A l'heure suisse (French Edition)
La beauté du doute
Chapitre 5
La beauté du doute
Il flottait dans l’air comme une odeur de ferme, une odeur nauséabonde s’il est besoin de préciser. Il faisait frais et Camille se félicita d’avoir choisi une tenue chaude. Elle frissonna en repensant au petit short en coton. Nils l’avait appelée dans la semaine pour lui dire qu’il serait au chalet dès le jeudi soir, ils se retrouveraient donc sur place le vendredi. Elle était un peu déçue de manquer une occasion de passer une heure en tête à tête avec lui dans un endroit aussi confiné que l’habitacle d’une voiture mais elle se consola en pensant qu’elle aurait probablement des opportunités durant le week-end. Enfin, elle espérait. Il lui avait donné l’adresse ainsi que quelques explications mais, trop absorbée à écouter le doux son de sa voix, elle n’était pas certaine d’avoir tout retenu. Qu’importe, ça ne devait pas être sorcier de trouver un chalet au milieu de nulle part. Pourtant, une heure plus tard, elle n’en était plus aussi sûre, son GPS lui indiquait une route qui ne l’inspirait pas, il s’agissait plus exactement d’un chemin. Ça ne serait pas la première fois que ce satané navigateur se trompait ! Elle décida donc de ne pas l’écouter et de continuer tout droit, il finirait bien par proposer une autre route. Apparemment non, il semblait bloqué sur le mode « faites demi-tour avec prudence ». Et à sa grande surprise, mauvaise en l’occurrence, à la sortie d’un virage la chaussée se rétrécit sans préavis. Il n’y avait plus qu’une voie et le vide sur sa droite. Camille qui avait le vertige commença à serrer les fesses, sorte d’instinct de survie, inutile au demeurant. Et, comme un fait exprès, une voiture arrivait en face. Elle commença à regretter cette escapade bucolique, elle n’avait aucune envie de mourir ici, au milieu des champs. Aucun homme n’en valait la peine. Finalement, l’autre voiture entama une marche arrière. Reconnaissante, Camille fit un signe au conducteur et passa au ralenti, constatant qu’il y avait un petit emplacement prévu pour le cas où deux voitures se croiseraient. Mais pas trois, alors avant que le cas de figure se présente, elle accéléra. Le GPS continuait sur le même disque. Il était rayé ou quoi ? Aussi au bout d’un moment, Camille décida de capituler. Elle fit demi-tour plus ou moins avec prudence, pas vraiment évident dans ces lacets de montagne et pria pour ne croiser personne dans le fameux goulot d’étranglement. Sa prière fut entendue. Elle se sentit presque soulagée quand elle emprunta le petit chemin, en revanche sa Fiat 500 qui n’avait rien d’un 4x4 ne semblait pas du même avis. Heureusement, elle l’aperçut bientôt, perdu au milieu des arbres. C’était encore plus beau qu’elle ne l’avait imaginé. Réparti sur trois étages avec des petites fenêtres comme dans les maisons de poupées et de jolis balcons dignes d’un travail d’orfèvre, il avait tout de l’authentique chalet de montagne en bois. Le cadre idyllique pour une escapade romantique. En s’avançant, Camille remarqua qu’il avait même un nom, Le lavandin. Elle repensa à ce que Nils lui avait confié de sa jeunesse, c’était sans doute sa maman qui l’avait nommé ainsi. Elle aima instantanément l’endroit. Il y avait déjà un petit groupe sur la terrasse, l’ambiance semblait bonne, on entendait des rires. Camille se sentit soudain intimidée. Tous ces gens se connaissaient depuis longtemps, probablement l’enfance. Elle était la nouvelle, l’étrangère de surcroît. Elle espéra qu’ils l’accepteraient, au moins pour le week-end. Elle n’eut pas davantage le temps de tergiverser, Nils qui l’avait vue arriver venait déjà à sa rencontre. Elle le remercia intérieurement. Elle n’aurait pas aimé arriver seule sur la terrasse et interrompre tout le monde « salut c’est moi Camille ». Elle n’était pas à l’aise dans ce genre de situation. Pauline était par exemple beaucoup plus douée pour ces choses-là.
— Salut Camille, tu as fait bonne route ? demanda Nils un grand sourire aux lèvres.
Elle jugea plus sage de taire ses péripéties pour arriver jusqu’ici.
— Oui merci. C’est vraiment charmant. Merci de m’avoir invitée.
— Attends d’avoir rencontré tout le monde, tu vas peut-être changer d’avis !
— …
— Je rigole, s’empressa-t-il d’ajouter devant la mine légèrement inquiète de Camille. Suis-moi.
Ils montèrent les quelques marches et tout le monde s’arrêta de discuter pour regarder la petite nouvelle.
Voilà pile ce que je déteste.
— Les amis, je vous présente Camille. Je vous demande d’être gentils avec elle, c’est sa première fois entourée d’autant de Suisses, plaisanta-t-il avant de commencer les présentations individuelles.
Camille aurait juré voir une fille installée à l’autre extrémité de la terrasse grimacer. Elle se faisait sans doute des idées. Il y avait trois garçons, Peter, Lenz et Lior. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école et étaient restés amis depuis, même s’ils avaient parfois emprunté des chemins différents. Il y avait également deux filles. Gaby, la petite amie de Lior qui avait rejoint la bande dernièrement et Monika – celle qui ne semblait pas ravie de sa présence –, elle aussi une amie d’enfance. On n’attendait apparemment plus personne, ils seraient donc sept pour ce week-end dans les alpages. D’ici deux minutes, elle aurait probablement oublié tous les prénoms dont certains typiquement suisses ne lui disaient rien. Nils porta un toast.
— Toutes les conditions sont réunies pour passer un excellent week-end, il y a à boire, à manger, même la météo semble de notre côté. À nous ! Et s’il vous plaît, merci de ne pas manger la petite Française ! conclut-il en adressant un sourire à Camille, fier de lui.
