A l'heure suisse (French Edition)
Retour de flamme
Chapitre 6
Retour de flamme
Camille aurait voulu s’endormir pour ne plus penser, ne plus avoir mal. C’est ce qu’elle fit la majeure partie du dimanche. Elle aurait voulu être ailleurs, un ailleurs beaucoup moins hostile qui parlerait sa langue, où elle aurait été entourée de ses amis et où lui ne serait pas, où il n’existerait pas. Il n’avait pas cherché à la recontacter. Elle était étonnée qu’il se contente de cette explication, qu’il abandonne si facilement. Déçue. En colère aussi. Elle aurait voulu qu’il insiste un peu juste pour avoir l’occasion de lui cracher à la figure ce qu’elle pensait. Bien entendu, elle aurait très probablement craqué et ça aurait donné lieu à une scène tristement pathétique mais rien. Aucune nouvelle. Il était probablement retourné se blottir sous la couette avec cette Monika ! Alors, quand il fallut trouver l’énergie le lundi matin de se lever et aller au bureau, Camille ne s’en sentit pas la force. Heureusement, ses amies avaient anticipé la chose.
« OrientExpress »
EMMA
Courage, ma belle. Je sais que c’est dur mais tu peux le faire. Je t’aime.
PAULINE
Ne laisse pas ce salaud te gâcher ta vie, ni même ta journée. Dans le fond, tu le connaissais à peine… D’ici deux semaines, on ne se rappellera même plus de son prénom ! Par contre, si je le recroise, tu peux compter sur moi pour lui faire bouffer ses claquettes de piscine ! On ne touche pas à ma copine !
Deux personnalités, deux méthodes. Chacune à leur façon, elles apportèrent le réconfort dont Camille avait besoin pour s’extirper de ses draps. Elle ne put s’empêcher de sourire en lisant le message de Pauline. Cette fille était vraiment unique en son genre. À peine arrivée chez Altea, elle trouva dans sa boîte mail un message urgent de Hans lui demandant de passer dans son bureau. Ça n’augurait rien de bon. Mais elle se dit qu’au point où elle en était, s’il décidait de mettre un terme à son contrat, ça serait une bonne chose. Adieu Schwyzerdütsch, adieu Urs & Claudia, adieu Nils. Bien évidemment, si elle se faisait virer, il y avait peu de chance que le siège parisien lui propose un poste et, le cas échéant, il y aurait toujours la question « Thibaut ». Mais elle décida d’arrêter là les tergiversations, il était préférable de vérifier d’abord à quelle sauce elle allait être mangée !
— Camille, entre et ferme la porte, s’il te plaît.
Ça ne sent pas bon…
— Je voulais te parler de quelque chose qui est encore confidentiel…
Mon licenciement ?
— Paris m’a contacté vendredi soir, il va y avoir une réorganisation du service client.
Urs et Claudia vont ouvrir la filiale de Katmandou ?
— Ça ne sera officiel que dans la semaine mais Thibaut Vanier prend la direction Europe.
Pourquoi j’ai cru entendre Thibaut Vanier ?
— Il est basé à Paris, tu as certainement dû le croiser quand tu étais là-bas ?
Lui dire que je le connais très bien ? Intimement même et qu’il est numéro deux sur ma liste des personnes à abattre derrière Nils Meier ? Voire numéro un ex-aequo.
— Alors ? s’impatienta Hans.
— Alors ? répéta Camille perdue dans ses pensées.
— Alors tu le connais ? Il est comment ?
Banal, un salaud comme les autres.
— Oui, je le connais. On a travaillé ensemble.
Couché aussi…
Hans attendait des réponses, il ne se contenterait pas de quelques banalités. Camille se ressaisit et essaya de faire abstraction du personnel pour dresser un portrait fidèle de Thibaut, qui lui ne l’avait par ailleurs pas été. Hors sujet.
— Je dirais que c’est quelqu’un sur qui on peut compter (sauf en tant que petite amie), il est efficace et brillant (je dois le reconnaître).
— Et au niveau managérial ? insista Hans manifestement inquiet des répercussions de cette nomination sur son travail.
— Il est doué pour fédérer les gens (très doué même en ce qui concerne la gent féminine). À l’époque, il avait en charge une petite équipe et il était respecté et apprécié. Je n’ai pas travaillé sous ses ordres, je ne peux pas t’en dire plus…
Enfin si, je pourrais même t’en parler pendant des heures mais je ne suis pas certaine que ça t’intéresse…
— Merci Camille. Si tu apprends quelque chose par tes contacts parisiens, tiens-moi au courant. Et surtout quand la nouvelle sera annoncée officiellement, n’oublie pas de feindre la surprise.
