A l'heure suisse (French Edition)
L’amour est dans la prairie
Chapitre 8
L’amour est dans la prairie
La première annonce de Thibaut était tombée et Hans commençait à s’agiter. Il avait prié Camille de passer au plus vite dans son bureau. Ce n’était vraiment pas le jour, elle n’avait pas la tête à ça. Nils n’avait pas donné de nouvelles depuis qu’elle était descendue de son 4x4 en claquant la porte, pourtant Emma et Pauline étaient d’accord avec elle, c’était à lui de faire le premier pas, pire de s’excuser, voire elles ne seraient pas contre une petite « walk of shame » de Monika. Quoique, à la réflexion, elle pourrait apprécier de s’exhiber ainsi surtout si Nils était dans l’assemblée. Bref, c’était la deuxième fois qu’elle venait tout gâcher entre eux, Camille la détestait. Alors la nouvelle téléconférence mensuelle mise en place par son ex était aujourd’hui le cadet de ses soucis, cependant il fallait reconnaître qu’elle était sans doute mieux ici à s’occuper l’esprit avec de fausses questions existentielles que seule à la maison à ruminer. Hans affichait sa tête de fayot.
— Bonjour Camille, entre je t’en prie.
Ça m’étonne qu’il n’ait pas déroulé le tapis rouge !
— Bonjour Hans.
— Comment vas-tu ?
Puisque tu le demandes, mal, je viens de me disputer avec mon mec !
— Très bien, merci.
— Comme tu as vu, il y a eu une nouvelle annonce ce matin et, étant donné que tu connais bien le bureau parisien et notamment ce Thibaut, je voulais savoir ce que tu en pensais.
C’est un salaud, je n’ai pas changé d’avis sur la question.
— Oui, j’ai vu ça…
— Je ne sais pas comment tu vois les choses mais je trouve qu’on a déjà assez de procédures en place et pour moi cette phone call m’apparaît plus comme un excès de zèle qui va nous faire perdre du temps, un temps précieux pour les clients.
Dis plutôt que tu as peur de ne pas être à la hauteur !
— Effectivement, ça va nous prendre du temps mais une heure sur un mois ça reste raisonnable. Ça peut être bien de voir ce qui marche ailleurs ou au contraire d’éviter les erreurs de nos collègues. En règle générale, je suis pour l’échange, la communication…
Tu vois ? Tout ce qu’il n’y a pas ici…
— Tu sais, chaque pays est différent et ce qui marche en Suisse ne marche pas forcément à Singapour.
Tu m’étonnes, difficile d’imaginer quelqu’un s’en sortir à Singapour avec le
Schwyzerdütsch !
— Bien entendu, mais je pense qu’il y a toujours quelque chose à en tirer. C’est aussi ça, faire partie d’un groupe international.
— Je suis sceptique… Et puis, loin de moi cette idée, mais certains bureaux vont penser que c’est une ingérence dans leurs affaires et vont se sentir « surveillés ».
Oui, bien sûr, loin de toi cette idée… quel faux-cul. Il croit vraiment que je suis dupe ?
— Je ne pense pas que ce soit l’intention de Thibaut.
— Je suis sérieux, ce genre de mesure peut s’avérer au final contre-productive et engendrer des conséquences très graves.
Ça va, il n’y a pas mort d’homme non plus. Il n’annonce pas la fermeture d’une usine avec cent cinquante personnes sur le carreau !
— Je suis d’avis qu’il faut attendre cette première téléconférence avant de pouvoir se faire une idée. Qui sait, il va peut-être te convaincre ?
— J’en doute. En tout cas, Camille, je voulais te dire que j’apprécie ton travail, je suis ravi que tu aies rejoint notre équipe. Et c’est agréable d’avoir quelqu’un avec qui échanger, en toute discrétion cela va sans dire, sur les points plus stratégiques.
On croirait rêver ! Pendant des semaines, il m’ignore et du jour au lendemain je deviens limite sa confidente ? Toute cette mascarade m’écœure.
— Merci Hans. Je crois qu’il est temps que j’y retourne.
— Tu as raison, on ne fait pas attendre les clients !
