A l'heure suisse (French Edition)

Charlotte Léman · Chapitre 4 sur 10

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A l'heure suisse (French Edition)

L’invitation

Chapitre 4

L’invitation

 

Ce midi, Camille déjeunait avec Simone et Nicole. Elles travaillaient elles aussi chez Altea et ses journées de travail avaient pris une tournure différente le jour où elle les avait rencontrées. Simone était mariée et jeune maman d’un petit garçon de deux ans, Nicole allait faire le grand saut cet été. Quand elle lui avait annoncé la bonne nouvelle, Camille avait eu un petit pincement au cœur en pensant à ce qu’aurait été son mariage avec Thibaut mais tout cela était loin désormais. Elle se réjouissait pour Nicole, même si le compte-rendu des préparatifs de mariage commençait quelque peu à lui taper sur les nerfs. Camille s’était bien entendu enthousiasmée pour la robe de créateur (qui n’en rêverait pas ?), la cérémonie au bord du lac (il y a pire comme décor) ou encore le voyage de noces à Dubaï (elle aurait plutôt choisi la Thaïlande) mais beaucoup moins pour les cartons d’invitation, les centres de table ou la question qui faisait débat ce midi, le choix crucial de l’urne pour les enveloppes. C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le lac ! Camille s’était retenue de justesse de lui suggérer qu’une boîte de kleenex vide ferait très bien l’affaire. Elle n’en pouvait plus de ce mariage et pas uniquement parce qu’il ne s’agissait pas du sien. Si elle avait voulu être wedding planner, elle ne travaillerait pas chez Altea ! Nicole était une collègue de bureau avec qui elle s’entendait bien mais elle ne deviendrait jamais une amie, elles étaient trop différentes. Elle avait en revanche plus d’affinités avec Simone mais son emploi du temps de jeune maman ne lui laissait pour le moment que peu de temps pour des sorties extra-professionnelles. Pour ces raisons, leur relation ne s’étendait pas en dehors du travail et cela fonctionnait très bien ainsi. Ce déjeuner ne lui apporta pas la légèreté et le réconfort qu’elle avait espérés si bien que Camille fut presque soulagée de regagner son bureau. Toutefois, la réalité la rattrapa rapidement, sa réalité. L’atmosphère était toujours aussi pesante dans son service. Elle ne comprenait pas l’attitude de ses collègues scotchés à leur ordinateur comme s’il s’agissait d’un travail à la chaîne et qu’une seconde d’inattention entraînerait inévitablement une catastrophe irréversible. Et puis, elle ne supportait plus leur hypocrisie. Ce silence de plomb qu’ils faisaient régner dans ce petit bureau mais qu’ils n’hésitaient pas à rompre pour s’adresser l’un à l’autre dans cette langue barbare que Camille ne comprenait pas. Elle aurait parié qu’ils le faisaient exprès, bien sûr elle ne pouvait rien prouver.

« OrientExpress »

CAMILLE

Les filles… si je commets un meurtre, vous viendrez me rendre visite en prison ?

PAULINE

Quelqu’un est venu en Crocs au bureau ?

CAMILLE

Je crois que je préférerais… J’en peux plus des mes collègues. Ils sont fermés comme des couteaux suisses rangés dans leur étui !

EMMA

Ça m’a l’air bien hermétique, tout ça !

PAULINE

Je sais ce qu’il te faut…

CAMILLE

?

PAULINE

Une virée parisienne !

CAMILLE

Excellente idée. Je n’arrive pas à croire que ça fait bientôt trois mois que je n’ai pas mis les pieds à la capitale.

PAULINE

Attention, tu es en train de devenir suisse…

CAMILLE

Aucun risque ! Le week-end prochain ?

EMMA

Pas possible pour moi, j’ai les quatre-vingts ans de mon grand-père à Rennes.

CAMILLE

Le suivant, alors…

EMMA

Ok pour moi !

PAULINE

Idem.

CAMILLE

Merci les filles, vous venez d’accorder un sursis à Urs et Claudia !

Elle aurait beau faire tous les efforts d’intégration imaginables, elle ne s’habituerait jamais à ses deux collègues. Et étant donné qu’elle passait environ quarante heures par semaine enfermée avec eux entre quatre murs, ça ne pourrait pas durer éternellement. Il faudrait que quelqu’un parte, elle ou eux, si elle ne voulait pas que toutes ces ondes négatives finissent par déteindre sur elle. Elle se hâta de rentrer à la maison, elle rêvait de se prélasser dans un bain chaud avec un verre de vin. Elle en avait besoin aujourd’hui, il y avait des jours comme ça. Elle s’apprêtait à entrer dans la résidence quand Rosa ouvrit sa fenêtre et lui demanda de monter.

— Bonjour Rosa, comment allez-vous ?

— Bien, avec l’arrivée du printemps, je me sens presque comme une jeune fille en fleur !

— Votre bonne humeur est salutaire.

— En revanche, je vois que ce n’est pas la grande forme de votre côté…

— Rien de grave, je ne supporte plus mes collègues. Rassurez-vous, pas toute la boîte, juste deux !

— C’est bien, je vois que vous conservez votre sens de l’humour, c’est important.

— Oui et aussi je viens de me planifier un week-end à Paris avec mes deux meilleures amies, rien de tel pour retrouver le moral !

— Je vous envie, profitez de votre jeunesse, c’est une époque merveilleuse.