— Oui bien sûr…
Quelle hypocrisie…
Camille réalisa que le rapport de force avec Hans venait d’être modifié. Il n’était plus le petit chef hautain et indifférent, il avait besoin d’elle et notamment de ses relations avec Paris. Il craignait sans doute que l’on vienne bousculer son petit monde bien tranquille. Et connaissant Thibaut, il avait raison. Camille aussi devait assimiler l’information. Même si elle n’avait rien laissé paraître devant Hans, pour elle c’était une sacrée claque. Déjà la vie semblait sourire à ce goujat. La pilule était dure à avaler quand son monde à elle venait une nouvelle fois de s’écrouler. Et puis, indirectement, Thibaut devenait son supérieur hiérarchique et donc elle devait s’attendre à être en contact avec lui à un moment ou un autre, voire même le croiser dans une de ces grandes messes annuelles dont les multinationales raffolent. Elle pourrait toujours s’arranger pour être malade le moment venu. Elle ne put s’empêcher de penser que dans une autre vie ils auraient fêté cette promotion ensemble, rêvant à des projets communs. Pourquoi pas l’achat d’un appartement. Leur appartement. Camille se reprit. Cette histoire, ou plutôt non-histoire avec Nils, la rendait nostalgique d’un passé qui n’existait pas. C’était la vision idéalisée d’une vie qui n’était pas la sienne et Thibaut n’était pas non plus celui qu’il prétendait être. Seule certitude, il allait devenir son boss et c’était un nouveau coup dur pour elle.
*
Pourquoi ? Camille s’était répété cette question en boucle toute la journée. Ce qui lui avait semblé sur le coup une évidence lui paraissait désormais une mauvaise idée, pour ne pas dire une erreur. Et le pire, elle s’était elle-même infligé cela alors que la probabilité que ce « faux rendez-vous » rende Nils jaloux était de zéro étant donné qu’elle n’avait plus aucune nouvelle. Moralité, elle allait devoir passer les deux prochaines heures à faire la conversation à quelqu’un qui allait très probablement lui faire la cour ! À la réflexion, une heure suffirait peut-être ? Il fallait veiller toutefois à ne pas le froisser, c’était son professeur d’allemand. En l’apercevant qui attendait sous l’horloge centrale, elle se détendit un peu. Il s’agissait de Markus, pas d’un inconnu repéré sur un site de rencontre. Ils auraient toujours des choses à se dire et puis elle allait juste prendre un pot, elle ne s’était pas non plus engagée à passer la nuit avec lui. Le grand sourire qu’il afficha en l’apercevant finit de la rassurer. Il proposa de l’emmener dans un bar juste à côté de la gare. Si elle pensa dans un premier temps que c’était parce qu’il s’agissait d’une bonne adresse, elle comprit ensuite que c’était surtout par facilité. Et ce ne fut pas la seule déconvenue. Elle le trouva très vite moins agréable, trop sûr de lui. On était loin de l’image du professeur drôle et sympa, le Markus qu’elle avait maintenant en face d’elle faisait un one-man show.
— Très bonne initiative, cette invitation à prendre un verre.
N’exagérons rien, ce n’est pas comme si j’avais fait le premier pas non plus. Clarifions la situation…
— Oui, j’étais désolée de ne pas t’avoir répondu plus tôt…
— Ce n’est rien. On remettra ça très vite, t’inquiète, ils jouent tous les samedis.
— Ah oui vraiment ? Tu sais, je ne suis pas certaine d’aimer le hockey… Je ne suis pas très sport en général.
— Je suis sûr que tu vas adorer Camille…
Mais il écoute ce que je lui dis ?
— En plus j’ai des contacts, je pourrai nous avoir des bonnes places !
Apparemment non.
— Ça fait combien de temps que tu es à Zurich ?
— Quatre mois.
— Et tu te plais ici ?
— Moyennement.
Finalement, Camille n’avait même plus envie de faire la conversation. Elle était déçue du personnage, ça faisait un de plus mais pour des raisons différentes. À ce rythme-là, elle ne tiendrait pas une heure. C’était quoi le seuil minimum de politesse pour un pot ? Quinze minutes ?
— Je parie que tu es un cœur à prendre ?
