A l'heure suisse (French Edition)

Charlotte Léman · Chapitre 1 sur 10

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A l'heure suisse (French Edition)

Swissification et autres complications

Chapitre 1

Swissification et autres complications

 

— Salut les filles ! Alors, cette bague de fiançailles ? s’impatienta Pauline, tout excitée en rejoignant ses deux amies déjà installées à une table de leur QG habituel, un petit bar branché du onzième arrondissement.

Elle n’avait pas vu les grands signes d’Emma pour la mettre en garde. Elle n’avait pas non plus remarqué la mine défaite de Camille. Elle avait donc mis comme on dit, non pas un, mais deux pieds dans le plat.

— Pas de bague, pas de fiançailles, plus de mec !

Un silence.

— Pardon ?

— Eh bien, on avait tout faux, lâcha enfin Camille. Le véritable thème de la soirée n’était pas « restaurant étoilé » mais « étoile filante », il s’agissait d’un dîner de rupture.

— Quoi ? Je ne comprends pas, pourquoi toute cette mise en scène ? demanda Pauline incrédule.

— Parce que monsieur est quelqu’un de bien – c’est lui qui le dit, pas moi je précise – et qu’il voulait faire les choses correctement. Je cite « deux années de relation méritaient mieux qu’une rupture au café d’en bas ».

— Je ne sais pas quoi dire à part qu’il se prend pour Bruel… Désolée, ce n’est pas le moment de faire de l’humour.

— Effectivement, j’ai moyennement envie de rire. J’ai beau me refaire le film de la soirée en boucle depuis hier, je n’y comprends toujours rien.

Camille raconta à ses amies le triste enchaînement de ce dîner et comment elle était passée du statut de « femme la plus heureuse du monde attendant la précieuse petite boîte qui allait changer sa vie » à celui de « pauvre fille larguée ». L’humiliation était cuisante.

— Sur une échelle de un à dix, tu te sens comment ?

— Environ moins dix…

— Logique. Tu crois qu’il a quelqu’un ?

— Je ne sais pas, lorsque j’ai posé la question il a recentré la discussion sur le « nous » qui ne fonctionnait plus selon lui depuis un certain temps déjà.

— Tu avais remarqué quelque chose ? Il était devenu distant ?

— Non, je n’ai rien vu venir. Je me suis pris l’uppercut en pleine tête. Et celui-là, je vous assure les filles, il va me falloir du temps pour m’en remettre.

— C’est vraiment dégueulasse, lança Emma.

— Oui, renchérit Pauline, et il n’avait pas besoin de te donner de faux espoirs avec ce dîner…

Camille ne les écoutait plus, elle réfléchissait à la façon de leur annoncer. Elle savait que pour une fois elles n’allaient pas la soutenir, elles allaient même probablement tout faire pour la dissuader.

— Les filles, commença-t-elle fébrilement, je crois que je vais accepter le poste de chargé de clientèle langue française, c’est une opportunité…

Nouveau silence et regards stupéfaits.

— Mais… c’est en Suisse ?

— Oui, mais c’est une belle évolution pour ma carrière et puis ce n’est qu’un contrat d’un an…

— À d’autres, Camille ! On peut tout quitter pour rejoindre un mec au bout du monde, mais tout quitter pour fuir un mec qui nous a plaquée, ça n’a pas de sens. Si quelqu’un doit partir, c’est lui, s’énerva Pauline.

— Je te laisse le soin de lui annoncer, essaya de plaisanter Camille.

— Pourquoi ton « je crois » sonne comme un « j’ai pris ma décision » ? demanda Emma qui avait déjà compris que ce choix était sans appel.

— Parce que c’est le cas…

— Tu dis ça parce que tu es sous le choc, insista Pauline. Ce n’est pas ton premier chagrin d’amour, même si je dois reconnaître que celui-là est probablement dans le top trois… Ok, dans le top un carrément, bien que techniquement ça n’existe pas.

— Pauline, tu peux arrêter de dire n’importe quoi, s’il te plaît ! la somma Emma avec des yeux plein de reproches.

— Ce que j’essaie de dire à Camille, c’est qu’on en guérit toujours à moins de se jeter sous un train comme Anna Karénine.

— C’est ça, donne-lui des idées tant que tu y es !

— Rassurez-vous, je n’en suis pas là ! J’ai retourné la question dans ma tête toute la nuit. Vous m’imaginez le croiser chaque jour au bureau ? Et même si je décidais de chercher un autre job, ça prendrait des mois. J’ai toujours eu envie de voyager, c’est l’occasion… et à mon retour, il ne sera peut-être plus là ou alors avec cette nouvelle ligne sur mon CV, c’est moi qui irai voir ailleurs ce qui s’y passe. Un an, ça n’est pas si terrible que ça…

— Qu’est-ce qu’on va devenir sans toi ? Les soirées DVD, les virées shopping et nos afterworks du jeudi ?

— Je ne pars pas à l’autre bout du monde, Zurich est à quatre heures de TGV. On pourra se retrouver tous les vendredis soir pour faire la tournée des bars si le cœur nous en dit ! Et puis, vous viendrez me rendre visite aussi.

— Rien ne pourra te faire changer d’avis ? tenta une dernière fois Pauline.

— Non. Disons que c’est temporaire, le temps que je digère et je pourrai toujours chercher un poste à Paris au bout de six mois si ça se passe mal.

— Ok, dans ces conditions, je veux bien te laisser partir.

— Vous allez me manquez, les filles.

— Toi aussi, tu vas nous manquer.

*

Camille avait eu beau jouer les filles fortes devant ses amies, quand elle débarqua seule avec deux valises un dimanche de janvier à Fuchsdorf, elle n’était pas très vaillante. Cette décision s’était imposée à elle, ce n’était pas comme si elle avait vraiment eu le choix. Lorsque Thibaut, son amoureux et par ailleurs collègue, avait choisi de la quitter trois semaines plus tôt entre les Saint-Jacques et le ris de veau à la table de ce restaurant prestigieux, elle avait eu envie de disparaître, littéralement. Une solution moins radicale s’était ensuite présentée à elle, la nuit porte conseil et encore plus lorsqu’elle est blanche. Elle allait partir. C’était sans doute lâche, peut-être même puéril mais elle ne se sentait pas la force de continuer à croiser quotidiennement cet homme qu’elle aimait et qui ne voulait plus d’elle. Par ailleurs, elle ne pouvait pas se payer le luxe de démissionner, elle n’en avait pas les moyens. Ce poste en Suisse était en fait une belle opportunité qui lui permettrait d’enrichir son CV et de s’enrichir tout court parce qu’il fallait reconnaître que le salaire avait de quoi séduire même les plus réfractaires. Il y avait aussi une autre raison, qu’elle osait à peine s’avouer, elle espérait secrètement que son départ agisse comme un électrochoc sur Thibaut. Ce qu’elle ferait de lui s’il revenait, elle n’en avait aucune idée mais son ego retrouverait un peu de dignité.

