit qui trône au milieu, et deux commodes. Ni plus ni moins. Quand je pense au joyeux bordel qui traîne chez nous en ce moment même, je me dis qu’on pourrait faire un peu d’efforts pour ranger. Mais eux pourraient aussi en faire pour mettre un peu de vie dans « leur nid », comme l’appelle Dawn. Mais c’est grâce à elle que j’arrive à ne plus me focaliser sur le rangement, j’étais comme mon jumeau avant. Tout avait une place, et rien ne devait bouger. Mon inspection s’arrête là, puisque ce dernier ressort quelques instants plus tard avec une boîte à chaussures.

Il s’avance doucement dans ma direction, comme pour me laisser encore le temps de faire demi-tour. Quand il arrive devant moi, il me tend le carton sans un mot, mais je ne peux pas me résoudre à le prendre, mes mains sont comme scellées à mes cuisses. Je me contente de la fixer comme si elle pouvait me mordre.

— Si tu n’es pas sûr de toi, je peux aller la ranger, il est encore temps, Garrett.

— Non. Je l’ai déjà fait une première fois, je peux recommencer.

— Mais Dawn, non. Elle ne saura pas à quoi s’attendre. Bordel, Grace n’est jamais là quand on a besoin d’elle… Tu veux que je l’appelle pour que tu en discutes avec elle ?

Je dois vraiment avoir une tronche à faire peur pour que Derek me propose une chose pareille. Alors je souffle un bon coup pour trouver une dose de courage, et lui prends la boîte avant de m’assoir sur le bord du lit. Il m’y rejoint directement, comme le roc qu’il est depuis toujours. C’est les mains peu assurées que je soulève le couvercle du carton. Il ne reste pas grand-chose dedans, mais je détaille quand même son contenu. Des tickets de cinéma, quelques photos de Dawn et moi ou avec nos familles, des croquis de Dawn, le collier que je comptais lui offrir à Noël l’année où j’ai eu mon accident. Mais je ne concentre pas mon attention sur ça, mes yeux fixent ce carnet blanc tout abîmé. On sent qu’il a vécu des périodes pas très agréables, et que ce qu’il contient est encore moins joli.

Les mains tremblantes je l’attrape et je fais défiler les pages, ne m’arrêtant sur aucune précisément. La dernière fois que je l’ai lu et que j’y ai écrit remonte à six mois, mais j’ai l’impression que cela fait des années.

« Le carnet aux lettres », comme le surnomme Grace. Celui-là même que j’ai, par tous les moyens, essayé de cacher sans pouvoir le détruire. Quand j’ai dû déménager mes affaires de chez Claire, c’est l’une des premières choses que je suis allé chercher dans le garage. J’ai fourré la boîte dans les mains de Derek et je lui ai fait promettre de la garder en sécurité, mais de ne jamais me la rendre, même si je la lui réclamais. Je ne pensais pas que seulement quelques mois après je la tiendrais de nouveau, et surtout que je compterais m’en servir…

La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter et je lâche le carnet. Il retombe dans le carton au milieu des souvenirs de Dawn et moi. Je sors le portable de la poche de mon jean et souris en voyant qui m’appelle.

— Pile à l’heure, je dis en autorisant le FaceTime.

Jessie apparaît instantanément et un sourire immense lui barre le visage quand elle nous aperçoit tous les deux.

— Mon frère préféré et son jumeau ! Je ne m’attendais pas à en avoir deux pour le prix d’un.

— Comment ça va, petite sœur, la fac se passe bien ? demande Derek.

— Les vacances sont plus que bienvenues, on est tous crevés. Mais je suis toujours confiante de valider mon année et enfin obtenir mon diplôme, explique-t-elle.

— Hop hop hop, je les coupe, quand tu dis « mon frère préféré et son jumeau », tu parles bien de moi en tant que favori, on est d’accord ?

— Ça, tu ne le sauras jamais, mon grand… Bon alors, qu’est-ce qui ne pouvait pas attendre jusqu’à demain soir que l’on se voie en vrai ?

Mes paumes deviennent soudainement moites, Derek me regarde, suspicieux, alors que Jessie me sourit toujours, me laissant cracher le morceau à mon rythme. Dans mon esprit c’était très simple, mais maintenant que je m’y retrouve confronté, je n’arrive pas à aligner deux mots. Leur réaction compte beaucoup pour moi, car si eux prennent mal la nouvelle, il y a de grandes chances pour que tout le monde réagisse mal à mon idée. Je remplis mes poumons d’un coup, et prenant mon courage à deux mains, je baisse les yeux sur mes genoux qui me semblent tout à coup super intéressants.

— Hum… Ça ne pouvait pas attendre que l’on se voie demain, car j’ai besoin que vous soyez prêts pour la mission que je vais vous confier…

 

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