Qu’est-ce qu’il en sait ? D’un autre côté, une élève qui invite son prof alors que le programme des cours n’est pas fini. Quelle idiote !
— Oui, depuis peu.
— Tu es restée combien de temps avec lui ?
Ça dépend de qui on parle ? Deux ans ou deux jours.
— Deux ans mais je n’ai pas trop envie d’en parler.
Elle trouva ses questions indiscrètes et d’une manière générale, elle regrettait d’être là, d’avoir accepté son invitation. Sa propre invitation pour être honnête parce que c’est de cela dont il s’agissait.
— Je comprends. Dans ces cas-là, tu sais ce qu’on dit ? La meilleure chose à faire, c’est comme après une chute de cheval, se remettre en selle au plus vite !
Et j’ai peur de deviner qui est le cheval. Au secours. Faites que mon téléphone sonne pour me sauver de ce cauchemar ! Et merde, je l’ai mis sur silencieux ! Faire diversion.
— Et toi, tu es marié, tu as des enfants ?
Genre, je n’avais aucune intention derrière la tête en proposant ce verre.
— Non, je suis libre comme l’air…
Raté.
— Bien sûr, je suis beaucoup sollicité mais j’attends la bonne personne. Tu sais, le mythe du professeur dont toutes les élèves tombent amoureuses n’est pas qu’un mythe…
Ce type est mégalo ! Changeons de sujet…
— Et sinon tu penses quoi de notre petit groupe du jeudi ?
— Il y a justement une femme qui pourrait bien me plaire…
Ça suffit ces conneries !
— Écoute, Markus, ce pot n’était peut-être pas une si bonne idée…
— Au contraire, dit Markus en lui prenant la main.
— Je suis désolée si je t’ai donné de faux espoirs mais j’ai juste proposé ce verre pour être polie après avoir manqué ton message.
Et aussi pour me venger de Nils. C’est super réussi au passage. C’est moi ou ses traits se durcissent ?
— Alors c’est ça, tu chauffes les mecs et ensuite il n’y a plus personne ?
— Quoi ?
— Je te rassure, tu n’es pas du tout mon genre, j’ai juste voulu être sympa parce que tu avais l’air paumé ! Pendant les cours, on voit bien que tu es à la limite de la dépression.
Ah oui quand même ? Je savais bien qu’un mec capable de s’extasier pendant des heures sur les saucisses ne pouvait pas être un mec normal !
Camille préféra éviter tout esclandre. Elle lui répéta une fois de plus qu’elle était désolée, qu’il avait été aimable de se soucier de sa santé mais que tout allait bien de ce côté-là (lui en revanche c’était moins sûr) puis elle se leva et lui souhaita une bonne soirée. Même si ce n’était que pure politesse. Ce n’est qu’une fois dans sa voiture qu’elle réalisa qu’elle n’avait pas payé sa consommation. Il lui devait au moins ça.
NILS
Salut Camille. J’espère que tu vas bien. Encore dommage que tu aies dû partir dimanche. Bonne semaine.
Le message était arrivé mercredi matin. Il ne manquait pas de culot. Peut-être qu’il ignorait qu’elle avait croisé Monika et espérait continuer à jouer double jeu avec elle. C’était mal la connaître. Elle décida de ne pas répondre. Bien ? Elle n’allait certainement pas bien. Aussi insensé que cela puisse paraître, en à peine quelques semaines elle s’était attachée à lui. Il était même devenu un élément central de sa nouvelle vie ici. Peu à peu, elle s’était sentie revivre, il lui avait redonné de l’espoir et il avait tout repris. Elle était en colère, elle était triste, elle était lasse. Un joyeux cocktail ! Et pour ne rien arranger, la semaine était juste merdique entre l’annonce de la promotion de Thibaut et le pot foireux avec Markus. Aussi le jeudi soir, elle ne se sentit pas la force d’aller au cours d’allemand. Elle allait sécher et il penserait ce qu’il voudrait, elle s’en moquait pas mal. En arrivant devant sa porte, elle trouva une petite assiette. Inutile de demander de qui provenait cette charmante attention. Elle souleva la serviette, une part de gâteau, plus exactement de carrot cake. La première fois qu’on lui en avait proposé, elle avait été sceptique puis comme pour beaucoup de choses ici, elle s’était habituée à cette douceur locale. Rien de tel qu’une pâtisserie pour panser un chagrin d’amour même si, à la vérité, c’est surtout le geste de Rosa qui lui fit chaud au cœur. Une fois de plus, elle se retrouva à sonner chez sa voisine avec le moral dans les chaussettes, mais elle ne laisserait rien paraître aujourd’hui.