— Pourtant, je vous assure, il y a des jours où j’aimerais bien vieillir… Vous vouliez me demander quelque chose ?

— J’ai invité Nils à dîner ce soir et j’ai fait à manger pour dix. Même s’il a bon appétit, je doute qu’il mange tout…

À l’évocation de ce nom, Camille se sentit toute chose.

— Je vous aurais bien proposé de vous joindre à nous mais ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu et je ne lui en ai pas parlé…

Ne fais pas cette mine désespérée même Rosa finit par avoir pitié !

— Je sais que quand vous rentrez le soir vous êtes fatiguée et vous n’avez pas forcément le courage de cuisiner quelque chose, est-ce que vous seriez tentée par une part de lasagnes maison ?

— Rosa, merci, c’est adorable. Mais franchement c’est trop…

— Puisque c’est moi qui vous le propose et puis ça me fait plaisir.

Quelques instants plus tard, Rosa était de retour sur le palier avec deux petites boîtes en plastique.

— Je vous ai aussi mis une part de tiramisu. C’est le dessert préféré de Nils mais il peut bien partager, ajouta Rosa en lui adressant un clin d’œil.

— Qu’est-ce que je dois partager ? demanda Nils qui montait les escaliers. Je vous prends en flagrant délit de complot, mesdames !

— Rien dont tu ne puisses te passer, le taquina Rosa en l’embrassant.

— Mais encore ? Salut Camille.

— Salut. Il semble que je te prive d’une partie de ton dessert et de ton repas aussi.

— Ah oui quand même ! Ça va parce que c’est toi…

Son petit cœur s’emballa, il ne fallait pas lui dire des choses comme ça. Pas lui…

— C’est vrai que vous vous connaissez tous les deux ! s’étonna Rosa qui les voyait pour la première fois ensemble.

— Effectivement, on s’est croisés à plusieurs reprises, répondit Nils avec un sourire craquant.

Enfin, c’était son sourire mais il faisait de toute évidence craquer Camille qui se sentit soudain nerveuse. Alors, comme souvent dans ces cas-là, elle dit la première chose qui lui passa par la tête.

— Oui, Nils a joué les chevaliers servants sur la route en me dépannant…

Chevalier servant. Sérieux, j’ai vraiment dit ça ?

— Sur ce, je vais vous laisser…

Je crois que j’en ai assez dit pour aujourd’hui…

— J’ai oublié, j’ai une phone call avec le bureau parisien dans dix minutes ! ajouta-t-elle en commençant à descendre les marches comme une voleuse.

— Camille ?

— Oui…

— Tu fais quoi ce week-end ?

Surtout ne pas répondre un pathétique « rien ».

— Je sors avec des copines (imaginaires) vendredi soir mais à part ça, rien de prévu.

— Je vais courir samedi après-midi, si ça te dit que je te montre quelques chemins sympas…

Yes ! J’attendais ça depuis des semaines. Je n’imagine même pas le jour où il va me demander en mariage ! Ok, je m’emballe.

— Avec plaisir…

Camille sentit qu’elle allait avoir chaud, très chaud dans son bain.

 

*

Elle ne pensait plus qu’à ce fameux footing. Jamais elle n’avait été aussi motivée à l’idée de faire du sport. À sa décharge, jamais elle n’avait eu un coach aussi sexy. Elle était allée dès le lendemain s’acheter une nouvelle tenue, elle voulait mettre toutes les chances de son côté. Mais la tâche s’avéra plus compliquée que prévu. Ces collants flashy plus attrayants les uns que les autres sur les cintres l’étaient déjà beaucoup moins sur ses cuisses, lui faisant gagner au passage trois kilos dans la zone précédemment. Elle se demanda un instant s’il ne fallait pas qu’elle lève le pied sur les bretzels ? Après essayage de la moitié du magasin, elle en arriva à la conclusion que les caleçons turquoise et jaune fluo, ennemis jurés de la cellulite, étaient à bannir et en règle générale les tissus trop bariolés qui vous donnent l’air de sortir d’une partie de paintball. Elle se rabattit donc sur un classique collant noir avec un liseré vert d’eau sur le côté et la brassière assortie qui mettait en valeur son 85B. Avec ça, Nils devrait regarder autre chose que le paysage… Au travail, elle trouvait le temps encore plus interminable que d’habitude, cochant les jours sur son éphéméride au fur et à mesure qu’ils passaient. Même le cours d’allemand du jeudi ne parvint pas à la divertir malgré les efforts de Markus pour attirer son attention. Alexandra qui remarqua cette fois son petit manège suggéra à Camille de se consoler dans les bras du beau professeur mais elle éluda la question en répondant qu’elle ne se sentait pas prête à sortir avec un mec capable de s’épancher deux heures durant sur les saucisses. Alexandra donna d’ailleurs elle aussi son avis sur la question. Étant donné la symbolique évidente, cela cachait vraisemblablement un problème au niveau de son caleçon. Elles avaient eu un fou rire et Camille s’était sentie rougir quand Markus lui avait demandé ce qui les amusait autant. Bien entendu, elle n’avait rien dit. Il fallait reconnaître qu’il ne manquait pas de charme mais Camille avait clairement l’esprit ailleurs alors elle continua de feindre de ne pas remarquer ses allusions et ses regards appuyés.

