A l'heure suisse (French Edition)

Charlotte Léman · Chapitre 7 sur 10

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A l'heure suisse (French Edition)

En mai, fais ce qu’il te plaît

Chapitre 7

En mai, fais ce qu’il te plaît

 

Comme promis, Nils était revenu le dimanche en fin d’après-midi, ils étaient sortis faire une balade pour profiter de la nature qui se réveillait après les longs mois d’hiver. Les arbres étaient verdoyants, les fleurs sauvages parsemaient les prairies, les oiseaux chantaient à tue-tête, même les papillons étaient de retour. Ceux au creux du ventre de Camille étaient toujours là eux aussi. Elle se sentait bien avec lui, main dans la main. Ils apprenaient à se connaître. Il lui avait parlé de son enfance heureuse ici en Suisse avec ses amis qu’elle connaissait pour la plupart, de son job qui l’obligeait à voyager souvent et de sa passion pour les sports extrêmes. Elle lui avait raconté ses étés en Bretagne, les quatre cents coups avec Emma et Pauline, et quand il l’avait interrogée sur son travail elle s’était confiée sur ses collègues et l’ambiance pesante au bureau. Elle n’avait rien dit au sujet de Thibaut, elle n’avait aucune envie de parler de lui, de gâcher le moment. Ensuite, ils étaient rentrés, ils avaient fait l’amour, discuté encore un peu puis il était rentré chez lui, il partait en déplacement dans le Tessin tôt le lendemain matin. Si on lui avait dit il y a quatre mois qu’elle serait heureuse ici, qu’elle tournerait la page « Thibaut » si facilement, elle n’y aurait pas cru. Dans quelques heures, Nils serait de retour, elle était impatiente. Elle n’avait pas arrêté de penser à lui pendant ces deux jours. Elle était pire qu’une adolescente mais c’était si bon. Aujourd’hui, même le combo chaussettes de sport + claquettes d’Urs n’était pas parvenu à entamer sa bonne humeur. Tout lui passait au-dessus de la tête. Mais en parcourant distraitement sa boîte mail, un nom attira son attention et une désagréable impression s’empara d’elle.

thibaut.vanier@altea.com to camille.moreau@altea.com

Bonjour Camille, j’espère que tu vas bien. Je me doute que tu as reçu la nouvelle par le circuit officiel mais je tenais à te le confirmer personnellement. Je me réjouis à la perspective de collaborer à nouveau avec toi. À très bientôt. Thib’

Un choc. Un coup de massue. Un coup de poignard aussi. Il lui écrivait comme si de rien n’était pour la première fois depuis leur rupture. Comme si leur histoire n’avait jamais existé. Il jouait la carte de l’amitié, de la complicité même. Il espérait probablement l’amadouer pour qu’elle ne fasse pas de vagues, qu’elle ne vienne pas ternir l’image du nouveau directeur. Ça, il fallait y penser avant, « Thib’» ! Et il imaginait sans doute qu’elle ignorait pour Katia. Erreur, grossière erreur. Elle sentit la colère monter, cependant hors de question de régler ses comptes par email, ce serait trop puéril, non professionnel. Et puis, les informaticiens de la boîte se régaleraient. Elle aurait sa vengeance mais pas aujourd’hui. Comme le chantait Lio « la vengeance est un plat qui se mange froid » et elle se promit de lui faire goûter un jour. En attendant, elle allait se comporter dignement et professionnellement aussi. Il fallait trouver une réponse… Au bout de quarante-cinq minutes et presque autant d’essais, elle avait enfin son texte.

camille.moreau@altea.com to thibaut.vanier@altea.com

Bonjour Thibaut, je vais bien merci. Félicitations pour cette promotion. Je ne doute pas que tu sauras te montrer à la hauteur de cette nouvelle mission. Bonne fin de journée. Camille

On pouvait difficilement faire plus impersonnel. Camille décida qu’elle en avait assez fait pour la journée et quitta le bureau sous le regard réprobateur de Claudia. Elle n’avait qu’à la dénoncer si ça lui chantait mais vu qu’elle était dans les petits papiers de Hans en ce moment, peu de chance qu’il lui donne un blâme. Ce message l’avait secouée plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle pensait ce dossier classé et voilà que Thibaut continuait de lui pourrir la vie à des centaines de kilomètres. Elle passa au restaurant japonais chercher des sushis et une bouteille de vin chez le caviste. En arrivant chez elle, elle reconnut le 4x4 de Nils garé sur le parking. Il était déjà là. Cette pensée lui redonna le sourire. Il était probablement passé voir Rosa en attendant son retour, elle en profita pour se mettre à l’aise. Lorsqu’il sonna à la porte, elle était fin prête.

— Salut.

— Salut, répondit Nils en l’enlaçant pour l’attirer à lui et l’embrasser.

— Alors quel temps fait-il du côté de la frontière italienne ?

— Là-bas, c’est déjà l’été.

— C’est injuste…

— La prochaine fois, je t’emmène dans mes valises.

— Attention, je vais prendre ça pour une promesse.

— Pourquoi pas. Et toi, comment s’est passée ta journée ?

Ce rappel à la réalité fit quelque peu retomber l’euphorie des retrouvailles avec Nils.

— Ça va, répondit-elle sur un ton peu convaincant. Tu nous ouvres la bouteille de vin ?

Malgré la présence de Nils, Camille avait du mal à se détendre. Elle était préoccupée par ce message de Thibaut et, plus généralement, par sa nomination et ce qu’elle impliquait. Nils lui apporta son verre de vin, profitant de l’occasion pour lui déposer un baiser dans le cou, puis alla s’installer dans le fauteuil.