— Bonjour Rosa.
— Ma petite Camille…
— Merci pour le gâteau, c’est adorable.
— Je ne vais pas engloutir un carrot cake entier. Vous savez, même à mon âge, je fais attention à ma ligne.
Et Camille n’en douta pas une seconde. Rosa était une femme qui prenait soin d’elle et ça se voyait. Ligne, coiffure, tenue, rien n’était laissé au hasard.
— Ça se voit…
— Je peux vous offrir un thé ?
Camille hésita. Elle avait bien envie de se poser avec Rosa pour discuter, sûr que ça lui ferait du bien mais le thé ne lui disait rien…
— Une fois n’est pas coutume, je peux vous inviter à prendre un verre plutôt qu’un thé ? proposa Camille espérant que sa voisine ne s’offusquerait pas de sa proposition indécente.
— Avec joie, ce n’est pas parce que j’ai bientôt soixante-quinze ans que je n’apprécie pas un petit verre d’alcool ! Je vous suis.
Elles s’installèrent dans le salon de Camille qui, bien qu’il n’y ait rien d’heureux à fêter, décida d’ouvrir une bouteille de champagne. Rosa lui avait confié un jour que c’était jadis sa boisson préférée mais que faute d’occasion elle n’en buvait désormais que très rarement. Il n’en avait pas fallu plus à Camille. La présence de Rosa et des petites bulles était réconfortante. Elle commençait à sentir le poids des derniers jours s’atténuer un peu.
— Comment s’est passé votre week-end dans le chalet de Christian ?
Bien sûr, j’aurais dû anticiper cette question.
Camille était fatiguée, elle n’avait pas envie de partir dans des mensonges dans lesquels elle finirait très probablement par se perdre. Elle préféra dire la vérité, en l’édulcorant un peu. Rosa n’avait pas besoin de connaître tous les détails.
— Je ne sais pas par où commencer… On s’est beaucoup croisés avec Nils ces dernières semaines, je crois que j’ai fini par m’attacher à lui. Il ne s’est rien passé jusqu’à ce week-end. J’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait quelque chose entre nous. On s’est même embrassés, plusieurs fois, mais dimanche matin j’ai vu cette fille sortir de sa chambre…
Elle s’interrompit, les larmes aux yeux.
— Quelle fille ?
— Monika, une amie d’enfance.
— Ah oui…
— Vous la connaissez ?
— Oui, j’ai déjà eu l’occasion de la croiser. J’apprécie les amis de Nils mais elle, je ne l’aime pas. C’est vrai qu’elle lui tourne autour et, en plus, elle me prend pour une vieille dame sénile.
Camille ne put s’empêcher de sourire. Et même si ça ne changeait rien à la situation, elle fut contente d’entendre que Rosa ne l’aimait pas.
— Vous êtes certaine qu’elle sortait de sa chambre ?
— Aucun doute et elle s’est fait une joie de me le confirmer.
— Et qu’a dit Nils ?
— …
— Camille ?
— Je n’ai pas eu le courage de l’affronter. J’ai préféré partir, c’était trop douloureux…
— Je ne comprends pas, ce n’est pas le genre de Nils. Il n’a pas cherché à vous joindre depuis ?
— Si mais sincèrement je n’en ai pas envie, Rosa, tout est très clair. Je sais que vous l’aimez beaucoup néanmoins je suis déçue. Il peut faire ce qu’il veut avec cette fille mais pas jouer avec moi. En plus ce n’était vraiment pas le moment…
— Je sais, vous commenciez à peine à vous remettre de votre rupture… Vous allez finir par douter des hommes.
— Je pense que je vais faire une pause avec cette « espèce » pour l’instant.
— Je comprends, Camille, mais je vous assure, ils ne sont pas tous comme ça.
— Quelques moches peut-être qui ne peuvent pas se payer le luxe d’être méchants !
— Vous savez, les affaires de cœur ont toujours été compliquées, même à mon époque…, s’interrompit Rosa rêveuse avant de reprendre. Si vous me servez une deuxième coupe de champagne, je vous raconte une histoire.
Curieuse, Camille ne se fit pas prier et s’exécuta.
— Werner n’a pas été mon premier amour même s’il a été le plus grand et le demeurera toujours. Christian a été le premier à faire battre mon cœur.
