A l'heure suisse (French Edition)
L’âge de glace
Chapitre 2
L’âge de glace
Camille s’était empressée de raconter à Emma et Pauline l’épisode saugrenu de la laverie. Au lieu de compatir sur le côté humiliant de devoir étendre ses dessous dans les parties communes, elles s’étaient focalisées sur le mystérieux inconnu, très excitées à l’idée qu’il y ait un homme en âge de reproduction dans l’entourage de leur amie. Camille avait immédiatement calmé leurs ardeurs, expliquant que le type en question était odieux et pire encore. Et quand elles l’avaient interrogée sur son physique, elle avait répondu un « banal », mettant ainsi fin à la discussion. Elle avait peut-être un petit peu menti sur ce point mais elle ne voulait pas avoir ce genre de conversation maintenant. Et surtout pas au sujet de ce… ce qui déjà ? Elle avait réalisé qu’elle ne connaissait même pas son prénom, qu’importe, elle n’avait aucune envie de le revoir. Elle avait ensuite rangé cet épisode dans un coin de sa mémoire pour se concentrer sur l’essentiel, sa vie à Fuchsdorf. Après ce maudit week-end, la donne avait changé. Elle était désormais deux cents pour cent célibataire, Thibaut ne reviendrait pas – s’il revenait, elle lui arracherait un membre, elle avait déjà une petite idée duquel – et par conséquent, elle venait de signer malgré elle pour un an en Suisse alémanique. Plus de retour anticipé possible. À elle de se réinventer avec ces nouveaux postulats de base.
*
Cette idée de cours avait fait son chemin et dès le lundi matin, Camille alla trouver son supérieur pour lui dire qu’elle souhaiterait se remettre à niveau en allemand. À sa grande surprise, Hans fut très favorable à cette initiative. Elle ne l’avait même jamais vu autant enthousiasmé, comme quoi cet homme était finalement capable d’expressions. Dès l’après-midi, elle reçut un email des ressources humaines confirmant son inscription à la Migros Schule ainsi que son planning. Elle salua l’efficacité suisse qu’elle avait déjà eu l’occasion de constater lors de ses démarches administratives, il y avait finalement des choses qu’elle appréciait dans ce pays. Les cours avaient lieu en soirée, ce qui ne la dérangeait pas dans la mesure où elle n’avait aucune vie ici en dehors du bureau et commençaient ce jeudi. Elle aussi se sentit soudain emballée. Elle avait désormais un objectif et puis Camille avait toujours aimé apprendre, alors la perspective de retourner à l’école lui plaisait. Bien sûr, tout au long de la journée, des images étaient revenues la hanter. Elle avait repensé à Thibaut et cette Katia, ça lui faisait mal, elle en avait même eu quelques nausées mais ça passerait et assez rapidement, elle en était désormais convaincue. La tristesse avait laissé place à la colère. En rentrant chez elle, elle décida d’aller saluer Rosa pour l’informer qu’elle avait décidé de suivre ses conseils et aussi la rassurer sur son état. En y réfléchissant, elle se dit qu’elle devait faire peur à voir samedi.
— Camille, quel plaisir de vous voir !
— Bonjour Rosa, je ne vous dérange pas longtemps.
— Mais vous ne me dérangez jamais.
— Je voulais juste vous dire que je commence mes cours d’allemand ce jeudi.
— Je suis contente pour vous. Je suis certaine que les choses vont s’arranger et plus vite que vous ne le pensez.
— Et je voulais aussi m’excuser pour ce week-end…
— Vous excuser qu’un crétin vous ait fait souffrir ? la coupa Rosa.
— Vous savez toujours trouver les mots justes. Merci.
— Au fait, vous avez croisé Nils ?
— Non, je ne crois pas.
À moins que…
— Dimanche soir à la laverie.
Le malotru a donc un nom, Nils.
— Ah oui…
— Il vous a trouvé charmante.
Ce n’est pas l’impression que j’ai eue.
— Il ne vous a pas offensée, au moins ? interrogea Rosa devant le scepticisme de sa jeune voisine.
— C’est vrai qu’il est un peu direct, répondit Camille qui souhaitait rester polie.
— Il peut paraître froid quand on ne le connaît pas mais c’est quelqu’un d’adorable.
C’est marrant, j’aurais dit imbuvable !
— C’est le fils de nos amis Christian et Marianne. Je l’ai connu bébé, j’ai même changé ses couches !
Je n’hésiterai pas à le lui rappeler la prochaine fois qu’il prendra son air supérieur !
— Depuis que mon mari nous a quittés et que je vis seule, il vient régulièrement me voir et me rendre des petits services. Il a bon cœur.
Cœur de pierre alors ?
— Il parle un français impeccable…
— Sa mère Marianne était française. Elle est décédée il y a bientôt deux ans.
— Je suis désolée…
— Je vous inviterai tous les deux, à l’occasion, à prendre le thé pour que vous repartiez du bon pied.
— Oui, à l’occasion…
Ne vous pressez surtout pas !