Quitte à tout recommencer, autant changer radicalement. Camille, véritable Parisienne dans l’âme, vivant dans un appartement de trente-trois mètres carrés au cinquième étage d’un immeuble haussmannien avec vue imprenable sur l’immeuble haussmannien d’en face, dans un quartier très prisé des bobos, avait décidé de se mettre au vert. C’est bien connu, à la campagne, les gens sont moins stressés et la vie est plus saine. Et puis aussi, autre élément qui avait pesé dans la balance, après Paris, aucune ville ne supporterait la comparaison. Lorsqu’elle avait commencé ses recherches quelques semaines plus tôt, elle avait très vite réalisé qu’il y avait peu d’offres et surtout que les prix étaient juste exorbitants. Alors, même si l’annonce immobilière ne comportait pas beaucoup de photos, elle avait arrêté son choix sur un trois pièces avec terrasse relativement bon marché comparé à la concurrence. Le bâtiment semblait dater des années quatre-vingt mais l’intérieur de l’appartement paraissait moderne et surtout en bon état. Après tout, ce n’était que temporaire.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’était sa première fois en Suisse. Camille n’avait jamais éprouvé la curiosité de franchir cette frontière pourtant relativement proche, préférant les escapades festives outre-Manche ou la douceur de vivre de l’Italie. Et elle avait peut-être devant elle un élément de réponse. Aujourd’hui, le jour semblait avoir décidé de ne pas se lever sur Fuchsdorf, village de deux mille habitants, à vingt kilomètres de Zurich. La personne qui devait lui remettre les clés, une certaine Mme Sidler, attendait devant la porte. En guise de salutations, elle lui fit remarquer qu’elle avait dix minutes de retard, ce que Camille considéra comme tout à fait acceptable pour un trajet de six cents kilomètres en voiture. Elle garda toutefois cette réflexion pour elle. L’appartement était situé au premier étage sans ascenseur, quelques marches quotidiennes ne lui feraient pas de mal. Les rares photos du site étaient fidèles, une cuisine moderne, une salle de bains avec baignoire, ce serait parfait pour se lamenter sur son triste sort pendant des heures, deux chambres, la sienne et celle d’Emma et Pauline quand elles viendraient lui rendre visite et enfin un grand salon. Comme Mme Sidler lui vantait la vue spectaculaire, elle s’avança vers la fenêtre pour ne pas paraître impolie, elle fut cependant beaucoup moins impressionnée. Elle ne vit que de grands arbres dénués de leurs feuilles ; quelques corbeaux, oiseaux de malheur ; des bâtiments semblables au sien disposés en escalier ; et plus bas, au loin, ce qu’elle devinait être un lac, perdu dans le brouillard. Du gris à perte de vue. Au moins cinquante nuances de gris. Le cadre idéal pour broyer du noir. La dame lui montra ensuite la cave, dont elle pourrait parfaitement se passer étant donné que le contenu de son petit appartement parisien allait facilement rentrer dans ce quatre-vingts mètres carrés. Après lui avoir demandé si elle avait des questions, Mme Sidler prit congé et Camille remonta avec son trousseau de clés dans sa nouvelle demeure qui lui parut soudain terriblement vide. Ses meubles arrivaient dans deux jours, d’ici là il faudrait composer avec le matériel de camping prêté par Pauline. Elle détestait le camping. La nuit tombait, elle était seule dans ce pays qu’elle ne connaissait pas, c’était l’hiver et elle avait un chagrin d’amour à panser. Elle venait peut-être de faire la plus grosse erreur de sa vie.

*

Dire que sa première semaine en Suisse fut difficile serait un euphémisme. Ses affaires n’étaient pas arrivées le mardi contrairement à ce qui était prévu, soi-disant un problème de douane. Première leçon à tirer d’un déménagement, ne jamais faire confiance aux déménageurs ! Et par conséquent, deuxième leçon, ne pas hésiter à prendre un bagage supplémentaire parce que côté vestimentaire les choses commençaient sérieusement à devenir tendues pour Camille qui arrivait à bout du linge propre qu’elle avait apporté dans ses deux petites valises. Sur le plan professionnel, les choses n’étaient guère plus réjouissantes. Elle avait « fait connaissance » avec son nouveau lieu de travail et première contestation, même si elle était toujours chez Altea, groupe français d’électroménager, c’était un tout autre monde. Elle fut accueillie par son responsable, le très sérieux Hans Fritz, qui avait à peu près son âge mais sans doute aussi une frite coincée dans le derrière qui l’empêchait de sourire. Après une visite expresse du bureau la présentant comme la « madame France » du service clientèle, il la planta devant son écran d’ordinateur avec des piles de documents à lire en vue de se familiariser avec son nouveau poste. Elle ne le revit plus de la journée. Quant aux deux collègues qui partageaient son bureau, c’est à se demander s’ils remarquèrent son arrivée. Urs, un grand brun sec coiffé d’une espèce de brosse démodée, devait avoir la trentaine et était en charge des clients germanophones. Peu engageant, il semblait très bien porter son nom. Claudia, une petite blonde aux cheveux longs attachés en queue-de-cheval haute – Camille pensa immédiatement à Dorothée dans les années quatre-vingt mais en beaucoup moins sympa – était responsable des clients italophones mais n’avait malheureusement rien du caractère avenant des Italiens. Tous deux s’occupaient également jusqu’ici des requêtes en français, se partageant la tâche sans réelle méthode, plutôt selon les occasions, ce qui engendrait des retards dans le traitement des réclamations. Le nombre de clients francophones ayant fortement augmenté l’année passée, le siège avait jugé nécessaire de créer ce nouveau poste afin de répondre professionnellement aux attentes des consommateurs. Tout était à faire, c’est ce qui avait motivé Camille à accepter ce challenge, au-delà de son besoin urgent de fuite. Il s’agissait d’une mission d’un an qui pourrait ensuite se transformer en un contrat local, ce qui ne faisait pas partie de ses projets même si elle s’était bien gardée de le dire. Aucun des deux ne l’invita à l’accompagner pour le déjeuner, elle se retrouva donc pour son premier jour seule à manger un sandwich à la cafétéria de Migros. Et lorsqu’elle leur proposa innocemment en début d’après-midi d’aller prendre un café, elle apprit qu’ici (un ici qui signifiait la Suisse mais aussi, elle l’apprendrait plus tard, qui était l’exact contraire de « la France »), il n’y avait pas de pause café. Une machine à café, oui, mais à consommer seul à son poste de travail. En résumé, « accueillant » n’est pas le premier mot qui lui vint à l’esprit pour qualifier ses nouveaux « camarades ». Pas plus que « stylé », d’ailleurs. Elle faillit pouffer de rire, bien que l’ambiance générale n’était pas vraiment à la fête, en apercevant un collègue en claquettes de piscine Arena. Elle pensa d’abord qu’il avait peut-être un problème aux pieds et que les fameux pics de ces iconiques chaussures étaient censés le soulager mais en croisant un deuxième spécimen présentant les mêmes symptômes, elle réalisa que le problème était plus sérieux. À Moscou, les femmes enfilent une paire d’escarpins à talon de douze centimètres en arrivant au bureau, à Zurich les hommes sortent leurs claquettes et les femmes leurs chaussons. Elle s’était trompée de destination ! Toute la semaine, les jours se suivirent et se ressemblèrent et lorsqu’elle rentrait chez elle le soir après ces longues journées en tête à tête avec son ordinateur, elle était tellement déprimée à l’idée de manger par terre en contemplant le grand salon vide qu’elle grignotait ce qui lui passait sous la main et allait se réfugier dans son sac de couchage, espérant que le sommeil l’emporte loin de ce cauchemar. Mais, allongée sur le matelas gonflable Ikea, c’était une autre réalité qui la rattrapait. Elle restait là des heures à fixer le plafond, faisant défiler les images de ces deux années avec Thibaut et essayant de comprendre pourquoi sa vie avait soudainement basculé un vendredi.