Dans le magasin, ça lui avait paru approprié mais là, sur le parking où ils s’étaient donné rendez-vous, elle se demanda si ça ne faisait pas too much ? Notamment la brassière. Ils n’allaient pas à la plage… Qu’importe, il était trop tard pour changer d’avis. Il approchait déjà et, à la façon dont il la détailla, Camille se dit que finalement non, elle ne regrettait pas son choix.

— Prête ?

— Prête, dit-elle en lui emboîtant le pas.

Pas de bise, pas de politesse – il arrivait de chez lui en courant –, il fit demi-tour et ils partirent sur-le-champ à petites foulées. Camille constata rapidement que ses jambes à lui, plus longues que les siennes, produisaient de plus grandes foulées, elle devait donc faire un effort pour se maintenir à son niveau. Mais, ne voulant pas passer pour une sportive du dimanche, elle préféra se taire. Elle changea d’avis quand elle ne fut plus capable de maintenir la conversation, décidant qu’il était préférable de lui dire avant de faire une syncope. Quoique la perspective d’un bouche-à-bouche était tentante.

— Je me suis peut-être emballée l’autre jour quand je t’ai dit que j’avais couru une heure dix, en fait c’est surtout parce que je m’étais perdue. D’ordinaire, je suis plus proche d’une coureuse du dimanche que d’une marathonienne.

— Quoi ?

Il fait exprès de me faire répéter en plus !

— Est-ce qu’on pourrait ralentir ? Langsam…

— Ah oui pardon. J’ai l’habitude de courir avec mes potes, désolé.

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’emmène pas ses conquêtes courir avec lui… La mauvaise, c’est que du coup elles ne ressemblent pas à des tomates !

Camille souffrait mais il fallait reconnaître que le parcours valait le détour. Elle se serait crue dans un de ces décors de films d’aventure à vous donner envie de tout plaquer pour une petite cabane perdue au fond de la forêt. Et avec Nils à ses côtés, il ne lui aurait pas fallu grand-chose pour sauter le pas. Tout ici était apaisant et ressourçant, elle se sentait connectée à la nature.

— Encore un petit effort, l’encouragea Nils devant une pente raide, et en récompense je te montre mon endroit préféré.

— À condition que je sois encore en vie pour le voir…

— Je vois que tu es encore capable de faire de l’humour, c’est bon signe.

Pendant les derniers mètres, elle le maudit, allant même jusqu’à regretter d’avoir accepté son invitation. Mais une fois en haut, le spectacle lui fit oublier la douleur. Devant eux s’étendait une large prairie bordée de forêts avec en contrebas le lac majestueux scintillant sous les reflets du soleil et en arrière-plan les montagnes. Camille songea à une carte postale. « Salut les filles, je vous écris du paradis avec mon nouveau mec Nils… »

— C’est magnifique !

— J’adore cet endroit. J’aime y venir quand j’ai besoin de réfléchir.

— Merci de me le faire partager même si je ne suis pas certaine que j’aurai le courage de remonter jusqu’ici toute seule.

— Je suis ravi que ça te plaise.

— Tu sais, pendant des semaines, je suis restée cloîtrée chez moi alors je suis contente de découvrir de nouvelles choses et de m’ouvrir un peu à ce pays que je ne connais pas encore.

— Tu t’es fait des amis locaux ?

— À part toi et Rosa tu veux dire ? Non.

— Dans ce cas, il y a autre chose que tu dois absolument essayer.

— Et quoi donc ?

— Un week-end à la montagne.

— Mais j’habite déjà à la montagne.

— À la « vraie » montagne, dit-il amusé. Dans un authentique chalet.

— Tu veux dire à manger de la fondue au fromage et ce genre de choses ?

— C’est ça. Et je connais justement l’endroit idéal à une heure de route à peine. On y va souvent avec mon groupe de potes le week-end. Si tu te sens prête à rencontrer des autochtones, je te fais signe la prochaine fois.

Je rêve ou il vient de m’inviter pour un week-end peau de bête et feu de cheminée avec lui… et accessoirement ses potes ? Mais tout de même…

— Ça dépend…

— De quoi ?

— S’ils savent bien se tenir, le taquina Camille.

— Oui, ce sont des gens civilisés et rassure-toi, tu ne seras pas la seule fille.

Je ne suis pas certaine que ça me rassure vraiment…

Nils proposa de redémarrer afin qu’ils ne se refroidissent pas. Même si Camille aurait pu rester encore des heures à contempler le paysage en sa compagnie, elle reconnut qu’il avait raison. Le chemin du retour lui parut nettement plus facile dans la mesure où ce n’était que de la descente. Il la raccompagna jusque devant la résidence, la félicita pour son effort et repartit en direction de chez lui, accélérant sensiblement la cadence. Elle se demanda s’il cherchait à l’impressionner ou s’il s’était ennuyé à courir avec elle ?

 

*

Toute la semaine, elle n’avait fait que penser à cette invitation si bien que lorsqu’Alexandra lui avait proposé pendant le cours d’allemand de l’accompagner aux thermes le samedi suivant, elle avait d’abord hésité au cas où Nils la contacterait. Puis elle avait réfléchi, ça ne serait probablement pas pour ce week-end, elle osait espérer qu’il n’appellerait pas la veille pour le lendemain. Même si, avec les garçons, il fallait s’attendre à tout. Elle avait donc accepté volontiers la proposition de son amie, cela faisait un moment qu’elle ne s’était pas chouchoutée. Les thermes se trouvaient en rase campagne, à environ une demi-heure de route de Zurich. Dès le vestiaire, Camille eut le sentiment que quelque chose clochait devant cet étalement de chair plus ou moins ferme.