— Encore tes affreux collègues ?

— Pardon ?

— Je vois bien que tu es ailleurs…

Inutile de mentir, je n’en ai pas envie de toute façon.

— Effectivement, il y a quelque chose qui me travaille... Tu te rappelles mon ex ?

— Oui…

— Eh bien, il a eu une promo, une belle promo même.

— Oui…, poursuivit Nils qui ne voyait manifestement pas le problème.

— Il est maintenant mon big boss.

— Je vois…

— Même s’il reste basé à Paris, on sera amenés à être en contact. Il m’a d’ailleurs écrit aujourd’hui…

— Il voulait quoi ?

Camille remarqua que Nils avait tiqué à l’évocation du retour de son ex dans le paysage. Une petite marque de jalousie qui lui plut.

— Rien de particulier, tâter le terrain, j’imagine. C’est juste que la perspective de devoir bosser avec lui ne m’enchante pas le moins du monde.

— Je comprends. Dis-toi qu’il est loin et que ce ne sera l’affaire que de quelques mails et si ça peut te soulager, je te propose d’y répondre à ta place !

Elle sourit à cette proposition tentante bien que saugrenue.

— Je sais ce qu’il te faut…

Nils s’approcha d’elle avec des intentions on ne peut plus claires. Il lui enleva son verre des mains et entreprit de lui ôter son tee-shirt. Plus efficace que tous les antidépresseurs, elle oublia ses soucis sur-le-champ.

 

*

Camille n’avait pas osé éprouver davantage la jalousie de Nils en évoquant le cas Markus et les complications que cela engendrait pour son retour en classe. Son attitude puérile de se jeter dans les bras du premier venu lui aurait sans doute déplu. Elle avait réfléchi et en était arrivée à la conclusion qu’elle retournerait en classe cette semaine. Après tout, elle avait payé et puis il ne restait plus que trois cours. Lorsqu’elle arriva dans la salle le jeudi soir, elle n’était plus si sûre. Elle ne savait pas trop comment se comporter avec Markus et surtout comment lui se comporterait avec elle. Heureusement, Alexandra était déjà là. Elle se dirigea directement vers sa camarade, prenant bien soin d’éviter Markus, et ce n’est que lorsqu’il prit la parole qu’elle fut obligée de le regarder. Il avait l’air normal, c’est-à-dire qu’il ne semblait pas gêné ou hostile à sa présence. Elle se détendit un peu. Elle remarqua pourtant assez rapidement qu’il y avait du changement et sans qu’elle n’ait besoin de demander, Alexandra confirma ses soupçons.

— Tu as manqué des trucs la semaine dernière. Contre toute attente, le prof a commencé à répondre aux œillades de la fille au pair qui est sans aucun doute totalement in love.

— Je vois ça. Elle devrait faire attention…

— Elle est majeure…

— Oui mais quand même, il a au moins quinze ans de plus qu’elle…

— Tu es vieux jeu, Camille !

— Ça se voit que ce mec est un chaud qui veut juste tirer son coup alors qu’Emilia est amoureuse.

— Probable…

— Sûr même. Écoute, tu ne te fous pas de moi mais la semaine dernière je suis allée prendre un verre avec lui…

— Quoi ? demanda Alexandra beaucoup trop fort.

— Bravo, tout le monde nous regarde maintenant !

— Petite cachotière, tu fantasmes sur Markus…

— Mais non, pas du tout. Il m’a invitée à aller voir un match de hockey, je n’ai pas vu son message et au moment de lui répondre, pour m’excuser je voulais rendre un mec jaloux, du coup ça m’a semblé une bonne idée de lui proposer de prendre un verre.

— Et comment s’est passé ce rendez-vous clandestin ?

— C’était catastrophique. Ce type est en fait un gros mégalo imbu de sa personne. Pour résumer, quand j’ai repoussé ses avances, il m’a dit qu’il m’avait invitée par pitié.

— Tu parles, vu tous les regards qu’il te lance depuis des semaines…

— Bref, je suis sûre qu’il flirte avec Emilia pour sauver ce qu’il peut de son ego !

— Pas cool.

— Non pas cool, c’est pour ça que je vais aller la prévenir.

Markus l’avait superbement ignorée pendant les deux heures, ce qui l’arrangeait bien. À la fin du cours, elle alla demander à Emilia si elle pouvait lui parler. Cette dernière lui répondit qu’elle était pressée en jetant un regard à l’intention de Markus. Ces deux-là avaient manifestement des projets pour la soirée. Devant l’insistance de Camille, elle finit par accepter.

— Emilia, je ne sais pas trop comment te le dire mais… je crois qu’il se passe quelque chose entre Markus et toi ?

— Je ne vois pas en quoi ça te regarde ! répondit la jeune fille au pair hautaine.

Si tu le prends comme ça, ma petite, je te laisse te débrouiller avec l’autre psychopathe !

— Il m’a moi aussi sorti le grand jeu la semaine dernière et comme j’ai refusé ses avances, maintenant c’est ton tour. Ce n’est pas quelqu’un de sérieux.

— Tu dis ça parce que tu es jalouse !

Euh, on va mettre ça sur le compte de l’ignorance de la jeunesse. Certains mecs ne sont pas fréquentables, tu devrais t’y faire dès maintenant !