— Je ne promets rien ! rétorqua celui qui s’appelait Peter.
Le petit blond aux yeux bleus et à la mine joyeuse s’approcha de Camille, son visage entier semblait sourire. Elle avait déjà oublié son prénom.
— Si ce grand gaillard t’embête, viens me le dire !
— Merci, je me sens rassurée, plaisanta Camille.
— On verra bien qui tu iras chercher cette nuit quand tu auras peur seule dans ta chambre… Le petit Lenz ou le grand Peter ?
Lenz… je vais essayer de m’en souvenir cette fois-ci. C’est presque comme Mercedes-Benz.
— Ces vieux chalets en bois craquent de partout, il y en a même qui prétendent qu’ils sont hantés…
— C’est tout ce que tu as trouvé pour séduire les filles, Pet’ ? demanda Nils qui venait de les rejoindre.
Finalement, elle se sentit très vite à l’aise parmi cette joyeuse bande. Lenz semblait être le boute-en-train de service et Peter le séducteur. Il était d’ailleurs pas mal dans son genre, grand brun lui aussi, mais avec des traits plus grossiers que ceux de Nils. Et puis, il n’avait pas ce je-ne-sais-quoi qui faisait chavirer Camille. À son grand soulagement, ils parlaient tous la langue de Molière qu’ils apprennent dès l’école. Même s’ils n’étaient pas complètement bilingues comme Nils, ils se débrouillaient très bien et, lorsque ça « coinçait », ils passaient à l’anglais parce que c’est comme ça, les Suisses sont polyglottes alors que les Français sont incapables d’indiquer le chemin du métro à un touriste ! Monika – bizarrement, elle n’eut aucun mal à retenir ce prénom – « switchait » elle aussi régulièrement mais vers le suisse allemand. Si elle avait voulu être mauvaise langue, Camille aurait dit qu’elle le faisait exprès.
Ce week-end s’apparentait à un double stage d’intégration. Camille souhaitait faire bonne impression devant les amis de Nils, ce qui semblait bien parti, mais aussi lui montrer qu’elle était tout à fait capable de se fondre dans le décor et lui faire oublier par la même occasion l’image de la Parisienne hautaine de la laverie. À sa décharge, les torts étaient partagés. Elle espérait que ces deux jours marqueraient un tournant dans leur relation, qu’ils deviendraient plus que des amis. Oubliés la combinaison Pilou et le visage rouge tomate dégoulinant de sueur, ce soir sur cette terrasse moulée dans son petit jean, sa blouse bleu marine laissant deviner la dentelle de son soutien-gorge, elle allait pouvoir passer en mode « séduction ». Même si elle n’était pas experte en la matière, elle connaissait les règles de base. Elle n’était de toute évidence pas la seule, cette Monika semblait marquer son territoire mais le principal intéressé ne semblait guère réceptif. En revanche, Camille surprit plusieurs regards dans sa direction et, chaque fois, elle ressentit un petit creux au fond de son ventre. C’était si bon de retrouver à nouveau ces sensations. Toutefois, en apercevant ce qui s’annonçait comme le dîner, c’est autre chose qu’elle ressentit. Des saucisses, cinquante nuances de saucisses. Des blanches, des rouges, des fines, des dodues. Il y en avait pour tous les goûts, sauf les siens apparemment… Qui allait bien pouvoir manger tout ça ? Pas elle en tout cas ! Elle pourrait prétendre être vegan, personne ne savait ici qu’elle était fan de steak tartare ? Mauvaise idée, elle passerait pour la chiante de service. Son statut de « special guest » lui donnait le privilège d’être servie en premier, aussi quand vint la question cruciale, Camille se retrouva dans une situation embarrassante. L’expression « l’embarras du choix » venait probablement de là.
— Camille, qu’est-ce que tu veux ?
Je dirais bien une dorade grillée mais j’ai comme l’impression que ça ne va pas être possible… Une saucisse alors mais laquelle ? Si j’avais mieux écouté à mon cours d’allemand, je saurais de quoi on parle exactement. Trop tard, je n’ai qu’à choisir la moins moche…
— Celle-ci, dit Camille en désignant du doigt une saucisse blanche, la plus noble.
— Une bratwurst pour la petite Parisienne, lança amicalement Peter. Et quoi d’autre ?
Une, ça va être mon maximum !
— Un petit cervelas, proposa Peter en commençant à embrocher la saucisse rouge dodue qui avait maintenant les entrailles à l’air. On aurait cru qu’un forcené s’était acharné sur elle.
Mein Got ! Retenir ce nom, cervelas, pour me rappeler de ne jamais prendre cette immonde saucisse qui ne sait même pas se tenir !
— Merci, je vais commencer par une. J’ai un petit appétit…
Contre toute attente, Camille dut reconnaître que la bratwurst était bonne, ça ressemblait beaucoup au boudin blanc français. Nils vint s’asseoir à côté d’elle et là, sur cette terrasse sous les étoiles, Camille songea que même si ce n’était pas exactement le moment romantique auquel elle rêvait, ça avait son charme.
— Tu passes une bonne soirée ?
— Oui, merci. Tes amis sont vraiment très sympas.
— Je sais, dit-il faussement hautain. Et ils ont l’air de t’apprécier.
— Ouf, j’ai réussi mon examen de passage…
— Pas si vite, ce n’est que le début.
Il la taquinait et ça lui plaisait. Ce jeu en apparence anodin instaurait petit à petit une certaine complicité entre eux. Parfois, les yeux noirs de Nils la fixaient un peu trop longtemps et Camille avait du mal à soutenir ce regard qui semblait lire en elle. Elle avait peur qu’il y découvre inscrit en lettres capitales « ATTENTION JEUNE FEMME EN TRAIN DE TOMBER AMOUREUSE ». Et il était encore un peu tôt pour cela, d’autant que lui n’avait rien laissé paraître, à part ces quelques regards mystérieux. Elle commençait à sentir le froid tomber mais préféra ne rien dire plutôt que d’interrompre le moment. Toutefois, son corps finit par la trahir, elle frissonna.