— Mais qu’est-ce qu’elles font toutes à poil ?

— Ici, c’est plutôt la culture allemande…

— Genre, ils parlent le Hochdeutsch ? Je ne vois pas le rapport !

— Non, genre ils aiment se balader cul nul.

— Pourquoi tu ne m’as pas prévenue ?

— Je pensais que tu le savais, tout le monde sait ça !

Sauf moi apparemment…

— Et ça veut dire que de l’autre côté de cette porte, les mecs se baladent également nus comme des vers ?

— Ben oui.

Mais qu’est-ce que je fous là ? D’un autre côté, il serait dommage de faire demi-tour maintenant, je n’ai qu’à pas regarder.

— Je te préviens, je garde mon maillot !

— Si tu veux…

— Je ne suis pas pudique mais hors de question de me faire reluquer par des inconnus qui sont venus là pour se rincer l’œil.

— Tu sais, ils en ont vu d’autres !

— Et pour quelle raison se foutraient-ils à poils autrement ?

Camille se sentit un peu moins seule en constatant que d’autres personnes avaient conservé leur maillot ou portaient une serviette. Même si les « textiles » étaient en minorité face au clan des « naturistes », c’était déjà rassurant. Elle essaya de se détendre – mais pas trop quand même, la vigilance restait de mise – et d’apprécier la beauté des lieux. Les thermes étaient construits dans la pierre, les divers espaces et bassins s’enchaînant dans une succession de salles voûtées. On se serait cru revenu à une époque ancienne où la cérémonie des bains était un rituel, les lumières tamisées et la petite musique d’ambiance ajoutant une touche de mystère. Cependant, la vue de certains visiteurs beaucoup moins mystérieux rompait immédiatement le charme. Il y avait exactement tout ce qu’on pouvait espérer trouver dans un lieu destiné au bien-être : un grand bassin extérieur avec vue sur la forêt (Camille se serait bien imaginée prendre une coupe de champagne avec Nils à la nuit tombée tout en contemplant les étoiles. Question à cent francs suisses : porterait-il un maillot ?) ; des bains romano-irlandais ; un hammam aromatique ; un grand sauna (elle préféra ne pas songer à ce qui pouvait se passer ici une fois les sens échauffés) ; un sauna avec bougies (la même chose mais pour les romantiques ?) ; un espace relaxation avec infusions et autres jus de plantes et le clou du spectacle une grotte avec un bassin d’eau à quarante degrés. Une véritable incitation à la relaxation… enfin s’il ne fallait pas assurer ses arrières. Camille se raidit en apercevant un pictogramme no sex. C’est bien ce qu’elle pensait, cet endroit était un club échangiste pour nudistes frustrés !

— Voilà la preuve…

— La preuve de quoi ?

— Que les gens ont des idées derrière la tête en venant ici !

— Toi, il est urgent que tu te détendes ! Commençons par le hammam.

Les vapeurs d’eucalyptus qui se dégageaient du hammam étaient vivifiantes. Camille s’appliquait à faire de profondes inspirations. Chaque inhalation lui donnait l’impression de purifier davantage son organisme. Avec la chaleur, sa tête commençait à tourner légèrement. Elle retrouva toutefois rapidement ses esprits quand elle eut la sensation qu’un homme assis en face les regardait avec un peu trop d’insistance, enfin surtout Alexandra.

— Tu ne vas pas me dire qui lui ne mate pas ?

— D’accord, lui peut-être…

Abstraction faite des voyeurs et des exhibitionnistes – les seconds appartenant également à la première catégorie – Camille parvint réellement à lâcher prise. Le bain romano irlandais avec ses chocs thermiques était sans doute son préféré. Au moment de repartir, trois heures plus tard, elle se sentait vidée mais aussi incroyablement légère et sereine. Il fallait reconnaître que les Suisses étaient très doués en matière de thermes. Elle retenterait l’expérience, cependant la prochaine fois, c’est certain, elle vérifierait le dress code avant de remettre les pieds dans un de ces établissements !

 

*

Elle tournait en rond dans son appartement. Cela faisait une semaine qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de Nils, elle n’en pouvait plus. Il fallait essayer de provoquer une rencontre et il n’y avait pas dix mille solutions. Elle ne pouvait pas se balader l’air de rien dans son village et feindre d’être là par hasard, à part quelques fermes il n’y avait rien et elle n’était pas fermière. Avec ce beau temps, il était peut-être sur son VTT, ça valait la peine d’essayer. Elle enfila sa tenue, chaussa ses baskets et repartit un peu à contrecœur sur les chemins pentus. Il fallait voir le côté positif, même si elle ne le croisait pas, elle travaillerait sa silhouette et à l’heure où les jupes dévoilent les gambettes, ça pouvait être une bonne chose. Le parcours était toujours aussi pittoresque, peut-être même davantage, lorsqu’elle tomba nez à nez avec des vaches qui s’étaient désormais emparées des pâturages. La Parisienne qu’elle était n’aurait jamais pensé autant apprécier cette nature et encore moins être capable de s’émerveiller un jour devant des bovins. Cette pensée la fit sourire. Quelque chose changeait en elle et même si elle ne savait pas l’expliquer, elle était convaincue que c’était dans le bon sens. Malgré toute cette beauté, la déception commençait à poindre, elle ne le croiserait pas aujourd’hui. Il était probablement loin d’ici à l’heure qu’il était. Inutile de s’entêter et souffrir le martyre, elle avait déjà bien couru, elle pouvait rentrer à la maison la tête haute. Et puis, elle avait déjà une autre idée. Elle accéléra les foulées, pressée de mettre son « plan » à exécution mais stoppa net.