*
Assise dans la petite salle de classe avec vue sur le lac, Camille détailla ses camarades. Ils étaient sept, elle comprise, dans ce groupe A2. C’était le niveau intermédiaire. Elle songea que c’était un bon effectif pour progresser. Il y avait cinq femmes et deux hommes. Et première constatation, ce n’était pas ici qu’elle allait rencontrer quelqu’un pour la réchauffer par ces froides nuits d’hiver ! John était américain et beaucoup moins loquace que ses compatriotes. Le genre armoire à glace à vous faire un plaquage au rugby plus que gros nounours à vous protéger de ses bras virils. Tuomo, un Japonais qui ne survivrait pas à un plaquage de John, avait l’air sympa. Dommage qu’on ne comprenne pas grand-chose de ce qu’il disait avec son accent. Il y avait ensuite le clan des mamans, Svetlana la Russe et Kristina la Finlandaise. Toutes les deux mariées et mères de deux enfants. Camille les trouva plutôt avenantes, il était encore trop tôt pour dire si elles pourraient devenir, ou non, plus que des copines de classe. Emilia, la cadette du groupe, venait d’Espagne et était jeune fille au pair dans une famille suisse. Elle avait l’air timide et, vu la différence d’âge, Camille se dit qu’elles en resteraient très probablement à des relations « scolaires ». Et pour finir, arrivée en retard (ce n’était peut-être pas qu’un cliché ?), il y avait Alexandra, une Française. Parisienne plus exactement. Ce groupe pour le moins hétéroclite était orchestré par Markus, un Suisse allemand. Taille moyenne, cheveux châtains parsemés çà et là de quelques cheveux blancs, des yeux marron, un physique agréable. Il devait approcher de la quarantaine. C’était un homme dynamique et drôle qui semblait aimer son métier. Camille se plut immédiatement dans son cours. Pendant ces deux premières heures, chacun se présenta et expliqua ses attentes. Tous avaient besoin d’apprendre l’allemand pour le travail, Camille se félicita d’être là de son propre gré, enfin presque. Lorsqu’à la fin du cours, Alexandra lui proposa d’aller boire un verre, elle n’hésita pas une seconde et suivit cette blonde pepsy dans un bar de Zurich. Elle n’aurait jamais soupçonné qu’un endroit aussi branché puisse exister dans cette ville. Elle l’aurait peut-être remarqué plus tôt si elle s’était donné la peine de visiter autre chose que Migros et Coop, les deux institutions locales en matière de supermarché. À sa décharge, les circonstances ne l’avaient pas aidée. Alexandra avait trente-quatre ans, elle habitait ici depuis six mois mais contrairement à Camille, elle en était déjà à sa seconde expatriation, ce qui faisait une certaine différence. Relative toutefois étant donné qu’elle avait débarqué de Milan, subissant elle aussi de plein fouet le choc des cultures.
— Tu te plais ici ?
— Ce n’est pas vraiment le terme que j’emploierais…
— Je crois que je vois ce que tu veux dire. Tu sais, pour moi aussi, ça a été violent au début. J’arrivais d’Italie où je m’étais fait plein d’amis, je ne connaissais personne, je trouvais les gens distants, je ne comprenais pas un mot de ce qu’ils racontaient et puis, petit à petit, j’ai rencontré du monde et les choses ont commencé à changer. Il y a une grande communauté francophone à Zurich et pas mal d’étrangers en général. Il suffit de s’ouvrir un peu…
— Il y a de l’espoir alors…
— Il était temps qu’on se rencontre !
— Tu ne crois pas si bien dire, ma seule amie à ce jour a dans les soixante-dix ans.
— On va remédier à ça. Je ne sais pas si tu as un peu bougé dans les environs mais on est entourés de montagnes, on pourrait aller skier un week-end ?
— En fait, je ne suis pas très ski, ou plutôt pas très douée à ski, ceci expliquant cela.
— Effectivement, ça réduit les possibilités en hiver… c’est-à-dire environ six mois de l’année !
— Six mois ? Tu comptes comment ?
— Eh bien, de novembre à avril. L’an dernier, on a eu de la neige fin avril.
— Je te laisse, je dois aller faire mes valises !
— Reste au moins pour voir le lac en été, ça devient le centre névralgique de la ville. Tout le monde s’y retrouve pour des activités nautiques ou pour un barbecue entre amis et picoler devant le coucher du soleil.
— Je suis tout de suite plus inspirée mais l’été me paraît à des années-lumière.
— Changeons de sujet, que penses-tu de Markus ?
— J’ai beaucoup aimé son premier cours.
— Je parlais du mec, pas du prof. Il est hot !
— Ah, tu trouves ? Il n’est pas un peu vieux ?
— Tu rigoles ? Les mecs, c’est comme le bon vin, ça se bonifie avec l’âge !
— Tu crois ?
— J’en suis certaine. À choisir, je les préfère passé la quarantaine.
Camille envia l’assurance de sa nouvelle amie. À l’inverse, fraîchement larguée, elle nageait actuellement en plein brouillard, elle était au moins raccord avec le climat local, et ne n’aurait su dire quel type d’homme elle voulait. D’ailleurs, elle n’était même pas sûre d’en vouloir un, elle était vaccinée !
— Dommage que je ne sois pas célibataire, autrement je serais passée à l’action sans perdre une minute. Genre « vous donnez des cours particuliers » ?
— Tu as un copain ?
Camille eut un petit pincement au cœur en songeant qu’il n’y a pas si longtemps de cela, elle aussi avait quelqu’un dans sa vie.
— Deux…
— Deux ? demanda Camille incrédule.
— Ça va, rassure-toi, je ne leur ai pas promis le mariage… Il y a Marco, mon bel Italien. On continue de se voir mais avec le temps notre relation se fane. Je descends moins souvent à Milan et il ne pose pas trop de questions. Et puis ici j’ai rencontré Ben, il vient de Londres. Ce n’est pas de ma faute, j’ai toujours craqué pour l’accent anglais, so sexy. Et toi, tu as un homme dans ta vie ?
— Non, mon ex m’a allégée de ce fardeau en me larguant juste avant Noël !
— Ok, je crois qu’on va se recommander une tournée.
