A l'heure suisse (French Edition)
La fonte des glaces
Chapitre 3
La fonte des glaces
Il y avait du mieux, c’était indéniable, toutefois elle n’en était pas encore au stade « je lance un blog sur ma nouvelle vie formidable » inondant la blogosphère de photos (montages) qui respiraient la joie de vivre et le bon air des montagnes… et de la ferme aussi. Depuis le redoux, elle avait remarqué comme une odeur de fumier qui flottait certains jours, c’était sans doute sain mais pas moins nauséabond pour autant. Camille avait maintenant quelques repères. Ses cours d’allemand commençaient à payer et elle appréciait de pouvoir se faire comprendre des commerçants. Ça peut paraître anodin, pourtant quand on débarque seule dans un pays étranger, cela fait une sacrée différence. Côté météo aussi, les choses s’arrangeaient. Plus que quelques petites semaines et le printemps serait là. Le paysage esquissait déjà une transformation, les arbres avaient l’air moins tristes ornés de bourgeons, les petits oiseaux gazouillaient et, au loin, la neige avait disparu des montagnes, détail très important pour le mental de Camille. Côté vie sociale, son agenda ne débordait pas de rendez-vous mais elle voyait Alexandra régulièrement et comme elle connaissait bien la ville et ses environs, elle avait toujours un truc sympa à proposer. Elle était un peu son guide touristique. Sa motivation pour les cours d’allemand ne retombait pas, elle était d’ailleurs ravie de retrouver le petit groupe ce jeudi, une forme d’entité rassurante à laquelle il faudrait néanmoins soustraire quelques éléments comme Kristina qui lui tapait de plus en plus sur les nerfs. Elles avaient pris l’habitude avec Alexandra d’élaborer des théories rocambolesques à son sujet mais en allemand, natürlich. Ou John qui, même s’il ne faisait que de la figuration, pouvait être pénible à force d’être fermé comme une huître. Une très grosse huître alors. Aujourd’hui, Camille avait été retenue au bureau par un client difficile, le cours avait déjà commencé lorsqu’elle arriva. Heureusement, Alexandra lui avait gardé une place.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Camille en voyant une déferlante de photos de saucisses sur les tables.
— À ton avis ? Un cours sur les Würste !
— C’est une blague ? Je ne vais pas passer deux heures à parler de saucisses !
— C’est pourtant ce que Markus a l’air de penser…
— Si ça se trouve, rien que d’en parler, je vais prendre un kilo !
Malgré les réticences de Camille, le cours du jour se concentra exclusivement sur les saucisses. Et la première constatation était qu’il en existait une grande variété, chacune ayant ses propres spécificités. La chose était apparemment à prendre très au sérieux. Camille eut envie de demander à Markus s’il y avait un test portant sur les saucisses pour l’obtention du permis C mais elle se retint. Toute la soirée, elle eut une sensation bizarre – outre le fait que tout le monde parlait saucisse autour d’elle – elle trouva Markus différent. Elle surprit plusieurs regards dans sa direction qu’elle ne sut interpréter puis il y avait aussi sa façon de se pencher sur elle quand il venait corriger son travail. C’était une impression ou le prof la draguait ? Elle ne saurait dire s’il lui plaisait ou non mais elle se sentit flattée qu’il s’intéresse à elle. Il faut dire qu’après l’épisode Thibaut, elle avait bien besoin de regonfler son ego. Elle préféra ne pas en parler à Alexandra, se disant qu’elle se faisait peut-être des films. En rentrant chez elle, elle sauta le dîner. Étrangement, elle n’avait pas très faim, sans doute un trop-plein de délices porcins.
*
Cela faisait quelques temps que Camille n’avait pas croisé Rosa. Elle fut contente de l’apercevoir qui se dirigeait vers son garage et hâta le pas pour la rattraper.
— Bonjour Rosa. Vous êtes bien matinale aujourd’hui.
— Bonjour Camille. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un rendez-vous galant, je vais voir mon médecin et il n’est pas du tout mon genre, plaisanta Rosa.
— Rien de grave, j’espère ?
— Non, juste la routine d’une septuagénaire…
— Eh bien, j’aimerais être aussi en forme que vous à votre âge !
— Je me trompe ou vous avez l’air d’aller beaucoup mieux ?
— Vous avez raison, je vais beaucoup mieux, merci. Il faudrait qu’on se prenne un thé à l’occasion que je vous montre qui est votre voisine quand elle n’est pas en train de se morfondre sur son triste sort.
— Avec plaisir…
— Je pourrais passer ce week-end ?
— Malheureusement, ça ne va pas être possible ce week-end. Je pars voir des amies en Suisse romande et j’y resterai une petite semaine. Nous allons nous faire notre traditionnel séjour thalasso entre filles, enfin si on peut dire ainsi…
— Mais c’est génial. Ça ne fait rien, on se voit à votre retour et profitez bien.