Heureusement, il était déjà midi et Camille alla retrouver Nicole et Simone chez Dean and David, une cantine healthy, pour la pause déjeuner. Un peu de légèreté lui ferait le plus grand bien après cet entretien avec ce boss dénué de charisme et très probablement incompétent. Thibaut avait bien raison de venir mettre son nez là-dedans. S’ils étaient en bons termes, elle s’empresserait d’ailleurs de le lui dire. Les filles étaient déjà installées devant leur buddha bowl, une habitude à laquelle elle avait du mal à se faire. Elles ne pouvaient pas attendre cinq minutes pour commander et, par conséquence, manger ensemble ? C’est le principe du déjeuner entre copines, non ? Ce manque de savoir-vivre avait le don de l’exaspérer. Elle se choisit elle aussi un « bol » ainsi qu’un jus frais de carottes, il paraît que ça rend aimable, et alla les retrouver. Nicole lui laissa à peine le temps de s’asseoir, trop pressée de lui dire qu’elle avait une grande nouvelle à lui annoncer. Étant donné qu’il ne s’agissait pas de mariage vu que cela faisait des semaines qu’on en parlait quasiment tous les jours, Camille se demanda quelle pouvait bien être cette grande nouvelle qui la mettait tant en joie ? Une grossesse ? Elle n’avait jamais exprimé le désir d’avoir un enfant si rapidement. Une promotion ? Elle avait gagné à l’EuroMillions ? Ce qui pourrait expliquer qu’elle était si pressée de manger son bowl, elle avait ses gains à aller chercher.
— Tada…, je t’invite le 8 juin à mon enterrement de vie de jeune fille !
Camille se dit qu’elle aussi aurait pu se sentir tout excitée si on l’avait demandée en mariage et que ses amies allaient lui organiser une soirée démesurée pour l’occasion. Mais voilà, son ex l’avait plaquée plutôt que de lui offrir la bague et son mec actuel pointait aux abonnés absents. Alors même si elle était contente pour Nicole, elle était aussi moins emballée qu’elle aurait dû l’être.
*
Vingt-quatre heures qu’elle n’avait pas de nouvelles de Nils. Cette attente lui paraissait insupportable. Peut-être qu’elle s’était plantée une fois encore et qu’il ne tenait pas plus que ça à elle finalement. Comme on dit, l’amour rend aveugle et dans ce domaine elle avait de sérieux problèmes de vue. Toute la journée, elle avait été tentée de lui écrire mais pour lui dire quoi ? S’excuser ? Hors de question, c’était à lui de le faire. Revenir à la charge ? Ça n’arrangerait certainement pas la situation. Trouver un prétexte du genre, je n’aurais pas oublié mes lunettes de soleil dans ta voiture ? Bidon. Et puis les filles aveint été formelles, c’était non. Aucun message, aucun signe, rien. Il devait comprendre que cette fille était comme un virus qui était en train de détruire leur relation à petit feu et faire un choix. Elle avait été forte et résisté mais maintenant elle avait besoin de parler, de se confier à quelqu’un qui le connaissait bien.
— Camille, quelle bonne surprise !
— Bonjour Rosa. Je ne vous dérange pas ?
— Vous ne me dérangez jamais. Entrez.
— Merci.
— Je propose qu’on s’installe dans la veranda vu le beau temps.
— C’est une excellente idée.
— Thé ou apéritif ? À voir votre petite mine, je pencherais pour le second.
— Vous avez vu juste…, on s’est disputés avec Nils.
— Ce sont des choses qui arrivent. Rien de grave ?
— Je l’espère…
Camille raconta à Rosa son week-end au Lavandin et comment Monika rôdait sans cesse autour de Nils, ses allusions, cette façon qu’elle avait de l’ignorer, la prétendue bague perdue et comment Nils prenait systématiquement sa défense.
— Les hommes sont parfois des crétins, ma petite. J’adore Nils comme mon propre fils mais il ne fait pas exception. Quand il s’agit de voir les agissements peu louables d’une aguicheuse, les hommes sont nuls alors que nous les femmes avons un sixième sens pour ce genre de choses et beaucoup d’autres d’ailleurs.
— C’est fou, il ne voit absolument rien de mal dans ce qu’elle fait ou dit. À l’entendre, elle plaisante et c’est moi qui suis jalouse, à tort.
— Vous voulez mon conseil ?
— À la vérité, je suis venue pour ça…
— Mettez les choses au clair avec Nils. Faites-lui comprendre que vous respectez ses amis mais qu’il y a certains comportements que vous ne pouvez pas tolérer, définissez vos limites. En revanche, présentez-lui un compromis, une solution plutôt que de ressasser ce week-end. Les hommes ont horreur du conflit.
— Vous avez raison… Et pour la « chipie », je fais quoi ?
— Eh bien, prenez-la à son propre jeu, jouez la grande copine devant Nils. Et surtout, rappelez-vous que c’est avec vous qu’il est, Camille. N’hésitez pas à lui prendre la main, l’enlacer ou je ne sais quoi d’autre, je suis probablement démodée. Je ne sais plus comment font les jeunes de nos jours…
— Vous êtes géniale, Rosa ! Et vous me semblez tout à fait compétente en la matière. À ce propos, vous n’avez pas quelque chose à me dire ?