La soirée s’était prolongée, un verre en entraînant un autre, si bien que le lendemain matin Camille se réveilla avec la bouche pâteuse et un mal de crâne, ça faisait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Il ne lui en fallait pas plus pour démarrer la journée du mauvais pied et ça ne s’arrangea pas lorsqu’elle ouvrit ses volets. Les éléments aussi étaient contre elle, il avait neigé dans la nuit et elle n’était pas équipée pour les sports d’hiver. Avec quatre flocons par an à Paris, elle n’avait jamais jugé utile d’investir dans des bottes fourrées ou une doudoune. Elle sentait qu’elle allait vite le regretter. Après une douche bien chaude et un café noir, elle enfila ce qu’elle avait de plus chaud et s’apprêta à sortir quand elle aperçut la poubelle dans la cuisine qui lui faisait de l’œil ou, plutôt, qui lui lançait des appels au secours. Elle était là depuis deux jours maintenant, il devenait urgent de la sortir si Camille ne voulait pas devenir celle qui allait introduire une nouvelle espèce animale en Suisse, les cafards. Quelle idée de mettre les containers dans la rue aussi ! Ils ne pouvaient pas installer un local à poubelles au sous-sol comme tout le monde ? Enfin, comme les Français. Elle saisit donc ledit sac et sortit de l’appartement en marmonnant tout le bien qu’elle pensait de ce pays. Sa mauvaise humeur retomba un peu une fois dehors à la vue du tapis blanc, il fallait reconnaître que c’était beau, un vrai paysage de carte postale. Toutefois, lorsqu’elle constata en arrivant au container métallique que la clé ne rentrait pas dans la serrure qui était gelée, elle eut bien envie de leur dire de se la mettre où elle pensait, leur carte postale ! Foutu froid ! Foutue poubelle ! Foutu pays ! Elle envisagea l’espace d’un instant de laisser son sac sur le trottoir, après tout ils n’avaient qu’à prévoir ce genre de situation avant de se rétracter, songeant qu’un voisin pourrait la dénoncer. Et elle n’avait aucune envie d’écoper d’une amende pour ce genre de délit ! Il n’y avait pas cinquante solutions, elle commença à souffler sur la serrure en imaginant la tête d’Emma et Pauline si elles la voyaient.
— C’est une habitude française de murmurer à l’oreille des poubelles ou c’est seulement vous ?
Ah non tout mais pas lui…
Elle se retourna et tomba nez à nez avec Nils. Décidément, il avait le don de la surprendre dans les situations les plus improbables. Il affichait toujours cet air sûr de lui mais aussi un sourire, charmant au demeurant. Camille reconnut qu’il était à la vérité tout sauf banal, cependant ses radars étaient allumés « attention, mec dangereux ». Pas un de ces serial killers à vous découper et vous jeter dans une poubelle, sous clé bien entendu, mais un de ces serial lovers à vous briser le cœur. De toute façon, elle n’était pas intéressée. Elle avait toujours eu un faible pour les garçons BCBG et lui était plutôt du genre spécimen élevé en plein air.
— Vous avez un problème avec moi ? demanda Camille, agacée.
— Non, pourquoi ?
Peut-être parce que vous semblez prendre un malin plaisir à vous payer ma tête ?
— Je ne sais pas, une intuition…
— La fameuse intuition féminine ?
— Ça doit être ça… Et sinon, je me demandais, c’est pour éviter qu’on vous vole vos ordures que vous les enfermez sous clé ? Vous devriez songer au digicode, nettement plus moderne, ironisa Camille.
— C’est une pratique assez étrange, je vous l’accorde. Un point pour vous.
Bizarre, il est sympa, ça doit être un piège…
— Bon, ce n’est pas comme si c’était agréable de discuter avec vous mais je dois vous laisser, il faut que j’aille travailler.
— C’est votre voiture ? demanda-t-il en désignant sa Fiat 500.
Monsieur est extralucide en prime !
— Oui pourquoi, vous avez besoin d’un taxi ? Désolée, je suis complète !
— Non, je doute que vous alliez bien loin avec ces pneus.
— Vous savez quoi, occupez-vous de vos affaires, ça m’ira très bien !
— Comme vous voudrez…
Elle tourna les talons et partit en maugréant sur ce Nils qui se
permettait de donner son avis sur tout, enfin tout ce qui la concernait en l’occurrence. Et bien sûr, c’était à chaque fois pour dire quelque chose de désagréable. Alors qu’elle fulminait intérieurement, elle manqua de glisser, parvenant à se rééquilibrer de justesse. Bien entendu, ses bottes Minelli n’étaient pas « équipées » pour la neige. Maudites semelles lisses ! Elle aurait juré entendre rigoler derrière elle, toutefois elle se retint de se retourner pour vérifier. Heureusement, sa Fiat 500 s’ouvrait avec une télécommande et elle n’eut pas à souffler sur la serrure pour monter dans cet habitacle réconfortant. Elle devait maintenant se dépêcher si elle ne voulait pas avoir à subir les regards réprobateurs de ses collègues, cette conversation dont elle se serait bien passée l’avait mise en retard. Déjà qu’elle était parmi les dernières à arriver au bureau en temps normal… Elle constata rapidement que la route était glissante mais étant une conductrice aguerrie, cela ne l’effraya pas plus que ça. Elle décida néanmoins de réduire sa vitesse par précaution. Cependant, lorsque son véhicule chassa une première fois dans un virage un peu raide, elle ne fut plus si sûre. Elle se demanda pourquoi elle avait eu cette lubie d’habiter à la campagne plutôt qu’en ville, et par la même occasion sur une colline à quelques cinq cents mètres d’altitude, autant dire une petite montagne. Elle qui n’aimait pas les sports d’hiver de surcroît ! Prise dans ses réflexions, elle ne réfléchit pas et freina un peu trop brusquement, perdant le contrôle de sa Fiat 500 chérie qui finit sur le bas-côté. Il n’y avait pas de casse mais elle en arriva logiquement à la conclusion qu’il serait imprudent de continuer davantage sans pneus neige. Parce que non, elle n’avait pas de pneus neige. Mais à sa décharge, comment aurait-elle pu savoir qu’il neigeait dans ce pays ? En se renseignant peut-être… Il faut dire que Thibaut ne lui avait pas vraiment laissé le temps de préparer son voyage. Bref, il fallait maintenant trouver quelqu’un pour la descendre en ville. Par chance, une voiture approchait déjà. Plus exactement un gros 4x4, sûr que lui ne devait pas être gêné par dix centimètres de neige ! En revanche, ses bottes elles ne survivraient pas, elles étaient foutues ! Mais il y avait plus grave encore…
— Je sais que je suis censé m’occuper de mes affaires mais vous avez besoin d’aide ?
Grrrr !!!
— Vous me suivez ou quoi ?