Un renard. Ça mord, ces bêtes-là ? Et s’il avait la rage ? Au secours. Crier ? Ou pas ? Se sentant menacé, il pourrait attaquer en représailles ? Zut, je n’y connais rien à la psychologie des renards.

Mais, avant même qu’elle eût résolu ce dilemme, la pauvre bête apeurée s’était déjà sauvée. Camille se remit en route mais au ralenti, ses jambes tremblantes ne la portaient plus. Une fois saine et sauve à son appartement, elle fila sous la douche. Elle ne pouvait pas se présenter chez Rosa dégoulinante de sueur et malodorante ! Elle avait prévu de passer s’enquérir de la santé de sa voisine et aussi, intention un peu moins louable, elle espérait obtenir des nouvelles de Nils. Elle culpabilisa un peu à la pensée de cette manigance mais, dans le fond, sa démarche n’était qu’à moitié intéressée. On se rassure comme on peut. En ouvrant la porte, elle constata qu’il manquait une de ses baskets sur son paillasson. Décidément, il semblait y avoir une malédiction qui frappait les chaussures de sport dans cet immeuble. Elle ne pouvait pas être bien loin, elle la chercherait plus tard. Rosa, très heureuse d’avoir de la visite un dimanche en fin d’après-midi, l’invita à boire le thé et partager quelques douceurs.

— Chère amie, il semble que le printemps vous sied mieux que l’hiver de Fuchsdorf.

— J’avoue, je commence presque à tomber sous le charme…

De Nils entre autre…

— Et si je peux me permettre, côté cœur, avez-vous définitivement chassé cet affreux personnage de votre esprit ?

— Je ne vois pas de qui vous parlez, plaisanta Camille.

— J’étais sûre que vous vous en remettriez vite. Je vous l’ai dit, ce n’était pas le bon !

— Comment va votre santé ?

— Comme une dame de mon âge, néanmoins je n’ai pas à me plaindre, je suis plutôt en forme, flambant vieille, même. Mais parlons de jeunesse, poursuivit Rosa, comment trouvez-vous Nils ?

Je ne pense pas qu’elle fasse allusion à la partie qui relève de mes fantasmes, restons factuel.

— Il est vraiment très sympathique, comme vous l’aviez décrit. Il m’a sortie d’une mort atroce par congélation, plaisanta Camille pour essayer de cacher ses émotions, et il m’a fait découvrir les environs.

— Je suis contente que vous vous entendiez bien tous les deux.

— D’autant que ça avait mal démarré entre nous…

— C’est vrai qu’il peut être parfois un peu rustre.

Si peu…

— Il a toujours habité ici ? continua Camille l’air de rien.

— Oui, il a voyagé pour ses études mais il est revenu ensuite. Tous ses amis sont là. Il s’est d’abord installé à Zurich et dès qu’il a eu un peu d’argent de côté, il a acheté un vieux chalet à quelques kilomètres d’ici qu’il a retapé lui-même. Il est très doué.

— Je suis admirative. À trente-deux ans, je suis toujours locataire et la chose la plus précieuse que je possède est ma Fiat 500. Et mes amies…

— Vous avez raison, Camille, c’est ça le plus précieux.

— Oui. Il faut que je vous présente Emma et Pauline la prochaine fois qu’elles viendront me rendre visite, je parie qu’elles vous plairont.

— Avec plaisir. Alors qu’avez-vous fait de beau ce week-end ?

— Une amie m’a fait découvrir les thermes, une expérience… étonnante.

— Effectivement, ça surprend parfois les étrangers, surtout vous autres Français qui êtes assez pudiques.

— Hormis ce détail, j’ai vraiment passé un excellent moment et je suis ressortie comme neuve. Aujourd’hui, je suis allée courir où Nils m’a emmenée la semaine dernière, c’est vraiment magnifique. Je crois qu’il a l’habitude d’y faire du mountain bike.

— Ne m’en parlez pas. Il est fou de ce sport mais je n’aime pas ça. Je trouve que c’est dangereux.

— Si ça peut vous rassurer, je ne l’ai pas croisé aujourd’hui…

Et je dis aussi un peu ça pour aller à la pêche aux informations.

— Non, aucun risque, il n’était pas là ce week-end.

Camille ressentit une petite pique dans la poitrine.

— J’avais oublié, il est parti dans un chalet de montagne avec ses amis. Il m’en avait parlé…

Il m’avait même invitée, mais il a dû changer d’avis manifestement.

— Vous parlez du chalet de Christian ?

Christian, son père ? Donc le chalet est « son » chalet ?

— Non, il est à Milan, poursuivit Rosa. Il y était pour le travail et puis il a décidé d’y rester pour le week-end, un ami à lui habite là-bas.

Le nœud qui avait commencé à se former dans sa gorge se desserra. Il ne l’avait pas oubliée, ni même évincée, il n’était tout simplement pas là.