— Si, répondit Rosa dont le visage venait de s’illuminer. Vous avez eu raison de me pousser. J’ai invité Christian à déjeuner dimanche et il a semblé ravi de l’invitation.
— C’est ce que j’ai cru comprendre par Nils…
— Vous ne lui avez rien dit de notre discussion au moins ?
— Bien sûr que non, c’est notre petit secret. Racontez-moi…
— Eh bien, à notre âge, ça va beaucoup moins vite qu’avec vous autres, les jeunes, mais je crois que nous avons passé tous les deux un très bon moment, il est reparti à 16 heures.
— Ah oui quand même, c’est bon signe.
— Et il m’a invitée au restaurant dimanche prochain.
— Un deuxième rendez-vous, je confirme, ça semble très prometteur.
— Nous avons évoqué le passé, c’était très agréable. Je me suis sentie rajeunir l’espace d’un après-midi. Et lui aussi a semblé apprécier.
— Je suis heureuse pour vous, Rosa.
— Et qu’a dit Nils de cette invitation ?
— Il a trouvé ça chouette. Il a juste souligné que ça faisait longtemps que ça n’était pas arrivé. Comme vous dites, les garçons n’ont aucun flair pour ces choses-là ! conclut Camille en adressant un clin d’œil complice à Rosa.
*
NILS
Salut. Je propose qu’on enterre la hache de guerre ?
Je propose qu’on enterre Monika.
Certainement pas, il faudrait d’abord qu’ils aient une explication. Camille décida de ne pas répondre même si ça la démangeait. Elle commença à se préparer à dîner pour essayer de penser à autre chose. Bien entendu, c’était un leurre, elle avait les yeux fixés sur son téléphone. Cinq minutes plus tard, un deuxième message arriva.
NILS
Tu boudes ? Te connaissant, je devine que oui. Si ça te dit, je te propose de passer jeudi soir après avoir débouché le « tuyau de Monika » ;)
L’allusion à sa sortie théâtrale de dimanche la fit sourire mais elle retrouva vite son sérieux. C’était trop facile… Et puis techniquement parlant, même dans ce cas de figure, Monika passait toujours en priorité ! Elle était jalouse, sur ce point il n’avait pas tort, et vexée aussi. D’un autre côté, Rosa lui avait conseillé d’éviter le conflit et de choisir une approche subtile alors peut-être devait-elle accepter ? À elle ensuite d’amener les choses avec tact.
CAMILLE
Bien sûr que je suis fâchée. Qui ne le serait pas ? Ok pour jeudi soir, je nous prépare à dîner... à l’heure suisse donc merci de ne pas arriver à 20 heures !
NILS
J’ai bien compris le message, ne pas m’attarder chez Monika ;) En revanche, tu es sûre que tu es obligée de cuisiner ? Pitié, pas tes pâtes au thon ;)
CAMILLE
Je te conseille de ne pas être désagréable. Je pourrais très bien retirer mon invitation. À ce propos, ce n’en est pas vraiment une, je remarque que tu te débrouilles toujours pour t’inviter chez moi.
NILS
Ce n’est pas faux. Je crois que j’ai un faible pour tes draps roses…
CAMILLE
Ils ne sont pas roses mais corail. Et puis qui a parlé de t’inviter dans mon lit ? J’ai dit « dîner ».
NILS
Je suis sûr que tu ne pourras pas résister à mes charmes.
Pfff, il a probablement raison en plus…
CAMILLE
On verra lequel des deux craquera le premier ;)
NILS
Marché conclu. Je dois te laisser, on m’attend pour aller au restaurant. Je t’embrasse.