— Tu as froid ? On devrait peut-être rentrer…
— Oui, un peu, reconnut Camille à contrecœur. Mais comme je sais à quel point tu adores contempler les étoiles, je n’ai rien osé dire, ajouta-t-elle pour le charrier.
— Il est encore tôt pour ça. J’ai prévu de te sortir le grand jeu un peu plus tard…, lui lâcha-t-il avec un grand sourire avant de rentrer à l’intérieur.
Son sourire n’était pas juste ravageur, c’était un véritable tsunami intérieur qui provoquait chaque fois des réactions en chaîne chez Camille. Et avec ce qu’il venait de lui dire, elle aurait maintenant bien du mal à penser à autre chose. Il avait des projets pour elle… Tout le monde était installé dans le salon et quelqu’un avait eu la bonne idée de faire un feu de cheminée. Le décor était parfait, peut-être juste un peu trop de figurants. Elle avait envie de passer à la vitesse supérieure avec Nils mais avec tous ses copains dans la pièce, la chose risquait d’être compliquée. Il l’invita à venir s’installer à côté de lui dans le canapé, elle lui fit signe qu’elle arrivait, elle devait d’abord faire un petit détour par les toilettes. En se regardant dans le miroir, elle se trouva plutôt jolie et confiante aussi. Il semblait bien y avoir quelque chose entre eux et la soirée ne faisait que commencer. Elle regagna le salon, pleine d’entrain mais déchanta en voyant que la place à côté de Nils était prise. La sangsue n’avait pas perdu de temps. Nils lui adressa un regard désolé, haussant les épaules. Ce geste lui remit instantanément du baume au cœur. Après tout, dans toutes les bonnes comédies romantiques, il y a toujours une « méchante » qui retarde le moment où les deux héros vont s’embrasser. Dans « le petit chalet dans la prairie », elle s’appelait Monika. Camille prit place à côté de Peter et Lenz qui semblaient en grande discussion, en Schwyzerdütsch. Cependant, ils eurent la délicatesse de poursuivre en français et surtout de changer de conversation, décrétant que le championnat suisse de hockey n’était peut-être pas le thème de prédilection d’une Parisienne novice en territoire helvète. Camille acquiesça et rit de bon cœur. Elle devina le regard de Nils sur elle mais cette fois, au lieu de se défiler, elle le soutint. La distance lui donnait une certaine assurance et l’alcool aussi. La réaction fut immédiate, elle sentit les papillons. Elle avait oublié à quel point cette sensation était agréable, vertigineuse. Elle réalisa qu’avec Thibaut, ils s’étaient envolés depuis bien longtemps. Une espèce même carrément disparue. Elle essaya de retrouver ses esprits et se prêta de bonne grâce au petit interrogatoire de Peter et Lenz. Tout y passa. D’où venait-elle en France ? Avait-elle des frères et sœurs ? Se plaisait-elle à Zurich ? Où travaillait-elle ? Les Français mangeaient-ils réellement des escargots et des cuisses de grenouilles ? Avait-elle des copines sympas et célibataires à leur présenter ? Et enfin, la question lâchée l’air de rien, avait-elle un petit ami ? Même s’il feignait d’être absorbé par ce que lui racontait son interlocutrice, Camille était persuadée que Nils suivait également leur conversation avec grand intérêt.
— Non, je suis un cœur à prendre…
— Moi aussi, nous étions faits pour nous rencontrer ! s’empressa de répondre Peter.
Le regard entendu que Lenz adressa à Nils la conforta dans l’idée qu’elle avait des raisons d’espérer. S’il avait des vues sur elle, il en avait probablement parlé à ses meilleurs potes, enfin peut-être pas à Peter qui semblait la draguer ouvertement. Nils s’était levé et s’avançait maintenant dans leur direction. Son cœur se mit à battre la chamade. Il n’allait quand même pas lui faire une déclaration au milieu du salon devant tout le monde ? On se détend. Nils ne semblait pas le genre de mec à faire dans l’étalage de sentiments, bien au contraire. Pourtant lorsqu’il se planta devant elle, elle n’en était plus si sûre.
— Alors, prête pour la suite de la visite ?
Euh, il ne parle quand même pas de sa chambre ? Après tout, les Suisses sont peut-être très directs ?
— Rassure-moi, il ne s’agit pas du donjon ou quelque chose dans le genre ?
— Désolé de te décevoir mais pas de chambre rouge ici ! plaisanta Nils.
Bien évidemment, Peter et Lenz éclatèrent de rire.
Pourquoi j’ai dit ça ? Et pourquoi il me répond ça ?
— Je te taquine. Je croyais que les Françaises avaient de l’humour à revendre… Allez, suis-moi, dit-il en prenant sa main.
Au contact de sa peau, Camille fut parcourue d’un frisson. Elle se ressaisit. Il ne pensait quand même pas s’en tirer comme ça ?
— Je vous suis, monsieur Grey. J’ai hâte de découvrir votre collection de fouets, dit-elle en soutenant son regard d’un air provocateur.
— Un point partout, s’empressa de commenter Lenz. Match nul !
— Attends, je n’ai pas dit mon dernier mot, lança Camille en partant.
Monika qui n’avait pas perdu une miette de la scène semblait fulminer intérieurement.
Tu n’as quand même pas cru que j’allais capituler aussi facilement ?