Pourquoi ce prénom me dit quelque chose…
— Le père de Nils ?
— Oui, à l’époque j’avais seize ans et lui dix-huit. Il était grand et beau et surtout il avait ce quelque chose de mystérieux qui me faisait chavirer.
Je vois très bien de quoi il s’agit, ce doit être héréditaire.
— Je trouvais les garçons de ma classe bien trop lisses. C’était l’été, peut-être le plus bel été de toute ma vie. Bien entendu, nos parents ne savaient rien de cette idylle, ils n’auraient pas approuvé parce que Christian était plus vieux que moi. On passait nos journées ensemble au lac ou dans les prairies juste au-dessus de Fuchsdorf. Je parie qu’elles sont toujours là, il faudrait que je trouve un jour la force d’y remonter…
Les yeux de Rosa brillaient et Camille était suspendue à ses lèvres, impatiente de connaître la suite. Cette histoire était digne d’un roman.
— Un été magique et puis à la rentrée il a dû partir en France pour ses études. On s’était promis l’éternité alors la jeune fille fleur bleue que j’étais à cet âge-là a attendu patiemment en lui écrivant des lettres. Beaucoup de lettres. Je n’en ai reçu qu’une de sa part, dans les premières semaines, ce n’était pas un grand sentimental. Je l’ai toujours…
Rosa faisait des pauses de temps à autre. Camille n’aurait su dire si c’était pour chercher des souvenirs dans sa mémoire ou simplement repenser avec nostalgie à cette époque. Elle ne disait rien, se contentant d’écouter.
— J’ai attendu Noël avec impatience. Il devait rentrer à la maison pour les vacances mais il est revenu avec Marianne. Ce jour-là, mon cœur s’est brisé. J’ai cru que ma vie était finie et puis à la fin de l’année je rencontrai Werner. Ce que j’essaie de vous dire, Camille, c’est que même si on a parfois l’impression de toucher le fond, il y a toujours de l’espoir. La fin d’un amour, aussi douloureuse soit-elle, laisse la place à un autre.
— Que dire, Rosa ? Vu votre histoire, j’ai envie de vous croire même si aujourd’hui, du fond de mon tunnel, j’ai un peu de mal à entrevoir le ciel bleu.
— Vous rencontrerez vous aussi votre âme sœur, Camille…
— J’espère. Et comment avez-vous fait pour rester amie avec Christian ? Vous ne lui en avez pas voulu ?
— Bien sûr que si mais il n’en a jamais rien su. Quand il est revenu avec Marianne, il a cherché à me voir, sans doute pour s’expliquer mais je ne lui en ai pas laissé l’occasion. J’étais peut-être jeune mais j’avais ma fierté alors j’ai prétexté une maladie. Je lui dois mon plus bel été mais aussi mon pire Noël, j’ai dû rester au lit pendant toutes les fêtes pour rendre crédible mon petit mensonge. Avant de partir, il m’a écrit un mot m’expliquant qu’il était désolé, qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre. Et voilà, c’était fini. Les semaines suivantes ont été un enfer, je n’avais plus goût à rien et je ne pouvais me confier à personne. Puis, petit à petit, la douleur s’est estompée et quand il est revenu pour les vacances d’été, j’étais avec Werner. Il a vu que moi aussi j’étais passée à autre chose et nous n’avons plus jamais reparlé de cet été-là… Nous sommes restés amis, une très belle amitié. Et je me suis toujours très bien entendue avec Marianne qui n’en a jamais rien su.
— Quelle histoire, Rosa ! Vous devriez écrire un livre.
— Vous ne croyez pas si bien dire, j’ai tenu un journal à l’époque.
— Et quelles sont vos relations aujourd’hui ?
— Nous ne nous voyons malheureusement pas très souvent mais lorsque cela arrive, je crois que ça nous fait plaisir à tous les deux.
— Et qu’est-ce qui vous empêche de vous voir ?
— Les occasions…
— Je ne comprends pas, vous habitez à deux kilomètres l’un de l’autre…
— Depuis la mort de Marianne, je n’ose plus l’inviter…
— Rosa, ça va bientôt faire deux ans. Vous devriez lui proposer de venir déjeuner un de ces jours.
— Ça ne se fait pas…
— Je vous ai connue beaucoup moins à cheval sur les conventions ! Et puis, sachez qu’à notre époque ça se fait très bien une femme qui fait le premier pas. Et heureusement, autrement beaucoup de couples ne se seraient jamais formés, croyez-moi !