CAMILLE
Moi aussi…
*
Camille faisait rarement des heures supplémentaires à ce poste qui aurait pu lui plaire s’il avait été localisé ailleurs, dans d’autres bureaux, loin de ces personnes toxiques qui la polluaient au quotidien. Mais aujourd’hui, ce fut pire que d’habitude, elle ne prit même pas le temps d’éteindre son ordinateur, elle le mit juste en veille, tant pis si le service informatique passait dans les parages et se précipita à 17 heures tapantes vers l’ascenseur. Elle ne voulait rien laisser au hasard pour cette soirée qui, vue de l’extérieur, pourrait s’apparenter à un simple plateau-télé avec son amoureux mais il s’agissait en fait de bien plus que ça. Elle espérait avoir une discussion sérieuse avec Nils afin de clarifier les choses concernant Monika et aussi, l’air de rien, se rassurer sur la place qu’elle occupait dans sa vie. Tout un programme. Elle passa chez Coop acheter les quelques produits qui lui manquaient pour son apéro dînatoire chic et fit un détour par sa cave en arrivant à la maison pour prendre une de ses meilleurs bouteilles de vin rouge. Elle ne savait peut-être pas cuisiner mais elle savait en revanche apprécier les bonnes choses. Il lui restait du temps pour se préparer, elle enfila une robe légère et rafraîchit son maquillage. À 18 heures, elle ne put s’empêcher de penser qu’il devait être chez « elle ». L’autre. Et la connaissant, Camille se dit qu’elle serait bien capable de s’arranger pour être sous la douche à son arrivée. Elle imaginait déjà la scène « Oh, je n’avais pas vu l’heure ! Je t’en prie, Nils, ne te gêne pas pour moi, commence à faire ce que tu as à faire, j’en ai pour une minute. Et puis, ce n’est pas comme si mon anatomie avait encore des secrets pour toi ». Grrr. Il faudrait qu’elle songe à se mettre au yoga ou à la méditation pour apprendre à gérer ses humeurs parce que là, tout de suite, elle avait des envies de meurtre. On était loin de la subtilité recommandée par Rosa. Elle mit de la musique et commença à dresser le plateau pour penser à autre chose. Lorsqu’il sonna à 19 h 30, elle avait presque chassé l’image de Monika se savonnant au Tahiti derrière son rideau de douche bien évidemment transparent.
— Salut toi…, dit Nils avec un grand sourire charmeur.
Dans ces conditions, difficile de continuer à faire la tête.
— Salut…, eut juste le temps de répondre Camille avant que Nils ne se lance dans un baiser langoureux dont elle ne ressortit pas indemne.
— Alors où sont ces pâtes au thon ? Je meurs de faim !
L’humour pour essayer d’éviter les sujets qui fâchent. Bien vu mais c’est mal me connaître…
— Je sais à quel point tu les affectionnes mais j’ai voulu innover. Si monsieur veut bien se donner la peine d’aller au salon…
— Des fromages, de la charcuterie, de l’houmous, j’adore ! Vous marquez des points, mademoiselle !
— J’espère bien.
— Et qu’est-ce que la sommelière nous a choisi pour accompagner ces mets délicieux ? plaisanta Nils en prenant la bouteille de vin posée sur la table basse. Un côte rôtie ! Excellent choix, je ne regrette pas d’être venu.
Saisir la perche et embrayer sur sa visite chez Monika ? Non, trop direct. Cela risquerait de gâcher l’instant et de le refroidir alors qu’il semble justement dans de très bonnes dispositions.
— Je note que tu es venu pour mon repas plus que pour moi, ça fait plaisir…
— Je voulais justement te proposer d’aller vérifier la couleur de tes draps parce que je suis plutôt sûr de moi, ils sont roses.
— Ok, mais je te préviens tu vas perdre.
— Je prends le risque…
Bien entendu, il se moquait pas mal de ses draps et une fois dans la chambre à coucher, c’est la couleur de sa petite culotte qu’il s’empressa de vérifier. Camille ne se fit pas prier, elle en avait envie au moins autant que lui. Lorsqu’ils revinrent un peu plus tard dans le salon, Nils leur servit deux verres de vin et ils commencèrent à grignoter.
— Ce vin est à tomber ! Et ce crottin de chèvre, j’adore, ça me rappelle mes étés en Provence.
— Tu vois, je ne sais peut-être pas cuisiner mais j’ai d’autres qualités.
— Je n’en doute pas.
Camille songea qu’il était temps d’amener le sujet, en finesse de préférence. Elle réfléchit à la façon de l’aborder. Innocemment ? Subtilement ? Non, finalement ce serait sincèrement. Elle n’allait pas s’excuser de sa réaction qui était par ailleurs justifiée à en croire Emma et Pauline – ok elles auraient pu être partie prenante – mais aussi Rosa. Et on ne pouvait pas remettre en question la parole d’une honnête femme.
— Alors, comment va le tuyau de Monika ?
Un peu d’humour ne fait jamais de mal.
— Son tuyau, je ne sais pas, mais celui de son lavabo est nickel !
— Et la bague ?
— Malheureusement aucune trace de la bague…
Tu m’étonnes… elle doit être bien sagement rangée dans sa boîte à bijoux !
— Je me demandais, son rideau de douche, il est comment ?
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Simple curiosité…
— C’est une douche italienne, sans rideau.
J’en étais sûre !
— Tu ne veux pas qu’on change de sujet parce qu’à chaque fois qu’on parle de Monika, c’est tendu entre nous.
— C’est justement pour cette raison que nous n’allons pas changer de sujet…
— Pourquoi ça ne me surprend pas plus que ça ?