Elle n’avait aucune idée d’où il l’emmenait. À part la terrasse, le salon et les toilettes, elle n’avait encore rien vu du chalet. Il lui montra la cuisine ainsi qu’une première chambre, celle des amoureux, puis ils montèrent au premier. C’était l’espace « nuit » avec trois chambres, chacune était décorée avec goût. La première, une suite parentale avec sa propre salle d’eau serait pour elle, la seconde pour Peter et Lenz et enfin la dernière pour Monika. Elle fut flattée qu’il lui réserve la plus belle. Ils empruntèrent ensuite un escalier plus étroit qui montait au dernier étage où se trouvait un autre salon, sans cheminée celui-ci mais très cosy également ainsi que sa chambre. Mais Nils semblait avoir une autre idée en tête. Il ouvrit la porte-fenêtre et l’invita à sortir. D’abord réticente à l’idée de retourner dans le froid, Camille changea rapidement d’avis en apercevant la petite terrasse sous les étoiles avec ses deux transats. Il attrapa deux plaids et la rejoignit.
— C’est magnifique…
— C’est mon endroit préféré de la maison.
— Je n’ai aucun mal à comprendre pourquoi…
Ils restèrent un moment à contempler le ciel en silence. Dans la nuit noire, sans aucune lumière alentour, le spectacle était à couper le souffle. Camille se dit qu’elle n’avait jamais vu autant d’étoiles de toute sa vie. Elle et lui seuls sur cette terrasse, c’était encore mieux que ce qu’elle aurait pu imaginer. Et le destin semblait être de son côté…
— J’ai vu une étoile filante !
— Tu connais la tradition ?
— Oui, je dois faire un vœu.
Et je sais déjà ce que je vais choisir…
— Ça, c’est en France mais ici c’est différent, dit Nils très sérieusement tout en s’approchant d’elle. En Suisse, il faut être embrassée par un garçon dans les deux minutes qui suivent le passage de l’astre, autrement on s’endort pour les cent prochaines années.
— Tu ne serais pas en train de détourner à ton avantage un conte célèbre…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, ses lèvres étaient déjà sur les siennes. Sa tête se mit à tourner, elle se laissa aller à cette délicieuse étreinte. C’était doux, juste parfait pour un premier baiser. Mais, à son grand regret, quelqu’un toussa derrière eux, rompant la magie du moment.
— Désolée de vous interrompre mais on commence un poker en bas. J’ai pensé que ça pourrait vous intéresser. Nils, tu as un titre à défendre.
Pourquoi je ne suis pas surprise que ce soit elle ?
Comme Monika ne semblait pas décidée à bouger, Nils lui dit de descendre, qu’ils arrivaient.
— Bon, je crois que nous sommes attendus.
— Effectivement, ça m’a l’air très sérieux ! répondit Camille, ne pouvant s’empêcher de glisser une pointe d’ironie dans sa réponse.
Il se leva, lui tendit la main et lui adressa un « après vous, mademoiselle ». Quoi, c’était tout ? Sans aucune transition, ils passaient de « baiser langoureux » à « poker entre potes » ? Camille était déçue, elle s’en fichait pas mal du poker. D’ailleurs, elle ne savait même pas jouer ! En bas, tout le monde était prêt à démarrer la partie, il ne manquait plus qu’eux. Camille expliqua qu’elle passait son tour ou plutôt ses tours et après quelques « désolée Camille » ou « tu ne vas pas t’ennuyer ? » pour la forme, ils commencèrent le tournoi. Elle apprit à ses dépens que c’était une sorte de tradition au chalet, ils étaient donc partis pour un moment. Gaby, non plus, ne jouait pas mais assise sur les genoux de Lior, elle était néanmoins au cœur de l’action.
Super, regarder des gens jouer aux cartes pendant des heures, rien de plus chiant !
La chose devint cependant très vite plus intéressante lorsque Monika, sans doute motivée du forfait de sa rivale, lança l’idée d’un strip poker, initiative loin de déplaire aux célibataires mâles de l’assemblée.
J’avais oublié mon expérience au spa et le côté très « nature » des Suisses allemands ! Je parie qu’elle va faire exprès de perdre…
Comme elle l’avait imaginé, Camille s’ennuyait ferme et les petits regards que Nils lui lançait de temps à autre ne suffisaient pas à la distraire. En outre, l’effeuillage de Monika et ses prétendus gloussements de protestation qui l’accompagnaient commençaient sérieusement à l’énerver. Bien entendu, elle ne voulait rien montrer, c’était probablement une épreuve capitale de son processus d’intégration. Elle décida d’écrire aux filles pour passer le temps et aussi se calmer.
« OrientExpress »
CAMILLE
Help !
PAULINE
Tu ne sais pas comment dire « arrache ma culotte » en allemand ?
CAMILLE
Si seulement…
EMMA
Ça ne se passe pas comme tu veux ?
CAMILLE
Ça a bien commencé, très bien même. On s’est embrassés sous les étoiles.
EMMA
Tellement romantique…
PAULINE
Où est le problème ?
CAMILLE
Je ne suis pas la seule sur le coup ! Une de ses copines lui tourne autour. Elle s’est fait un plaisir de nous interrompre pour notre premier baiser. Je parie qu’elle l’a fait exprès !
PAULINE
Elle est comment ?
CAMILLE
Là, elle est en soutif…
EMMA
Quoi ?
CAMILLE
Ils jouent au poker et je vous laisse deviner qui a eu la bonne idée de proposer un strip poker…
PAULINE
La salope !
CAMILLE
Je n’aurais pas dit mieux !
PAULINE
Tu peux la prendre en photo ?
CAMILLE
Là, ça va être chaud… Risque élevé de me faire griller !
PAULINE
Une vidéo… comme ça on la poste sur Facebook !
CAMILLE
Super idée et, bien entendu, ils ne vont pas se douter une seconde que ça vient de moi !
PAULINE
Je ne l’avais pas vu sous cet angle.
Nils qui venait de « se coucher » en profita pour venir la voir. Elle apprécia l’attention, même si à la vérité elle aurait préféré qu’il ne joue pas au poker. Toutefois, c’est bien connu, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus alors autant espérer que les poules aient des dents plutôt que Nils lise dans ses pensées. Mais lorsqu’il s’accroupit à ses côtés, son visage à quelques centimètres du sien, elle en oublia toute amertume.