— Ne prenez pas vos rêves pour la réalité ! Je vais travailler et, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, il n’y a qu’une route.
Ne pas m’énerver, même si c’est très dur, je suis en position de faiblesse…
— Bon, vous montez ou vous comptez rester geler sur place ?
Ok, ne joue pas la fière et monte. Après tout, ce n’est qu’un mauvais moment à passer et surtout, tu n’as pas vraiment le choix.
— Ok, mais ne dites rien !
— Promis, je ne dis rien.
— Merci, finit par lâcher Camille à contrecœur.
— Je vous en prie, c’est toujours un plaisir d’aider une demoiselle en détresse.
Ça y est, il se prend pour un héros maintenant. Typique !
— Je sais que j’ai promis de ne rien dire mais…
— Ok, vous aviez raison, les pneus neige auraient été utiles sur ce coup !
— Vous devriez songer à en acheter. Ici, l’hiver peut durer jusqu’en avril.
— C’est donc vrai ?
— Oui, pourquoi, c’est si terrible ?
— Je déteste l’hiver !
— Après quelques temps ici, vous changerez d’avis, il y a plein de choses sympas à faire.
— Comme quoi ? Des bonshommes de neige ?
— Arrêtez de faire votre Parisienne blasée…
— Et vous, arrêtez de faire votre ours suisse !
— Match nul. Je propose qu’on enterre la hache de guerre.
Décidément, ce mec a le don de me surprendre ! Qu’est-ce que je peux répondre à part oui ? En plus, je suis dans sa voiture.
— D’accord…
Nils proposa de la déposer à son travail, elle accepta sans trop d’hésitation. Elle avait eu sa dose de complications pour aujourd’hui. Il lui parla aussi d’un ami garagiste qui pourrait venir chercher sa voiture et lui installer les fameux pneus dans la journée. Elle n’aurait qu’à aller la récupérer en soirée au garage. Là non plus, elle n’hésita pas longtemps. Il venait de la sortir d’un sacré pétrin et plutôt deux fois qu’une. Finalement, Rosa avait peut-être raison à son sujet. Au moment de descendre, Camille se tourna pour le remercier. Il semblait avoir baissé la garde et affichait cette fois un sourire sincère mais ce n’est pas ce qui la marqua le plus. Ses yeux noirs la regardaient avec une telle intensité qu’elle se troubla.
— On a mal démarré tous les deux, je propose de recommencer depuis le début. Je me présente, Nils, enchanté de faire ta connaissance, dit-il en lui tendant la main. Ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ?
— Non, ça ne me dérange pas. Moi, c’est Camille, enchantée.
Lorsqu’elle serra sa main, Camille sentit comme un courant la parcourir. Elle ne saurait décrire ce que c’était mais cette sensation bizarre la poursuivit le reste de la journée.
*
La neige avait fini par fondre laissant place à la grisaille. Camille se dit que finalement elle préférait la première. On lui avait beaucoup parlé dernièrement des beaux jours et de la douceur de vivre qui régnait à cette époque de l’année mais aujourd’hui ils lui paraissaient encore très loin. En revanche, une autre échéance beaucoup plus proche et bien moins réjouissante l’inquiétait, la Saint-Valentin. Elle n’avait jamais été particulièrement fan de cette fête jusqu’à sa rencontre avec Thibaut. Pour leur premier 14 février ensemble, il lui avait préparé un dîner aux chandelles à son appartement et avait pour l’occasion recouvert son lit de pétales de rose. Romantique dans l’âme, elle avait fondu devant ces attentions. L’an dernier, il l’avait emmenée à Venise. Pauline et Emma trouvaient que ça faisait « week-end de vieux », elle avait beaucoup aimé. Et pour leur troisième fête des amoureux, ils auraient dû être fiancés… Elle chassa vite cette idée, ressasser n’apportait rien de bon. C’est ce que Rosa lui dirait si elle était là. Au lieu de s’apitoyer sur son sort, elle écrivit aux filles, nettement plus constructif.
« OrientExpress »
CAMILLE
Hello, les filles ! Pas encore debout ?
PAULINE
Tu rigoles, je viens de finir mes salutations au soleil !
CAMILLE
Je te rappelle qu’un des ciments de l’amitié est l’honnêteté…
PAULINE
Ok, je suis encore au lit en train de surfer sur le net. Tu savais que Kim Kardashian s’était fait refaire les fesses ?
EMMA
Tu sais que lire ces conneries est mauvais pour la santé mentale ?
PAULINE
Eh bien, quand j’apprendrai que Michael Fassbender a quitté Alicia Vikander, ne compte pas sur moi pour t’informer !
EMMA
Je crois que je m’en remettrai…
CAMILLE
Les filles, que c’est bon de vous lire…
PAULINE
Parlons de choses sérieuses, tu as repéré un beau mec au bureau ?
EMMA
Pauline…
PAULINE
Quoi ?
EMMA
Mec + bureau, ça ne te rappelle pas quelque chose ?
PAULINE
Ah pardon… Alors, tu as revu ton sauveteur alpin ?
CAMILLE
Il m’a juste prise en stop… et conseillé un bon garagiste.
PAULINE
Je sais mais ça sonnait terriblement sexy !
CAMILLE
Non, je ne l’ai pas revu et ce mec n’est pas du tout mon genre !
PAULINE
C’est bien de changer parfois…
CAMILLE
Changeons de sujet justement… Vous vous êtes trouvé des cavaliers pour la Saint-Valentin ?
EMMA
Mieux que ça. Soirée pyjama avec Pauline devant une comédie romantique !
PAULINE
Et toi, tu te sens comment ?
CAMILLE
Bof. Forcément, ça rappelle des souvenirs. Je pense que je vais faire comme vous mais en solo…
EMMA
On n’aura qu’à se faire un Skype.
CAMILLE
Pourquoi pas… Bon, je vous laisse les filles, je dois aller bosser.
PAULINE
On t’aime.
CAMILLE
Moi aussi, je vous aime !