— Non pas du tout, Emilia, je t’assure. Markus ne m’intéresse pas, je suis déjà avec quelqu’un et…

— Il m’avait bien prévenue que ses élèves lui tournaient autour…

Je vois que monsieur sert le même discours bien rôdé à toutes les nanas…

— Tu es jalouse parce qu’il préfère les jeunes ! finit-elle par lâcher avant de tourner les talons pour retourner dans la salle de classe retrouver son professeur préféré.

Je ne peux plus rien pour elle ! Et en ce qui me concerne c’est décidé, j’arrête les cours d’allemand. De toute façon, j’ai mon professeur particulier maintenant !

 

*

Ce soir, Camille allait chez Nils pour la première fois. Il habitait le village d’Oberikon, à deux kilomètres au nord de Fuchsdorf. Son chalet était situé à la sortie du bourg, à la lisère de la forêt. Ici, des constructions ultra-modernes côtoyaient d’authentiques chalets en bois et étrangement le résultat était harmonieux. En regardant les villas alentour, Camille songea que ses voisins ne devaient pas être dans le besoin. Le chalet de Nils était d’apparence plus modeste vu de l’extérieur, cependant il ne manquait pas de charme. Il l’attendait sur le perron en jean, tee-shirt et barbe de trois jours. Elle le trouva toujours aussi craquant. Après un tendre baiser, il la fit entrer.

— Je te fais visiter ?

— Avec plaisir…

— Voici ma pièce préférée…

Elle se rappela les paroles de Rosa disant qu’il avait retapé le chalet lui-même. Aucun doute, il était doué. Il s’agissait d’une grande pièce de vie avec vue sur la forêt, elle n’eut pas de mal à comprendre pourquoi il l’affectionnait tant. Il y avait d’un côté le coin repas avec une belle cuisine équipée, un îlot central avec deux chaises hautes – c’était sans doute ici qu’il prenait son petit-déjeuner – et un peu à l’écart une grande table en bois avec des chaises dépareillées. Elle trouva l’idée très originale, elle qui était plutôt du genre « carré » devrait peut-être s’inspirer de la fantaisie de son nouvel amoureux. À l’autre extrémité, il y avait le coin salon avec un grand canapé en velours bleu pétrole, deux fauteuils en cuir design et bien sûr, comme dans tout chalet qui se respecte, une cheminée. Le mobilier moderne s’accordait parfaitement avec le côté rustique de la construction. Camille se voyait déjà bouquiner dans le fauteuil près de la fenêtre, une tasse de thé posée sur le guéridon. Doucement, ils n’étaient ensemble que depuis une semaine.

— J’adore. Et cette vue…

— C’est ce qui m’a décidé à acheter le chalet. Avant, il y avait un mur ici qui séparait la pièce en deux, je l’ai abattu, j’avais envie d’un grand espace convivial.

— C’est très réussi. Rosa m’a dit que tu avais tout refait tout seul.

— Oui, enfin avec l’aide de quelques potes quand même. J’ignore ce qu’elle t’a raconté d’autre sur moi, votre complicité me fait un peu peur, plaisanta Nils.

— Tu as bien raison…

Il lui fit visiter le reste de la maison. L’espace nuit au premier étage avec les chambres au nombre de trois, dont la sienne une suite parentale avec sa salle de bains, et au dernier étage ce qu’il appela sa salle de jeux. Il y avait un grand billard, elle imaginait sans mal les soirées avec Lenz, Peter, Lior et… Monika. À cette pensée, elle eut un petit pincement au cœur. Elle n’aimait pas l’idée qu’elle puisse connaître cet endroit. Son endroit. Il y avait également quelques appareils qu’elle avait déjà vu dans des salles de sport, c’était sans doute ici qu’il entretenait sa silhouette de rêve. Et enfin, monsieur ne se refusait rien, un petit sauna. Elle aimerait bien le tester avec lui mais ça serait pour plus tard, il lui proposa de redescendre prendre un verre.

— Alors ta semaine ?

— Je suis ravie qu’elle se termine.

— C’est pareil pour moi. J’adore mon job mais j’en ai parfois marre d’être toujours sur la route.

— Je te comprends, avec une maison comme la tienne je n’aurais pas envie de partir non plus.

— Pas de nouvelles de ton ex ? demanda Nils d’un air faussement détaché.

— Non. Finalement nos échanges se limiteront peut-être à sa signature en bas des mémos internes et je crois que je pourrais faire avec ça…

— Tant mieux… Et comment se passent tes cours d’allemand ?

Joker ?

— J’ai arrêté…

— Ah bon, pourquoi ?

Je suis bilingue maintenant. Pas crédible. Surtout avec lui, il va très vite se rendre compte de la supercherie.

— Il y a certaines personnes qui ralentissent le groupe… du coup j’ai l’impression de stagner.

Un petit mensonge vaut parfois mieux qu’une grosse explication.

— Ah oui ? C’est dommage… Tu ne peux pas demander à changer de niveau ?

— De toute façon, il ne me restait plus que trois cours… Et puis, on n’aura qu’à parler allemand tous les deux de temps en temps.

— Excellente idée. On commence jetzt ?

Pourquoi je sens que je vais regretter ?

— On n’est pas pressés non plus, répondit Camille avec un sourire charmeur.

— Toi, tu sais comment obtenir ce que tu veux… Passons pour cette fois, plaisanta Nils. Au fait, on prévoit d’aller au chalet avec les copains le week-end prochain, ça te dit ?