— Écoute, Nils, je sais que tes amis comptent beaucoup pour toi, ce que je respecte totalement. Emma et Pauline comptent également beaucoup à mes yeux et j’aimerais te les présenter très vite…
— On s’est croisés une fois dans les escaliers, je crois…
S’il m’interrompt toutes les deux minutes, je ne vais jamais y arriver…
— C’est exact mais je pensais à des présentations plus officielles. Bref, revenons-en à tes amis que j’apprécie beaucoup et je trouve très sympa de faire des week-ends avec eux mais ça ne va pas pouvoir continuer comme ça avec Monika.
— Camille, je ne peux pas l’exclure du jour au lendemain de notre bande de potes et puis je n’en ai pas envie non plus…
Je n’avais pas spécialement besoin de l’entendre…
— Ce n’est pas ce que je te demande, Nils. Qu’elle cherche en permanence à attirer l’attention sur elle, je peux m’en accommoder – même si, sincèrement, ça cache quelque chose et je lui conseillerais vivement de consulter un psy –, en revanche qu’elle soit continuellement ambiguë concernant « mon mec » ça, je ne peux pas le tolérer. Ce n’est pas sain.
— C’est avec toi que je suis, quelle importance ?
— C’est bien une réponse de mec ! Ça en a pour moi, alors je voudrais que tu lui demandes de se comporter en amie avec toi et que tu lui expliques par exemple que les allusions à votre intimité passée n’ont pas lieu d’être en ma présence.
Non pas lieu d’être tout court d’ailleurs. Il y a prescription, la pauvre fille doit passer à autre chose !
— OK, je lui parlerai…
— Promis ?
— Promis… Bon, on peut parler d’autre chose maintenant ?
J’avoue que je ne serai pas contre que, vu les preuves accablantes contre cette « voleuse de petit ami », tu décides de couper définitivement les ponts avec elle mais je vais suivre les conseils de Rosa, éviter une scène et me contenter de ça pour aujourd’hui.
— Oui, nous avons déjà perdu assez de temps !
Là encore, si je voulais être tatillonne, je dirais à qui la faute ?
— Je t’invite chez moi dès vendredi soir pour un week-end cent pour cent suisse.
— Tu es sûr que je suis prête psychologiquement ?
— Ma chère Camille, j’en ai plus que marre de vos sous-entendus à l’égard de mon pays ! plaisanta Nils.
*
Tout avait merveilleusement bien commencé par une soirée romantique dans le chalet de Nils le vendredi soir. Comme promis, il lui avait concocté un « week-end suisse » sur mesure, poussant le détail jusqu’à la coupe de champagne sur la peau de bête devant la cheminée, peau achetée le jour même chez Ikea puisqu’il n’en possédait pas. Camille avait ri avant de souligner les efforts incontestables qu’il faisait pour l’impressionner. Ils avaient essayé de pousser le cliché jusqu’à faire l’amour sur ladite peau mais s’étaient vite rabattus sur le lit de Nils, constatant que ce fantasme était aussi inconfortable que répandu. En revanche, ce samedi midi, Camille était nettement moins emballée devant ce qui semblait être la suite du programme.
— Je suis censée montée là-dessus ?
— Oui, c’est l’idée. À moins que tu ne préfères y aller à la nage.
Thibaut m’a fait les gondoles à Venise, il y a eu la sortie en mer avec le bateau de l’oncle d’Emma en Bretagne mais le pédalo, on ne me l’avait jamais fait !
— Arrête de faire ta snob. Monte, tu vas voir c’est sympa !
— Rassure-moi, quand tu m’as dit de mettre mon maillot de bain, c’était bien pour bronzer ?
— Pas uniquement…, répondit Nils avec un sourire malicieux.
— Je vois, ça fait partie de mon stage d’intégration…
— Tout à fait.
— Tu sais, je suis habituée à la Méditerranée et son dégradé de bleu…
Là, c’est plutôt cinquante nuances de marron… beaucoup moins vendeur. En plus, ça doit grouiller de têtards là-dedans… ou de trucs bien plus gros.
— Tu vas voir, les lacs suisses ont leur charme aussi.
Bien enfoui dans la vase alors…
Camille monta sur le pédalo à contrecœur même s’il fallait reconnaître qu’il avait un côté chic avec son parasol et son petit pont pour la bronzette. Mais ça n’en demeurait pas moins une sorte de gros flotteur et elle pria intérieurement pour qu’il accomplisse sa mission première, flotter. Devant le nombre d’embarcations semblables à la leur déjà sur l’eau, Camille dut reconnaître que c’était une activité populaire ici. Et à sa grande surprise, il ne s’agissait pas de bandes d’ados mais plutôt de familles et aussi de couples comme eux.
— Nils, on est vraiment obligés de s’éloigner autant du bord ?
— Froussarde en plus !