— Merci ma chère.
Camille trouva formidable que sa voisine de soixante-dix ans parte en thalasso avec ses copines. Il faudrait qu’elle en parle à Emma et Pauline, un week-end entier à se faire chouchouter, ça serait le rêve. En attendant, il faudrait travailler, à commencer par aujourd’hui. Elle prit donc sans grand entrain la direction du bureau. Même si son quotidien s’était nettement amélioré depuis son arrivée en janvier, cela restait toujours compliqué au travail et certains jours encore plus que d’autres. Comme aujourd’hui justement. Elle avait démarré la matinée avec un client particulièrement pénible, un code « CC » comme elle les appelait avec sa collègue Julie à Paris. Un casse-couilles. En plus, c’était un menteur. Le service client avait étudié l’épilateur soi-disant défectueux qu’il avait offert à sa femme et ils étaient formels, utilisation non-conforme de l’appareil. En le démontant, ils avaient retrouvé des gros poils coincés à l’intérieur. Qu’est-ce qu’elle y pouvait si monsieur empruntait l’épilateur de madame quand elle avait le dos tourné ? Et vu ce qu’ils avaient trouvé là-dedans, M. Schneeberger ne devait pas être du genre à avoir froid l’hiver. La notice stipulait « entretien du maillot », pas « tonte des grands primates » ! Mais comme le client était roi, elle s’était retenue de lui suggérer de commencer la prochaine fois au sécateur et aussi de lui raccrocher au nez. Elle s’était armée de patience et était finalement parvenue à trouver une solution. À Paris, après un cas comme celui-ci, elle aurait été débriefer avec Julie ou même Thibaut mais ici elle n’avait personne à qui se confier alors elle se rabattit sur le distributeur. En temps normal, elle ne mangeait jamais de sucreries avant midi mais elle avait bien mérité une petite entorse à la règle. De retour à son poste, à peine remise de ses émotions, elle vit qu’elle avait reçu un message d’Urs. Incroyable, il avait profité qu’elle s’absente deux minutes pour lui écrire plutôt que de lui parler. Pour un service censé communiquer avec les clients, c’était un comble, elle ne s’y ferait jamais. Bref, en quelques heures, sa motivation était retombée et elle avait le moral dans les chaussettes. Mais, finalement, en regardant avec agacement son collègue, elle se dit que la question n’était pas tant où était son moral mais où étaient les chaussettes ? Et elle en avait sa claque de ces horribles claquettes. Si encore elles avaient été en fourrure, elle aurait pu prendre ça pour du goût, mauvais au demeurant mais tout de même. Alors que là, ça ressemblait… à rien. Il n’y avait pas un dress code ici ? Il devait bien exister un document corporate quelque part qui stipulait que cet accoutrement était contraire aux valeurs de la boîte ? Il lui faudrait le trouver et le mettre sous le nez de Hans, devant l’évidence il ne pourrait pas nier et tout le monde remballerait ses panards ! En attendant de le trouver, il était urgent de montrer à ses amies le calvaire qu’elle vivait au quotidien. Elle leur en avait brièvement parlé la dernière fois mais elle était certaine qu’elles ne se rendaient pas bien compte. Il lui fallait une preuve irréfutable. Une photo. Il allait falloir la jouer fine mais Claudia et Urs étaient tellement scotchés à leur écran qu’ils ne remarqueraient rien. L’angle était mauvais, elle allait devoir se reculer un peu pour arriver à cadrer l’objet du délit. Voilà, c’était parfait. Il ne restait plus qu’à faire semblant d’être concentrée à taper un texto. Un jeu d’enfant. Clic. Et merde, elle avait oublié de désactiver le son.
— Qu’est-ce que tu fais ? Tu prends des photos ? lui demanda Claudia d’un ton réprobateur.
— Moi ? Non. Je réponds à ma maman qui m’annonce que leur chat vient de mourir…
Ils n’ont pas de chat, c’est plutôt celui des voisins qui aurait du souci à se faire à force de traîner dans leur jardin.
— Ah, je suis désolée. Moi aussi, j’adore les chats. J’en ai trois.
Ça ne m’étonne pas…
— Mon doigt a dû appuyer sur le bouton tout seul. Avec ces nouveaux appareils…
Ouf. Elle l’avait échappé belle, même si Urs la regardait d’un air méfiant. Il devrait pourtant être flatté d’être pris en photo, ça ne devait pas lui arriver tous les jours. Et ouf bis, la prise était bonne.
« OrientExpress »
CAMILLE
Se tirer une balle dans le pied… ou dans celui de son voisin ?
PAULINE
???