— Je peux vous demander quelque chose, Camille ?

— Oui.

C’était prévisible, je suis sûre qu’on peut lire en moi comme dans un livre ouvert ! Elle a deviné que je craquais pour son petit protégé…

— Qu’est-ce qu’une jeune femme comme vous peut bien apprécier dans la compagnie d’une vieille dame ?

Ouf !

— Vous n’avez pas idée ! Vous êtes la première personne à m’avoir tendu la main quand je suis arrivée, ça compte beaucoup pour moi. Vous avez été là dans les moments difficiles, vous ne m’avez pas jugée. Avec vous, j’ai l’impression que je peux parler de tout.

Enfin presque.

— Ce que vous dites me touche.

— C’est sincère. Et vous savez, je n’ai pas vraiment connu mes grand-mères alors je crois que vous êtes un peu une grand-mère de substitution.

Camille resta encore un moment avec Rosa, sa compagnie était réconfortante, comme toujours. Au moment de partir, elle se rappela le mystère de la chaussure disparue.

— Il m’est arrivé quelque chose d’assez bizarre tout à l’heure, une de mes baskets a disparu. Et l’autre jour je les ai retrouvées au milieu du palier…

— Ne cherchez pas, quelqu’un essaie de vous faire passer un message…

Cendrillon. La basket de vair. Nils ?

— …

— Le règlement de copropriété interdit de laisser des choses sur le palier, quelqu’un essaie de vous faire comprendre que vous devez ranger vos affaires.

Ah oui, tout de suite beaucoup moins romantique.

— Non ? Mais qui ça ?

— J’hésite entre Mme Grob et M. Steiner.

— Je ne le connais pas…

— Le voisin du troisième.

— Ah oui, je vois de qui vous voulez parler mais je ne suis pas pressée de le connaître.

— Je vais essayer de mener mon enquête…

— Merci Rosa.

Camille hésitait entre rire et pleurer. Elle n’en revenait pas que ce genre de comportement puisse exister. Il fallait qu’elle partage ça avec les filles, elles n’allaient pas en croire leurs oreilles !

« OrientExpress »

CAMILLE

Il m’est arrivé un truc de fou !

EMMA

Quoi ???

CAMILLE

On m’a volé une basket !

PAULINE

Je te rappelle qu’à Paris, ça arrive toutes les deux minutes !

EMMA

Mais qui volerait une basket ?

PAULINE

Un unijambiste ?

EMMA

Je ne suis pas statisticienne mais la probabilité pour qu’un unijambiste faisant la même pointure que Camille habite dans son immeuble est faible.

CAMILLE

Les filles, vous n’y êtes pas du tout. Le motif n’est pas le vol mais éducatif…

EMMA

Quoi ?

CAMILLE

Apprendre qu’on ne laisse pas traîner ses chaussures sur le palier…

PAULINE

Arrête de nous faire marcher !

CAMILLE

Je ne plaisante pas…

PAULINE

Je te préviens, je ne te laisse pas repartir le week-end prochain !

Camille s’installa sur la terrasse avec un verre de chardonnay, bien décidée à oublier cette petite mésaventure et à profiter du moment présent. Il faut croire que le destin était également de cet avis, elle eut devant ses yeux le plus beau coucher de soleil qu’elle n’avait jamais vu. Le ciel affichait un dégradé de rose à faire pâlir de jalousie Paris Hilton. Bien entendu, elle ne put s’empêcher de penser à lui.

 

*

« Le TGV Lyria arrive en gare de Paris-Gare-de-Lyon. Paris-Gare-de-Lyon, terminus du train, tous les voyageurs sont invités à descendre. »

Assise dans ce train, Camille aurait dû être la plus heureuse au monde, pourtant aujourd’hui elle sentait comme une petite boule dans sa gorge. Elle était, bien entendu, ravie de revoir Emma et Pauline mais en temps normal, elle aurait été proche de l’hystérie, comme toute fille normalement constituée qui s’apprête à retrouver ses meilleures amies qu’elle n’a pas vues depuis un mois ! Cependant, en les apercevant sur le quai avec leur banderole « Welcome home », son petit blues disparut instantanément et son visage s’illumina, affichant un sourire sincère. Elles se sautèrent dans les bras, poussèrent quelques cris un peu trop aigus, le classique. Ensuite, le week-end put officiellement commencer. Le temps était étonnamment clément pour un début avril. Camille savourait de marcher dans les rues de la capitale à la tombée de la nuit insouciante avec ses amies, ça lui rappelait tellement de bons souvenirs. Et de moins bons aussi en repassant à côté d’un endroit où elle avait ses habitudes avec Thibaut. Paris n’était pas une si grande ville, elle y avait vécu deux ans d’amour avec lui (elle se demanda si elle devait enlever de son calcul les mois où ils avaient été trois ?) donc plus ou moins tout lui rappellerait Thibaut. Une fois ce postulat de base établi, il fallait faire avec. Les filles lui avaient concocté un programme spécial.

— Nous avons pensé qu’il était temps que tu t’envoies en l’air, lança Pauline de but en blanc.

— Quoi ? Ne me dites pas que vous m’avez loué un escort boy pour la soirée ? Ce n’est même pas mon anniversaire…

Et par ailleurs j’ai une idée très claire de la personne avec qui je veux m’envoyer en l’air… Stop. Il faut que j’arrête de penser à lui, il n’est pas à Paris. Profite de ton week-end…

— Ah… parce que ça te tenterait pour ton anniv’ ?