— D’accord, j’avoue je ne suis pas très rassurée…
— Ne t’inquiète pas, je contrôle. Tu n’as quand même pas envie de rester au milieu de cette foule ?
Il n’avait pas tort alors Camille se laissa guider, peut-être même un peu trop.
— Tu as prévu de pédaler aujourd’hui ? la taquina Nils.
— Pfff… parce qu’en plus il faut que je travaille !
D’après leur trajectoire, ils se dirigeaient vers une petite île. L’endroit avait l’air charmant mais beaucoup trop éloigné au goût de Camille. Nils s’arrêta finalement en chemin.
— Je propose qu’on fasse une petite pause.
Ok… mais il n’y a pas grand-chose ici.
— Tu devrais te mettre en maillot si tu veux bronzer, moi je vais me baigner.
Ce corps de rêve recouvert de vase, quel gâchis !
— Oui, très bonne idée. Le maillot, je précise, parce que pour ce qui est de la baignade, je passe mon tour.
Nils plongea sans hésitation dans le lac et sortit la tête de l’eau quelques mètres plus loin, manifestement heureux. Camille aurait presque eu envie de le rejoindre. Presque.
— Elle est bonne, tu devrais venir.
— Au risque de faire ma difficile, j’ai peur qu’elle soit un peu fraîche pour moi et aussi je ne suis pas certaine de vouloir faire connaissance avec ses habitants…
— De pauvres poissons inoffensifs : perches, brochets, poissons-chats…
Beurk… déjà que je n’aime pas les chats alors dans leur version veggie !
— En fait, je préfère ne pas savoir…
— Comme tu voudras. Je vais nager un peu.
Camille déplia sa serviette et s’installa sur le petit pont arrière. Contre toute attente, bercée par les ondulations de l’eau, le soleil caressant sa peau un après-midi de mai, elle était plutôt bien sur ce lac suisse. Elle songea qu’à Paris, les filles devaient être en train de faire du shopping ou de pique-niquer au bois de Vincennes, quoiqu’en y réfléchissant bien toutes ces années elles ne s’étaient pas souvent donné la peine de le faire, préférant la facilité d’un déjeuner dans une brasserie. Finalement, elle s’acclimatait de plus en plus à cette nouvelle vie à la campagne et elle se dit que bien des choses lui manqueraient à son retour dans la capitale. Cette pensée lui serra le cœur, elle ne voulait pas réfléchir à son départ, surtout pas maintenant. Il fallait profiter. Il serait toujours temps de voir comment les choses évoluaient avec Nils et de se poser les bonnes questions. Mais elle fut interrompue dans ses réflexions par Nils justement qui, de retour sur le pédalo, s’amusait à faire tomber les gouttelettes d’eau de ses cheveux sur son corps.
— Toi, tu ne perds rien pour attendre, dit Camille faussement énervée en se redressant.
Erreur fatale. Nils en profita pour l’attraper et la soulever.
— N’y pense même pas !
— Tu rigoles ? Je n’attends que ça depuis notre départ ! dit-il hilare avant de la jeter à l’eau.
— Traître !
Puisqu’elle était de toute façon mouillée, Camille en profita pour faire quelques brasses essayant de ne pas trop penser aux créatures aquatiques qui évoluaient probablement sous ses pieds. Après des mois d’hiver à hiberner sous des couches de vêtements, la sensation de son corps à demi-nu glissant dans l’eau était agréable. Et plus encore avec Nils nageant à ses côtés. Elle était heureuse et légère comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps. Comme elle s’y était attendue, il l’emmena ensuite sur la fameuse île où il étala un plaid avant de sortir sous ses yeux ébahis une bouteille de vin blanc et deux verres en cristal. Elle aurait pu se contenter de plastique pour l’occasion, décidément il lui sortait le grand jeu. Il y avait également dans son sac de Mary Poppins des crackers, un gruyère vieux – quatorze mois d’affinage, le préféré de Camille – du salami, des tomates cerises et des fraises. Tout était simplement parfait.
— Sincèrement, je suis épatée.
— Content que ça te plaise. À nous ! dit-il en lui tendant un verre.
Deux mots qui sonnent comme une promesse.
— À nous…
— Alors, tu commences à te faire à ta nouvelle vie ?
— Oui, pourtant si on m’avait dit ça il y a cinq mois, je n’y aurais pas cru. Et tu n’y es pas pour rien…
— Je suis ravi de contribuer à l’épanouissement d’une petite Française.
L’humour bien sûr… j’aurais aimé que pour une fois on aborde des questions plus sérieuses. Essayons autrement.
— Cette petite île privée rien que pour nous, j’apprécie.
— Je t’avais dit que tu ne serais pas déçue.