*
La boîte de chocolats en forme de cœur gisait presque vide sur la table du salon. La Saint-Valentin était passée, emportant avec elle la motivation de Camille et ses bonnes résolutions. Pour se morfondre dans sa solitude, elle avait fait quelques provisions et, par facilité, s’était rabattue sur une de ces boîtes marquetées spécialement pour l’occasion. On ne voyait que ça partout, à croire qu’ils retiraient toutes les autres marchandises des rayons à cette période de l’année. Comme pour vous faire culpabiliser d’être une grosse nulle incapable de garder un mec ! Décidément, un vrai moral de gagnante ce matin. Et bien sûr, en se regardant dans le miroir, elle aperçut deux petits boutons, conséquence immédiate de ses excès de graisse de la veille. La nature est mal faite parfois. Seule éclaircie au tableau, elle avait cours d’allemand ce soir, elle retrouverait le petit groupe bien sympa et surtout Alexandra. Mais avant cela, il faudrait survivre à une nouvelle journée au bureau. Et c’est bien connu, quand tout va mal, tout va mal. Comme chaque matin en arrivant à son poste, Camille alluma son ordinateur, lança toutes les applications dont elle avait besoin et partit au distributeur se chercher un café. Ce rituel lui permettait de se balader un peu dans les couloirs d’Altea et de croiser au passage des collègues autres que les deux coincés de son service. Elle espérait tellement en son for intérieur que Claudia tombe enceinte (avec un peu de chance, elle ne reviendrait pas après son congé maternité !) mais dans la mesure où elle était célibataire, cela semblait compromis dans l’immédiat. Et puis, qui voudrait d’une psychorigide comme elle ? Quant à Urs, qui comme son nom l’indiquait était une sorte « d’ours mal léché » (mais Camille n’avait aucune envie de le lécher !), elle espérait secrètement qu’il se casse une jambe en grand adepte du ski qu’il était. Quoique, à la réflexion, il reviendrait relativement vite avec des béquilles, mieux valait qu’il soit enlevé par des extraterrestres… gentils, elle ne lui souhaitait pas de mal non plus. De retour à son poste, Camille constata que non seulement, Claudia et Urs étaient bien là mais que Only you, le logiciel de traitement des réclamations clients ne voulait pas s’ouvrir. Youpi, elle était au chômage technique… c’est ce qu’elle pensa pendant environ deux secondes et demie avant que Claudia ne lui dise d’appeler Thomas du service informatique. Comme si elle n’était pas capable d’y penser toute seule ! Elle fut prise d’une envie soudaine de lui tirer sa queue-de-cheval. Mais bon, cafteuse comme elle était, Claudia irait très probablement le rapporter à Hans ! Heureusement, Thomas était un gars avenant et drôle qui avait le don de rendre simple des choses compliquées. Elle se demanda l’espace d’un instant ce que ça donnerait un informaticien qui expliquerait en suisse allemand des choses techniques ? Non, en fait, elle préférait ne pas savoir. En un quart d’heure à peine, il avait réglé le problème et Camille put commencer à travailler. Des réclamations clients, des mails de collègues et encore des réclamations clients, le tout arrosé de quelques cafés. La journée ne passa ni vite, ni lentement. Elle passa et lorsque 16 heures arriva, Camille se dit qu’elle avait bien mérité une petite pause et alla chercher dans le frigo la salade de mangue qu’elle n’avait pas mangé au déjeuner. Elle rentrerait tard ce soir avec son cours, cette collation lui permettrait de patienter jusqu’au dîner.
— Tu manges des mangues au mois de février ? l’interpella Claudia.
— Oui, pourquoi ? Il y en a de très belles chez Coop si ça t’intéresse.
Elle tient un agenda de ce que je mange ou quoi ?
— Le concept des fruits et légumes de saison, ça te dit quelque chose ?
J’en ai marre de toutes ces injonctions ! Être amoureuse, manger équilibré et en plus de saison. Non mais quelqu’un a une idée de la pression qu’on nous fait subir ?
— Je doute qu’elles poussent ici à un quelconque moment de l’année.
— Ce n’est pas une raison pour augmenter l’empreinte carbone !
Et ma main sur ta joue, ça va donner quel genre d’empreinte à ton avis ?
— Très bien, imagine que Hans aille en réunion groupe au Brésil…
— Mais nous n’avons pas de filiale au Brésil…
Quel manque d’imagination, cette fille !
— Eh bien, disons que la direction parisienne prévoit d’en ouvrir une et envoie Hans en mission spéciale sur place.
— Oui et ensuite ?
— Dis-toi que Hans me ramène une mangue dans sa valise, au milieu de ses chaussettes et de ses caleçons. Pas d’empreinte, pas de problème.
— Tu dis vraiment n’importe quoi ! s’énerva Claudia.
Oui, je sais…
— Tu sais quoi, Claudia, je te propose un marché. Je te laisse les patates et les betteraves et moi je mange des mangues !