— Mais non… Ça ne va pas ou quoi ? Je n’ai pas besoin de payer pour me trouver un mec !

— Je te rassure, j’avais aussi mon mot à dire pour le programme, coupa Emma, du coup c’est quelque chose de beaucoup plus soft. Ce que Pauline voulait dire, c’est qu’on va prendre de l’altitude !

— On va monter à la tour Eiffel ? La grande roue des Tuileries ? Les filles, c’est sympa mais je vous rappelle que j’ai le vertige.

Elles avaient réservé une table dans un rooftop ultra prisé été comme hiver. Cela faisait une éternité qu’elles parlaient d’y aller mais elles ne l’avaient jamais fait faute d’organisation. L’endroit était vraiment à la hauteur de sa réputation. La terrasse avait été transformée en chalet nordique et, bien entendu, tout avait été pensé pour le climat encore un peu frais de la saison : chauffage, peaux de bêtes, plaids. Une fois de plus, elle ne put s’empêcher de penser à lui.

— Allô Camille, tu es avec nous ?

— Oui, pardon…

— Je proposais de commencer par le dossier Thibaut pour se débarrasser du désagréable.

— Classé, sincèrement. Mais je crois que j’ai peur de le croiser ce week-end, je ne sais pas comment je réagirais…

— C’est simple, tu lui colles une grande baffe ! résuma Pauline comme si c’était une évidence.

— J’aimerais bien mais s’il est avec cette pétasse, j’ai peur de perdre mes moyens. Vous savez l’humiliation et tout ça…

— On voit très bien, répondit Emma. Mais déjà on sera là et, s’il le faut, on lui casse la gueule. Puis, dis-toi que lui ne sera peut-être pas très fier non plus…

— C’est vrai, continua Pauline, il est beaucoup moins baraqué que ton sexy voisin. On devrait en venir à bout facilement.

Camille sentit son cœur s’emballer. Si le seul fait de l’évoquer suffisait à provoquer ce genre de réaction, qu’est-ce que ce serait quand elle le reverrait ?

— Vous savez quoi ? Changeons de sujet. Je ne suis pas venue ici pour qu’on parle de ce naze !

— Nils naze ? J’ai raté un épisode ? s’empressa de demander Pauline.

— Non, Thibaut. Du côté de Nils, tout va très bien…

Camille leur raconta les derniers événements et se confia sur l’ambivalence de ses sentiments. Oui, elle était très attirée par cet homme, c’était indéniable, mais d’un autre côté, elle avait peur de se reprendre une claque et elle ne savait pas si elle pourrait l’encaisser vu que la trace sur l’autre joue était à peine effacée. Nils était super sympa, il semblait apprécier sa compagnie étant donné qu’il l’avait invitée à passer un week-end avec ses copains dans son chalet, seulement elle avait peur qu’il ne l’envisage que comme une amie.

— Quoi ? Tu viens de dire qu’il t’a invitée dans son chalet avec ses potes ? la coupa Pauline soudain très excitée.

— Oui, c’est ce que je viens de dire…

— Mais, Camille, c’est un signe !

— Un signe qu’il me considère comme une amie. D’ailleurs, il ne s’est rien passé jusqu’ici…

— Tu n’as pas remarqué quelque chose dans son comportement ? Un regard qui trahirait ses sentiments ? demanda Emma.

Elle n’osa pas leur parler de cette infime impression qu’elle avait eue la dernière fois. C’était tellement fragile, elle préférait ne rien dire. Peut-être un peu par superstition aussi.

— Les filles, c’est un mec de la campagne. Plus le genre « berger suisse » que « Marc Darcy » alors pour les regards énamourés et les trémolos dans la voix, il faudra repasser.

— Tu veux dire que c’est un sauvage ? Une sorte de Jon Snow suisse mais avec des peaux de moutons jaunes ? suggéra Pauline manifestement très inspirée.

— Presque, mais sans les peaux !

— J’adore…

— Et, léger détail, coupa Camille pour mettre fin au fantasme de Pauline, il ne m’a toujours pas recontactée pour le chalet.

— Attends, ça fait combien de temps ?

— Deux semaines…

— Oui, soit deux week-ends, donc rien de grave.

— Tu as peut-être raison, finit par répondre Camille pourtant peu convaincue.

Finalement, les filles oublièrent la cave du sixième arrondissement, prévue pour la deuxième partie de soirée, préférant rester sur les toits parisiens à refaire le monde en sirotant des cocktails. Camille apprit que le collègue d’Emma, Bastien, c’était son nom, avait commencé l’ascension de l’Everest et que, contre toute attente, ça se passait plutôt bien. Pour une fois, Emma n’avait pas trouvé mille prétextes farfelus (trop poilu, aime l’andouillette, pense que Jane Austen est une chanteuse pop, collectionne les magnets sur son frigo, son frère s’appelle Brandon) pour le mettre hors jeu. Mieux, il avait même été « sélectionné » pour boire un pot avec elle le mercredi suivant. Camille et Pauline la chambrèrent, annonçant un mariage avant la fin de l’année. Quant à Pauline justement, elle était en train de s’amouracher d’un de ses sex friends, Jonathan. D’ordinaire peu encline à s’attacher, ce jeune homme semblait avoir réussi à briser la carapace. Elles étaient tellement bien sur cette terrasse, c’était certain, la vie était plus douce avec Emma et Pauline.