Heureusement, le week-end arriva enfin et avec lui son déménagement. Elle n’aurait jamais imaginé que le simple fait de retrouver ses affaires pourrait lui procurer autant de joie. Comme quoi, c’est dans l’adversité que l’on réalise ce qu’on a. Elle passa la journée du samedi à ranger au fur et à mesure que les déménageurs montaient les meubles et le dimanche à tout nettoyer. Déjà, elle n’aimait pas l’idée que des inconnus aient pu mettre leurs doigts sales (rien de personnel contre les déménageurs, simple observation de faits) sur ses affaires et puis, elle voulait que tout soit propre pour son nouveau « départ ». Un peu comme si ce ménage s’appliquait aussi à son ancienne vie, comme si elle pouvait balayer Thibaut d’un coup de plumeau. Bien entendu, ça se saurait si les choses étaient aussi simples mais il fallait reconnaître qu’avoir un intérieur bien ordonné lui procurait déjà un certain réconfort. Et manger sur une table, quel luxe. Les gens n’ont pas idée. Elle était complètement lessivée après ce week-end de dur labeur et il y avait fort à parier qu’elle aurait des courbatures dans les prochains jours mais pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentait un peu apaisée. Et son installation n’était pas l’unique raison à ce changement d’humeur, elle avait donné rendez-vous à Pauline et Emma sur Skype pour une visite virtuelle de son nouvel appartement.

— Salut les filles !

— Salut. Oh my goooood, tu as une mine affreuse !

— Merci, vous aussi, vous m’avez manqué.

— Je te préviens, je te laisse un mois pour te ressaisir, ensuite je viens te chercher moi-même s’il le faut. Hors de question de te laisser dépérir seule à des centaines de kilomètres de la civilisation.

— Tu n’exagèrerais pas un peu, Pauline ?

— Sincèrement, tu t’es vue ?

— Je viens de passer quarante-huit heures à briquer mon nouvel appart, c’est normal que je ne sois pas à mon avantage, non ?

— Tu as perdu au moins cinq kilos et regarde-moi ces cernes sous tes yeux ? À ce rythme-là, tu vas pouvoir postuler pour le prochain Avatar et sans maquillage en plus !

— Alors, tu nous montres ton petit cocon ? lança Emma qui sentait probablement que son amie n’avait pas besoin qu’on l’enfonce davantage.

Emma était la voix de la sagesse, la force tranquille, tandis que Pauline était la tornade, celle qui disait tout haut ce qu’elle pensait. À elles deux, elles formaient le parfait équilibre. Camille n’aurait pu rêver meilleures amies. Elles s’étaient rencontrées sur les bancs de la fac et ne s’étaient plus quittées depuis. Elle commença la visite en essayant de s’enthousiasmer plus qu’elle ne l’était réellement pour ce trois pièces où elle n’avait pour le moment aucun repère. Elles le trouvèrent plutôt accueillant et furent ravies quand elle leur présenta la pièce qui leur était réservée.

— Notre chambre ? Comme c’est chou !

— Quand est-ce que vous venez me rendre visite ?

— Aux beaux jours. Rappelle-nous la température moyenne en ce moment ? Deux degrés, c’est bien ça ? À côté, c’est presque l’été à Paris ! plaisanta Pauline.

— Je comprends…

— Tu as rencontré des voisins sympas ?

— Non et j’ai peur que ce ne soit pas au programme. De ce que j’ai pu apercevoir, la tendance ici, c’est plutôt troisième âge. Je me demande même si je ne suis pas tombée dans une maison de retraite.

— Au secours, à ta place, je déprimerais, lâcha Pauline sans réfléchir.

— Je te rappelle que je déprime déjà.

— Ah oui, pardon, je suis bête.

— Habiter à la campagne n’était peut-être pas une si bonne idée que ça finalement…

— Tu peux toujours déménager ?

— Merci, je crois que j’ai eu ma dose de cartons !

— On va devoir te laisser ma belle. Nos plats arrivent. On s’écrit…

— Vous êtes chez Nino ?

— À cette heure-ci, un dimanche soir, où voudrais-tu que l’on soit ?

— C’est vrai… Je vous embrasse.

— Nous aussi. Prends-soin de toi.