Camille partit énervée à son cours d’allemand et lorsqu’en arrivant elle trouva un message d’Alexandra l’informant qu’elle était retenue à Londres, elle en conclut que le destin s’acharnait. Elle avait dû faire quelque chose de très mal dans une autre vie pour payer ainsi dans celle-ci. Elle essaya de se ressaisir en se disant qu’il y avait toujours pire, la famine, les catastrophes naturelles, la maladie mais il y avait aussi beaucoup mieux, Thibaut et Katia sirotant le dernier cocktail à la mode dans un bar avec vue sur la tour Eiffel. À espérer que ces deux-là aussi payent dans leur prochaine vie. Le cours débuta et Camille oublia ses pensées parasites. Toutefois, le programme du jour n’était pas des plus fun, grammaire et déclinaisons. Il fallait sans doute passer par là mais ce soir Camille aurait préféré quelque chose de plus léger. Assez rapidement, elle se mit à regarder l’horloge. Elle ne savait dire si c’était dû à son état général, aux autres élèves ou simplement au sujet mais ce cours l’ennuyait. Sans doute un peu tout à la fois. Il n’aura pas fallu longtemps à Kristina pour montrer son véritable visage, la fayote de service. Elle levait systématiquement la main pour répondre aux questions, allant même jusqu’à répondre à la place des autres lorsqu’ils tardaient trop. Camille la raya de la liste des futures copines potentielles. Et puis, Tuomo qui lisait à la vitesse d’un enfant de six ans ! Pour le coup, elle aurait presque souhaité que Kristina l’interrompe et prenne la relève. Mais comme ça ne venait pas, elle prit son mal en patience et en profita pour étudier Markus. Ailleurs, elle ne l’aurait probablement pas remarqué mais le rôle du professeur qui faisait craquer ses élèves lui seyait plutôt bien et elle en arriva à la conclusion qu’il avait effectivement quelque chose. À ce propos, la jeune Emilia semblait déjà sous son charme. En rentrant chez elle, Camille réalisa que ça faisait un moment qu’elle n’avait pas croisé Rosa, il faudrait qu’elle passe lui dire un petit bonjour à l’occasion. Elle pensa aussi à Nils qu’elle n’avait pas revu depuis l’épisode neigeux. Elle se demanda où il pouvait bien habiter, elle poserait la question à Rosa, l’air de rien. Simple curiosité. Elle opta pour un plateau-télé composé d’une soupe en brick et d’un yaourt. Plus un snack qu’un véritable dîner mais elle n’avait pas l’énergie pour se préparer quelque chose. Elle se sentait triste, elle n’avait envie de rien à part chialer éventuellement. Cela faisait un peu plus d’un mois qu’elle était arrivée à Fuchsdorf maintenant et le bilan n’était pas très glorieux. Elle avait définitivement perdu son mec, quitté un travail avec des gens sympas en plein cœur de Paris pour un autre dans une ville qui lui était totalement étrangère avec des cons, elle n’avait socialisé qu’avec deux personnes, une copine potentielle qu’elle n’avait vue que l’espace d’une soirée et une septuagénaire. Côté climat, c’était le brouillard londonien sans London et pour couronner le tout les gens parlaient un dialecte affreux.
« OrientExpress »
CAMILLE
SOS d’une Parisienne en détresse !
EMMA
Qu’est-ce qui se passe ?
CAMILLE
Je déteste ce pays !!!
PAULINE
On ne peut pas te blâmer…
EMMA
Pauline…
CAMILLE
Je crois que j’ai fait une connerie en venant ici. J’ai voulu jouer ma fière et voilà…
EMMA
Ouh là là, ça sent le petit coup de cafard.
CAMILLE
La mini déprime même. D’ailleurs, si vous savez comment on dit Xanax en allemand que je passe à la pharmacie…
EMMA
Stop ! Déjà, on arrête l’auto-flagellation, tu peux être fière de toi, tu as eu le courage de tout plaquer.
CAMILLE
Nuance, je me suis fait plaquer, moi j’ai surtout fui, vous aviez raison.
PAULINE
Et alors, il fallait des couilles pour le faire !
EMMA
L’adaptation est plus difficile que prévue mais accroche-toi, ma belle, tu vas y arriver. C’est encore très récent…
PAULINE
Rappelle-toi la première fois où tu as bu un green smoothie, tu as cru que le mec t’avait refilé le contenu de sa tondeuse et finalement tu y es retournée !
CAMILLE
Tu es gentille mais c’est légèrement différent. Et je ne suis pas certaine d’arriver à m’habituer un jour à cette nouvelle vie ou à ce climat. Les filles, il y a des jours où je vois à peine mes pieds avec le brouillard ! Je n’en peux plus.
PAULINE
Ok, je t’autorise à prendre un demi-Xanax !
EMMA
Et si pour rendre la chose plus supportable, tu te donnais une échéance, par exemple l’été. Disons que si tu n’as rien trouvé d’attachant dans ce cher pays d’ici juillet, tu rentres à la maison. La vraie ;)
CAMILLE
Oui, pourquoi pas. Je crois que ça pourrait m’aider à tenir de savoir que je ne suis pas condamnée à errer ici pour l’éternité… Vous me manquez tellement, les filles.
EMMA
Toi aussi, tu nous manques.
CAMILLE
Et la France me manque aussi. Je me damnerais pour un croissant !
PAULINE
Ça fait grossir.
CAMILLE
Pas plus que leurs saucisses, fondues et autres cordons bleus !
EMMA
Ça va aller ?
CAMILLE
Mieux maintenant que je vous ai eues…
PAULINE
On se skype ce week-end ?
CAMILLE
Ok ! Bises.
EMMA
Bises et tiens bon !
*
Avant, Camille attendait le vendredi avec impatience. Il annonçait le début du week-end et des festivités qui allaient avec. Un pot avec les filles, un dîner avec son amoureux, parfois même un départ en week-end sur un coup de tête, à deux heures de Paris avec trois affaires jetées à la hâte dans un bagage à main. C’était toujours une fête. Désormais, vendredi était juste un jour comme un autre. Camille ne se réjouissait pas particulièrement à la perspective de passer une énième soirée en tête à tête avec elle-même. Alexandra avait profité que ses réunions se prolongent pour passer le week-end à Londres alors, à moins d’emmener Rosa dans un bar lounge, ça serait le calme plat ce soir et pour les deux prochains jours. Il faudrait qu’elle pense sérieusement à organiser un séjour exprès à Paris. Comme elle finissait tôt, elle pourrait attraper un TGV dès le vendredi soir. Elle réfléchirait à la question ce week-end. Ça tombait bien, elle aurait tout son temps. En sortant du bureau, elle passa chez Coop, ça repousserait d’autant l’échéance et, accessoirement, il fallait aussi qu’elle mange. Bizarrement, le frigo était à nouveau vide, à croire que quelqu’un venait piocher dedans quand elle avait le dos tourné ! Ou peut-être devrait-elle simplement songer à faire un vrai ravitaillement plutôt que des micro-courses ? Mais pas ce soir, elle n’en avait pas le courage. Elle repartit avec un plat tout prêt, un curry de légumes qu’elle avait déjà essayé et qui ferait très bien l’affaire et pour le dessert, une mangue, spéciale dédicace à sa collègue Claudia. En arrivant à la maison, elle enfila sa combinaison lapin, elle avait vraiment besoin de douceur, se mit en quête d’une comédie romantique sur son ordinateur portable et s’installa dans le canapé avec son plat cuisiné. Bonsoir tristesse ! Le film était soupe au lait et la fin courue d’avance, en plus le héros n’était même pas beau. Remboursez ! Bon, ok elle n’avait pas payé, elle regardait en streaming mais quand même… Son téléphone émit un bip. C’était les filles, elles étaient adorables de se soucier d’elle. Elle avait vraiment de la chance de les avoir.