— Vous avez sans doute raison.
— Bien sûr que j’ai raison, Rosa. Il faut profiter de la vie.
— Oui, enfin de ce qu’il me reste… Et en ce qui concerne votre affaire, je vais mener mon enquête.
— C’est gentil mais je ne préfère pas…
— Je comprends, je ne veux pas vous mettre dans l’embarras. En tout cas, s’il vient à la maison avec cette fille, vous pouvez compter sur moi pour la recevoir.
Camille sourit, elle savait que Rosa était sincère.
— Merci pour ces confidences et pour votre écoute. Vous n’avez pas idée du bien que vous me faites ! Et promettez-moi de songer à ce déjeuner.
— C’est promis, je vous tiendrai au courant…
Cette semaine chaotique se terminait enfin. Camille se demandait comment elle avait réussi à donner le change au bureau. L’annonce officielle de la nomination de son ex-petit ami à la tête de leur service était finalement tombée plus tôt dans la journée. Claudia et Urs s’étaient tournés vers elle, suspicieux, comme si elle était derrière tout ça, s’imaginant probablement que cela lui vaudrait quelques passe-droits. Et Hans l’avait regardée plein d’espoir. S’ils savaient… Mais elle avait tenu bon. Ni Nils, ni Markus, ni Thibaut n’étaient parvenus à la mettre à terre. C’est peut-être vrai quand on dit que ce sont les premiers coups qui font le plus mal. Elle avait bien pensé prendre un billet pour Paris mais elle ne pouvait pas fuir éternellement alors une fois de plus elle rentra chez elle seule un vendredi soir. À sa grande surprise, elle constata que sa basket était réapparue comme par magie sur son paillasson. Il n’y avait aucun mot, aucune excuse, rien. Elle ne connaîtrait jamais le coupable. Elle décida qu’elle allait finir la bouteille de champagne de la veille pour fêter ces retrouvailles. Une raison comme une autre, ou presque. Elle s’installa sur la terrasse, une coupe à la main. Même si sa vie était sens dessus dessous, la vue, elle, était toujours aussi belle. Elle repensa à sa discussion avec Rosa, l’espoir, il fallait qu’elle s’y accroche. Elle allait rencontrer quelqu’un de bien… Mais la sonnerie de la porte d’entrée vint très vite l’interrompre dans ses réflexions.
Pas possible d’être tranquille ! Si c’est Mme Grob qui vient se plaindre de la musique trop forte, je sens que je pourrais être capable de meurtre ! Mais ça peut aussi être Rosa qui veut m’aider à finir la bouteille…
Camille regarda par le judas pour voir si la personne venait en amie ou en ennemie. Difficile à dire, elle s’était attendue à tout sauf à ça. Elle fut prise de panique. Ne pas ouvrir, surtout ne pas ouvrir.
Je ne suis pas là…
Il sonna une nouvelle fois.
— Camille, ouvre, je sais que tu es là, j’entends la musique !
Merde ! Justement, je n’entends pas à cause de la musique et peut-être que je suis dans mon bain…
— Je vois qu’il y a quelqu’un derrière le judas alors soit c’est toi soit c’est un voleur qui ferait bien de déguerpir avant que je m’occupe de lui.
Sois courageuse, Camille ! Après tout, il faudra bien le recroiser un jour…
À contrecœur, elle ouvrit la porte mais hors de question de le laisser entrer, il lui dirait ce qu’il avait à dire sur le palier !
— Salut. Ravi de voir que tu es bien vivante.
Il avait dit ça sur le ton de l’agacement plus que de l’humour. C’était le monde à l’envers. Elle n’allait pas tarder à lui balancer ses quatre vérités. Après ça, il pourrait repartir et surtout ne plus jamais revenir. Ok, elle serait sans doute encore amenée à le croiser quand il viendrait rendre visite à Rosa mais elle ne serait pas obligée de lui parler. Elle n’avait qu’à prendre exemple sur Urs et Claudia, ils excellaient en la matière.
— Salut.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tu es partie comme ça ?
— J’avais une urgence, je te l’ai déjà dit.
— Et pourquoi tu n’as pas répondu à mes messages.
— …
— Camille, qu’est-ce qui se passe ?
— Ça n’a pas eu l’air de t’inquiéter plus que ça cette semaine…
— J’étais en déplacement. Je t’ai écrit, je te rappelle, mais tu ne réponds pas. Je suis rentré cet après-midi, je suis passé chez moi prendre une douche et me voilà.