Voir Pauline et Emma dans ce petit restaurant italien où elles avaient leurs habitudes le dimanche soir pour chasser le blues de la fin de week-end lui donna le cafard. Elle réalisa qu’elles lui manquaient bien plus que ce qu’elle n’avait imaginé. Elles étaient probablement les deux seules personnes à pouvoir l’aider à se remettre de cette déception sentimentale… à la réflexion le terme était trop faible, de cette « déflagration » sentimentale… c’était ça, son cœur avait volé en mille morceaux sans y être préparé. Bref, elle avait plus que jamais besoin de ses deux meilleures amies et elle était partie à des centaines de kilomètres. Maigre consolation, elle allait enfin se coucher dans un vrai lit.

 

*

Camille avait espéré pour sa deuxième semaine qu’un peu de magie opérerait. Que le fait d’avoir vu les filles, au moins par écrans interposés, lui donnerait une énergie nouvelle. Qu’une fois l’appartement installé avec ses affaires, elle percevrait enfin la beauté de ce qui l’entourait. Que ses collègues auraient été remplacés par une équipe de boute-en-train ultra sympathiques pendant le week-end. Alors, quand le lundi suivant la même routine exaspérante recommença, elle en conclut que la magie n’existait pas et que Harry Potter était un imposteur. Claudia et Urs ne lui adressaient la parole que pour lui dire « bonjour » et « au revoir », au moins ils étaient polis, toutes les autres communications se faisaient par emails. Et dans la mesure où Hans n’organisait pas de réunion d’équipe, elle se demandait en quoi sa présence au bureau était nécessaire. Elle aurait aussi bien pu travailler de la maison en home office ou même depuis Paris, comme ça elle serait avec Emma et Pauline. Elle devrait peut-être songer à en parler à Hans ? Ou pas. La première semaine, Camille n’avait fait qu’ingurgiter des tonnes de procédures, elle avait frôlé l’overdose et elle sentait que si quelqu’un lui apportait un énième manuel, elle serait capable de violence. Heureusement, on lui donna enfin le feu vert pour commencer à traiter les réclamations des clients. Il était temps ! Déjà, elle connaissait très bien le job pour l’avoir exercé pendant trois ans à Paris et elle était même plutôt douée, c’était d’ailleurs pour cela qu’elle avait eu cette promotion (quoique, en y réfléchissant bien, il s’agissait peut-être finalement d’une mise au placard ?) et surtout, les demandes s’accumulaient dans la boîte mail, Urs et Claudia ayant cessé de s’en occuper à son arrivée. Le temps passait désormais plus vite mais l’ambiance n’en demeurait pas moins pesante. Les gens ne pensaient manifestement qu’au travail dans ce pays, on aurait pu entendre une mouche voler dans les bureaux. C’était une image bien entendu, il aurait été inconcevable qu’un tel insecte puisse rôder dans ces locaux high-tech où tout était propre et rangé. Elle était probablement tombée dans une secte, c’était la seule explication. Ou bien, elle avait été propulsée en pleine dystopie, c’était super à la mode ces derniers temps et comme Devred, la servante écarlate, elle allait devenir célèbre. En attendant, comme elle, elle devrait vivre dans la solitude.

Ici, les gens commençaient à travailler aux aurores, 7 h 30. C’était presque encore la nuit pour la Parisienne qu’elle était. Manifestement, les ressources humaines avaient oublié ce léger détail en lui présentant le poste. Inversement, ils finissaient leur journée tôt, ce qui, il fallait le reconnaître, aurait pu être appréciable dans une autre vie. Une vie où Camille aurait eu des choses à faire comme aller retrouver Emma et Pauline pour prendre un pot, faire du shopping aux Galeries Lafayette au milieu des touristes chinois ou encore aller au ciné voir une comédie romantique pour se rappeler à quel point elle n’avait pas digéré sa récente rupture. Mais dans ce pays où elle ne connaissait personne, terminer à 17 heures ne l’inspirait pas plus que ça. C’était juste davantage d’heures à tuer avant d’aller se coucher. Jusqu’à maintenant, ses trajets s’étaient limités à des allers-retours maison bureau avec quelques détours par la supérette mais aujourd’hui, Camille avait décidé qu’il était grand temps de faire connaissance avec son nouvel environnement. Alors, même si son moral était plus qu’en berne, elle se força à aller en ville. Il y avait beaucoup de magasins, elle ne reconnut toutefois aucune enseigne familière. Pas de Monoprix, Carrefour Market ou autre petit casino en vue, que des noms qui ne l’inspiraient pas. Elle ne pouvait s’empêcher de comparer à Paris et, bien évidemment, rien n’était à la hauteur. Il faudrait qu’elle se fasse des nouveaux repères, cette perspective la fatigua d’avance. Assez rapidement, elle constata que quelque chose clochait, outre le fait qu’elle n’avait pas envie d’être là bien sûr. Elle avait la désagréable impression de ne pas comprendre les gens. Pourtant, même si elle n’avait plus pratiqué depuis longtemps, l’allemand était sa deuxième langue, elle devait bien avoir quelques restes. Impression qui se confirma lorsque la caissière s’adressa à elle.

— Arhschumschemgrot ?

Je ne serais pas en train de faire une petite baisse de tension ? J’ai comme les oreilles qui bourdonnent…

— Arhschumschemgrot ?

Ah non c’est bien ça…

— Pardon. Je n’ai pas bien compris.

En fait, j’ai même carrément rien compris…

— Vous parlez français ?

— Nein !

— Do you speak English ?

— Nein !

Au moins, elle doit comprendre un peu…

La caissière lui tendit sa monnaie et passa au client suivant, mettant ainsi un terme à ce dialogue de sourds. Au bureau, elle avait bien surpris quelques bribes de conversation qui lui paraissaient inintelligibles mais elle avait pensé à ce dialecte local dont elle avait vaguement entendu parler, autrement tout le monde parlait anglais, la langue officielle chez Altea. Mme Sidler avait parlé français, logique puisque c’était une des langues de la Confédération suisse. Mais eux, tous les autres, ils parlaient quoi ? Soudain, tout s’éclaircit. Ou le contraire. Contrairement à ce que son nom indiquait, la Suisse alémanique ne parlait pas l’allemand, mais le Schwyzerdütsch, un dialecte qui n’avait de commun avec la langue de Goethe que le nom. En prêtant l’oreille, on pouvait même penser qu’il s’agissait d’une langue inventée uniquement dans le but de déformer l’allemand. Non, à la réflexion, ce n’était pas une langue mais plutôt une maladie de la gorge ! En fait, avec ses cinq années d’allemand, elle pourrait s’en sortir en Allemagne, en Autriche ou même au Liechtenstein mais pas ici. Camille rentra chez elle avec l’envie de se réfugier sur son canapé pour chialer. Elle maudit Thibaut intérieurement, c’était à cause de lui tout ça. Elle se retrouvait lost in translation dans un endroit où elle n’avait pas envie d’être tandis que lui était probablement installé bien tranquillement dans son bureau rue de Grenelle en train de plaisanter avec ses collègues, qui il y a encore peu de temps étaient également les siens. Elle était plongée dans ses réflexions lorsqu’elle la vit, une dame âgée au brushing impeccable et élégante malgré le froid. Ce devait être une voisine, elle l’avait déjà aperçue mais aujourd’hui elle avait les bras chargés et, devant sa démarche peu assurée, Camille n’hésita pas longtemps avant de lui proposer son aide. Et tant pis pour la langue !