« OrientExpress »
PAULINE
Coucou, notre exilée préférée. Quels plans pour ce soir ?
CAMILLE
J’hésite entre suicide par ingurgitation de saucisses locales et me saouler.
EMMA
Je dirai la deuxième option, plus digne d’une Parisienne qui se respecte.
CAMILLE
Pfff… tu parles je n’aime pas boire seule ! Et vous ?
PAULINE
On va à une soirée chez une collègue d’Emma…
CAMILLE
La chance…
On sonna à la porte. Camille se demanda qui cela pouvait bien être à une heure pareille avant de se raviser et réaliser qu’il n’était que vingt heures. C’était elle qui était complètement décalée en pyjama un vendredi à l’heure où d’autres commencent à peine les happy hours.
CAMILLE
Attendez, on sonne. J’espère que ce n’est pas le fétichiste des culottes parce que j’ai ressorti Pilou !
Elle appuya sur l’interphone mais personne ne répondit. C’était sans doute quelqu’un qui avait fini par sonner chez elle parce qu’un de ses voisins tardait à ouvrir. Elle regagna le canapé mais au moment de s’asseoir, on sonna à nouveau. Agacée, elle retourna à la porte et, comme elle n’obtenait toujours pas de réponse, descendit pour voir qui s’acharnait sur sa sonnette. Ok, elle avait aussi fait ça quand elle était gamine mais elle avait douze ans à l’époque. En arrivant en bas des escaliers, elle se figea et les larmes commencèrent à lui monter.
— Mais qu’est-ce que vous faites là ?
— On passait dans le coin, répondit Pauline.
— Tu ne pensais pas qu’on allait te laisser tomber ? ajouta à son tour Emma.
— Mais vous avez décidé ça quand ?
— Hier soir, après ton cri de désespoir.
— Vous êtes géniales, les filles ! Montez, mais je vous préviens je n’ai rien à manger et pas grand-chose à boire, juste quelques bouteilles qui ont fait le déménagement depuis Paris.
— Ça devrait aller et t’inquiète, on a apporté des provisions…
Elles avaient pensé à tout. Des bons fromages français, des macarons Pierre Hermé, du champagne. Il y avait même des croissants pour le petit-déjeuner du samedi. Mais le plus important, elles étaient là. Camille n’en revenait pas. C’était ça l’amitié, la vraie, tout plaquer pour une amie qui avait besoin de vous et elle avait la chance de connaître cette amitié rare. Elles passèrent le vendredi soir à essayer de rattraper le temps perdu. WhatsApp et Skype étaient de formidables outils, on se demande même parfois comment les hommes de Cro-Magnon faisaient pour vivre sans (chéri, tu n’oublies pas de rapporter du mammouth pour le dîner stp ;)) mais ils avaient aussi leurs limites. Rien ne remplaçait une vraie discussion, le contact. Le cas Thibaut fut abordé. Camille versa quelques larmes mais elle était en bonne voie de guérison. Le conseil conclut à l’unanimité que c’était un connard qui ne méritait pas qu’on s’attarde davantage sur sa personne. Néanmoins, si l’une ou l’autre le croisait, elle ne manquerait pas de lui dire ce qu’elle en pensait. Les filles parlèrent bien sûr de leur vie parisienne, le boulot, les histoires de cœur, un ex qui faisait son retour du côté de Pauline – elle avait une fâcheuse tendance à faire du réchauffé avec ses amants – et un nouveau collègue qui ne laissait pas Emma indifférente. Cependant, escalader l’Everest s’avérait souvent plus facile que de sortir avec Emma. Elle avait eu quelques aventures mais rien de sérieux, aucun homme n’était jamais assez bien à ses yeux. Eternelle romantique et véritable fan de Jane Austen, elle attendait patiemment son monsieur Darcy. Bien entendu, à l’époque, les voitures et les avions n’existaient pas encore mais il tardait quand même sacrément à venir. L’essentiel de la discussion se concentra toutefois sur Camille et sa nouvelle vie. Et lorsqu’à vingt-deux heures sa voisine du dessous, une certaine Mme Grob qu’elle n’avait fait que croiser jusqu’à maintenant, vint frapper pour se plaindre du bruit, elles eurent un très bon aperçu de la situation.
— C’était quoi cette langue ? demanda Pauline en grimaçant dès que la porte fut refermée.
— Les filles, vous venez de faire officiellement connaissance avec le suisse allemand.
— Où est le numéro d’Europ Assistance que j’organise immédiatement ton rapatriement ?
— Mais tu as compris ce qu’elle a dit ? demanda Emma, interloquée.
— Quand elle est passée au Hochdeutsch, l’allemand, devant mon air perplexe, oui. Je vous résume, on fait trop de bruit.
— Quoi ? cria Pauline.
— Arrête, elle va remonter !
— Mais on n’a même pas mis de musique ! On ne fait que parler et rigoler aussi parfois, je l’accorde. C’est un crime dans ce pays ? À vingt-deux heures un vendredi soir, j’hallucine.
— Bienvenue chez moi. Vous savez quoi, demain soir on sort !
— Je vote pour.
— Moi aussi.