Camille se sentit flattée qu’il l’intègre aussi facilement à son groupe d’amis, toutefois elle n’était pas spécialement emballée à l’idée de passer tout le week-end avec eux, une soirée aurait suffi. Avant d’apprendre à connaître ses copains, elle aimerait apprendre à mieux le connaître lui. En outre, la dernière fois le chalet ne lui avait pas vraiment porté chance. Et puis surtout, elle n’avait aucune envie de revoir Monika. Cependant, elle n’osa rien dire de peur de passer pour une fille exclusive. En général, ça fait fuir les hommes et Nils semblait tenir plus que tout à sa liberté.

— Oui, avec plaisir. Tes copains sont vraiment cool et l’endroit est magnifique…

J’espère qu’il va dire quelque chose au sujet de la mythomane de service ?

— Super. On mange ?

Apparemment non…

 

*

Les échanges sur le group « OrientExpress » s’étaient intensifiés ces derniers jours. Même à distance, les filles ne voulaient rien manquer de ce qui s’annonçait être le feuilleton de l’été. Du côté de Paris, les choses bougeaient aussi. Emma avait officiellement un petit ami. Bastien, le gentil collègue, avait réussi avec succès toutes les épreuves de sélection et le premier pot avait donné lieu à un deuxième suivi d’un premier baiser, d’une première nuit et de nombreuses autres. En revanche, Jonathan, le sex friend de Pauline, n’avait pas prolongé son CDD. Devant ses propositions bien trop décentes d’aller au cinéma ou de se faire un restaurant, il avait senti que « les choses devenaient trop sérieuses » et avait préféré mettre un terme à leur relation prétendant qu’il n’était pas prêt à s’engager avec quelqu’un. Camille avait du mal à percevoir le degré d’investissement dans un ticket de ciné à neuf euros, toutefois leur rapport était probablement basé exclusivement sur le sexe et peut-être ne préférait-il pas lui donner de faux espoirs en acceptant d’être vu avec elle ailleurs que dans une chambre à coucher. Même si Pauline essayait de garder la face en prétendant que c’était le jeu, Emma et Camille savaient bien qu’elle avait des sentiments pour lui et qu’elle morflait.

« OrientExpress »

EMMA

Alors quoi de neuf du côté de La petite maison dans la prairie ?

CAMILLE

Météo au beau fixe.

PAULINE

Quand est-ce que tu viens nous rendre une petite visite ?

CAMILLE

Pas tout de suite…

PAULINE

Le berger suisse va finir par nous enlever notre Camille !

CAMILLE

J’aimerais profiter un peu de lui et puis le week-end prochain on est au chalet…

EMMA

Tous les deux ?

CAMILLE

Non, tout le groupe…

PAULINE

Y compris cette Monika ?

CAMILLE

Oui je pense, même s’il n’a rien dit…

EMMA

Et tu vas gérer comment ?

CAMILLE

J’avoue que je n’en ai aucune idée. J’appréhende même…

PAULINE

C’est à lui de mettre les choses au clair avec elle !

CAMILLE

C’est ce que j’espère… Et toi comment vas-tu ?

PAULINE

Justement s’il a un beau pote célibataire…

CAMILLE

Je sais que c’est dur pour toi…

PAULINE

Ça va aller… et puis t’inquiète, Emma s’occupe de moi. Je suis même invitée à prendre un pot jeudi avec le fameux Bastien. J’espère qu’ils ne vont pas passer la soirée à se léchouiller devant moi !

EMMA

Je te rappelle que je suis là…

PAULINE

Je plaisante, merci ma belle.

EMMA

Camille, ne t’inquiète pas, on va faire un plan d’attaque pour le week-end prochain.

CAMILLE

Merci les filles. Je savais que je pouvais compter sur vous. Et promis Pauline, j’ouvre l’œil, comme ça tu viendras t’installer ici avec moi.

PAULINE

Euh, ne t’emballe pas trop quand même ;)

 

*

Cette fois-ci, la configuration était différente. Nils était passé prendre Camille chez elle et il la conduisait au chalet. Elle n’avait pas à se soucier de la route sinueuse ou d’arriver la dernière alors que tous les autres seraient déjà installés sur la terrasse une bière à la main. En regardant la forêt défiler par la fenêtre, elle songea que beaucoup de choses avaient changé depuis la dernière fois. Elle était désormais avec lui. Elle ne put s’empêcher de sourire. Bien sûr, elle appréhendait les retrouvailles avec sa rivale, Nils n’avait toujours pas abordé le sujet mais il serait à ses côtés. Il la coupa dans ses réflexions.

— Je trouve Rosa plutôt en forme ces temps-ci…

— Oui moi aussi, elle m’épate à son âge.

— Tu sais qu’elle va fêter ses soixante-quinze ans en juillet ?

— Ah non, je l’ignorais. Il faudrait qu’on organise quelque chose…

— Très bonne idée. Vous vous entendez bien toutes les deux ?

— Oui, elle m’a beaucoup aidée à mon arrivée à Fuchsdorf. Ça peut paraître fou mais elle est un peu ma confidente ici.

— J’espère que tu ne lui parles pas de ce qui se passe entre nous sous la couette ! plaisanta Nils.

— Tu veux dire du fait que tu es un très bon amant ?

— Je note le compliment, dit Nils manifestement flatté.

— Non, rassure-toi, j’évite les détails croustillants !

— Je crois que mon père va déjeuner chez elle dimanche… ça fait un moment que ça n’était pas arrivé.

Elle ne m’a rien dit, la cachotière…

— Elle l’a appelé hier, il était tout content.