— Kann ich Sie helfen ?

— Comme vous êtes gentille, merci mademoiselle.

Camille se sentit rajeunir, cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas appelée ainsi. Elle se saisit des paquets et suivit la dame tout en engageant la conversation, trop contente de trouver quelqu’un qui parlait français.

— Mon allemand est si mauvais que vous m’avez démasquée en moins de deux secondes ? plaisanta Camille.

— Je suis une amoureuse de la langue française, j’ai reconnu votre accent.

— Il y a au moins une personne qui parle français ici, vous n’avez pas idée du bien que ça me fait !

— Je m’appelle Rosa. Je peux vous inviter à prendre un thé pour vous remercier ?

— Enchantée, moi c’est Camille. C’est très aimable mais vous n’êtes pas obligée…

— Ne me dites pas que vous êtes attendue, j’ai remarqué que vous habitiez seule. Une vieille dame comme moi n’a pas grand-chose de mieux à faire que regarder à sa fenêtre, dit-elle en lui adressant un clin d’œil.

Alors, sans réfléchir, Camille accepta l’invitation de sa voisine. Rosa habitait au deuxième étage sans ascenseur, ce qui était en soi une performance vu son grand âge, peut-être avait-elle été une athlète dans une autre vie. Son appartement n’avait rien d’un sanctuaire poussiéreux de vielle dame à vous filer le cafard, bien au contraire. L’endroit était très cosy et décoré avec goût, mélange de boiseries et de tissus aux imprimés floraux, un peu comme ces cottages anglais qui vous font vous sentir chez vous en plein crachin anglais. Rosa était une femme surprenante. Camille songea qu’autrefois elle avait dû être belle. Une douceur émanait de son visage, une forme de sagesse même, et ses yeux bleus brillaient d’un éclat vif de ceux qui ont eu une vie riche. Ancienne hôtesse de l’air, elle avait beaucoup voyagé ce qui expliquait sans doute son ouverture d’esprit et sa curiosité pour les autres mais son cœur était ici, à Fuchsdorf, où elle avait vécu quarante ans avec Werner, son mari emporté par la maladie trois ans plus tôt. Son unique famille était désormais leur fille, Sarah, qui avait sans doute hérité le goût des voyages de sa mère et habitait en Australie avec son mari et leurs deux enfants. Rosa ne les voyait pas souvent, ils venaient lui rendre visite deux fois par an et elle-même se sentait trop fatiguée pour un si long voyage. Pourtant, jadis elle avait aimé ce pays qu’elle avait découvert avec Werner. Camille aurait pu rester des heures à écouter les histoires de Rosa, mais il commençait à se faire tard, il était temps de laisser sa charmante voisine se reposer.

— Rosa, je vous remercie pour le thé et pour tout le reste…

— Merci à vous, ma chère. La compagnie d’une jeune femme est tellement réjouissante pour une dame de mon âge. La prochaine fois, ce sera votre tour.

— De vous inviter à prendre le thé ?

— Oh non, ça je peux le faire. À votre tour de parler, de me raconter votre vie…

— Pour ce qu’elle est intéressante…

— Vous savez, Camille, il y a toujours deux façons de voir le verre, à moitié vide ou à moitié plein, et pour ma part j’ai choisi la seconde. Croyez-en mon expérience, la vie est bien plus douce ainsi.

— Je promets d’y penser, Rosa. Bonne soirée.

— Bonne soirée, Camille.

De retour chez elle, Camille se dit que Rosa n’avait pas tort. Même si elle voyait tout en noir ces derniers temps, à juste titre d’ailleurs, les choses allaient finir par s’arranger. De toute façon, elle ne pourrait pas rester malheureuse éternellement. Thibault allait se réveiller et réaliser l’énorme erreur qu’il avait commise. Il viendrait la retrouver pour l’emmener dans un magnifique chalet et, devant le feu de cheminée et deux coupes de champagne, il poserait un genou sur la peau de bête étendue au sol et lui demanderait sa main. Le scénario cadrait parfaitement avec le décor environnant mais il était sans doute légèrement trop romantique pour la vraie vie. Plus raisonnablement, elle espérait qu’avec le manque, Thibaut réaliserait qu’elle était la femme de sa vie et se confondrait en excuses. Publiques de préférence.

Le lendemain matin, elle se réveilla emplie d’une énergie nouvelle. Depuis son arrivée ici, elle s’était surtout laissée porter par les événements, subissant ce déménagement qui s’était imposé à elle mais aujourd’hui était un autre jour, elle allait reprendre sa vie en main et essayer de laisser une chance à ce pays. Après tout, si Rosa l’aimait autant, il devait bien avoir quelque chose de spécial. Première étape, reprendre le contrôle de son apparence générale. Un rapide coup d’œil dans le miroir lui révéla l’étendue des dégâts. Ses yeux noisette, d’ordinaire si pétillants, ressemblaient davantage à ceux d’un cocker à qui on venait d’annoncer une mauvaise nouvelle. Ses joues s’étaient creusées, lui donnant un air triste. Même son petit carré châtain court semblait en berne. Elle ne voulait pas inspirer la pitié mais faire envie ! Bonne résolution numéro un, manger. Et seconde, de préférence autre chose que de la junk food si elle ne voulait plus afficher ce teint grisâtre qui ne lui seyait guère. À sa décharge, ça allait à peu de gens. En attendant les effets de sa future hygiène de vie, elle camoufla la misère à coups d’anticernes et autres produits miraculeux. Elle écrivit ensuite aux filles. Elles lui manquaient et elle avait plus que jamais besoin de leur soutien, alors elle eut une idée. Ce n’était pas grand chose, un détail même mais pour elle ça ferait une différence. Elles allaient mettre en stand-by leur traditionnel groupe de discussion WhatsApp « Les Saintes-Germaines » pour en créer un qui tiendrait compte de la nouvelle donne géographique. Une sorte de téléphone rouge à utiliser en cas d’urgence, du genre coup de blues imminent. Les filles adorèrent le concept et après un brainstorming en bonne et due forme, les trois protagonistes tombèrent d’accord sur « OrientExpress ». Même à des centaines de kilomètres, elles pouvaient toujours compter sur ses meilleures amies. Rosa avait sans doute raison, son verre était à moitié plein.