— Mouais…
— Bon, si tu m’expliquais plutôt ce qui se passe…
Par où commencer sans avoir l’air pathétique ? Mes arguments ne risquant pas de faire mouche chez un mec qui n’a aucune morale !
— Je me suis sentie de trop…
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tout le monde t’adore.
— Écoute, arrête de me prendre pour une conne ! Dimanche matin, j’ai croisé Monika qui sortait de ta chambre. Tu comprends mieux maintenant ?
Elle avait eu du mal à finir sa phrase, sa bouche était pâteuse et ses jambes commençaient à se ramollir. Il ne faudrait pas que la scène de rupture (à la réflexion, ils n’avaient jamais été ensemble) s’éternise, autrement elle n’allait pas tenir.
— Je ne sais pas ce que tu t’es imaginée mais il ne s’est rien passé…
Je n’y crois pas, il est capable de me mentir en me regardant dans les yeux. Il doit avoir des années d’entraînement et aussi très peu de scrupules.
— Mais je ne me suis rien imaginée. Elle s’est clairement vantée que ce n’était pas la première fois qu’elle dormait dans ton lit !
— Monika t’a baratinée, elle adore provoquer. Elle est juste montée me demander si je voulais qu’elle m’apporte mon petit-déjeuner au lit et je l’ai envoyée bouler parce qu’elle m’avait réveillé. C’est tout, il ne s’est rien passé. Et quand je suis descendu un quart d’heure plus tard, tu n’étais déjà plus là.
— Ce n’est pas ce qu’elle a eu l’air de dire !
— Comment ça ?
— Eh bien, elle a dit que vous étiez sortis ensemble…
— Oui, à seize ans ! Ça a duré deux mois. Je crois qu’il y a prescription, non ?
— C’est bizarre, selon elle vous remettez ça régulièrement…
— Ok, on a recouché une ou deux fois ensemble pendant des week-ends un peu trop arrosés mais j’étais célibataire. Où est le mal ?
— Une ? Ou deux fois ? Qui sait, peut-être même la semaine dernière ? Après tout, tu m’avais juste embrassée, tu étais donc aussi « techniquement » célibataire.
— Ce sont les Françaises qui sont chiantes comme ça ou juste toi ? demanda-t-il en soupirant.
— Un peu des deux.
— Écoute, pardonne-moi de ne pas t’avoir réservé ma première fois mais, à ma décharge, on ne se connaissait pas à cette époque. Et pour ce qui est du week-end dernier, je te jure sur la tête de Rosa qu’il ne s’est rien passé avec Monika.
À l’évocation de Rosa, Camille commença à douter, il ne se permettrait pas de jouer là-dessus. Il s’était avancé. Il était maintenant proche, dangereusement proche et la fixait de ses yeux noirs, un petit sourire se dessinant sur son visage. Elle déglutit.
— Camille… tu m’énerves autant que tu me rends dingue, dit-il avant de se pencher pour l’embrasser.
Au contact de ses lèvres, le souffle de Camille s’accéléra, son sang se mit à battre plus fort dans ses tempes. Elle se sentait proche de baisser la garde, elle ne résisterait pas longtemps.
— Je sens que je n’ai pas fini d’en baver avec toi, lui murmura t-il, s’interrompant un moment avant de reprendre son baiser.
Cette fois, Camille entrouvrit sa bouche et leurs langues s’entremêlèrent. C’était chaud et humide. Divin. Elle en voulait plus, tous ses sens étaient en ébullition. Elle pressa sa poitrine contre le torse musclé de Nils, elle pouvait sentir sa chaleur à travers le tissu de son tee-shirt. Encouragé par cet élan, ses mains s’invitèrent sur ses fesses, les saisissant avec fermeté. Abandon. Lâcher prise… enfin presque.
— Nils, essaya-t-elle de protester en le repoussant sans trop de conviction. Pas ici… on pourrait nous surprendre.
— Dans ce cas, tu n’as qu’à me faire entrer…
La porte à peine refermée, elle se retrouva plaquée contre le mur, la bouche de Nils à nouveau sur la sienne, avide. Sa tête se mit à tourner. Il lui ôta son top et son soutien-gorge, elle se chargea de se débarrasser du bas. Il y avait comme une urgence dans leurs gestes, sans doute la tension accumulée de cette dernière semaine. Puis il la souleva, ses jambes s’enroulant naturellement autour de sa taille et la transporta jusqu’au plan de travail de la cuisine, le point de chute le plus proche. Il s’arrêta un instant pour la contempler et entreprit d’explorer son corps, la couvrant de baisers et de caresses. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, elle l’invita à venir en elle. Elle songea qu’il avait tout prévu en le voyant sortir un préservatif de la poche arrière de son jean, mais elle reconnut que c’était bien pratique. Elle avait toujours trouvé le plan de travail mal fichu et petit. Désormais, elle le verrait comme le premier endroit où ils avaient fait l’amour.