C’est plutôt bon signe…

Camille avait bien envie de partager ce petit secret avec Nils mais elle ne pouvait pas. Déjà, elle ne voulait pas trahir la confiance de Rosa et aussi le sujet était délicat vis-à-vis de sa maman, elle ne savait pas comment il prendrait la chose. Probablement bien mais ce n’était pas à elle de lui dire et au demeurant il n’y avait rien de concret pour le moment. Le trajet passa bien plus rapidement en compagnie de Nils. Camille fut presque déçue d’arriver, elle aurait voulu le garder encore un petit peu pour elle toute seule. Mais tout espoir n’était pas perdu, ils étaient les premiers. Nils commença par ouvrir les volets et les fenêtres pour aérer le chalet resté fermé depuis trois semaines, Camille l’aida puis ils installèrent leurs affaires dans la chambre de Nils. Une nouvelle fois, elle ne put s’empêcher de noter l’évolution, elle dormait désormais dans son lit. Il proposa ensuite de descendre attendre les autres sur la terrasse. Peter et Lenz arrivèrent les premiers, les surprenant en flagrant délit de baiser langoureux. Au moins, les choses étaient claires. Camille se félicita que son nouveau statut soit rendu public même si elle comprit rapidement qu’ils étaient déjà au courant. Logique, elle-même n’avait pas tenu longtemps avant d’informer Pauline et Emma. Lior et Gaby arrivèrent peu de temps après, manifestement peu surpris de la revoir. Ce week-end s’annonçait bien meilleur que le précédent et plus encore lorsqu’elle constata que l’apéritif commençait alors que Monika n’était toujours pas là. Après tout, peut-être ne faisait-elle pas partie du programme ? Nils avait dû juger préférable de ne pas l’inviter au vu de son comportement déplacé. Elle accepta volontiers le verre de vin blanc que lui proposa Lenz et commença à se détendre. Il faisait particulièrement beau pour la mi-mai, elle était avec l’homme qui la faisait chavirer, dans un endroit de rêve, toutes les conditions étaient réunies pour un week-end parfait. Très vite, les garçons engagèrent la conversation sur le match de hockey du lendemain, apparemment d’un enjeu fondamental qui échappa à Camille. Heureusement, Gaby qui semblait porter autant d’intérêt qu’elle à ce sport lui proposa de s’installer un peu à l’écart. Elle ne se fit pas prier, un peu de présence féminine était la bienvenue et puis Camille se réjouissait à l’idée de passer un peu plus de temps avec cette fille pétillante qui lui avait fait bonne impression la première fois. Les amis de Nils semblaient occuper une place prépondérante dans sa vie, elle serait donc probablement amenée à les revoir souvent, ça ne serait que mieux si elle avait une copine dans le groupe. Gaby venait d’un canton voisin et avait rejoint la petite bande un an et demi plus tôt quand elle avait commencé à fréquenter Lior. Elle travaillait pour un laboratoire pharmaceutique, il y en avait pléthore dans la région et semblait aimer son job tout comme la vie en général. C’était une fille simple, sans chichis, Camille s’entendit immédiatement avec elle. Elles étaient tellement absorbées dans leur discussion que les garçons durent les interrompre pour les informer que le dîner était prêt. Nils profita de l’occasion pour déposer un baiser sur sa joue, la vie semblait douce et facile au chalet.

— Il fait un peu frais, je vais monter chercher mon gilet dans la chambre.

— Je serai bien monté avec toi mais j’ai peur qu’ils ne nous revoient plus de la soirée, lui murmura Nils à l’oreille.

— Ne me tente pas…

Au moment de redescendre, Camille se dit qu’elle n’aurait peut-être plus si belle occasion. Sa raison lui souffla que ce n’était pas bien mais sa curiosité l’emporta. Elle commença par ouvrir la grande armoire en bois et découvrit quelques habits. Cet endroit était un peu sa deuxième maison, il était logique qu’il y laisse des affaires. Elle remarqua un gros pull en laine noir, il devait être terriblement sexy dedans. Contrairement à ses collègues, Nils avait indéniablement du goût en matière vestimentaire et fort heureusement, même si elle n’était allée qu’une fois chez lui, elle n’avait à ce jour trouvé aucune trace de ces affreuses claquettes. Elle attrapa délicatement le pull et enfouit sa tête dedans. Il sentait son parfum. Elle s’autorisa encore un petit « shoot » de l’odeur de son amant et le reposa. Il n’y avait que les filles pour faire des trucs pareils. Dommage, les hommes ne savaient pas ce qu’ils manquaient ! Elle inspecta rapidement les tiroirs de la commode mais n’y trouva que quelques tee-shirts et des slips dans lesquels elle s’abstint de mettre son nez. Si Nils la surprenait ainsi, il pourrait prendre peur, à juste titre d’ailleurs. Elle sourit en imaginant la scène. En revenant sur la terrasse, sa bonne humeur retomba comme un soufflé raté. Camille n’aimait pas le soufflé. Elle l’aperçut, sautant au cou de Nils, une étreinte bien trop chaleureuse à son goût. Elle ne put s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Elle portait un jean blanc qui laissait clairement deviner un tanga en dentelle de la même couleur avec un top décolleté qui offrait une vue plongeante sur sa poitrine caramel. À cette époque de l’année, peu de chance que ce bronzage soit naturel, elle avait dû faire quelques UV. Camille aurait préféré que sa rivale soit moche, cela aurait rendu la chose plus facile. Monika fit le tour de l’assemblée, très à l’aise. Il fallait reconnaître qu’elle savait soigner ses entrées, on aurait dit une star de cinéma avec ses lunettes de soleil. Personne n’avait pensé à lui dire qu’il ne reviendrait pas avant le lendemain matin sur la terrasse ? C’était fichu pour le petit week-end tranquille, Camille sentit la colère monter. Et lorsqu’après avoir salué tout le monde, Monika entra dans le salon déposer ses affaires, passant à côté d’elle sans la saluer, elle crut qu’elle rêvait. Non, à la réflexion, c’était plutôt un cauchemar. Cette fille avait clairement un problème avec elle et la guerre était officiellement déclarée. Première étape, Camille devait marquer son territoire. Elle alla donc retrouver Nils et s’intégra l’air de rien à la conversation qu’il avait avec Lenz. Heureusement pour elle, ils n’étaient pas en train de parler de sport. Et lorsque la sangsue fut de retour, elle s’approcha encore un peu plus de Nils qui lui passa le bras derrière l’épaule. Elle jubila intérieurement. Toutefois, la bataille était loin d’être gagnée et encore moins la guerre puisque Monika s’avançait vers leur petit groupe.