Elles passèrent la journée du samedi à se balader. Camille se sentit un peu honteuse en réalisant qu’elle découvrait Zurich en même temps que ses deux amies. Elle repéra quelques endroits sympas, notamment un café où elle se promit de revenir pour lire un jour où elle serait seule. Les occasions ne manqueraient pas. C’était surprenant comme le simple fait d’être avec les filles lui faisait voir les choses différemment. On dit souvent que les femmes passent leur temps à parler chiffons et autres futilités, premièrement ce n’est pas vrai et deuxièmement, c’est bon de lâcher prise parfois et de partir dans des délires de filles. Tout ne doit pas forcément être intelligent et sérieux dans ce monde. Et puis, c’est prouvé, rire est bénéfique pour la santé alors avec les fous rires qu’elles enchaînaient, elles étaient en train de s’immuniser pour les prochains mois. Elles dînèrent dans un petit restaurant japonais de la vieille ville, Camille n’avait pas mangé de sushis depuis des semaines et ça lui manquait. Elles finirent ensuite la soirée dans un bar où les cocktails faisaient tous plus envie les uns que les autres. Camille ne fut pas déçue quand son verre arriva. Le breuvage était présenté dans un ananas en métal cuivré. Très classe. Grisée par la bouteille de vin qu’elles avaient déjà bue au restaurant, elle eut soudain une idée.
— Attendez. On va faire un post Facebook. Thibaut fait toujours partie de mes amis, virtuels bien entendu, comme ça il verra que je ne reste pas à me morfondre chez moi.
— Excellente idée, répondit Emma.
— J’ai mieux…
— Quoi ? interrogèrent Emma et Camille en chœur.
Mais au lieu de leur répondre, Pauline se leva et alla aborder deux types installés au comptoir. Camille et Emma commençaient à craindre le pire et encore plus lorsqu’elle revint avec les deux individus en question quelques minutes plus tard.
— Les filles, je vous présente James et Paul. Ils sont anglais et travaillent ici dans la banque. Je les ai invités à se joindre à nous et… à notre petite photo, ajouta-t-elle plus bas à l’attention des filles.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que tu leur as raconté ?
— Eh bien la vérité, qu’on voulait rendre ton ex jaloux.
— Cette fille est folle, conclut Camille.
Finalement, la compagnie de James et Paul était plutôt divertissante. Ils s’étaient prêtés au jeu de la séance photo, acceptant de refaire plusieurs prises jugées « pas assez explicites » selon Pauline. Traduction, ils étaient à une distance de sécurité bien trop grande pour éveiller la curiosité de Thibaut. En revanche, fort à parier que les trois photos que Pauline finit par poster sur le compte Facebook de Camille sèmeraient le doute… Au moment de partir, ils demandèrent à Camille son téléphone. Elle leur donna volontiers son numéro, en prenant soin de changer un chiffre. Ils étaient certes sympathiques mais elle ne se voyait pas sortir avec deux mecs, ça pourrait leur donner de fausses idées. De retour chez Camille, elles prolongèrent encore un peu cette excellente journée autour d’un dernier verre.
— Tu vois, tu t’es fait deux copains ce soir, tu devrais te sentir un peu moins seule ici maintenant !
— Pauline… je leur ai donné un faux numéro.
— Quoi ? Mais pourquoi tu as fait ça ?
— Tu me vois sincèrement les appeler pour aller boire un verre ?
— Ils sont pas mal pourtant…
— Sans doute mais pas mon genre…
— Et c’est quoi ton genre justement ? Le mec de la laverie ?
— Non, je vous ai déjà dit, ce n’est pas un mec sympa.
— Oui, enfin il t’a quand même bien dépannée !
— C’est un fait…
Camille sentit comme une petite boule dans sa gorge au réveil le dimanche matin. Les filles allaient bientôt repartir et cette perspective lui flanquait déjà le cafard. Ce n’était pourtant pas l’idée, il restait encore quelques heures, il fallait en profiter. Elle envoya un message à Alexandra pour lui demander où faire un brunch digne de ce nom dans cette ville et quinze minutes plus tard la réponse arriva. Elles flânèrent la matinée à l’appartement, c’était si bon de prendre le temps de ne rien faire et puis, elles avaient encore une multitude de choses à se raconter. Elles étaient en pleine discussion sur les petits problèmes de transit d’Emma dans les escaliers quand elles croisèrent Nils qui montait très probablement chez Rosa. Camille pria pour qu’il n’ait pas entendu le « essaie les dragées Fuca » de Pauline ! Il les salua en français sans s’arrêter.
— Salut, lui répondit Pauline d’une voie langoureuse.
— Non mais ça ne va pas la tête ? C’est lui…
— Lui qui ?
— Le mec de la laverie, murmura Camille.
— Quoi, cette bombe anatomique à retardement est le fameux mec pas sympa ? Moi je veux bien qu’il vienne mettre le nez dans mes culottes !
— C’est ça, parle plus fort pour qu’il t’entende !
— Il est carrément canon !
Camille se sentit bizarre d’avoir revu Nils, même si elle nia en bloc quand Pauline lui posa la question. Elle jura qu’il n’y avait rien entre eux, ce qui était vrai au demeurant, confirma qu’il était peut-être sympa dans la mesure où il l’avait dépannée et reconnut à demi-mot qu’il était beau. Voilà, il n’y avait rien à ajouter.
— Alors pourquoi tu as rougi dans les escaliers et tu t’es mise à chuchoter ?
— Parce que je n’avais pas envie qu’il pense que ma meilleure amie est une nymphomane !
— Mouais…
Maintenant que Pauline l’avait vu, elle n’allait plus la lâcher avec lui. Elle revint d’ailleurs à la charge à plusieurs reprises durant le brunch mais sans succès. Camille n’avait pas grand-chose à dire puisque, dans le fond, elle le connaissait à peine. Elles passèrent encore un très bon moment toutes les trois et à 14 heures, Camille raccompagna ses amies à la gare centrale de Zurich, leur promettant de leur rendre bientôt visite. Elle avait la larme à l’œil au moment de leur dire au revoir mais quand Pauline lui fit une allusion sur Nils, accompagnée d’un gros clin d’œil, elle ne put s’empêcher de sourire.
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