CAMILLE
Attend, voilà la photo…
PAULINE
Dis-moi que tu es à la piscine ?
CAMILLE
Non, au bureau.
EMMA
Je suis certaine que c’est un motif valable de rupture unilatérale de ton contrat de travail ouvrant droit à des indemnités…
CAMILLE
Je vous assure, il y a des fois, j’ai envie de pleurer.
PAULINE
On compatit… Tu as revu le voisin sexy ?
Petit pincement au cœur.
CAMILLE
Non… Et ce n’est pas mon voisin, il vient voir ma voisine, nuance. Je ne sais même pas où il habite…
PAULINE
S’il ne t’intéresse pas, moi je suis preneuse, donne-lui mon numéro.
CAMILLE
Je vais y penser… À plus les filles, le devoir m’appelle et les claquettes aussi ;)
PAULINE
À plus.
EMMA
Bisous
*
Elle y pensa justement les jours suivants, cet homme mystérieux l’intriguait. Il était déroutant, c’était le moins que l’on puisse dire. Après s’être montré goujat, limite grossier et un peu pervers aussi à la laverie, il n’avait pas hésité à la sortir du pétrin quand elle avait essayé de jouer à la reine des neiges avec sa Fiat 500 alors même qu’elle venait de l’envoyer bouler ! Et puis, lorsqu’elle l’avait recroisé avec les filles, il lui avait à peine dit bonjour. À quoi jouait-il ? Peut-être l’avait-il juste aidée parce qu’elle était l’amie de Rosa mais que dans le fond elle lui était totalement insignifiante ? De toute façon, le cas était clos pour ce week-end, Rosa était absente donc aucune chance de le croiser. La perspective d’un énième samedi en solitaire ne la réjouissait guère mais elle avait décidé de profiter du beau temps. Hors de question de passer la journée à regarder des séries en rêvant d’avoir une vie aussi excitante que les héroïnes. Ce n’était certainement pas en restant collée à son canapé qu’elle allait provoquer son destin et rencontrer un homme qui se vêtait de peaux de bêtes ou de kilts sexy, selon les goûts. La douceur extérieure et les rayons de soleil lui donnèrent enfin le courage qui lui manquait depuis des semaines pour chausser ses baskets et partir explorer les environs. Une fois de plus, elle regretta son choix de venir s’installer à Fuchsdorf. Il y avait deux options : monter ou descendre mais il faudrait bien remonter à un moment donné. Elle choisit le chemin qui montait vers le bois, elle avait besoin de verdure et commença à trottiner, ses écouteurs vissés dans les oreilles. Ses jambes lui firent immédiatement payer les deux mois sans activité physique. Attaquer par les difficultés n’était peut-être pas une si bonne idée que ça, elle bifurqua donc dès qu’elle en eut l’occasion sur un petit sentier sur sa droite qui descendait. Il devait bien mener au lac et le paysage devait être tout aussi sympa. Petit à petit, son corps se « dérouilla » et elle apprécia la sensation d’allonger les foulées dans ces bois qu’elle ne connaissait pas. Elle avait l’impression d’être une super héroïne dans une forêt magique et s’imaginait déjà toutes sortes d’aventures chevaleresques. Elle aima l’idée d’être perdue au milieu de nulle part jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle était vraiment perdue. Le chemin semblait ne jamais finir, elle n’aurait bientôt plus de forces pour continuer. Devait-elle faire demi-tour ? Elle commença à trouver tout cela beaucoup moins cool tout d’un coup et songea qu’elle avait peut-être été inconsciente de s’aventurer ici toute seule. Elle n’était plus si fière. Sans qu’elle ne comprenne rien, un objet volant non identifié lui passa devant le nez à toute vitesse. Elle poussa un cri. Ok, on se ressaisit. On oublie les films fantastiques pour jeunes adultes (et moins jeunes aussi) type Twilight, Edward et ses amis sexy vampires volants n’existent pas. Alors c’était quoi ce truc ? Elle ne tarda pas à avoir sa réponse puisqu’un deuxième VTT prit le tremplin en bois et s’envola devant elle. Le pilote portait une sorte de casque intégral qui lui fila la chair de poule. Elle réalisa que si jamais elle croisait un maniaque dans ces chemins, elle aurait beau crier, personne ne l’entendrait. Il n’en fallut pas plus pour la décider à faire demi-tour ! Elle fut soulagée quand, au bout d’un moment qui lui parut une éternité, elle aperçut enfin son immeuble et se promit de ne plus jamais recommencer ce genre d’escapade. Elle avait couru une heure dix, certes malgré elle, mais elle pouvait être fière tout de même. Au moment de se débarrasser de ses baskets sur le seuil de la porte, elle constata qu’elle arrivait à peine à se baisser, elle avait mal partout et ça serait certainement pire encore dans les prochains jours. Elle se fit couler un bain, ça aiderait à limiter les courbatures et s’y prélassa jusqu’à ce que l’eau devienne tiède. Elle s’installa ensuite devant une série et ne fit pas grand-chose de plus, elle était vidée. Au moment d’aller se coucher, elle sortit sur la terrasse respirer l’air presque printanier et rêvasser aux promesses qu’il apportait dans son sillage. Elle fut surprise par le panorama, c’était la première fois qu’elle le voyait. Bien entendu, il avait toujours été là mais Camille n’était pas disposée à le voir avant. On se serait cru au bord de la mer avec le lac qui s’étendait à perte de vue et les lumières de la ville qui semblaient danser sur l’eau. Elle était en train de contempler le spectacle lorsqu’elle l’aperçut. Un point incandescent dans la nuit, là juste en bas dans le jardin. Elle prit peur, sans doute à cause de sa frayeur de l’après-midi. Elle repensa à ce livre de Bernard Minier où un individu reste tapi dans le noir à observer une femme seule. Le commandant Servaz en arrive à cette conclusion en retrouvant des mégots de cigarette gisant sur le sol dans un coin du jardin. Quelqu’un était en train de l’épier. Soudainement, la Suisse ne lui apparut plus aussi sûre. Il fallait agir et vite. Elle attrapa la première chose qui lui tomba sous la main, une pomme de pin, et la lança de toutes ses forces en direction du malfaiteur.