— Nils, quelle bonne idée ce week-end ! J’aime toujours autant cette maison, depuis le temps que j’y viens, je m’y sens un peu comme chez moi.

Ben voyons ! Je vais très vite remédier à ça, ne t’inquiète pas.

— Oui, c’est un peu mon refuge ici. Quand j’étais petit, on y venait presque tous les vendredis soir avec mes parents…, répondit Nils songeur.

— Tu te rappelles la fois où ton père a trouvé notre collection de cloches ? interrogea Lenz amusé.

— Tu veux dire celles que nous avions volées sur les vaches de M. Gruntz ? Un peu que je me rappelle, j’ai été privé de sorties pendant un mois !

Ils éclatèrent tous de rire à l’exception de Camille qui se contenta de sourire. Elle se sentait exclue de la conversation. Pire, cette discussion lui signifiait encore un peu plus qu’elle ne faisait pas partie du groupe. Ils avaient un passé en commun, il y aurait toujours des souvenirs, des anecdotes auxquelles elle ne comprendrait rien, il faudrait faire avec.

— Et la fois où Marianne nous a surpris, à moitié nus, sur le canapé du salon ! Je n’en menais pas large le lendemain matin au petit-déjeuner…

La pique la frappa en plein cœur, c’était sans aucun doute le but. Même s’il y avait prescription depuis belle lurette, elle n’avait aucune envie d’entendre ça et encore moins de voir l’autre jubiler à l’évocation de cet épisode. Et puis, la connaissant, l’utilisation du prénom de la maman de Nils n’était pas anodine, elle voulait probablement signifier que « elle » l’avait connue. Bien sûr Camille avait envie de la gifler mais elle aurait eu le mauvais rôle. Monika était sournoise, elle cachait bien son petit jeu, personne n’avait remarqué qu’elle l’avait complètement snobée à son arrivée. Il fallait être plus intelligente qu’elle.

— Le dîner est en train de refroidir, il est temps de passer à table, coupa Gaby.

Camille aurait parié qu’elle l’avait fait exprès pour la tirer de ce mauvais pas, dans le doute, elle la remercia intérieurement. Tout le monde prit place autour de la table et Camille fut soulagée de voir que Gaby venait s’asseoir en face d’elle. Elle allait enfin pouvoir parler d’autre chose que du passé. Bien entendu, Nils était assis à ses côtés. Assez rapidement toutefois, Monika monopolisa la conversation. Camille apprit qu’elle travaillait dans une boîte de consulting et qu’elle dispensait des formations en leadership à des équipes de cadres stressés. À l’entendre, elle sauvait presque des vies. Elle se demanda ce que la petite bande pouvait bien trouver à cette fille présomptueuse qui ramenait tout à elle.

— Je rentre de Munich, c’est pour ça que je suis arrivée si tard aujourd’hui et lundi prochain je repars déjà pour Bruxelles. Je n’en peux plus !

Oui, enfin tu as quand même trouvé le temps de faire des UV…

— Tu es obligée d’y aller ? Il n’y a pas d’autres consultants ? demanda Peter manifestement intéressé par le sujet.

— Si, ricana Monika. Mais je suis la meilleure ! Les membres du board me mangent même dans la main…

Les cimetières sont peuplés de tas de gens indispensables.

— Et avec tout ce beau monde que tu côtoies, tu n’as toujours pas rencontré de mec ? demanda Lenz direct.

— Je suis sans cesse courtisée, invitée dans les meilleurs restaurants, un client m’a même proposé de m’emmener en week-end à Venise mais je ne suis pas trop « costard cravate ». Je m’ennuie vite. Je préfère les chalets à la montagne aux Ferrari, c’est mon côté nature, dit-elle avec un regard appuyé en direction de Nils.

Je suis la seule à remarquer qu’elle drague ouvertement mon mec ?

— Ça tombe bien, je suis célibataire, je viens de rompre avec mon hôtesse de l’air, lança Peter fier de lui.

— C’est aimable à toi mais je cherche quelqu’un d’un peu plus stable, qui ne change pas de petite amie chaque semaine !

Heureusement, la discussion sur l’incroyable Monika finit par s’essouffler pour finalement laisser un peu de place aux communs des mortels dont Camille faisait partie. Peter en profita pour l’interroger sur son travail et Camille fit rire l’assemblée en racontant quelques anecdotes sur ses collègues dont elle cherchait toujours « le mode d’emploi ». Bien entendu, sa petite popularité ne semblait pas plaire à Monika, probablement peu habituée à ce qu’on lui vole la vedette. Elle espérait sans doute que Camille s’avoue vaincue plus facilement ? C’était mal connaître les Françaises. À la fin du repas, Nils l’invita à le rejoindre sur le canapé et lorsqu’il passa son bras musclé derrière ses épaules elle eut envie de fermer les yeux et de savourer l’instant. Elle était indubitablement folle de cet homme. Au bout d’un moment, il s’approcha de son oreille.