Il devrait respecter une distance de sécurité s’il ne veut pas que je lui saute dessus au milieu du salon.
— Tu ne t’ennuies pas trop ?
— Ça va. J’étais avec mes potes qui sont en soirée sur Paris…
Un petit mensonge… Emma est chez ses parents et Pauline se refait l’intégral de Big Little Lies seule avec son pot de crème glacée. J’aurais aussi pu dire « mes copines » mais c’est toujours bon de cultiver une part de mystère.
— On va bientôt arrêter. J’imagine que bien que tu prétendes le contraire parce que tu es polie, tu t’ennuies…
Il n’y a pas certains hommes qui viennent aussi de Vénus ?
Ils jouèrent encore quelques parties et lorsque Monika qui venait de perdre s’apprêta à enlever son soutien-gorge, Nils suggéra d’en rester là.
— Ce ne sera pas nécessaire, Monika, je crois qu’on va arrêter pour ce soir.
La déception se lit sur ton visage…
— Ce n’est pas comme si tu ne les avais jamais vus ! répondit Monica aguicheuse.
Camille ressentit un petit coup de « couteau suisse » au niveau du cœur.
— Peut-être mais nous on ne les a pas vus ! protesta Peter.
— On joue depuis une heure trente, ce n’est pas très sympa pour Gaby et Camille…
— C’est vrai, reconnut Lenz qui était lui en tee-shirt et caleçon. Qu’est-ce que notre invitée va penser ? ajouta-t-il en lui adressant un clin d’œil.
Ils restèrent encore un moment à discuter puis tout le monde alla se coucher pour être en forme pour la randonnée du lendemain. Nils proposa de monter son sac. Camille expliqua qu’il n’était pas si gros avant de comprendre que c’était sans doute un prétexte pour l’accompagner jusqu’à sa chambre. Elle cessa de protester.
— Voilà, j’espère que tu te sentiras bien ici. S’il te manque quoi que ce soit, n’hésite pas…
— Merci, tout a l’air parfait.
— J’oubliais, le mitigeur de la douche est inversé. Attention, le chaud est froid et inversement.
— Tu fais bien de préciser si tu ne veux pas être réveillé demain matin par des cris hystériques !
— D’autant que ma chambre est juste au-dessus.
J’adore l’idée qu’il dorme juste au-dessus. Si je fixe assez longtemps le plafond, peut-être que je pourrais le visualiser allongé sur son lit. Longtemps alors…
— Bon je te laisse, il faut que tu te reposes pour demain.
Ça va, ce n’est pas l’ascension du mont Blanc non plus…
— T’inquiète, je suis sportive.
— On verra ça, dit-il amusé avant de s’approcher et de déposer furtivement un baiser sur ses lèvres. Bonne nuit Camille.
Je ne suis pas certaine d’arriver à trouver le sommeil après ça…
À dix heures, tout le monde était prêt sur la terrasse, parfaitement équipé : tenue de randonnée, chaussures de randonnée et, pièce incontournable, sac à dos multi-poches. Camille, avec son legging, son sweat à capuche et ses runnings, détonnait.
— Tu n’as pas de sac ? demanda Lenz.
— Non… Pourquoi ?
— Pour ta bouteille d’eau par exemple…
Tiens, je n’y avais pas pensé.
— Sur le chemin où nous allons, il n’y a pas beaucoup de brasseries, ajouta Nils taquin.
Ok, je crois que je viens de rater une étape essentielle du processus d’intégration. Il ne faut pas prendre la randonnée à la légère, j’imagine que ça doit être aussi grave que de couper la pointe du brie chez nous ?
Camille se rendit vite compte que le petit groupe était habitué à la marche en montagne, contrairement à elle. Entre la cadence soutenue et le dénivelé, elle se retrouva vite essoufflée. Bien entendu, plutôt que de le reconnaître, elle feignait de s’arrêter çà et là pour admirer le paysage et prendre quelques photos. Il fallait que ce soit crédible. Deuxième enseignement de la journée, la randonnée est un sport, pas une balade avec mamie Gertrude ! Et à ce rythme-là, elle n’allait pas tenir longtemps.
C’est quand même fou, c’est lui qui fume et c’est moi qui souffre le martyre…
— Je te trouve drôlement en forme pour un fumeur…
— Un fumeur ? Ah, tu veux parler de la fois où tu as failli me tuer ?
— Oui, cette fois !
— Non, en fait, j’ai pas mal fumé dans ma jeunesse, j’ai commencé à quinze ans comme mes copains pour impressionner les filles mais j’ai arrêté depuis, j’ai trouvé d’autre trucs pour tomber les filles.
Sûr qu’il ne manquait pas d’arguments…
— Il m’arrive d’en griller une de temps en temps quand je suis nostalgique…
La tête de Camille commençait sérieusement à tourner et ça n’avait rien à voir avec quelque émoi amoureux, cette fois, elle était à deux doigts de faire une hypoglycémie. Pour l’image de la fille sportive, c’était râpé.
— Nils, il faut que je m’arrête un moment.
— Ça va, tu es toute blanche ?
Finalement c’est mieux que rouge, chez les Japonaises c’est même ultra recherché. Mais bon, là il y a plus urgent.
— Il me faudrait du sucre…
Voyant que quelque chose n’allait pas, les autres s’étaient arrêtés mais Nils leur fit signe de continuer, ils les rattraperaient. Il lui tendit une barre protéinée et Camille se sentit rapidement mieux.
— Tu reprends des couleurs, c’est bon signe.
— Merci, je me sens déjà mieux.
— Tu n’aurais pas fait exprès pour que je te fasse du bouche-à-bouche par hasard ?
Il était maintenant tout près d’elle. Il dégageait une telle assurance, une virilité, Camille avait juste envie de s’abandonner dans ses bras et de ne plus penser à rien. Ses yeux noirs la faisaient fondre, littéralement.