 

*

Cela faisait maintenant trois semaines que Camille avait « débarqué » un peu malgré elle en territoire helvète. Il serait exagéré de dire qu’elle avait trouvé sa place mais depuis sa rencontre avec Rosa, les choses allaient mieux. Elle démarrait ses journées par une discussion virtuelle avec ses amies qui lui mettait du baume au cœur et lui donnait du courage pour affronter les obstacles, parce qu’il y en avait toujours. Le pays n’allait pas changer pour elle, c’était à elle de s’adapter. Et les jours de « moins bien », elle se rassurait en pensant que tout cela n’était que temporaire. Bientôt elle rentrerait à Paris et tout redeviendrait comme avant. Au bureau, elle avait découvert que tous les Suisses allemands n’étaient pas froids et psychorigides. Non, uniquement Urs et Claudia, par malchance ses deux collègues. Elle avait choisi de leur rendre la monnaie de leur pièce, l’indifférence. De toute façon, elle n’aurait pas voulu être amie avec des gens aussi imbuvables. Quant à Hans, il était juste coincé et se délectait à jouer au petit chefaillon, un syndrome malheureusement très répandu, quel que soit le pays. Elle s’en accommoderait, ce ne serait pas la première fois. Elle commençait à nouer petit à petit des relations avec des personnes d’autres services et avait désormais de la compagnie pour le déjeuner, ce qui améliorait déjà sensiblement son quotidien. Pour le reste, elle faisait comme tout le monde, elle se concentrait sur son travail. Déjà le temps passait plus vite ainsi, même si c’était relatif, et puis elle voulait « assurer ». Ses performances finiraient bien par remonter jusqu’au siège et, d’une manière ou d’une autre, jusqu’à Thibaut. Elle ne voulait pas être la pauvre fille qui ne se remet pas de la rupture. Non, elle était déjà passée à autre chose (en apparence), elle était la executive woman qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait. In fine, cela serait bon pour son CV et un futur retour à Paris. Elle avait maintenant trouvé son rythme de travail et était venue à bout de la longue liste d’emails de réclamations en attente. Comme elle l’avait imaginé, le job n’était pas vraiment différent de ce qu’elle faisait à Paris et elle accomplissait sa mission sans difficulté. Mieux, elle voyait déjà des pistes d’amélioration. Certaines procédures méritaient d’être dépoussiérées, elle avait commencé à lister des idées, elle les présenterait à son boss en temps voulu. Pour l’heure, sa vie sociale en dehors d’Altea se résumait aux visites au supermarché et de ce côté-là, aucun doute, son ami Picard, celui qui cuisine des petits plats bons et sains, lui manquait terriblement. Cependant, elle ne désespérait pas de trouver une copine avec qui aller boire des pots le soir et déblatérer sur les porteurs de claquettes. Il ne restait plus qu’à la rencontrer… au bureau ou dans les rayons de Migros ? Il faudrait réfléchir plus sérieusement à d’autres pistes. Prochain objectif sur sa liste des bonnes résolutions pour une intégration réussie, la reprise d’une activité physique. C’est bien connu, les endorphines sont bonnes pour le moral. Elle avait été tentée à plusieurs reprises d’enfiler ses baskets et de partir à l’aventure dans les chemins autour de son appartement et il y avait de quoi faire, avantage de la campagne, mais le froid glacial de ce mois de janvier l’en avait chaque fois dissuadée. Zurich n’était qu’à six cents kilomètres à l’est de Paris mais quand on y réfléchissait, cela la rapprochait d’autant de Saint-Pétersbourg ! Malheureusement, le destin semblait s’acharner sur Camille et, malgré ses efforts, sa petite routine encore fébrile allait être mise à mal.

« OrientExpress »

CAMILLE

Hello, les filles. Les communications ne passent plus à cause du froid ?

EMMA

Hello !

CAMILLE

Vous avez des projets pour le week-end ?

EMMA

Rien de particulier…

PAULINE

Il faut lui dire…

CAMILLE

Lui dire quoi ?

CAMILLE

Me dire quoi ?

EMMA

On a croisé Thibaut avec quelqu’un…

CAMILLE

Où ?

CAMILLE

Je la connais ?

EMMA

Chez Eugène…

CAMILLE

Le salaud, il l’emmène dans nos endroits !

EMMA

Eh oui, tu la connais, c’est Katia du service juridique.

CAMILLE

La salope, j’ai toujours pensé qu’elle lui tournait autour. Il n’a pas perdu de temps pour se recaser !

PAULINE

En fait, il paraît qu’il la voyait déjà quand vous étiez ensemble…

CAMILLE

Ok… je crois que j’ai besoin d’encaisser la nouvelle.

EMMA

Tu veux qu’on s’appelle ?

CAMILLE

Je préfère être seule.

EMMA

On est là, tu sais…

CAMILLE

Merci.