— On est très bien ici mais j’ai d’autres projets pour ce soir…

— Quels genres de projets exactement ? demanda Camille joueuse.

— Le genre à te donner très chaud et te faire rougir.

— Le programme a l’air alléchant. Attention à ne pas me décevoir…, le provoqua Camille.

— Je vais vous faire regretter votre insolence, jeune fille !

— Je n’attends que ça !

Son petit jeu faisait apparemment effet puisque Nils se leva, la tirant par le bras pour l’obliger elle aussi à se lever et à le suivre.

— Camille est un peu fatiguée, on va monter se coucher, dit-il en s’adressant à tout le monde.

Camille ? Il ne manque pas de culot !

— À d’autres ! le charia Peter manifestement peu dupe.

— Que veux-tu, ça fait trois jours qu’on ne s’est pas vus ! plaisanta Nils, pas gêné le moins du monde.

Au moment de monter, Camille aperçut les yeux de Monika qui lui lançaient des éclairs. Elle avait gagné la première bataille, cependant elle ne perdit pas de temps à savourer cette petite victoire, elle avait des choses bien plus importantes à faire.

Cette fois-ci, Camille tenait mieux la cadence. Déjà, elle avait anticipé en prenant un petit-déjeuner complet afin d’éviter une fringale bien que la perspective d’être « secourue » par Nils soit tentante. Et puis, ses footings à Fuchsdorf commençaient à payer, ça se voyait même sur ses jambes plus fuselées. Elle s’en félicitait d’ailleurs aujourd’hui dans son petit short en jean. Elle marchait légèrement derrière le « peloton de tête » avec Gaby qui lui dressait la liste des choses à voir absolument dans les environs, certaines paraissant toutefois moins essentielles que d’autres à ses yeux, comme par exemple le grand rassemblement des yodleurs. Camille se demanda si elle était la seule à remarquer que Monika l’ignorait, cette dernière ne lui avait pas adressé un mot depuis la veille au soir. Non pas que ça la gênait. Elle décida de tâter le terrain discrètement auprès de Gaby.

— Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de parler avec Monika (une fois en fait et j’ai eu envie de la tuer) j’ai l’impression qu’elle n’est pas très… accessible ?

— Disons que Monika n’aime pas trop partager son petit fan club. C’est la seule fille de la bande, je pense qu’elle perçoit l’arrivée d’autres nanas comme de la concurrence. J’ai eu quelques difficultés avec elle au début et puis avec le temps, elle a fini par s’habituer à moi et me laisser une place.

— Je vois… et elle est sympa ?

Pure rhétorique. Je sais très bien que cette fille est tout sauf sympa !

— Elle est spéciale, il faut apprendre à la connaître. On s’entend bien quand on est tous ensemble mais on ne se voit pas en dehors. Je suppose qu’elle n’a pas été très accueillante avec toi ?

— Tu supposes bien.

— Pas étonnant. Tu arrives en territoire gardé !

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Même si je devine plus ou moins…

— Elle a toujours eu un faible pour Nils alors j’imagine qu’elle voit ton arrivée d’un mauvais œil.

— En gros, tu me conseilles quoi pour apaiser les choses ?

— De surveiller ton mec, dit Gaby en plaisantant.

Pas vraiment rassurant…

Malgré la menace fantôme qui planait sur son couple – fantôme par ailleurs très clairement identifié –, Camille avait passé un excellent week-end. Elle avait une nouvelle fois pu goûter aux plaisirs simples de ce pays dont la douceur de vivre lui plaisait de plus en plus. Bien entendu, son amoureux n’y était pas pour rien. Nils était à l’opposé de Thibaut avec qui elle avait cru vouloir passer sa vie entière, pourtant plus elle connaissait Nils plus elle était convaincue qu’elle avait besoin d’un homme comme lui. Quelqu’un de fort au sens propre et figuré sur qui se reposer, un homme avec une âme d’aventurier qui la fasse rêver, vibrer. Les filles avaient raison, son ex était en fait bien trop lisse. Camille avait de plus en plus de mal à passer du temps sans lui, elle aurait voulu s’endormir tous les soirs dans ses bras et ce serait le cas aujourd’hui puisqu’elle allait passer la nuit chez Nils. Après ce week-end en communauté, elle se réjouissait à l’idée de passer un peu de temps seule avec lui d’autant plus qu’il partait en déplacement le lendemain matin et ne rentrerait que le jeudi. Comme une gamine, elle allait compter les « dodos » qui la séparaient de son retour. Peter et Lenz venaient juste de repartir et Gaby et Lior montaient dans leur voiture lorsque Monika abattit sa dernière carte.

— Nils, j’étais tellement détendue ce week-end que j’ai oublié de te demander… J’aurais une nouvelle fois besoin de tes services, dit-elle en minaudant.

En plus, cette fille n’est même pas capable de parler normalement !

— Je vais finir par te facturer, plaisanta Nils.

Moi, ça ne me fait pas du tout rire.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— J’ai fait tomber ma bague en verre de Murano dans le lavabo de la salle de bains. Je l’ai achetée à Venise l’été dernier et je l’adore. Il faudrait démonter les tuyaux pour essayer de la retrouver.