— Puisque tu le proposes…, dit-elle joueuse.
Il l’embrassa de façon plus appuyée cette fois, sa langue s’invitant dans sa bouche et l’explorant. Elle en était certaine, la randonnée était désormais son sport préféré ! À son grand regret, il finit par interrompre leur baiser.
— On devrait peut-être se remettre en marche ?
J’avais une autre idée en tête mais puisqu’il le faut…
— Oui avant que Monika ne débarque nous proposer un cache-cache dans les bois, se moqua Camille.
— Tu exagères… Je me trompe ou tu ne l’aimes pas beaucoup ?
Ça va, elle l’a bien cherché !
— Disons qu’elle n’a pas été la plus avenante du groupe.
Et que je suis polie…
Lorsqu’ils rejoignirent les autres, ils étaient déjà attablés à la terrasse du restaurant avec une bière. Il s’agissait encore d’un chalet isolé au milieu de nulle part, entouré de prairies dans lesquelles des vaches marron ornées de belles cloches étaient en train de paître. Il y avait aussi une ferme un peu plus bas, logique, il fallait bien qu’elles sortent de quelque part. Le décor était pittoresque, Camille n’aurait pas été surprise de voir Heidi jaillir de la ferme. À leur arrivée, Monika les regarda d’un air suspicieux. Si seulement elle savait, pensa Camille… Nils avait raison, elle ne l’aimait pas. Mais elle le lui rendait bien. La marche ayant ouvert les appétits, les autres les sommèrent de faire leur choix rapidement afin qu’ils puissent passer commande. Elle avait beau parcourir la carte dans tous les sens, aucun nom ne lui parut familier de près ou de loin. Il devait très probablement s’agir de plats typiques à l’instar du lieu. L’air de rien, elle demanda à Nils ce qu’il prenait et répondit fièrement que ce serait la même chose pour elle. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle venait de commander mais elle avait « assuré », personne n’avait remarqué qu’elle ne connaissait rien à la gastronomie locale. Pourtant, c’était bien le cas et quand son assiette arriva elle dut se retenir pour ne pas émettre un haut-le-cœur. Elle ne pourrait jamais avaler « ça ». Elle se demanda même si elle pouvait envisager d’avoir une relation amoureuse sérieuse avec un homme qui mangeait ce genre de chose. Elle n’avait besoin d’aucun dictionnaire pour reconnaître le fromage de tête en vinaigrette qui gisait dans son assiette, ses grands-parents paternels en raffolaient et s’obstinaient à essayer de lui faire goûter. « Beurk », protestait-elle à chaque fois. Et elle se retint de justesse de le dire une fois de plus.
Pourquoi j’ai fait ma fière ? J’aurais pu dire « est-ce que quelqu’un peut me déchiffrer ce menu incompréhensible » ? Il n’y aurait pas eu mort d’homme. De femme. Tandis que là le risque est bien existant.
— Bon appétit tout le monde !
Prétendre que je n’ai pas faim ? Nils ne va pas gober ce bobard vu que je viens limite de faire un malaise. Dire que c’est dégueu ? Étant donné que deux autres personnes autour de cette table ont pris le même plat, ça ne serait pas poli. Mettre un gros bout dans ma bouche, me lever l’air de rien et aller tout recracher dans les toilettes ? Chances de réussite ? Limitées.
— Ce n’est pas ce que tu avais commandé ? lui demanda Lenz qui avait remarqué qu’elle n’avait pas encore touché son assiette.
— À vrai dire, je ne sais pas ce que j’ai commandé, lui répondit Camille à voix basse. J’ai pris comme Nils vu je n’arrivais pas à déchiffrer le menu. C’est stupide, non ?
— Non, judicieux. Par contre, on ne gagne pas à tous les coups et là tu as perdu manifestement.
Ils rigolèrent. Toute la petite bande était sympa mais Lenz était son préféré, après Nils bien entendu. En plus d’être accessible et drôle, il était aussi attentionné. Lui seul avait remarqué le combat perdu d’avance qu’elle livrait avec son assiette. Et avant qu’elle n’ait le temps de protester, l’odieux fromage de tête fut remplacé par les boulettes de viande purée de Lenz. La prochaine fois, c’était certain, elle n’hésiterait pas à demander qu’on lui traduise le menu. Au moment de repartir, Camille eut bien du mal à se remettre en marche, ses jambes endolories refusaient d’obtempérer. Même si le retour était nettement plus facile, elle avait juste hâte de rentrer et de mettre fin au supplice d’autant plus qu’elle n’eut pas l’occasion de se retrouver seule avec Nils cette fois. À quoi bon souffrir dans ce cas ? Lorsqu’elle arriva enfin au chalet, elle monta directement dans sa chambre, se laissant tomber sous la douche et restant de longues minutes sous le jet d’eau chaude. Tant pis pour les autres, il faut savoir être égoïste parfois. Elle en profita pour réfléchir à la situation avec Nils. Les choses avaient nettement progressé en l’espace de vingt-quatre heures. Ils avaient échangé leur premier baiser, ils en étaient même au troisième. Toutefois, il fallait être réaliste, il y avait peu de chance que ça aille beaucoup plus loin ce week-end. La présence de ses copains rendait les choses plus difficiles. Les premiers instants sont fragiles, chacun tâtonne et elle n’avait aucune envie de partager ces moments avec eux. Considérant que leurs baisers avaient été plus ou moins volés lors de rares moments d’intimité, Nils était très probablement du même avis. Elle était impatiente de le retrouver, elle commença à se préparer. Même si la probabilité était très mince qu’il fasse connaissance avec sa lingerie ce soir, elle enfila un bel ensemble en dentelle noire. Un bandeau et le tanga assorti. Le simple