— Non, mais ça ne va pas !
L’utilisation de la langue française laissait peu de doute quand à la nature du malfaiteur en question et lorsqu’il s’avança, son intuition fut confirmée. Nils portait une de ces chemises de bûcheron à carreaux rouge et noir ouverte sur un tee-shirt. Camille n’aurait jamais pensé que ce « costume local » puisse être aussi sexy.
— Qu’est-ce que tu fais-là ?
— Eh bien, je fumais en regardant les étoiles jusqu’à ce qu’une folle furieuse ne s’en prenne à moi !
Au lieu de reconnaître son erreur, Camille préféra contre-attaquer… la meilleure des défenses, en théorie.
— Parce que tu es un grand romantique peut-être ? demanda Camille ironique. C’est vrai, j’avais oublié la couverture Laura Ashley !
— Et qu’est-ce que tu en sais ?
Je parierais plutôt sur le bad boy qui fait souffrir les filles !
— Tu n’as pas répondu à ma question, qu’est-ce que tu fais ici ? Tu n’as pas de maison, c’est ça ?
— C’est juste toi ou toutes les Françaises sont arrogantes comme ça ?
Venant de lui, c’est l’hôpital qui se fout de la charité !
— Rosa est partie pour le week-end et comme il y a des travaux chez moi en ce moment, je suis venu m’installer ici quelques jours. Et avant que tu ne poses la question…, elle est au courant !
Comme si c’était mon genre…
— C’est bon, l’interrogatoire est fini ? Je peux finir ma cigarette tranquille ?
— Oui… de toute façon je n’ai plus envie d’admirer la vue ! bredouilla Camille, vexée, avant de rentrer à l’intérieur.
Bien sûr, elle n’arriva pas à trouver le sommeil après cet échange tendu, c’était le moins qu’on puisse dire. Pourquoi fallait-il qu’il soit toujours aussi désagréable ? Ok, elle lui avait peut-être lancé une pomme de pin mais ce n’était pas une pastèque non plus ! Et puis, à sa décharge, elle avait eu peur. D’un autre côté, s’il admirait vraiment le ciel comme il le prétendait, il avait dû être quelque peu surpris quand le projectile l’avait percuté de plein fouet. Mais quand même, il aurait pu faire preuve d’un peu d’humour… Elle en arriva à la conclusion que l’énigmatique Nils était comme « Grincheux », le nain râleur de Blanche-Neige, mais en plus grand. La fois où il l’avait dépannée faisait office d’exception, ce n’était donc très probablement pas lui mais son jumeau ce jour-là. Ceci expliquant cela. Sur cette théorie abracadabrantesque, elle s’endormit enfin.