Je parie que c’est faux…

— Et tu me connais, j’ai peur d’inonder l’appart’ si je me lance dans la plomberie…

— Oui bien sûr, on va essayer d’éviter une catastrophe. Par contre, je suis à Lugano, je ne pourrai pas passer avant jeudi soir…

Quoi ? J’ai cru mal entendre ?

— Ça me va ! T’es un chou.

— Je t’en prie. Tu me devras une tournée ! À jeudi.

Non, j’ai bien compris…

— À jeudi ! Bye Camille.

C’est la première fois qu’elle m’adresse la parole du week-end. Elle doit jubiler. « La chipie » aurait dit Rosa, moi je dis « la salope » ! Force est de constater qu’elle remporte la deuxième manche et haut la main.

Camille monta dans la voiture sans dire un mot. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Nils qui préférait aller porter secours à cette peste plutôt que de venir la retrouver, cette façon qu’elle avait de tourner en permanence l’air de rien autour de son mec, ce mépris qu’elle n’hésitait pas à lui exprimer lorsqu’elles n’étaient que toutes les deux. Il fallait que ça sorte, elle devait vider son sac à Nils mais d’abord elle devait se calmer, autrement ça pourrait se retourner contre elle.

— Encore un petit week-end comme je les aime…

— …

— J’ai vu que tu avais passé pas mal de temps avec Gaby, elle est sympa.

— Oui, elle est sympa.

Contrairement à d’autres.

— Camille, quelque chose ne va pas ?

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Tu réponds à peine à mes questions…

Et puis zut, il faut que ça sorte…

— Disons que je suis un peu surprise que tu ailles chez Monika jeudi soir alors qu’on ne se sera pas vus pendant quatre jours.

— Elle a besoin d’un coup de main, je ne peux pas la laisser en plan ! Et puis, on se verra vendredi et tout le week-end après.

Ok apparemment il y en a un de nous deux qui est nettement moins pressé de retrouver l’autre.

— Et elle ne peut pas se débrouiller autrement ?

— Elle n’a pas de mec, ce n’est pas évident pour une fille qui habite seule…

Sûr qu’avec toi, elle espère bien remédier à ce problème !

— Je ne sais pas… comment font les autres ? Elle pourrait par exemple appeler un plombier ?

— Elle est toujours en voyage, ce n’est pas pratique pour caler un rendez-vous et puis elle ne va pas faire venir quelqu’un pour ça… Il n’y en a pas pour longtemps.

— Bien sûr…

— Camille, c’est mon amie, c’est mon affaire si je veux l’aider.

— Ok, je vois que tes priorités sont très claires !

— Je n’ai pas envie qu’on se prenne la tête…

— Eh bien, tu n’as qu’à avoir une discussion avec ton « amie » parce que j’en ai ras le bol de ses coups bas !

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Elle fait tout son possible pour me faire sentir de trop.

— Tu te fais des idées…

Non mais j’hallucine !

— Vendredi soir, lors de son arrivée en grandes pompes, eh bien elle a dit bonjour à tout le monde sauf à moi.

— Elle ne t’a probablement pas vue et ensuite elle a dû oublier.

C’est fou, ça, cette manie de lui trouver chaque fois des excuses.

— On s’est croisées dans le salon, elle est passée juste à côté de moi sans tourner la tête, un peu difficile de ne pas me voir, non ? Et puis je n’en peux plus de ses allusions !

— Quelles allusions ?

— Sur ce qu’il y a eu entre vous.

— Tu ne vas pas être jalouse de ce qui s’est passé avant, c’est ridicule, Camille.

Maintenant, je suis ridicule !

— Elle plaisante. Elle est comme ça, elle aime bien attirer l’attention sur elle.

— Tu trouves normal qu’elle se vante de ce que vous avez fait dans l’intimité tous les deux devant ta petite amie actuelle ou peut-être devrais-je dire ta sexfriend ? Après tout, je ne sais pas comment tu me considères ?

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Il me prend que j’en ai marre de la voir te tourner autour ! Et tu lui as reparlé de l’autre jour ?

— On ne va pas revenir là dessus, c’était une blague…

— Quand elle m’a délibérément laissé entendre que vous veniez de faire l’amour alors qu’il commençait tout juste à se passer des choses entre nous ? Une blague ? Nous n’avons manifestement pas le même humour !

— Ok, c’était sans doute maladroit mais on est ensemble maintenant, il n’y a pas de raison d’en reparler non ?

— C’est bien un truc de mec, ça !

— Écoute, c’est mon amie d’enfance, je la connais depuis près de trente ans. Je ne vais pas me brouiller avec elle sous prétexte que tu es jalouse !

— Tu sais quoi ? J’en ai ras le bol, dépose-moi chez moi !

— Mais Camille, c’est ridicule…

— Décidément deux fois en à peine dix minutes. Heureusement que le ridicule ne tue pas !

— Je ne voulais pas en arriver là…

— Tu peux me déposer ici, ça sera parfait. Et tu vois, si tu te dépêches, tu as même encore le temps d’aller démonter la tuyauterie de la salle de bains de Monika. À ce propos, je ne crois pas que ce soit le seul tuyau qu’elle voudrait te voir déboucher chez elle !

Camille claqua la porte du 4x4 et partit sans se retourner. Elle était furieuse. Il ne l’avait pas écoutée, il ne l’avait pas comprise. Il avait pris la défense de l’autre. Elle était écœurée et vexée aussi.

 

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