fait de le porter la ferait se sentir sexy. Et ce serait pire encore quand il la fixerait de ses yeux noirs. Elle enfila son jean noir et son tee-shirt gris asymétrique en prenant soin de le laisser tomber sur son épaule. Décontractée oui mais féminine, un art que les Parisiennes maîtrisent à la perfection. Et pour finir, un petit maquillage léger, parfait pour une soirée entre amis à la montagne. En arrivant dans le salon, elle constata que tout le monde n’avait manifestement pas eu le même thème, Monika avait sorti la robe. Chacune sa stratégie. Nils lui proposa un verre de vin rouge qu’elle accepta volontiers et lui expliqua qu’elle allait manger ce soir une spécialité suisse, la fondue moitié-moitié. Elle fut soulagée d’apprendre qu’il n’y avait là-dedans aucun bout de viande suspect mais uniquement du gruyère et du vacherin fribourgeois. Et comme elle aimait le fromage, la soirée s’annonçait plutôt bien. Nils ne s’assit pas à côté d’elle mais en face. D’abord déçue, elle réalisa que c’était en fait mieux. Ils passèrent le repas à se chercher du regard. Camille se sentit grisée par l’alcool et le jeu de séduction qui s’installait entre eux. Elle n’aurait jamais pensé qu’une fondue puisse être aussi glamour. À la fin du repas, tout le monde passa au salon et Nils s’installa à côté d’elle sur le canapé. Il était si proche qu’elle pouvait sentir sa chaleur. En outre, elle aurait parié qu’il avait fait exprès de mettre sa cuisse contre la sienne, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Troublée par cette promiscuité, Camille avait un peu de mal à se concentrer sur ce qui se passait autour, en dehors de leur bulle. Lui en revanche semblait très à l’aise, il parlait avec les autres comme si de rien n’était. Elle adorait ce petit jeu, ce moment où tout peut basculer mais rien n’est encore dit. La beauté du doute. Et puis, sans qu’elle s’y attende, au détour d’une conversation, il s’approcha pour lui murmurer quelque chose.
— Tu me plais.
Sa lèvre effleura son oreille, elle sentit son souffle chaud. Cet aveu qu’elle espérait tant arrivait enfin. C’était terriblement excitant avec les autres autour qui ne se doutaient de rien. Elle prit un instant pour se remettre de ses émotions, et pour le faire mariner un peu aussi, puis l’air de rien, tout en essayant de retenir le large sourire qui se dessinait sur son visage, elle s’approcha à son tour de son oreille.
— Je crois que toi aussi tu me plais…
Elle ne suivit pas grand-chose de ce qui se dit ensuite autour de la table basse. Son esprit était ailleurs. Elle remarqua bien entendu Monika qui rôdait dans les parages mais ce qui se passait en off entre elle et Nils était bien plus important. Cette fille ne faisait que de la figuration. Les amoureux avaient regagné leur chambre en premier, sans doute motivés par autre chose que le sommeil. Camille avait espéré que les autres les imiteraient, la laissant seul avec lui mais ça n’arriva pas. Et lorsque tout le monde monta se coucher une heure plus tard, Nils qui n’avait cette fois aucune excuse pour l’accompagner jusque dans sa chambre s’arrêta devant sa porte. Il y eut cet instant de flottement où l’on ne sait pas quoi dire et, sous les lumières tamisées du couloir, Camille eut l’impression de voir ses yeux briller plus que de raison. Il en avait manifestement autant envie qu’elle mais Peter et Monika ne semblaient pas décider à regagner leur chambre. Ils riaient juste à côté. Derrière ses airs faussement détachés, sûr que la prédatrice veillait. Nils lui souhaita bonne nuit et monta à son étage particulier, saluant les deux autres sur son passage. Camille referma la porte, tous ses sens étaient en ébullition, c’était trop bête, il était là juste à quelques mètres… Mais elle n’eut pas le courage de monter à sa chambre une fois toutes les lumières éteintes. Il ne vint pas non plus. Alors elle s’allongea sur son lit, rêvant à ce corps juste au-dessus et à tout ce qu’ils feraient probablement très bientôt ensemble. Elle mit un peu de temps à trouver le sommeil.
Camille se réveilla avec un sentiment de bien-être, cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi légère, surtout après une fondue suisse. Elle fila sous la douche, hors de question de se présenter au petit-déjeuner avec la bouche pâteuse et les cheveux en bataille. Pressée de le retrouver, elle ne s’attarda pas dans la salle de bains et sauta l’étape maquillage. Le sentiment d’allégresse lui donnait un teint de bébé, elle n’avait pas besoin d’artifice. Si comme elle le pensait, lui aussi venait de Vénus alors il l’attendait déjà dans la cuisine, un mug de café noir fumant à la main. D’accord, on oublie peut-être le mug. Elle jeta son étole négligemment sur ses épaules et ouvrit la porte. Elle se figea. Monika était en train de descendre les escaliers. Pas ceux qui menaient à la cuisine, ceux qui menaient à sa chambre à lui. Son sang se mit à battre fort dans ses tempes. Elle ne comprenait pas ce qui se déroulait sous ses yeux. Ou plutôt si, c’était très clair et le sourire qu’affichait cette peste ne laissait aucun doute tout comme sa tenue, une petite nuisette rouge (c’était officiel, elle détestait le rouge) mais elle n’arrivait pas à y croire.
— Surprise ?
— …
— Tu espérais quoi ? Tu es la nouveauté mais entre lui et moi c’est une longue histoire… J’ai été sa première fois et, comme on dit, on n’oublie jamais complètement son premier amour.
Ce mec venait de Pluton !