Camille fut tirée de son sommeil par son téléphone. En rentrant quelque peu éméchée la veille, elle avait oublié de le mettre en mode silencieux. Elle maudit celui qui osait la réveiller un samedi matin à… dix heures. Ok, c’était acceptable. Son cœur bondit en voyant le nom de l’expéditeur. Les mains tremblantes, elle ouvrit le message.

NILS

Salut Camille. Si tu es toujours partante, je te propose de venir au chalet vendredi prochain pour un week-end en « immersion », une sorte de Koh-Lanta suisse ;) On s’appelle dans la semaine pour les détails. Bises

Elle poussa un cri de joie proche de l’hystérie. Les filles protestèrent devant ce réveil barbare avant de se radoucir en réalisant qu’il s’agissait d’une affaire de la plus haute importance. Alors quelques cafés et Doliprane plus tard, Emma et Pauline étaient sur le pied de guerre, prêtes à aider leur amie à se trouver une tenue de « bergère casual chic » (thème très local) pour le week-end qui allait changer sa vie. À la réflexion, cette formule ne convenait pas. La dernière fois que Camille avait formulé quelque chose de la sorte, sa vie s’était écroulée en une bouchée de Saint-Jacques, et cela n’avait rien à voir avec la fraîcheur du coquillage ! Elle se rendit vite compte que les filles avaient une vision très erronée de la bergère suisse, tantôt trop glamour, tantôt trop au sud, hémisphère sud ! Camille dut leur expliquer que ledit « chalet », comme tout chalet digne de ce nom, était situé à la montagne, c’est-à-dire en altitude où soit dit en passant il faisait généralement quelques degrés de moins que dans la vallée, sachant qu’à Zurich il faisait facilement cinq à dix degrés de moins qu’à Paris ! Ce qui, sans être mathématicien, donnait pour la mi-avril des températures à vous faire préférer un pull à n’importe quelle tenue printanière, aussi belle soit-elle. Le combo short et blouse en dentelle était donc à remettre à plus tard, tout comme la petite robe noire dos nu proposée par Pauline pour les soirées au coin du feu. Elle arrêta finalement son choix sur deux tee-shirts qui, derrière leur apparente coolitude, étaient en fait stylés, elle avait une réputation de Parisienne à honorer ; un pull en maille pour les verres en terrasse sous les étoiles ; une étole si Nils tardait à lui prêter sa veste et enfin une paire de Converse, les siennes n’étant plus très fraîches. Elle porterait un de ses jeans, ça ferait très bien l’affaire. Elles firent ensuite une pause déjeuner bien méritée dans une brasserie. Camille salivait depuis des semaines en pensant à son steak tartare frites et il était exactement comme dans ses rêves, le serveur peut-être juste un peu moins aimable. Elles passèrent le reste de l’après-midi à flâner, Emma et Pauline firent aussi quelques emplettes puis elles décidèrent d’un commun accord de rentrer à la maison pour une petite soirée tranquille. Elles avaient parcouru des kilomètres, elles étaient fatiguées et ne se sentaient pas la force de sortir.

— On passe se prendre quelques trucs sympas pour le dîner au Monoprix ?

— Toi, on voit très bien ce qui te manque là-bas.

— C’est clair, si je pouvais, j’exporterais Monoprix et Picard en Suisse.

Camille s’arrêta net sur le trottoir et, à sa tête, les filles comprirent que quelque chose n’allait pas. Elles pensèrent à la même chose, Thibaut. Mais, après rapide examen alentour, aucune trace de ce mufle.

— Excusez-moi…, dit Camille en interpellant un homme, la quarantaine, relativement banal qui promenait son chien.

Les filles pensèrent qu’elle le connaissait. Peut-être un collègue d’Altea qui pourrait lui donner des nouvelles de Thibaut justement. D’un autre côté, elle l’aurait probablement tutoyé dans ce cas.

— Oui ? répondit l’homme étonné.

— Vous avez oublié quelque chose.

Il chercha un instant sans comprendre de quoi il s’agissait alors Camille l’aida.

— Votre crotte, dit-elle énervée en désignant l’immonde tas sur le trottoir. Enfin plus exactement, celle de votre chien.

— De quoi je me mêle ? Ce n’est pas devant votre porte, non ?

Je ne sais pas ce qui me retient de la lui faire bouffer, sa merde ? Peut-être le dégoût à l’idée de me saisir de la chose ?

— Ben en fait ça me regarde un peu si votre chien défèque sur le trottoir sur lequel je marche !

— Dans ce cas, changez de trottoir. Vous faites quoi là ? demanda-t-il énervé alors que Camille sortait son téléphone de son sac.

— Eh bien, j’immortalise la scène en vue de la partager sur les réseaux sociaux. On verra si vous ferez toujours autant le fier sur Facebook à côté de votre caca !

— Espèce de malade !

— Malade toi-même, cria Camille alors qu’il s’en allait déjà sans doute peu à l’aise à l’idée de sa future popularité.

— Attention, tu es en train de devenir suisse ! s’exclamèrent les filles hilares.

— Vous savez quoi ? On ferait bien de prendre exemple sur eux parfois…

Camille repartit le dimanche après-midi la tête pleine de souvenirs et rêveuse à la pensée de ce week-end qui l’attendait.

 

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