Le sol venait de se dérober sous ses pieds. Non seulement, ses espoirs de réconciliation étaient réduits tout à coup à néant mais en plus elle apprenait qu’elle avait été trompée. À la douleur s’ajoutait l’humiliation. Ils avaient bien dû rire d’elle. Elle revoyait Katia et ses grands airs, elle n’avait jamais pu la supporter, maintenant elle comprenait pourquoi. Ça s’appelle l’intuition féminine. Katia était de ces filles toujours dans la séduction, devant un beau parti comme Thibaut elle avait dû mettre le paquet. Elle la détestait. Elle les détestait. Son monde s’écroulait pour la deuxième fois et elle était loin de chez elle, loin de tout. Elle se demanda ce qu’elle avait fait pour que sa vie vire ainsi au cauchemar. Il y a peu de temps encore, elle avait tout pour être heureuse, enfin si on faisait abstraction du fait qu’ils étaient trois dans son ménage ! Elle n’avait soudain plus de cap et elle ne voyait plus le bout du tunnel. Elle se demanda même s’il en existait un. Alors, elle fit la seule chose qu’il lui restait à faire, elle ouvrit les vannes et laissa sortir toutes ces larmes qui la submergeaient. Lorsqu’elle se réveilla, le lendemain matin, elle était allongée sur le tapis du salon, sa tête était lourde et elle avait l’impression qu’un semi-remorque lui était passé sur le corps. La réalité ne mit que quelques secondes à la rattraper. Thibaut + Katia = néant et retour à la case Fuschdorf. Elle sentit une chape de plomb s’abattre sur ses épaules. Comment allait-elle faire pour se relever cette fois-ci ? Elle passa la matinée à enchaîner les cafés, naviguant entre le fauteuil et le canapé tout en réfléchissant à son triste sort. Les filles lui avaient envoyé plusieurs messages mais elle avait gentiment décliné leur proposition de s’appeler, promettant de leur faire signe très vite. Elle devait d’abord digérer l’information. Leur aide serait précieuse après, pour la suite du processus. La sonnerie de la porte d’entrée la tira de sa léthargie. Elle se demanda qui cela pouvait bien être, étant donné qu’elle ne connaissait personne dans ce pays de malheur. Elle se leva avec difficulté et jeta un regard à son reflet dans le miroir, ses yeux rougis donnaient immédiatement le ton. Elle fut tentée de ne pas ouvrir, après tout elle n’était pas forcément chez elle mais en regardant dans le judas, elle vit que c’était Rosa. Elle avait peut-être besoin de quelque chose alors, sans réfléchir, Camille ouvrit la porte, oubliant qu’elle était encore en pyjama à midi.

— Bonjour Camille, je suis désolée de vous déranger, s’excusa Rosa qui remarqua immédiatement que sa jeune voisine n’allait pas bien.

— Ce n’est rien…

— Je voulais vous demander si vous aviez prévu de faire des courses aujourd’hui parce qu’avec ce temps, je ne me sens pas trop de sortir mais je devine que ça ne doit pas être au programme… Je peux faire quelque chose pour vous ?

— Envoyer deux personnes en enfer ?

— Ça, je ne sais pas faire, en revanche écouter, je peux. Et en plus, j’ai tout mon temps.

— J’ai peur que ce soit une histoire tristement banale…

— Dans la mesure où ça devient la vôtre, ça ne l’est plus, ma petite…

Elles s’installèrent sur le canapé et Camille lui raconta toute l’histoire. Comment elle avait rencontré Thibaut deux ans plus tôt sur son lieu de travail ; le coup de foudre et le premier baiser trois semaines plus tard à la fête de Noël d’Altea ; les petits week-ends en amoureux ; les déclarations enflammées et les promesses d’avenir. Bien que ses amies lui reprochaient son manque de fantaisie, Camille était convaincue qu’il était l’homme de sa vie, le père de ses futurs enfants. Il était « son ange » et elle « sa fraisouille », comme il aimait l’appeler. En y réfléchissant, dès le départ, il y avait clairement un déséquilibre. Même s’il aimait bien les fraises, il fallait sans doute déjà y voir un signe. Au moment fatidique du dîner, elle se mit à pleurer. Rosa ne l’interrompit pas, la laissant finir son récit jusqu’à la liaison fatale.

— Voilà, vous savez tout.

— Ma pauvre Camille, je suis peinée pour vous, mais je vais vous parler franchement, ça vous fera gagner un temps précieux. Ce n’était pas le bon !

— Je crois que j’en suis arrivée à peu près à la même conclusion.

— Et ça veut dire aussi que cet homme-là ne vaut pas la peine que vous pleuriez pour lui.

— Vous avez sans doute raison mais j’ai passé ces deux dernières années avec lui, alors c’est tout mon monde qui vient de s’écrouler.

— Croyez-en mon expérience, lui ne doit pas être en train de se lamenter sur la peine qu’il vous a faite. Il doit être en train de promettre monts et merveilles à cette chipie qui vous l’a volé !

Le terme fit sourire Camille. Elle aurait plutôt dit « pétasse » mais elle aima cette expression désuète dans la bouche de sa voisine. Elle aima beaucoup moins le reste de la phrase cependant Rosa avait très probablement là aussi raison.

— Camille, vous êtes seule ici, il ne faut pas vous laisser aller à un chagrin qui ne le mérite pas. Il faut vous ressaisir autrement, vous allez nous faire une dépression.

— Déjà que je n’en suis pas loin…

— Vous ne vous plaisez pas ici ?

— Eh bien, si je devais résumer, je dirais qu’entre la Suisse et moi ce n’est pas un coup de foudre…

— À ce point ?

— Comme vous l’avez compris, je ne suis pas venue par choix mais pour fuir. Je ne connaissais pas votre pays et, pardonnez-moi l’expression, l’immersion est assez « brutale ».

Camille, d’ordinaire réservée sur sa vie personnelle, se confia pour la deuxième fois de la journée à cette femme d’une autre génération qu’elle connaissait à peine. Il faut croire que la solitude en terre inconnue bouleverse les habitudes et fait baisser les boucliers. Elle évoqua l’atmosphère pesante au bureau, ses collègues, ce maudit brouillard qui ne se levait jamais et, pour finir, cette langue incompréhensible. Lorsqu’elle eut terminé, Rosa sourit mais il ne s’agissait pas d’un sourire moqueur, plutôt un sourire compatissant.

— Pour le brouillard, je ne peux pas faire grand-chose mais pour le reste, je peux peut-être vous donner quelques conseils. Au premier abord, on peut trouver les gens fermés ici… et peut-être même au second, mais certains sont plus ouverts que d’autres…

— Je ne les ai pas encore rencontrés.

— Ça va venir, faites-moi confiance. Les gens ont tendance à se méfier des étrangers mais si vous montrez quelques signes d’intégration, vous verrez des portes s’ouvrir. Quant au suisse allemand, j’admets que ça puisse paraître violent pour une oreille non aguerrie et je ne vais pas vous conseiller de vous y mettre, à moins que vous n’ayez prévu de vous installer définitivement dans notre cher pays. En revanche, prenez quelques cours d’allemand pour vous remettre à niveau, vous vous en sortirez très bien ainsi.

— Vous croyez ?

— J’en suis certaine.

— Merci, Rosa, de m’avoir écoutée.

— Arrêtez de me remercier. Je passerai dans la semaine prendre de vos nouvelles et d’ici là, prenez soin de vous.