Sans surprise, le réveil fut douloureux. Camille arrivait à peine à marcher, chaque centimètre carré de son corps la faisait souffrir. Et sa démarche était proche de celle d’un canard… qui aurait quelque chose de coincé dans le derrière. Bref, pas très glamour, à l’instar du programme de la journée, ménage et lessive. Elle n’avait pas le souvenir que les dimanches étaient aussi déprimants à Paris. Elle allait commencer par la lessive mais avant, direction la salle de bains. Nils était dans les parages et elle ne voulait pas courir le risque de le croiser une nouvelle fois en pyjama. Après un rapide passage sous la douche, elle disciplina au sèche-cheveux son carré court avec frange qui lui donnait un petit air espiègle. Ça faisait des années qu’elle portait cette coupe et elle n’avait aucune envie d’en changer pour le moment. Elle était en accord avec son moi intérieur. Elle dessina le contour de ses yeux au crayon khôl marron, discret mais efficace et s’appliqua un peu de gloss sur ses lèvres et les pommettes pour l’effet bonne mine. Voilà, elle était prête pour la lessive. Au moment de descendre, elle eut soudain un flash. Elle fit demi-tour et alla chercher ses plus beaux dessous en dentelle qui dormaient depuis des mois dans des tiroirs et les ajouta à la corbeille. Les culottes sales de la semaine regagnèrent quant à elles la panière à linge. Pure précaution… En ouvrant sa porte, elle retrouva ses baskets au milieu du palier, étrange elle avait pourtant le souvenir de les avoir laissées sur son tapis. Qui pourrait s’amuser à faire une chose pareille, à sa connaissance il n’y avait pas d’enfants dans l’immeuble. Elle lança sa lessive et remonta s’atteler au ménage en musique, utilisant çà et là le plumeau comme micro, c’était moins pénible ainsi. Trop absorbée à se prendre pour Beyoncé, elle secoua le plumeau un peu fort et il tomba dans le jardin. Elle imagina la réaction de Nils s’il lui était tombé sur la tête, cette idée la fit sourire. Ce n’est qu’une fois dans le jardin, en possession de son micro de fortune qu’elle réalisa que, dans la précipitation elle n’avait pas pris sa clé. Grrr… Elle n’avait pas le choix, elle allait devoir sonner chez un voisin… The voisin.
— Ja…
Ça commence mal, il a l’air de mauvais poil. Je le réveille ou quoi ?
— Salut, c’est Camille.
— Bonjour Camille…
Je vois qu’il n’a pas encore digéré la pomme de pin !
— Je ne te dérange pas longtemps, j’ai oublié ma clé, je suis enfermée dehors, tu peux m’ouvrir s’il te plaît ?
— Je ne sais pas, il ne faut pas ouvrir aux inconnus…
Tiens, monsieur est d’humeur joueuse ce matin…
— On se connaît, rappelle-toi, tu m’as prise en stop…
— C’est vrai. J’avais oublié l’inconsciente qui roulait sur la neige sans pneus d’hiver !
— Ah, ah, ah…
Pourquoi j’ai reparlé de ça ?
— Ok, je t’ouvre mais à une condition…
S’il compte sur moi pour venir faire son ménage, il rêve !
— Laquelle ?
— Tu m’invites à prendre un verre.
— Quoi ?
— Tu me dois bien ça avec la bosse que je dois avoir sur le crâne !
— Tu n’exagères pas un peu ?
— Et toi ?
— Bon, je reconnais, j’y suis peut-être allée un peu fort hier…
— Tu vois quand tu veux…
— Chez moi dans une heure ?
— Dans une heure.
— Attends, une question…
— Oui…
— Tu as un frère jumeau ?
— Non, pourquoi ?
— Pour rien…
Comment ça s’appelle déjà les gens qui souffrent d’un dédoublement
de la personnalité ?
Elle s’empressa de remonter à l’appartement, c’était bien de répéter pour le casting de The Voice mais ça ne faisait pas le ménage, et s’attela à la tâche. Elle voulait que l’appartement soit en ordre pour son invité. Qu’est-ce qui lui avait pris d’accepter son invitation ? Pire, d’accepter de l’inviter. Il fallait qu’elle se détende, il n’allait pas la manger, enfin elle espéra. Le temps avait filé trop vite, s’il était réglé comme une montre suisse, dans dix minutes il serait là, ce qui lui laissait à peu près autant de temps qu’une candidate des Reines du shopping pour la mise en beauté. Si elles pouvaient le faire, elle aussi. Elle ajouta un peu de fard argent aux coins internes de ses yeux, ça donne le regard pétillant ; se pinça les joues, ça fait mal mais ça donne aussi un teint de jeune fille ; puis elle termina par un peu de gloss. L’autre était mangé, digéré même depuis bien longtemps. Voilà, elle était prête et c’était tant mieux parce qu’on sonnait déjà. Zut, il manquait de la musique. C’est bien connu, les filles cool écoutent de la musique seules chez elles en petite tenue. Bon, elle ne pouvait décemment pas l’accueillir en nuisette mais elle ouvrit deux boutons de son chemisier en faisant un détour par le salon pour lancer « Nuit magique », une sélection musicale dont le nom parlait de lui-même. Une, deux respirations…
— Salut, dit-il avec un sourire qui déstabilisa Camille.