— Je parie que c’est ton truc pour impressionner les filles.
— C’est vrai que ça marche plutôt bien en général.
Aïe. Ça veut dire que je ne suis pas la première qu’il emmène à cet endroit. D’un autre côté, vu qu’il a grandi ici ce n’est pas vraiment surprenant.
— Il y en a eu beaucoup ?
— De filles que j’ai emmenées sur cette île ou en général ? Camille, si tu as quelque chose à demander, vas-y franchement.
Ok, je me suis fait griller en beauté.
— Je me demandais si tu avais eu beaucoup d’histoires sérieuses ?
— Ça dépend ce que tu appelles « sérieuses » parce que s’il s’agit des filles que j’ai demandées en mariage je dirais aucune.
L’humour toujours…
— Des filles avec qui tu es resté un certain temps, des filles qui ont compté ?
— Je dirais deux. Un amour de jeunesse. Ne fais pas ces yeux-là, je t’arrête tout de suite, ce n’est pas Monika. J’étais à l’université, elle s’appelait Sandra. Et puis il y a eu Francesca, elle était italienne. On est restés ensemble deux ans.
— Et qu’est-ce qui s’est passé avec cette Francesca?
— Je te trouve bien curieuse… Elle ne s’entendait pas avec Monika alors on a rompu.
— Quoi ?
— Je plaisante, tu aurais vu ta tête ! L’usure… on finissait par s’ennuyer tous les deux.
— Je ne trouve pas ça drôle !
— À voir ta tête, je n’en doute pas, plaisanta Nils en déposant un baiser sur ses lèvres. Je suis pardonné ?
Camille passa une de ses meilleures journées depuis son arrivée à Fuchsdorf. Elle était ravie de sa complicité grandissante avec Nils même si elle aurait aimé qu’il se dévoile un peu plus. Thibaut avait toujours été dans l’épanchement de sentiments vis-à-vis d’elle, d’un autre côté quand elle songeait à où cela l’avait menée…
*
Nils venait de plus en plus souvent passer la nuit chez Camille en semaine et inversement. Rosa avait même plaisanté qu’on allait finir par les appeler « les inséparables » comme ces petits perroquets d’Afrique. Quant au week-end, il continuait de lui faire découvrir des endroits qu’il affectionnait et chaque fois, elle tombait un peu plus sous le charme de cette nature verdoyante et ressourçante, elle qui était il y a peu de temps encore une véritable citadine. Il la poussait aussi à faire des choses dont elle ne se serait jamais crue capable, par exemple un des ces parcours de VTT dans la forêt. Bien entendu, il avait pris soin d’éviter les difficultés comme les tremplins ou les descentes un peu trop raides et contre toute attente, elle avait trouvé ça « génial ». Ou dans un autre registre, elle n’aurait jamais pensé oser faire l’amour au milieu d’une prairie. Elle aurait eu bien trop peur de se faire surprendre pas des randonneurs mais avec lui c’était différent. Elle profitait de chaque instant sans trop se poser de questions. Ce printemps était définitivement pour elle la saison des amours et ça lui allait à ravir. Son miroir lui renvoyait désormais l’image d’une jeune femme épanouie. Au bureau, les choses ne s’arrangeaient pas vraiment – elle frôlait chaque jour la mort par ennui –, toutefois elle essayait de prendre de la distance et cela rendait son quotidien nettement plus facile. La première téléconférence Europe avait eu lieu. Elle s’était sentie bizarre les cinq premières minutes en entendant cette voix jadis si familière puis elle avait fini par s’en détacher pour se concentrer sur l’essentiel, à savoir la réunion elle-même. Elle en était arrivée à la conclusion qu’Hans avait effectivement du souci à se faire, cette heure et demie d’échanges entre les différents services Europe avait clairement mis en évidence des dysfonctionnements. Et connaissant Thibaut, il n’allait certainement pas laisser les choses en l’état. Cette perspective ne l’affolait cependant pas plus que ça dans la mesure où elle considérait que ses journées de travail ne pourraient pas être pires. Ce qui l’affola davantage, en revanche, fut le message qui venait d’arriver dans sa boîte mail.