Aucun mot ne sortit de sa bouche. Camille était comme paralysée. Elle sentit les larmes qui montaient et trouva finalement la force de bouger. Par réflexe, elle alla se réfugier dans sa chambre. Qu’est-ce qu’elle avait été naïve. Et lui quel salaud, lui faire une petite cour assidue tout le week-end, à la limite du preux chevalier qui ne couche pas avant le mariage et se taper l’autre garce une fois tout le monde couché. Elle ne pouvait pas craquer là devant tout le monde, faire un scandale, il fallait partir de cet endroit au plus vite et essayer d’oublier tout ça. Ça serait difficile. Une nouvelle humiliation alors que la cicatrice béante laissée par Thibaut était à peine refermée. Elle avait voulu y croire à nouveau, elle se sentait prête à refaire confiance, elle s’était même confiée à lui. Décidément, elle avait le chic pour se tromper sur toute la ligne. Elle rassembla ses quelques affaires, essuya ses larmes. Si quelqu’un la croisait, elle prétexterait une urgence familiale. Il fallait qu’elle tienne environ trois minutes, le temps de gagner sa Fiat 500, après elle serait libre de chialer autant qu’elle voudrait. Si ça se trouve, tout le monde était au courant de leur petit manège. Quelle conne !
Par chance, si on peut dire ainsi, elle n’avait rencontré personne. Elle avait pris la fuite, ça commençait à devenir une habitude, mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Le chemin du retour avait été laborieux, les larmes lui brouillant régulièrement la vue. Mais elle avait préféré risquer un accident plutôt que de rester une minute de plus dans cette montagne de malheur ! Elle fut soulagée lorsqu’elle arriva enfin à la maison. Elle ne prit même pas la peine d’ouvrir les volets et alla directement s’affaler sur son lit. Son monde venait de s’écrouler une deuxième fois. Il faudrait à l’occasion qu’elle dise à Rosa ce qu’elle pensait de son petit protégé ! Elle se refit le film du week-end dans la tête, leurs baisers, les regards, ces mots qu’il lui avait susurrés à l’oreille. Elle n’y comprenait rien ! Peut-être qu’il l’aimait bien mais qu’il n’était pas du genre fidèle et quand l’autre nympho était venue gratter à sa porte il avait été faible, comme beaucoup d’hommes ? Qu’importe, ça revenait au même. Elle avait besoin d’un café. Elle se leva tant bien que mal et se dirigea vers la cuisine. En passant, elle entendit son téléphone émettre un bip, elle avait laissé tomber son sac à terre dans l’entrée. Elle grommela qu’elle n’avait envie de parler à personne. Pourtant, en ressortant avec sa tasse à la main, la curiosité prit le dessus. C’était lui. Elle eut un pincement au cœur et les larmes recommencèrent à perler sur son visage. Il y avait trois appels en absence et un message. Ça faisait beaucoup et peu à la fois, compte tenu de la situation.
NILS
Camille, où es tu, je m’inquiète. Ta voiture n’est plus là… Apparemment, tu es partie sans rien dire à personne. Tout va bien ?
Personne ? Pas tout à fait, demande à ta copine !
Elle décida de ne pas répondre. Il l’avait bien cherché. Mais quand il appela une nouvelle fois, elle changea d’avis. Un message, juste le minimum pour montrer qu’elle se comportait comme une adulte et qu’elle était correcte elle au moins ! Et surtout feindre que tout ça ne l’affectait absolument pas. Tout un programme.
CAMILLE
Désolée, j’ai eu une urgence. J’ai dû partir, pas eu le temps de prévenir.
NILS
Rien de grave, j’espère ?
Ça dépend… mon cœur en mille morceaux sur le parquet de mon salon, c’est grave ?
CAMILLE
Je préfère ne pas en parler… Bon dimanche.
Bien entendu, j’espère tout le contraire. Que Monika se pète la cheville dans l’escalier, à l’endroit même où elle se pavanait quelques heures plus tôt et qu’un sanglier – je ne suis pas certaine qu’il y en ait par ici – te casse ton beau 4x4… mais que la bête s’en sorte indemne bien entendu !
NILS
Comme tu veux. Bises.
Non mais j’hallucine, il essaie de jouer les mecs sympas en plus ! Je n’en veux plus de tes bises, baisers et tout le reste. Je ne veux plus rien de toi !!!
Elle ne répondrait plus de la journée, ni de la semaine ni même probablement de toute la vie. Machinalement, elle bifurqua vers sa boîte mail bien qu’elle n’ait aucune envie de consulter son courrier. À la vérité, elle n’avait envie de rien. Entre les newsletters auxquelles elle ne s’était jamais abonnée, les factures électroniques et les annonces de ventes privées qui avaient lieu à des centaines de kilomètres de là où elle se trouvait, elle aperçut un message de son prof d’allemand qui datait de vendredi. Le prochain cours était peut-être annulé ?
markus.hegglin@migroszurich.ch to camille.moreau@gmail.com
Bonjour Camille, j’ai deux billets pour le match de hockey ce samedi. Si ça te tente, ça pourrait être l’occasion de parler allemand, ou pas ;)
J’ai une tête à aimer regarder des armoires à glace se donner des coups de crosse ? Et puis, je sais que je l’ai déjà dit mais cette fois c’est officiel, je suis vaccinée contre les mecs. J’envisage même de me faire castrer, comme les chats.
Elle fut d’abord tentée de ne rien répondre et de dire plus tard que le message s’était perdu dans ses spams mais poussée par la colère elle eut une autre idée.
camille.moreau@gmail.com to markus.hegglin@migroszurich.ch
Désolée Markus, je ne trouve ton message que maintenant. Je crois que c’est un peu tard pour le hockey. Pourquoi pas un pot mardi soir ?
Je sais, c’est petit, mais j’en ai besoin. Mon ego en a besoin. Si c’est la seule solution pour enlever cette énorme boule que j’ai dans la gorge, je suis même prête à coucher… Tout mais ne plus souffrir.
markus.hegglin@migroszurich.ch to camille.moreau@gmail.com
Génial ! On se retrouve à 19 heures à la gare centrale ?
Tellement romantique ! D’un autre côté, si ça se passe mal, je peux toujours m’enfuir à bord d’un train…
OceanofPDF.com