Elle déglutit. Il était là, logique puisqu’elle l’avait invité ! Mais ce mètre quatre-vingts de muscles, ce regard de braise, ce sourire ravageur qui venaient chez elle, ça faisait trop. Et pour ne rien gâcher, Nils avait du goût. Le bon. Il portait un tee-shirt noir, un jean usé juste ce qu’il faut qui lui tombait sur les hanches et, au grand soulagement de Camille, des petites baskets en cuir.
— J’ai oublié de préciser, commença-t-il comme Camille tardait à le faire entrer, l’invitation ne vaut pas pour un verre sur le palier.
— Bien sûr, entre, je t’en prie…
Ressaisis-toi, Camille !
— La vue est effectivement sympa, dit Nils en s’approchant de la fenêtre, clin d’œil à l’épisode de la veille.
— Oui… ça change des immeubles parisiens. Je te propose un verre de vin rouge, ça te va ?
C’est moi ou mes phrases sont d’une platitude navrante ?
Camille se sentait nerveuse et ne savait pas trop comment se comporter avec Nils qui pouvait être tantôt charmant tantôt distant. Avec lui, elle avait l’impression de faire un pas en avant, deux pas en arrière. Il fallait sans doute qu’elle arrête de réfléchir et qu’elle se comporte normalement. Ils étaient deux adultes, il était juste passé prendre un verre et elle lui devait d’ailleurs bien ça, vu qu’il l’avait sortie d’une situation délicate. Elle l’invita à prendre place dans le fauteuil et s’installa en face de lui sur le canapé, une distance de sécurité qui la rassurait. Lui semblait en revanche très à l’aise et entama la discussion.
— Ça fait deux mois maintenant que tu es là ?
— Oui, ça fera deux mois la semaine prochaine.
Pourquoi ne pas compter les heures tant que tu y es, histoire de faire encore plus pathétique ?
— Et tu te plais ici ?
Attention, il est moitié suisse, jouer la diplomatie.
— Disons que je prends mes marques petit à petit…
— Tu sais, tu as le droit de dire que c’est dur. Je suis moitié français, je peux comprendre qu’il faut du temps pour s’habituer, même si en ce qui me concerne je n’ai aucun doute, je préfère de loin la Suisse.
— Rosa m’a dit que ta mère était française ?
— Sa famille vient de Provence. J’y allais souvent quand j’étais petit pour les vacances, moins plus grand, et je n’y suis plus retourné depuis qu’elle est partie…
— Rosa m’a dit. Je suis désolée…
— Ça fait deux ans maintenant mais ma mère et moi étions très proches.
Camille fut surprise qu’il se laisse aller à ce genre de confidences. Finalement, il n’avait peut-être rien d’un ours…
— Tu sais, poursuivit-il en changeant de sujet, je pense qu’avec le temps tu pourrais te plaire ici.
— Pourquoi pas, je suis dans ma phase découverte…
— C’est le travail qui t’a amenée à Zurich ?
Joker ?
Après une brève hésitation, Camille décida de finalement jouer la carte de la sincérité. Rosa lui avait peut-être déjà donné les grandes lignes, elle aurait l’air bête de raconter une autre histoire.
— Rupture douloureuse…
— Ça arrive.
Son ton compatissant l’encouragea à continuer.
— Enfin, pour être exacte, mon petit ami depuis deux ans m’a larguée alors que je croyais qu’il allait me faire sa demande.
— Aïe !
— Tu me trouves ridicule ?
— Non, romantique, mais parfois c’est vrai que ça revient un peu au même…
— Ce n’est pas toi le grand romantique qui regarde les étoiles ?
— Et se fait assommer par une furie qui a juré qu’elle ferait payer tous les hommes de la terre ?
— Ce n’est pas complètement faux, répondit Camille se moquant d’elle-même.
— Tu sais, ajouta Nils sur le ton de la plaisanterie, pour guérir plus vite tu devrais peut-être arrêter d’écouter ce genre de playlist…
Ils rigolèrent de bon cœur.
— Au risque de casser un mythe, je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un « romantique ». Je pense que ce n’est pas le terme qu’utiliseraient mes copines pour me décrire…
L’évocation de ses petites amies ex ou actuelles dérangea Camille, elle fut soulagée qu’il change de sujet.
— L’été en Provence, avec mes cousins, on s’allongeait dans le jardin le soir pour regarder les étoiles et on s’inventait des tas d’histoires, des trucs de gosses. On imaginait voir des soucoupes volantes. À force de fixer le ciel, je crois bien qu’on finissait même par en apercevoir !
— Effectivement, ça sonne plus Star Wars que comédie romantique !