— Je vais essayer.

En refermant la porte, Camille songea que rencontrer Rosa était la meilleure chose qui lui était arrivée à Fuchsdorf. Se confier lui avait fait beaucoup de bien. Elle était encore loin d’être guérie mais elle se sentait allégée d’un poids et elle n’avait plus envie de pleurer, c’était déjà un sacré progrès. Elle était d’accord sur le principe, il fallait tourner la page, elle avait perdu assez de temps avec ce menteur, lâche et petit – il venait sacrément de dégringoler de son piédestal – mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Même si elle avait clamé haut et fort ces dernières semaines qu’elle voulait démarrer une nouvelle vie, elle avait surtout espéré que Thibaut revienne et, avec lui, l’éventualité d’un retour en France. Aujourd’hui, il fallait qu’elle se rende à l’évidence, Thibaut ne reviendrait pas et son séjour « de l’autre côté du mur » (cette langue hostile et ses collègues étaient presque aussi effrayants que les marcheurs blancs) serait vraisemblablement plus long que prévu. Mais elle réfléchirait à tout cela plus tard, pour le moment elle voulait juste oublier. Elle passa le reste de la journée à regarder des séries et finit par s’endormir sur le canapé. Et ce fut à peu près le même programme le dimanche. Elle fit néanmoins une courte pause en fin d’après-midi pour prendre une douche, elle avait promis à Rosa de prendre soin d’elle et l’hygiène était la règle de base. Elle réenfila aussitôt sa combinaison-pyjama lapin. Elle était si confortable et réconfortante, pile ce dont elle avait besoin. Elle se hâta de regagner le canapé mais, au moment de se glisser sous le plaid, elle eut un éclair de lucidité. Elle était arrivée à bout de son stock de culottes et de chaussettes. Elle n’avait nullement envie de sortir avec cette tête, pourtant elle n’avait pas le choix. Camille avait malgré elle goûté aux joies de la laverie collective, véritable institution suisse. Son appartement, à l’instar de ceux de ses voisins, n’était pas équipé pour recevoir un lave-linge. Il n’y avait ni place, ni branchement. Une grande salle au sous-sol équipée de machines, de fils et d’une soufflerie était entièrement dédiée à ce sport national. Au vingt et unième siècle, qui l’eût cru ? En outre, il s’agissait d’une activité hautement réglementée pour laquelle une inscription préalable était nécessaire. Par chance, le créneau était libre alors Camille lança sa lessive et redescendit une heure plus tard, agacée de devoir à nouveau interrompre sa série. Son existence était vraiment pathétique ! À trente-deux ans, elle se retrouvait au sous-sol un dimanche après-midi à étendre une lessive en écoutant une playlist pour femmes larguées. On était bien loin des fins de week-end réconfortantes chez Nino. Perdue dans ses pensées, elle était en train de reprendre de façon plus ou moins aléatoire le refrain de My Heart Will Go On quand elle se retourna, brandissant une culotte à la main, et se retrouva nez à nez avec un inconnu. Elle ne put se retenir de pousser un cri. Un homme se tenait appuyé dans l’encadrement de la porte et il semblait se délecter du spectacle comme son petit sourire l’indiquait. « Laver son linge sale en public » devint brusquement bien plus qu’une expression. Elle ne l’avait jamais vu auparavant. Grand, brun, des cheveux courts coiffés en arrière, il portait une barbe de trois jours et avait des yeux noirs qui semblaient passer Camille aux rayons X. Elle eut la désagréable sensation de se retrouver nue malgré son épaisse combinaison. Il devait avoir la trentaine, dans la confusion, elle s’adressa à lui en français.

— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle un peu trop sèchement, vexée d’être ainsi prise en flagrant délit de faiblesse.

— Bonsoir à vous aussi. Je viens chercher ceci, dit-il dans un français impeccable en désignant une petite couverture étendue sur le fil.

— Cette couverture est à vous ? interrogea Camille perplexe. Vous n’avez pourtant pas le style Laura Ashley.

Cette remarque le fit sourire.

— Non, je suis un ami de Rosa, elle m’a demandé de venir la chercher pour lui éviter un énième aller-retour dans les escaliers. Et vous, vous devez être la Française ?

C’est une impression ou j’ai cru entendre une pointe d’ironie dans sa question ?

— Oui et la Française, comme vous dites, a un prénom, elle s’appelle Camille.

— Elle semble avoir du caractère aussi, commenta-t-il amusé.

Elle ne le connaissait pas mais ce mec l’énervait déjà. Elle ne souhaitait qu’une chose, qu’il prenne la couverture et déguerpisse au plus vite. Ce qu’il finit par faire, ne se privant pas au passage pour reluquer sa lingerie.

— Ben voyons, ne vous gênez pas pour regarder mes culottes !

— Ah pardon, c’est à vous ? J’ai pensé que c’était à votre grand-mère !

Non, mais il se fout de moi en plus.

— Remarquez, quand je vois votre pyjama, ça ne m’étonne pas…

— Qu’est-ce qu’il a mon pyjama ? demanda Camille, piquée au vif.

— Rien. Pour info, le carnaval est dans une semaine.

Carnaval, non mais n’importe quoi. C’est super à la mode ! À ne pas porter pour une soirée en amoureux mais je ne suis pas folle, Thibaut n’a jamais vu Pilou. Bon, ok, j’ai donné un nom à mon pyjama, je suis peut-être un peu folle.

— Et vous, vous êtes déguisé en mec désagréable, c’est ça ? Ça vous va super bien ! Ah non, je me trompe, c’est votre état normal !

— Aïe. Vous êtes vexée ?

— Pas du tout. Je me contrefiche de ce que vous pensez de mon pyjama. Et puis à 18 heures un dimanche, je ne m’attendais pas à croiser quelqu’un à la laverie !

— Si vous vous justifiez, c’est que vous en avez quelque chose à faire…

Grrr… Il m’énerve !

— Rosa doit attendre sa couverture, vous devriez remonter.

— Oui, vous avez raison. Camille, j’ai été enchanté…

— Pas moi.

— Ah, j’oubliais…

— Quoi ?

— On peut toucher ?

— Toucher quoi ?

— Votre pompon ? Finalement, ça ne vous va pas si mal le déguisement de Bunny…

— Vous êtes un grand malade, vous !

Je peine à croire que ce soit un ami de Rosa, il est tellement antipathique ! Et qu’est-ce qu’elles ont, mes culottes ?

 

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