thibaut.vanier@altea.com to camille.moreau@altea.com
Salut Camille, ça m’a fait plaisir de t’entendre à la monthly customer care service phone call. Les débuts sont prometteurs, j’ai hâte de travailler en étroite collaboration avec chaque bureau afin de mettre en place la nouvelle European strategy for customer focus. À ce sujet, je serai à Zurich la semaine prochaine pour rencontrer ton chef de service Hans Fritz ainsi que le reste de l’épique. J’aimerais profiter de l’occasion pour t’inviter à dîner mardi soir, en souvenir du bon vieux temps. Je t’embrasse. Thib’
Des anglicismes, des grands termes pompeux, de la poudre aux yeux. C’était tout lui. La différence avec Nils était flagrante. Toute cette mascarade lui paraissait désormais ridicule. Elle s’était tellement focalisée sur la forme qu’elle en avait oublié un instant le fond. Lorsqu’elle réalisa que la semaine prochaine il serait ici, à Zurich, et pire encore qu’elle allait se retrouver en tête à tête avec lui, elle sentit monter un mélange de colère et de panique. Bien sûr, elle pouvait toujours refuser mais ça serait se comporter comme une gamine vexée, ce n’était pas vraiment l’image qu’elle voulait renvoyer. Non, elle serait forte, elle allait l’affronter et pour cela il faudrait mettre en place une stratégie. Hors de question de revoir l’homme qui vous a brisé le cœur sans un minimum de préparation et elle aussi pouvait trouver des termes ampoulés : « the revenge strategy against a fucking bastard ». Elle sourit toute seule de sa trouvaille. Pas certain cependant que ce nom plaise au principal intéressé. Il fallait répondre, elle n’avait pas le choix, dans quelques jours il serait là.
camille.moreau@altea.com to thibaut.vanier@altea.com
Thibault, merci pour ton message. Effectivement, cette première téléconférence semble un premier pas vers une future collaboration. J’espère que tes réunions sur place la semaine prochaine permettront de faire avancer les choses comme tu le souhaites. Je note dans mon agenda pour mardi soir. Bon week-end. Camille
La réponse ne tarda pas à arriver.
thibaut.vanier@altea.com to camille.moreau@altea.com
Parfait. Je me réjouis à l’avance de cette visite au pays du chocolat et de notre futur tête à tête.
Eh bien, ne te réjouis pas trop vite non plus !
« OrientExpress »
CAMILLE
Les filles, j’ai besoin d’un avis.
EMMA
Fidèle au poste !
PAULINE
Je suis tout ouïe…ou plutôt tout yeux. Ça se dit ?
CAMILLE
Non, ça ne se dit pas. Thibaut vient à Zurich la semaine prochaine…
PAULINE
Ça sent le roussi…
CAMILLE
Merci Pauline pour tes remarques constructives.
EMMA
Tu peux la laisser finir ?
CAMILLE
Thibaut vient pour des réunions en début de semaine prochaine et il m’invite à dîner.
PAULINE
Qu’est-ce que j’avais dit…
EMMA
Et tu comptes y aller ?
CAMILLE
Oui, j’ai besoin de me retrouver en face de lui, de lui montrer que tout va bien pour moi. C’est une question de fierté, vous comprenez ? Et aussi, j’aurais l’air ridicule de refuser…
EMMA
Tu as raison…
PAULINE
Mais tu es sûre que tu ne ressens plus rien pour lui. Pas de risque de rechute ?
CAMILLE
Aucun. Je suis super bien avec Nils. Je ne me suis même jamais sentie aussi bien en fait. À ce sujet, le dîner a lieu mardi et Nils sera en déplacement, du coup je me demandais si j’étais obligée de lui dire… J’ai peur qu’il ne comprenne pas ma démarche.
EMMA
Tu lui dis. La vérité est le ciment du couple.
PAULINE
Tu ne dis rien ! Risque trop élevé d’échec d’introduction d’un Martien sur la planète Vénus. Il ne comprendra jamais tes motivations ! Il va penser que tu veux revoir ton ex…
CAMILLE
Ça fait deux avis, ça…
EMMA
Regarde où le mensonge t’a menée avec Thibaut…
CAMILLE
Oui, enfin ce n’est pas tout à fait la même chose ! Je n’ai pas prévu de coucher avec Thibaut après la kirchtort !
PAULINE
C’est quoi ce truc ?
CAMILLE
Un dessert local au kirch et autant dire que les Suisses ne lésinent pas sur la quantité d’alcool. Une seule part suffit à vous rendre positif à l’éthylotest !
EMMA
Moi je dis que ce n’est pas bien de mentir !
PAULINE
Moi je dis que je veux goûter ce gâteau la prochaine fois que je viens à Zurich et aussi que dans un couple il faut parfois savoir garder ses petits secrets. Premièrement, Camille ne fait rien de mal puisqu’elle est clairement folle de Nils – et on la comprend, elle a réussi à « pécho » le Jon Snow local – et deuxièmement, ce n’est pas à proprement parler un mensonge puisqu’il ne sera pas là et qu’elle n’aura donc pas à lui mentir…
EMMA
Vous êtes de mauvaise foi !
CAMILLE
Je crois que sur ce coup je vais suivre Pauline…
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