Camille passa un très bon moment en sa compagnie. Sa gêne du début avait vite laissé place à des discussions fluides et quelques fous rires. Elle apprit que Nils avait trente-cinq ans, qu’il habitait dans un village à cinq minutes de Fuchsdorf et qu’il était ingénieur commercial pour un groupe industriel. Elle ne saurait dire en quoi consistait exactement son poste mais elle avait compris qu’il sillonnait régulièrement les routes de Suisse et occasionnellement celles des pays voisins pour son travail. Nils lui expliqua aussi que ce qu’elle avait croisé la veille dans la forêt n’avait rien de créatures surnaturelles, il s’agissait de vététistes portant un casque intégral pour se protéger. Le coin était connu pour ses parcours aménagés, lui-même était adepte de ce sport extrême et connaissait par cœur les chemins des alentours. Il avait d’ailleurs proposé de lui montrer à l’occasion un ou deux parcours pour faire son jogging. Après son départ, elle débarrassa les verres et se dirigea toute rêveuse vers la laverie. Elle ne s’était inscrite que pour deux heures et si Mme Grob était prise d’une envie soudaine de laver son linge et constatait qu’elle ne respectait pas le planning, elle serait bien capable de la dénoncer à la copropriété.
— Wouah ! Où sont passées les culottes de mamie ?
Elle sentit comme des frissons dans le creux de son ventre, c’était lui. Elle se félicita de sa stratégie payante.
— Cette fois, lança Camille taquine en se retournant un tanga en dentelle à la main, ose dire que tu ne me suis pas ?
— J’avoue mon crime. En fait, je voulais te demander de laver mon linge.
— Espèce de goujat…
— Non, je me dépêche de lancer une lessive, je n’ai pas eu le temps depuis mon retour de Vienne. Tu promets de ne pas répéter à Rosa que je lui ai volé un peu de lessive ?
— Je vais réfléchir…
— À une prochaine, Camille. Je suis attendu chez un copain, mais j’ai été retenu par une voisine, du coup je suis en retard, dit-il en lui adressant un petit clin d’œil.
Camille réalisa que contre toute attente, même si elle le connaissait à peine, elle aimait bien Nils. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes de craquer si facilement. Et puis sa rupture avec Thibaut n’était pas si lointaine, elle s’étonna de penser déjà à un autre homme. À ce genre d’homme aussi. Cette nouvelle vie était peut-être en train de la changer ?
« OrientExpress »
CAMILLE
Les filles…
PAULINE
Oui… on est là. Emma est venue chez moi pour un atelier manucure-pédicure.
CAMILLE
Ne me parlez plus de pieds ! J’ai un problème…
PAULINE
S’il faut qu’on vienne te chercher, on arrive. Juste le temps de séchage du vernis…
CAMILLE
J’ai revu Nils.
PAULINE
Il t’a volé une culotte ?
CAMILLE
Non. Je l’ai assommé avec une pomme de pin alors pour me faire pardonner il m’a forcée à l’inviter à prendre un verre et je crois que je craque…
PAULINE
Tu as bu ? Tes propos sont incohérents.
CAMILLE
Juste deux verres…
PAULINE
Et tu craques genre tu veux l’assommer avec une casserole pour qu’il sorte de chez toi ?
CAMILLE
Non je craque genre… pour lui.
PAULINE
Je l’savais !
CAMILLE
???
PAULINE
Quand on est reparti de Zurich, j’ai dit à Emma « je te parie que dans deux mois ce Nils lui fait découvrir cinquante nuances de Suisse » !
CAMILLE
Vous pariez dans mon dos maintenant ?
PAULINE
Raconte…
CAMILLE
Il n’y a pas grand-chose à dire. On a discuté, ri pas mal aussi et puis il est reparti.
PAULINE
Tu le revois quand ?
CAMILLE
On doit courir ensemble…
PAULINE
Ce n’est pas un rendez-vous galant, ça ?
CAMILLE
On n’en est pas là ! Et puis, j’ai l’impression qu’il me considère plus comme une amie…
PAULINE
Rassure-toi, il y en a que ça ne gêne pas de coucher avec leur copine !
CAMILLE
C’est vrai, ou avec leur collègue ! À ce sujet, vous ne trouvez pas qu’il est un peu tôt…
PAULINE
Pour oublier un salaud qui t’a trompée sans scrupule ?