— Est-ce que je peux m’inviter à dîner ? demanda Nils lorsqu’ils furent tous les deux remis de leur étreinte et rhabillés.
— Ça va pour cette fois, plaisanta Camille, ravie qu’il le propose. Je te préviens, je suis mauvaise cuisinière.
— Prétentieuse, de mauvaise foi, chiante et j’aurais dû m’en douter, mauvaise cuisinière ! dit-il pour la taquiner.
— Toi, il n’y a pas à dire, tu sais parler aux femmes.
Elle décida de jouer la sécurité. Déjà, elle n’avait pas grand-chose dans son frigo et ensuite, elle ne voulait pas prendre le risque de se lancer dans une recette trop élaborée où elle se planterait à coup sûr. Toutefois, après ses tagliatelles au thon qui s’apparentaient plus à un gâteau de pâtes compact qu’à un onctueux plat italien, Camille se dit qu’elle n’aurait pas dû cuisiner tout court. Elle venait probablement de ruiner son histoire naissante avec cet homme ultra sexy. Qui voudrait d’une si piètre cuisinière ? Mais lorsqu’elle le rejoignit sur le canapé et qu’il l’attrapa par la taille pour l’embrasser tendrement, elle en conclut qu’il y avait encore de l’espoir. Il suffisait juste qu’elle ne cuisine plus. Nils passa la nuit chez elle, il n’eut même pas besoin de s’inviter. La chose se fit naturellement lorsqu’il s’endormit dans son lit après avoir refait l’amour pour la troisième fois de la soirée. Le lendemain matin, elle se réveilla la première et ne put s’empêcher de sourire en le voyant allongé à côté d’elle sur le ventre, la tête écrasée sur l’oreiller, son oreiller. Elle n’allait plus jamais le laver ! Elle le trouva beau. Elle se leva, attrapa une nuisette dans l’armoire (hors de question de mettre sa liquette défraîchie) et sortit de la chambre sans faire de bruit. Elle se prépara un café et s’installa sur la terrasse avec sa tasse. Elle aurait voulu faire un arrêt sur image, pour la première fois depuis son arrivée à Fuschdorf elle se sentait heureuse. Ce que l’avenir lui réservait, elle n’en avait aucune idée mais d’ici là elle profiterait. Nils la rejoignit un peu plus tard, une tasse de café à la main. Il avait manifestement trouvé très vite ses repères chez elle. Ils restèrent un long moment à discuter puis il partit, il était attendu chez son papa mais il promit de repasser le dimanche, précisant qu’il s’occuperait du dîner. Camille se prépara, toute guillerette, puis monta chez Rosa pour lui annoncer la bonne nouvelle et par la même occasion redorer le blason de Nils qu’elle avait quelque peu terni jeudi soir.
— Bonjour Rosa.
— Bonjour Camille, lui répondit-elle avec un grand sourire.
Je vois que nous sommes deux à être d’excellente humeur ce matin…
— Je peux vous voir cinq minutes ?
— Bien entendu, entrez. Asseyez-vous, je vous en prie.
— Merci, ça ne sera pas la peine, je ne serai pas longue. Je voulais juste vous dire que tout était arrangé avec Nils.
— Je sais…
— Il s’agissait d’un malentendu, dit-elle avant de s’interrompre. Comment ça, vous savez ?
— C’est ce que j’en ai déduit en le voyant partir tout à l’heure étant donné qu’il ne sortait pas de chez moi…
— On ne peut rien vous cacher !
Elles rirent de bon cœur. Camille expliqua ensuite à Rosa la manœuvre sournoise de cette peste de Monika pour essayer de l’éloigner de Nils et comment Nils, qui ne s’était pas contenté de ses silences, était venu frapper à sa porte la veille.
— Je suis très heureuse pour vous deux. Depuis le début, je me dis que vous êtes faits pour être ensemble.
— Merci Rosa mais je préfère ne pas me projeter pour me protéger. Vivre le moment présent, c’est déjà pas mal…
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