CAMILLE
Dit comme ça, ça fait tout de suite relativiser…
*
Elle avait d’abord trouvé déprimant de vivre en altitude, cette neige, ce froid, ce village aux allures de club de vacances pour personnes du troisième âge mais maintenant elle envisageait les choses autrement. Et ce n’était pas uniquement à cause du printemps qui s’était officiellement installé. Elle se sentait remplie d’une énergie nouvelle, quelque chose de subtil qui la portait au quotidien. Elle savait très bien de quoi il s’agissait. Elle l’avait déjà connu avant, ce sentiment d’allégresse que l’on éprouve quand on commence à tomber amoureux. Alors, même si c’était trop tôt, trop risqué parce qu’il représentait pour elle une espèce inconnue et trop précipité dans la mesure où rien n’indiquait que c’était réciproque, elle avait décidé de ne pas réfléchir et de s’autoriser à penser à lui. Elle avait bien mérité un peu de légèreté après ces mois difficiles. Et ce matin, elle était encore d’humeur plus joyeuse que les autres jours. Elle avait posé sa matinée pour le passage d’un technicien. Ça l’avait d’abord agacée de devoir perdre une demi-journée de congé pour son lave-vaisselle (il l’avait lui aussi laissée tomber sans préavis deux jours plus tôt) puis elle avait envisagé la possibilité d’une grasse matinée en milieu de semaine et d’un petit-déjeuner sur la terrasse. Elle avait finalement remercié le lave-vaisselle ! En remontant le store de sa chambre, elle tomba nez à nez avec un homme armé d’une scie sauteuse. Son appartement était un « faux » premier étage qui du côté des chambres équivalait à un rez-de-chaussée, l’homme était donc à son niveau et aurait pu très facilement lui couper la tête en tendant le bras s’il l’avait voulu. Au lieu de cela, il la salua et elle comprit que c’était le jardinier et non pas un tueur en série, ils étaient même deux. Ouf, c’était une trop belle journée pour mourir. Soulagée, elle mit de la musique pour couvrir le bruit extérieur et se dirigea vers la salle de bains, rien n’entamerait sa bonne humeur. Elle se déshabilla en chantonnant, détaillant au passage son corps dans le miroir, elle lui accordait plus d’attention ces derniers temps. Elle s’apprêtait à enjamber la baignoire rêveuse lorsqu’elle s’arrêta net. Une grosse araignée semblait l’avoir devancée, prise de panique, elle fit la première chose qui lui passa par la tête, fuir. Ce n’est qu’une fois nue comme un ver dans le couloir, le jardinier à quelques mètres d’elle – heureusement il était de dos – qu’elle visualisa le tableau. Elle se résigna à faire demi-tour et retourna dans l’arène affronter ses peurs. Elle était toujours là. Surtout ne pas crier, elle prendrait peur et se sauverait. Et alors comment vivre après ça sachant qu’elle était là, tapie quelque part à attendre qu’elle soit sans défense, endormie, pour venir la narguer en s’amusant à courir sur son corps. Horreur. Sang-froid. Elle ramassa son bas de pyjama qu’elle enfila au passage à l’envers et son tee-shirt tout en continuant de la fixer même si elle savait que ces images reviendraient la hanter encore et encore. Elle sortit ensuite de la pièce au ralenti, sans faire de bruit, hésita une fraction de seconde à aller demander de l’aide aux jardiniers avant de se raviser, réalisant le côté saugrenu de la situation… inviter deux hommes avec des tronçonneuses dans sa salle de bains. Quelle personne saine d’esprit ferait une chose pareille ? Heureusement, elle avait toujours avec elle une bombe de Baygon, réminiscence de traumatismes de jeunesse dans la maison de ses parents. Qui a dit « diamonds are girl’s best friend » ? Encore un mec ! « Baygon is girl’s best friend » ! Elle appuya de toutes ses forces sur la pompe. Ce moment où, prise de panique, l’araignée se met à courir dans tous les sens est sans aucun doute le plus terrifiant. Heureusement, trente secondes plus tard la bête était inerte et Camille n’en était pas loin. Elle avait dû inhaler plus que la dose quotidienne recommandée de Baygon ! De l’air, il lui fallait de l’air. Et il fallait aussi traiter de toute urgence les fenêtres par où ces sales bestioles rentraient, la malotrue avait sans doute refilé le tuyau à toutes ses petites copines. Alors, Camille commença à pulvériser bien largement les contours de fenêtres. Non remise de ses émotions, elle ne remarqua pas le jardinier qui arrivait à grands pas. Elle ne comprit pas non plus ce qu’il lui racontait, maudit suisse allemand, mais il n’avait pas l’air content. Son camarade s’était peut-être coupé un doigt avec la tronçonneuse et il voulait qu’elle appelle les secours ? Il ne faut pas jouer avec ces engins-là… Ce n’est que lorsqu’elle vit qu’il pointait du doigt (il avait, lui, apparemment bien ses dix doigts) deux bouteilles d’eau posées sous sa fenêtre qu’elle comprit qu’elle était en train de les arroser avec l’aérosol. Ça va, il n’y avait pas mort d’homme non plus. Enfin, pas pour le moment, qui sait combien de temps le produit prenait à agir ? Mais comme dirait Rosa « mieux vaut voir le bon côté des choses ». Au moins, ils n’auraient pas d’araignées dans leurs bouteilles, il pourrait la remercier au lieu de l’engueuler. Quel ingrat !
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